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Emilio Marco et ses compagnons de lutte

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¡ A Zaragoza o al charco !

Aragon 1936-1938. Récits de protagonistes libertaires

 

Les Giménologues et L’Insomniaque publient en 2016

« ¡ A Zaragoza o al charco ! » se lançaient les miliciens sur le front d’Aragon pour entretenir leur courage. Et cette formule [1], ils se la rappelèrent plus tard, dans les camps en France, nous disait un jour Emilio Marco, l’un des protagonistes de ce livre.

Le 18 juillet 1936, dans la capitale de l’Aragon, les jeunes libertaires comme Petra Gracia arpentent les boulevards en attendant de connaître l’attitude de la CNT-FAI face au soulèvement militaire prévisible. Le 19 juillet, Saragosse tombe aux mains des factieux.
La chute incompréhensible de la « perle anarchiste », encore retentissante de la motion sur le communisme libertaire adoptée au IVe congrès de la CNT en mai, est ressentie comme une catastrophe.
Le 24 juillet partent de Barcelone les miliciens de la « Primera columna », conduite par Buenaventura Durruti, puis ceux de la « Segunda columna », conduite par Antonio Ortiz, où Emilio Marco s’embarquera. Il combattra dans la centurie de Juan Peñalver, cénétiste de Sant Feliu de Llobregat.
Dans les quartiers ouvriers de Saragosse, les militants sont traqués et Florentino Galvàn se cache où il peut.

Alors que pour la plupart des libertaires, l’offensive pour reprendre Saragosse ne peut se dissocier de l’abolition du salariat et de l’argent, et de la mise en commun des terres, des outils et du travail, au niveau des Comités directeurs de la CNT et de la FAI on s’aligne sur l’antifascisme et l’on exige « que personne n’aille au-delà ».

Voilà le cœur de l’un des drames à plusieurs facettes qui se nouèrent dans la partie de l’Espagne restée républicaine. Mais avant que les mâchoires de la contre-révolution ne se referment sur les impatients du front et de l’arrière, une expérimentation aux dimensions historiques eut cours, un début de vie nouvelle fut savourée jusqu’à la dernière goutte, au sein de l’Aragon rural.

Miliciens catalans partant pour SaragosseAprès avoir accompagné les volontaires espagnols et internationaux de « la Durruti » dans le secteur de Pina, nous repartons en campagne au sud de l’Èbre, du côté de Belchite avec « la Ortiz ».
Et dans la continuité de À la recherche des fils de la nuit, nous tentons une fois encore d’articuler les histoires particulières et l’analyse des questions collectives.
Car cet ouvrage s’ancre dans les récits d’hommes et de femmes engagés dans les milices et dans les activités des collectivités aragonaises. Les rencontres qui se sont succédé après 2006 avec ces compañeros et compañeras – ou leurs enfants – représentent un petit miracle.

À Tours Engracia, fille de Florentino Galván [2], membre du Conseil d’Aragon, et Emilio Marco, milicien de la colonne Sur Ebro, ont sacrément animé notre soirée de présentation.
À Grenoble, Hélios se trouvait dans la même soirée que nous sur l’Espagne, et nous nous sommes « reconnus » au gré de nos interventions respectives. Il a lui-même rédigé l’histoire de son père Juan Peñalver [3], centurion d’Emilio (double surprise !).
Tomás Ibánez nous a dit un jour où nous étions au CIRA de Lausanne que sa mère Petra Gracia, fort âgée, n’arrêtait pas de lui parler (et pour la première fois) des terribles journées de l’été 1936 à Saragosse.
Après avoir lu l’édition espagnole des Souvenirs d’Antoine, Isidro Benet, un « ex » du Groupe international de la colonne Durruti, et son fils César, nous ont un jour contactés par mail depuis Valencia, histoire de savoir si les souvenirs du miliciano pouvaient nous intéresser…
Antoine et ses copains ont été un peu secoués en lisant dans « à la recherche des fils de la nuit » les noms de destacados anarchistes qu’avait bien connus son père, Manolo Valiña [4], lui-même ancien homme d’action de la CNT-FAI. Eux-mêmes avaient longtemps cherché à compléter son histoire.

Voilà que l’on pouvait encore approcher cette expérience de manière incarnée, avec des protagonistes du mouvement libertaire espagnol. Ce furent désormais les derniers témoins directs à nous avoir parlé aussi précisément, et avec toujours autant de passion, de ce moment fort de l’histoire.
Au fil des ans, nous avons régulièrement soumis à Emilio, Hélios, Petra, Isidro, Engracia et Antoine les nouvelles moutures des notices en cours de rédaction, jusqu’à la disparition des quatre premiers d’entre eux.
Nous saluons aussi au passage la mémoire de Josep Fortuny de Tarnac, et de Juan et María Gutiérrez de Banat, maintenant disparus.

Les récits de nos amis ont donc servi de matrice chronologique et événementielle que nous avons développée et recoupée à partir de ce que nous avons trouvé dans les centres d’archives, dans la presse des années trente, dans la documentation du mouvement libertaire espagnol, dans d’autres témoignages publiés ou non, et dans les travaux d’historiens ou de chercheurs amateurs.

Nous avons ajouté des développements de notre cru sur deux thèmes qui nous paraissent essentiels quand on se penche sur le processus révolutionnaire qui eut cours dans l’Espagne des années trente : le projet de société communiste libertaire, et la polémique, toujours entretenue aujourd’hui, sur une supposée cruauté spécifique des anarchistes espagnols.

Puisse cette mosaïque donner un peu à voir ce qui s’est joué au cours des luttes anticapitalistes dans les années trente en Espagne.

Le 24 avril 2016. Les Giménologues, Clermont-Ferrand, Lagarde, Marseille, Périgueux, Valbonnais.

 

 

[1« ¡ A Zaragoza o al charco ! » [À Saragosse ou à la mare !] est une expression célèbre tirée d’une historiette datant du XIXe siècle, destinée à illustrer l’opiniâtreté des Aragonais. Un Aragonais rencontre sur son chemin un curé qui lui demande où il se dirige. « À Saragosse », répond-t-il. Le curé rétorque « Si Dieu le veut », et l’autre lui répond : « Qu’il le veuille ou non, c’est à Saragosse que je vais. » Dieu apparaît à cet instant, et pour punir le récalcitrant il le transforme en grenouille et le jette dans une petite mare, où il croupit.
Longtemps après, il lui redonne sa forme humaine, et l’Aragonais reprend sa route.
Mais il croise à nouveau un curé qui lui pose la même question, et il lui répond : « Voy a Zaragoza… o al charco », car il n’est pas acceptable pour lui de dire « Si Dieu le veut. »
Devant une telle détermination, Dieu jeta l’éponge.
On comprend que cette fable au fond irrévérencieux à l’égard de la religion, et où l’individu s’affirme face à l’autorité suprême ait séduit les anarchistes, au point que, comme on le verra dans ce livre, l’un d’entre eux signait ses articles : « Uno del charco ».

[2Mort en 1966

[3Mort en 1983

[4Mort en 1976

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ATTENTISME ET DEMISSION ou TRAHISON, CYNISME ET HYPOCRISIE.

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GRELLET, Gilbert, Un été impardonnable.1936 : la guerre d’Espagne et le scandale de la non-intervention. Préface de Manuel Valls. Paris : Albin Michel, 2016, 278 p.

 

 

La non-intervention en Espagne fut une des farces diplomatiques les plus scandaleuses perpétrées en Europe entre les deux guerres.
William Shirer, journaliste et historien américain.

Les démocraties occidentales ont abandonné à son sort la démocratie espagnole. La farce de la non-intervention a poignardé dans le dos un gouvernement démocratique constitutionnel sous le couvert de l’impartialité.
Claude Bowers, ambassadeur des Etats-Unis en Espagne.

Il eût suffi d’une aide insignifiante au gouvernement de Madrid pour qu’il étouffât dans l’œuf la rébellion.
Jean Zay, ministre de l’Education Nationale.

A l’été 1936, les troupes nationalistes du général Franco, avec l’appui d’avions allemands et italiens, remontent du sud de l’Espagne vers Madrid. C’est une véritable « colonne de la mort » (*), formée de légionnaires et de mercenaires marocains. En chemin, ils multiplient les massacres de civils et assassinent les responsables politiques d’une République espagnole fragile, qui avait appelé au secours le gouvernement français du Front populaire.
Indifférentes à ces crimes de masse, la France de Léon Blum, l’Angleterre de Churchill (**) et l’Amérique de Roosevelt ont refusé d’intervenir pour aider les démocrates espagnoles, alors que les régimes fascistes prenaient fait et cause pour Franco et les militaires putschistes.
Le livre de Gilbert Grellet est le récit de cette faute impardonnable, qui allait meurtrir le peuple espagnol et accroître l’appétit de conquête d’Hitler et de Mussolini, préfigurant Munich et la Seconde Guerre mondiale. A l’heure où se repose la question des interventions extérieures, cette leçon d’histoire sonne comme un avertissement. L’attentisme et la démission sont inexcusables dans les situations extrêmes.
Gilbert Grellet est écrivain et journaliste à l’Agence France-Presse, dont il a notamment dirigé le bureau de Madrid de 2005 à 2010.
[reproduction de la quatrième de couverture]

(*) Expression attribuée à l’historien Francisco Espinosa Maestre (membre par ailleurs du groupe d’experts chargés de la recherche et de l’identification des fosses communes).
(**) Stanley Baldwin est alors premier ministre.

Divisé en une quarantaine de courts chapitres, telle une chronique, ce récit est une reconstitution historique des premiers mois de la guerre civile en Espagne. Bien documenté, il a pour source livres et documents publiés sur la guerre d’Espagne et sur les principaux acteurs mais aussi journaux publiés à cette époque en Espagne, en France ou en Angleterre (voir bibliographie). Sont situés dans leur contexte les discours prononcés et les articles écrits par les grands protagonistes de ce drame (Blum, Churchill et Franco en particulier), enfin sont consultées les archives militaires allemandes de Fribourg et de l’Association pour la Récupération de la Mémoire Historique (ARMH) à Madrid. Les dialogues des réunions et les entretiens reconstitués dans l’ouvrage sont tirés directement de ces documents. Lise London (rencontrée par l’auteur en 2006 et décédée en 2012), participant à la création des Brigades Internationales, qui fut la secrétaire – interprète d’André Marty, capitaine dans la Résistance, qui a survécu aux camps de la mort nazis (comme son mari, le communiste tchèque Arthur London, auteur de l’Aveu) est l’inspiratrice de ce livre.

Lise London née Elisabeth Ricol, de parents espagnols :
http://www.revues-plurielles.org/_uploads/pdf/1358528683.pdf

17 juillet 1936, soulèvement de la garnison de Melilla au Maroc espagnol. 

Franco, surnommé « Miss Iles Canaries 1936» à cause de ses hésitations et sa façon de se faire désirer (les sobriquets concernant Franco sont nombreux et bien imagés), atterrit à Ceuta et rejoint le mouvement insurrectionnel initié par les généraux Mola (véritable cerveau et organisateur du soulèvement militaire), Sanjurjo (considéré comme le chef des insurgés). Queipo de Llano les a rejoints plus tardivement.
Dans cette colonne (la guerre dite « des colonnes » qu’elles soient franquistes ou républicaines – du POUM et de la CNT-FAI – se déroule au début du putsch, de juillet à novembre 1936) qui avance inexorablement vers la capitale, figurent les « volontaires » marocains tant redoutés. Souvent enrôlés de force, ils sont recrutés notamment par Soliman Al-Khattabi, un cousin d’Abd El Krim (chef de la révolte marocaine lors de la guerre du Rif dont la reddition aux espagnols ne sera effective qu’en 1926 grâce à l’appui déterminant des forces françaises commandées par Lyautey puis Pétain). Ces combattants, âgés de 16 à 50 ans, reçoivent une solde de 180 pts par mois (*), leurs parents reçoivent quant à eux huile, sucre, pain. Parfois, le butin recueilli, des machines à coudre Singer – très recherchées – sont directement expédiées par leurs officiers dans les douars du Rif oriental où s’effectue le recrutement nationaliste.
(*) 6 pts / jour est bon salaire pour un journalier agricole. En 1936, la majorité des articles de consommation courante était inférieur à 5pts : 1kg de pain ou de lait coûtait 70cts, pommes de terre 30cts, huile 2pts.

20 juillet.

José Giral, chef du gouvernement espagnol, envoie à son homologue français Léon Blum le message suivant : « Surpris par dangereux coup d’état militaire. Vous demandons de nous aider immédiatement par armes et avions. Fraternellement vôtre. Giral. »
Entouré de ses ministres, il n’y a aucun doute dans l’esprit de Léon Blum lors de cette réunion d’urgence à Matignon : « Bien entendu, nous allons accéder à leur demande. Le Frente Popular espagnol est dans le pétrin et nous devons absolument les soutenir. Vous êtes tous d’accord, n’est-ce pas ? ». Blum est en effet profondément solidaire des républicains espagnols.

23 juillet.

Stanley Baldwin (cousin de Rudyard Kipling), premier ministre conservateur (tory) de 1935 à 1937, laisse entendre à son homologue français quelques remarques préoccupantes : « Ne comptez pas sur nous. Londres resterait ‘ neutre ‘ si la livraison d’armes à Madrid entrainait un conflit avec Berlin ou Rome ». Il est clairement établi que les britanniques sont favorables aux militaires espagnols insurgés et pas seulement pour défendre les intérêts des entreprises britanniques actives en Espagne comme le groupe minier Río Tinto.
D’autre part, Franco s’est rendu des Canaries au Maroc en compagnie de l’ex- agent secret Hugh Pollard, dans l’avion Dragon Rapide loué en Angleterre à la compagnie Olley Air Services par le journaliste espagnol de droite Luis Bolín. Les militaires anglais à Gibraltar ont ensuite aidé en sous-main les rebelles en facilitant leurs communications téléphoniques. Neutralité ? Les dés sont pipés dès le début du conflit.
Les dirigeants britanniques ont été largement intoxiqués par les rapports des services secrets, le MI6, obsédés par la lutte contre le communisme, sur une soi-disant menace marxiste – en fait inexistante – dans la péninsule ibérique.
Une campagne de presse française de droite se fait l’écho de ces rumeurs.
Via « La revue de Paris » ou « La revue des deux mondes » l’homme politique et écrivain Jacques Bardoux (grand-père de Valéry Giscard d’Estaing) propage depuis plusieurs mois la fable d’un complot communiste pour justifier le putsch.
Voir également : BARDOUX Jacques, Le chaos espagnol, éviterons-nous la contagion ? Paris : Flammarion, 1937, 47p.

« Le juif Léon Blum nous conduira-t-il à la guerre ? » s’interroge ainsi L’Action française de Charles Maurras.

Blum autorisera en secret la livraison de quelques avions en pièces détachées ainsi que du matériel mais ces fournitures (payées en or) seront très limitées et insuffisantes.
Que faire ?
Albert Lebrun, esprit conservateur, président de la République, confie grandiloquent, à Blum : « Livrer des armes à l’Espagne peut signifier la guerre en Europe et la révolution en France. » Blum, isolé politiquement par son propre gouvernement et subissant la pression britannique, hésite à donner sa démission. Ses amis espagnols l’en dissuade car il est un précieux allié même si ses pouvoirs sont dérisoires. Blum, résigné, se voit contraint, à contrecœur, de se soumettre. Le gouvernement français décide alors à l’unanimité de n’intervenir en aucune manière dans le conflit intérieur espagnol et propose le principe de « non-intervention ».
Parmi les opposants les plus résolus à la non-intervention – nous devons les citer pour mémoire et par gratitude – figurent les socialistes Vincent Auriol (ministre des Finances, sera président de la République de 1947 à 1954), Roger Salengro (ministre de l’Intérieur), Georges Monnet (ministre de l’Agriculture), Marius Moutet (ministre des Colonies), Marx Dormoy (sous-secrétaire d’Etat à la Présidence du Conseil) ou Léo Lagrange (sous-secrétaire d’Etat aux Loisirs et aux Sports, il soutint les Olympiades de Barcelone), mais aussi les radicaux Pierre Cot (ministre de l’Air), Maurice Viollette (ministre d’Etat), Jean Zay (ministre de l’Education nationale et des Beaux-Arts) ou Alphonse Gasnier-Duparc (ministre de la Marine).
En face, ceux qui soutiennent le projet d’abandonner à son sort la démocratie espagnole en arrêtant de lui vendre des armes ont un poids politique plus important, que ce soit parmi les radicaux, Camille Chautemps (ministre d’Etat, fut maire de Tours, député, il succéda à Blum en juin 1937), Edouard Daladier (ministre de la Défense nationale et de la Guerre), Yvon Delbos (ministre des Affaires étrangères), ou chez les socialistes, Charles Spinasse (ministre de l’Economie nationale), Albert Rivière (ministre des Pensions), Albert Bedouce (ministre des Travaux publics), Robert Jardillier (ministre des Postes, Télégraphes, Téléphones), ou encore Paul Faure (co-secrétaire général de la SFIO avec Léon Blum), chantre du pacifisme, qui finira rallié à Vichy en 1940 comme la plupart des personnages précités. A cette liste non exhaustive, il faut ajouter le très influent poète-diplomate Alexis Léger (remarqué depuis 1924 sous le pseudonyme de Saint John Perse, auteur du sibyllin recueil de poèmes Anabase, qui recevra le prix Nobel de littérature en 1960), secrétaire général du Quai d’Orsay qui saura convaincre le gouvernement Blum : « Il est indispensable d’éviter toute provocation, si nous intervenons pour aider le gouvernement Giral face aux putschistes, ce sera un chiffon rouge agité devant Berlin et Rome. »

Churchill, écarté du pouvoir depuis plusieurs années, ne joue aucun rôle décisionnel. Il occupe un siège aux Communes mais ses idées, ses suggestions, sont écoutées par les dirigeants anglais. Il est aveuglé par un anticommunisme virulent qui l’empêche d’apprécier objectivement la situation en Espagne.

Début août, la presse française fait état de livraisons à Franco d’avions italiens. Hitler envoie discrètement 52 avions sans plaques de nationalité et du matériel de guerre.
Un mois de conflit déjà. Lorca est assassiné le 18 août (une hypothèse communément admise est que José Valdés Guzmán, gouverneur civil de Grenade, aurait ordonné la mise à mort du poète après avoir reçu le feu vert de Queipo de Llano).

Début septembre, Irun tombe, premier genou à terre de la République.

Des meetings de soutien à la République espagnole sont organisés partout en France, « neutralité immorale » dénonce Le Populaire, organe du parti socialiste.
Le 9 septembre enfin a lieu à Londres la première réunion pour formaliser le pacte de non-intervention proposé par la France afin de mettre en place des mécanismes permettant de contrôler les agissements des pays signataires. Vingt-cinq pays sont représentés hormis le Portugal et la Suisse. Dino Grandi, fasciste notoire représente l’Italie, Joachim Von Ribbentrop (futur ministre des Affaires étrangères), l’Allemagne. Cinq jours plus tard, un sous-comité est mis en place, composé de huit pays : Grande-Bretagne, France, Allemagne, Italie, Union Soviétique, Suède, Belgique et Tchécoslovaquie – ces trois derniers n’y feront que de la figuration. Dès le lendemain, Madrid fait savoir qu’il y a eu des violations de l’accord de la part de l’Allemagne, de l’Italie et du Portugal, en vain. L’opération « Feu magique », montée en une semaine, est le nom donné par Goering à l’aide militaire nazie aux nationalistes (en référence à l’opéra de Wagner « Siegfried »). Le 25 septembre, Julio Álvarez del Vayo, le ministre espagnol des Affaires étrangères, dénonce, indigné et impuissant, devant la 17è assemblée générale de la Société des Nations à Genève, ce scandale politique sans précédent. Rappelons que l’Allemagne n’est plus membre de la SDN depuis 1933.
Cette attitude va pousser Moscou à aider à son tour les républicains à partir du mois d’octobre. Ce « comité de non-intervention », comme il sera désormais désigné, va demeurer actif jusqu’en août 1938, et sera seulement dissous en avril 1939. Cynisme et hypocrisie.

Quelle est la position des Etats-Unis ?

Claude Bowers (*), ambassadeur des Etats-Unis en Espagne, véritable démocrate, considère que ce conflit oppose « une armée à un peuple », il dénonce « la sinistre farce et les simulacres éhontés» de la non-intervention, l’attitude « pitoyable » de Blum, la « trahison de la démocratie espagnole ». Roosevelt, initialement favorable aux républicains espagnols a cédé au secrétaire d’Etat Cordell Hull qui s’appuyait sur le Neutrality Act de 1935 (lois de neutralité et de non-interventionnisme dans les conflits étrangers) pour écarter toute idée de soutiens aux belligérants. Un embargo formel sera même décrété début 1937 alors que le Neutrality Act ne s’applique nullement aux guerres civiles comme le conflit espagnol. Comme pour la Grande-Bretagne, cette apparente neutralité penche plutôt du côté des insurgés car les milieux d’affaires américains accordent leur soutien aux putschistes. Texaco livre pétrole et carburant, Studebaker et Général Motors fournissent à crédit quelque douze mille camions, Dow Chemical livre des dizaines de milliers de bombes via l’Allemagne. En revanche, le 10 août, le gouvernement américain interdit au fabricant aéronautique Glenn L. Martin de vendre huit bombardiers à Madrid. Cependant, la grande majorité des journalistes américains couvrant le conflit espagnol appuie plutôt les républicains, Hemingway est le plus connu. Sur une idée de Maurice Thorez, le Komintern crée début novembre les Brigades Internationales, près de trois mille américains intégreront le bataillon Abraham Lincoln (aux côtés des dix mille français).
(*) BOWERS Claude G., Ma mission en Espagne 1933-1939. Paris : Flammarion, 1956, 412 p.

Le pacte de non-intervention ne sera pas respecté par les alliés de Franco. Entre avril et juillet 1937, 42 navires chargés de matériel de guerre à destination des franquistes passeront outre le blocus ou seront protégés par les « navires de contrôle » allemands et italiens. Malgré ces infractions, aucune mesure ne sera prise. En octobre 1937 ont lieu des premiers contacts entre la junte de Burgos et le gouvernement britannique. Des accords commerciaux sont signés et, le 16 novembre, les britanniques envoient Robert Hodgson comme « agent commercial ». Euphémisme pour un ambassadeur en puissance.

Abandonnée par les démocraties européennes, attaquée par les nazis et les fascistes, Franco a fait massacrer son peuple par des troupes étrangères. La République espagnole se vide de son sang.
Le 20 octobre 1936, Sanjurjo meurt dans un accident d’avion, le 3 juin 1937 c’est le tour de Mola dans les mêmes circonstances (Manuel Machado, frère d’Antonio, lui dédiera même un poème : « ¡ Emilio Mola ! ¡Presente ! »). Affranchi de ses principaux rivaux Franco a désormais le champ libre.
Nous connaissons la suite.
Ce livre nous place dans le fébrile contexte international et diplomatique qui règne au début du coup d’état militaire des insurgés contre la République. La boucherie de la Première Guerre mondiale a laissé des stigmates indélébiles aux victimes, mutilés, veuves, plaies restées ouvertes pendant encore plusieurs décennies pour cette génération née à la charnière des deux siècles : « plus jamais ça » répétaient-ils. La crainte d’un nouveau conflit mondial a probablement abusé non-interventionnistes et pacifistes face à une réalité qui leur échappait : « Il ne suffit pas d’interdire la guerre pour garantir la paix ». Dès 1933, quand Hitler devient chancelier, on relève dans la presse française les premières inquiétudes – justifiées – face à la lente montée de la peste brune. L’attentisme a rendu la guerre inexorable, déclenchée six mois après la fin de la Guerre Civile espagnole. On peut penser que les pays fascistes n’auraient pas résistés à une attitude ferme et non équivoque des pays démocratiques.

Histoire et conflits de mémoire en Espagne

Il y a quarante ans, la mort de Francisco Franco ouvrait un processus de transition démocratique négocié entre le gouvernement et l’opposition antifranquiste. Il était mis fin à un régime établi une quarantaine d’années auparavant, au terme d’une guerre civile particulièrement meurtrière, déclenchée par un coup d’État militaire. Ainsi la démocratie espagnole ne rompit-elle pas officiellement avec la dictature et évita-t-elle de revenir sur les circonstances de son avènement.27246100603690M

Depuis la fin des années 1990, ce « consensus transitionnel » est critiqué par les mouvements sociaux en faveur de la « récupération de la mémoire historique » et rompu par les partis qui se saisissent désormais du passé comme d’une arme politique. Ce contexte n’est pas sans conséquences sur le travail des historiens, dont les interprétations de la Seconde République, de la guerre civile et de la dictature sont au coeur des conflits de mémoire.

Ce numéro spécial de Vingtième Siècle explore les effets de ces débats mémoriels sur la manière dont on écrit l’histoire du 20e siècle espagnol, en proposant un tour d’horizon des recherches menées depuis une vingtaine d’années.

SOMMAIRE

Les historiens pris dans les conflits de mémoire

Élodie Richard et Charlotte Vorms

Transition historiographique ? Retour sur quatre-vingts ans d’histoire de l’Espagne

Élodie Richard et Charlotte Vorms

Usages politiques du passé

La mémoire malmenée de la transition espagnole à la démocratie

Sophie Baby

La guerre civile espagnole, enjeux historiographiques et patrimoine politique

François Godicheau

Entretien avec le romancier Isaac Rosa

par Élodie Richard

La violence sous la Seconde République espagnole : une question politique

Eduardo González Calleja

Le renouvellement du corps des professeurs d’histoire pendant le premier franquisme

Rubén Pallol Trigueros

Belchite, entre lieu de mémoire et lieu de reconnaissance (1937-2013)

Stéphane Michonneau

Le régime franquiste

Le rôle de l’Église dans la répression franquiste

Gutmaro Gómez Bravo

Le culte de la mort dans l’« État nouveau » espagnol (1936-1941)

Francisco Sevillano Calero

Le contrôle de la sexualité des jeunes Valenciennes sous le franquisme (années 1940 et 1950)

Amélie Nuq

De la crise du logement à la question urbaine : le régime franquiste et les conditions de vie urbaines

Céline Vaz

Adhésion, consentement, résistance

Les dynamiques locales et quotidiennes de la répression franquiste (1936-1950)

Claudio Hernández Burgos

Une histoire sociale de la résistance au franquisme

Jorge Marco

Le premier franquisme « vu d’en bas » : résistance armée et résistances quotidiennes (1939-1952)

Mercedes Yusta Rodrigo

La question religieuse en Espagne au 20e siècle

Feliciano Montero García

 

Elodie Richard et Charlotte Worms (dir.)
 Paris, Presses de Sciences Po, 2015,  336 p.
Prix : 23 €

MILICIENNES

Quelques photos de femmes engagées dans la défense de la République. L’enthousiasme de la jeunesse se lit sur leur visage.

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Simone Weil, 1936.

 

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Plaza Mayor, photo de Zuga, 1938.

MILICIANAS ENCARGADAS DE REPARTIR EL PAN A LAS TROPAS QUE VIGILABAN A LOS PRISIONEROS DEL ALCÁZAR DE TOLEDO.
MILICIANAS ENCARGADAS DE REPARTIR EL PAN A LAS TROPAS QUE VIGILABAN A LOS PRISIONEROS DEL ALCÁZAR DE TOLEDO.

 

 

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Isabel Gonzáles, militante du PSOE aux Canaries.

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UNA MILICIANA EN LA PRIMERA LÍNEA DE LA AVANZADILLA DE LA SIERRA.
UNA MILICIANA EN LA PRIMERA LÍNEA DE LA AVANZADILLA DE LA SIERRA. Guadarrama, 25-07-36.

 

 

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Frente del Nalón.

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Revue Estampa, 29-08-36.

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Revue Estampa, 29-08-36.

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Esperanza Rodríguez, capitaine.

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Revue Crónica, 05-01-37.

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Capitaine.

 

 

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Photo Capa, août 1936.

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Infirmière, Buitrago (Aragon).

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Photo Centelles, juillet 1936.

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Revue Estampa, 29-08-36.

Le « Stanbrook », dernier navire de réfugiés espagnols : La guerre est terminée.

Fin mars 1939.

Le port d’Alicante est le dernier réduit où se réfugient 15 000 à 20 000 personnes selon les sources, cherchant à échapper aux griffes franquistes. Leur dernier espoir, la mer: trouver un navire pour les libérer de l’enfer qui les attend mais, espoir trahi, la mer libératrice sera la même que celle d’Argelès ou de St Cyprien, c’est-à-dire un horizon infranchissable. Bien que n’étant pas l’ouvrage d’un historien, Rafael Torres, retrace fidèlement, à partir d’archives, l’histoire de ce cargo, le Stanbrook, commandé par le capitaine britannique Archibald Dickson, 47 ans.

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TORRES Rafael, Los náufragos del Stanbrook. Sevilla: Algaida, 2004, 250 p.

 

Madrid. Début mars 1939.

Le colonel Segismundo Casado se rebelle contre le gouvernement Negrín et crée le Consejo Nacional de Defensa. Son objectif est de trouver “une paix négociée, honorable, entre militaires” pour mettre fin à la guerre. Franco refuse car il a toujours exigé une reddition sans conditions. Rappelons qu’il a fait publier une loi (Ley de Responsabilidades Políticas) un mois auparavant, le 9 février 1939, où sont rendu responsables politiquement les personnes impliquées dans les troubles de l’ordre public du 1er octobre 1934 (début de la « Révolution des Asturies ») jusqu’au 18 juillet 1936, loi à effet rétroactif. Vaincu, Casado livre la république à Franco. Casado demande néanmoins de faciliter l’arrivée de navires français et anglais dans différents ports pour évacuer ceux qui le souhaitent. Ces navires n’arriveront jamais.

 

La Stanbrook.

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Le Stanbrook accoste au port d’Alicante le 19 mars 1939 afin d’embarquer des cargaisons. Archibald Dickson, capitaine du cargo, attend les dernières instructions de l’armateur pour le chargement mais, compte tenu des événements, les communications sont lentes et difficiles. Ce petit cargo, construit en 1909, ancien charbonnier de 1400 t, doit charger du tabac, des oranges et du safran. L’équipage est composé de 24 marins mais il a la capacité d’embarquer une centaine de personnes.

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Alicante est encerclée, la ville est désormais sous l’autorité du général italien Gambarra, à la tête de la división Littoria. Devant la confusion qui règne sur le port il prend l’initiative d’autoriser l’évacuation des personnes qui se sont réfugiées dans les consulats. Franco le relève de son commandement. Les consuls français et argentins et le député communiste Charles Tillon (en mission político-humanitaire) avaient demandé aux autorités locales que le port soit placé en “zone neutre”. Ils sont mis aux arrêts “pour rébellion” puis finalement libérés grâce à un sauf-conduit. La situation est tendue sur les quais, la foule, de plus en plus angoissée, attend l’arrivée des navires français et anglais qui leur ont été promis. Le désespoir est tel que les suicides sont nombreux, difficiles à évaluer, de 50 à 68 selon les sources: suicide par noyade, par arme à feu, certains s’égorgeant à l’aide d’un rasoir. [Voir les cinquante premières pages de l’excellent roman graphique “La Nueve” de Paco Roca qui relate cet épisode, en particulier page 31.]

Les autorités portuaires républicaines encore en fonction essaient de convaincre le capitaine d’embarquer quelques centaines de personnes dont le passeport a été validé à la hâte par le Gouverneur Civil, le socialiste Manuel Rodríguez, pour rejoindre le port d’Oran. Dickson, devant ce spectacle désolant, décide finalement de ne pas charger de marchandises et prend la décision d’embarquer entre 800 à 900 passagers.

« Debido al gran número de refugiados me encontraba en un dilema sobre mi propia postura, ya que mis instrucciones eran que no debía tomar refugiados a menos de que estuviesen realmente necesitados. No obstante, después de ver la condición en que se hallaban decidí desde un punto de vista humanitario aceptarlos a bordo… »

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Le transfert se fait dans l’ordre mais rapidement la confusion s’empare de ceux qui sont restés à quai, la situation dégénère et le capitaine se voit contraint d’embarquer le maximum de personnes. Dickson, atterré par tant de désolation, rendra compte plus tard de ce qu’il a vu de ses propres yeux dans une lettre au journal Sunday Dispatch : des personnes de toute condition sociale et de tous âges, certaines en haillons mais aussi d’autres en costume, toutes dans la désolation. (Voir liens)

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Le 28 mars 1939 dans la soirée, soit quatre jours avant la fin de la guerre, le Stanbrook prend le large avec 2638 personnes à son bord dont 398 femmes, 147 enfants et 15 nouveaux-nés. Parmi les passagers il y a 94 étrangers, majoritairement argentins, allemands, français, cubains, italiens,… (voir la liste en annexe). Le navire surchargé est en dessous de la ligne de flottaison, les manoeuvres sont hasardeuses. Le croiseur Canarias et le démineur Vulcano  (franquistes) bloquent le port au large mais le mauvais temps permet au capitaine de s’en déjouer.

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La promiscuité est telle que les conditions de vie à bord sont déplorables, les toilettes sont bouchées, la place manque, on s’entasse. On s’agglutine dans les cales car il fait froid à l’extérieur, on se réchauffe dans la salle des machines ou près de la cheminée sur le pont. Le capitaine a offert sa cabine à quelques malades et ne peut proposer qu’un peu de café chaud et quelques aliments (beaucoup avaient cependant apporté du pain). Au dénuement s’ajoute l’angoisse, on appréhende les torpilles sous-marines et les canonnades. A la vue d’un panache de fumée, on craint un navire ennemi, les passagers se précipitent sur le bord mettant subitement le bateau en déséquilibre précaire.

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Après 22 heures de traversée, le cargo atteint enfin le port de Mazalquiver (Mers el Kébir), près d’Oran. Il est mis en quarantaine dans la rade du port sans que l’on connaisse réellement les raisons de cette mesure (officiellement par crainte du typhus mais des raisons politiques ne sont pas à exclure car les autorités coloniales redoutent “les rouges”). Deux jours plus tard elles laissent finalement débarquer femmes et enfants. La solidarité et la générosité des locaux apportera nourriture et réconfort à ces espagnols désemparés. Ce n’est qu’un mois plus tard que les hommes (environ 1500) pourrons quitter le navire, épuisés et affamés. La plupart sont envoyés au camp de concentration de Boghari.

Les autorités françaises réclament la somme de 170 000 francs pour divers frais, cette somme sera réglée par l’antenne locale d’Oran du SERE (cf. Infra).

Mission accomplie, le Stanbrook reprend la mer le 1er mai.

Le 30 mars, le colonel Casado s’est enfuit depuis le port de Gandía avec la majorité des membres de la Junta de Defensa Nacional. Ils embarquent à bord du navire anglais Galatea puis sont transférés sur le navire hôpital Maine, navire qui suppose plus de sûreté dans la traversée jusqu’à Marseille, avec 143 hommes, 19 femmes et 2 enfants. Accosté à proximité,  le navire marchand Mar Negro, armé par Franco, surveille l’opération sans intervenir, il a reçu des consignes. Une forme de gratitude de Franco envers celui qui a mis fin au conflit en lui livrant la république et qu’il laisse fuir… La Guerre Civile se termine comme elle a commencé: un coup d’état militaire contre un gouvernement jugé révolutionnaire.

Et ceux qui n’ont pu partir?

On les estime à 16 000 dont 2 000 femmes et enfants. Ils sont dépouillés de leurs objets personnels, bijoux et valeurs. Les militaires les confinent provisoirement dans stades, arènes, casernes, les femmes et les enfants dans les cinémas et le château de Santa Bárbara qui domine la ville. Les hommes sont envoyés dans un camp en plein air, aménagé à la hâte par les troupes italiennes: El campo de los Almendros dont les conditions de détention sont très précaires. Il sera fermé en novembre. Le premier camp d’internement franquiste?

L’écrivain Max Aub (1903-1972), dans son roman Campo de los Almendros, recueille  le témoignage de son ami qui fut interné avec lui, le célèbre historien et universitaire Manuel Tuñón de Lara (1915-1997), qui écrit “… viajaba ligero de equipaje; solo llevaba las Obras Completas de Antonio Machado”.
Max Aub note dans les dernières pages de Campo de los almendros: « Estos que ves ahora deshechos, maltrechos, furiosos, aplanados, sin afeitar, sin lavar, cochinos, sucios, cansados, mordiéndose, hechos un asco, destrozados, son, sin embargo, no lo olvides, hijo, no lo olvides nunca pase lo que pase, son lo mejor de España, los únicos que, de verdad, se han alzado, sin nada, con sus manos, contra el fascismo, contra los militares, contra los poderosos, por la sola justicia; cada uno a su modo, a su manera, como han podido, sin que les importara su comodidad, su familia, su dinero. Estos que ves, españoles rotos, derrotados, hacinados, heridos, soñolientos, medio muertos, esperanzados todavía en escapar, son, no lo olvides, lo mejor del mundo. No es hermoso. Pero es lo mejor del mundo. No lo olvides nunca, hijo, no lo olvides« .

L’anarchosyndicaliste et écrivain Eduardo de Guzmán (1908-1991) relate également, jour après jour, les évènements d’Alicante et son internement dans ce camp et celui d’Albatera (voir le lien de la vidéo et la bibliographie dans “Sources”).
Continúan los suicidios. En la parte exterior del muelle dos cadáveres flotan junto al rompeolas. Un individuo que pasea por el muelle con aparente tranquilidad se pega un tiro en la cabeza. Otro muchacho se pega un tiro y la bala después de atravesar su cuerpo hiere mortalmente a un viejo de pelo blanco. Dos días más y el fascismo no tendrá nada que hacer porque nos habremos matado todos”.

Les camps d’Algérie.

Les hommes arrivés à Oran sont transférés dans différents camps. Il y a une cinquantaine de camps d’internement en Algérie, dont cinq à Oran, où les exilés espagnols sont confinés par l’administration coloniale française. “Les républicains espagnols furent traités comme des prisonniers de guerre, alors que c’étaient des civils, hommes, femmes et enfants fuyant la guerre civile en Espagne”.

Dès le 31 mars 1939, une lettre du Gouverneur Général d’Algérie (GGA) au ministre de l’Intérieur l’informe que le total des réfugiés espagnols en Algérie s’élève à 5 100 personnes, auxquelles il faudrait ajouter un nombre indéterminé d’individus arrivés individuellement et hébergés par leur famille. Parmi les premiers, 400 ont embarqué sur un pétrolier (le Campillo), 723 sur des bâtiments espagnols, 2 731 sur des bâtiments de commerce français ou anglais, 250 sur 9 petits chalutiers et plus de 413 sur 4 chalutiers de plus gros tonnage, etc. Au 10 juin 1939, les estimations du GGA sont de l’ordre de 5 300 (le département d’Oran compte 2 140 réfugiés espagnols: 1 840 dans les camps, les autres chez des particuliers; le département d’Alger 3 160). Certains réfugiés possèdent de la monnaie espagnole mais aussi des devises étrangères (pesetas en billets, livres et dollars, de l’or et de l’argent). Les préfets demandent au GGA d’autoriser une banque à faire le change en monnaie locale. Le secrétaire général de l’Union Générale des Travailleurs et le vice-président de l’Union Syndicale d’Alicante sont arrivés à Béni-Saf à bord d’un chalutier; à leur arrivée, ils avaient en leur possession la caisse socialiste espagnole (cotisations et dons des adhérents) avec 100 000 pesetas en billets. Parmi les réfugiés une grande diversité de catégories professionnelles et de niveaux d’instruction. La lettre du préfet d’Oran datée du 26 juillet 1939 donne la liste des réfugiés espagnols ayant des activités qualifiées d’intellectuelles.

Centre n°1: 7 officiers, 2 médecins, 1 interne, 1 pharmacien, 3 avocats, 3 professeurs, 4 instituteurs, 3 ingénieurs, 3 journalistes, 1 écrivain, 1 étudiant, 2 fonctionnaires. Parmi les femmes, 3 sont institutrices, 4 étudiantes, 3 professeurs, 1 artiste et 1 fonctionnaire.

Centre n° 2: 23 officiers, 12 ingénieurs, 25 agents de santé publique, 51 enseignants, 6 journalistes, 18 fonctionnaires de justice, 64 ont des professions diverses.

Dans le camp Morand (Médéa) où ont été regroupés les membres de l’armée républicaine, est inscrit sur la liste nominative le grade et la profession antérieure à l’intégration dans l’armée. La majorité des soldats, officiers et sous-officiers étaient des agriculteurs ou des ouvriers de l’industrie. Il y avait parmi eux 3 médecins, 4 pharmaciens, 7 avocats, 14 artistes et écrivains, 5 ingénieurs, 29 enseignants du primaire ou du secondaire et 48 étudiants. Plusieurs personnes ont déclaré comme profession antérieure “industrielle”, sans plus de détails.

Deux camps sont ouverts dans le département d’Oran, l’un à Relizane et l’autre à Ain-El-Turck. Cependant, les autorités administratives décident pour des raisons politiques de les transférer vers des camps dans le département d’Alger. Ainsi, le préfet, dans une lettre datée du 14 avril 1939, adressée à son homologue d’Alger, l’informe qu’il “pourvoit à l’entretien de 4 265 réfugiés espagnols” et demande leur évacuation vers les camps du département d’Alger. La raison invoquée est que “la population européenne [du département d’Oran] est à 80 % d’origine espagnole”. Les réfugiés espagnols sont rapidement internés dans des camps et il est proposé de les utiliser comme main-d’œuvre à bon marché dans les secteurs des ponts et chaussées (travaux ferroviaires et routiers comme la construction de la transsaharienne), dans l’agriculture (greffe d’oliviers sauvages).

Dans les échanges de courrier figurent parfois les “nuances politiques” des chefs de famille. Ainsi le transfert de 245 ménages (hommes, femmes et enfants, soit 847 personnes au total) d’Oran vers Alger est accompagné de la mention d’appartenance politique des concernés: 160 socialistes, 7 communistes, 77 militant dans des partis modérés et un seul sans parti. Les militaires espagnols (officiers et soldats) sont dirigés principalement vers le camp militaire de Boghar. À Orléansville et Cherchell sont regroupées les personnes arrivées en famille; la caserne Berthezène accueille les hommes, alors que les femmes et les enfants sont dirigés vers le centre de Carnot

Qu’adviendra-t-il de ces réfugiés ?

Une grande partie de ces hommes s’engageront dans l’armée française, certains intégreront La Nueve.

 

 

Le capitaine Dickson périt 6 mois plus tard avec 21 marins en Mer du Nord, son navire est coulé par un sous-marin allemand.

En 2009, 70 ans après ce sauvetage, la municipalité d’Alicante invite les deux enfants du capitaine Dickson, Arnold et Dorothéa, pour rendre hommage à sa mémoire. Une rue porte le nom de “calle del buque Stanbrook”. Ce n’est qu’en 2015 que la ville de Cardiff, dont est originaire Dickson, célébrera son exploit.

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Plaque sur le port d’Alicante en souvenir de l’exploit du capitaine Dickson.

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Arnold et Dorothéa Dickson.

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SERE et JARE.

Le docteur Negrín, chef du gouvernement, crée fin mars 1939 le Servicio de Evacuación de Republicanos Españoles (SERE), premier service d’aide aux réfugiés. On affrète des navires depuis des ports français pour les diriger vers le Mexique, terre d’accueil mais aussi d’autres pays d’Amérique latine comme le Chili avec le Winnipeg dont Pablo Neruda a organisé le départ près de Bordeaux (2500 personnes) sous les auspices du SERE. D’autres suivront: le Ronwyn (le 12 mars 1939 avec 716 personnes à bord); l’African Trader (853); le Flandre (312); le Sinaia (part de Sète le 25 mai 1939 avec 1599 personnes à bord); l’Ipanema (900); le Mexique (2067); le Veracruz (13 juin avec 1600 personnes); le Lézardrieux (350 depuis le port de Valence), etc. On estime que le SERE a permis d’évacuer 6000 personnes, la préférence étaient donnée aux communistes…

En 1939, il apparaît évident que l’Europe entrerait dans un conflit généralisé contre l’Allemagne, au plus c’est une question de quelques mois  (la France et le Royaume-Unis entrent en guerre début septembre, six mois après la fin de la guerre d’Espagne). Negrín est partisan de la résistance à outrance (ses “trois R”: Resistir, Resistir, Resistir), il veut gagner du temps car il est convaincu que la République peut être sauvée, que les alliés soutiendront la République contre Franco, fidèle à  Hitler. L’histoire ne lui donnera pas raison. Le seul soutien des Républicains est l’URSS. Negrín, pourtant socialiste convaincu, n’a pas d’autre choix – par pragmatique politique – que de composer avec Moscou. Indalecio Prieto lui reprochera cette trop grande proximité. De rivaux, ils deviendront ennemis. Dans l’exil, deux Espagne vont s’affronter: “négrinistes” et “prietistes”.

La Junta de Auxilio a los Republicanos Españoles (JARE) est créée en France le 31 juillet 1939 sur proposition d’Indalecio Prieto, membre éminent du PSOE (Partido Socialista Obrero Español), plusieurs fois ministre (ministre de la Defensa Nacional de 1937 à 1938). Tous les partis politiques soutiennent la JARE sauf le PNV (Partido Nacional Vasco) et le PCE (Partido Comunista de España) ralliés, eux à Negrín. La JARE est donc “un rival” du SERE dans l’aide aux réfugiés.

Comment sont financés SERE et JARE?

El SERE par une partie des valeurs, monnaies, bijoux, or, œuvres d’art, provenant de saisies et de confiscations (Caja General de Reparaciones de Daños y Perjuicios de la Guerra) qui ont été transférées en France.

“El oro del Vita”.

Fin 1938, Negrín fait l’acquisition d’un yacht qu’il baptisera Vita (qui fut l’ancien yacht d’Alphonse XIII). Il est à la disposition de la République dans le port du Havre. Le yacht est chargé discrètement de 120 malles (dont la valeur est estimée à 40 millions de dollars par Negrín, 300 selon d’autres sources), il accoste à Vera Cruz, au Mexique, le 28 mars  1939. Le capitaine, pressé de décharger la précieuse marchandise, s’adresse alors à l’ambassadeur d’Espagne qui n’est autre qu’Indalecio Prieto, ami personnel de Lázaro Cárdenas, président de la république du Mexique… Les valeurs seront donc gérées par la JARE, la rupture est irrémédiable entre Prieto et Negrín.

 

Lettre du capitaine Dickson à la presse :
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Détail des passagers du Stanbrook, Juan Batista Vilar, Université de Murcia:
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Alicante, vidéo :
https://www.youtube.com/watch?v=f-5ltcJvxKg

 

Sources :

AUB, Max. El laberinto mágico: Campo cerrado (1943); Campo de sangre (1945); Campo abierto (1951); Campo del moro (1963); Campo francés (1965); Campo de los Almendros (1967). Ces ouvrages ont été réédités en espagnol chez Prisa Ediciones (Madrid) et en français chez Les Fondeurs de Briques (81370 Saint-Sulpice-la-Pointe).

DE GUZMÁN, Eduardo: El año de la victoria, testimonio de los campos de concentración franquistas. Madrid; Vosa Ed., 2001, 395 p.

DE GUZMÁN, Eduardo: La muerte de la esperanza, memorias de la guerra civil española 1936-1939. Madrid; G. del Toro, 1973, 395 p.

ROCA, Paco: La Nueve, les républicains espagnols qui ont libéré Paris. Paris; Delcourt, 2014, 320 p. (roman graphique)

Annales de démographie historique (2007)

http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=ADH_113_0155

http://www.alicantevivo.org

niarunblog.unblog.fr

 

Une femme à la tête d’une colonne au combat.

« Je suis incapable de trouver une autre occupation que celle de me faire tuer. Je n’ai pas, comme les miliciens, le droit de traîner dans les bars pour écourter les jours et les nuits sans combats. Mon statut de femme sans peur et sans reproche, de femme à part, me l’interdit. Mes convictions personnelles aussi me l’interdisent. Alors il ne me reste qu’à me plonger dans le manuel de formation militaire que j’essaie d’apprendre par cœur… »

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C’est l’un des textes les plus forts sur la guerre d’Espagne.

Écrit par Mika Etchebéhère (1902-1992), une femme qui dirigea une colonne du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) en 1936-1937. On y croise des minoritaires, des anarcho-syndicalistes et des marxistes antistaliniens, tous habités par la conviction d’imminents lendemains qui chantent.

La première édition de ce livre rédigé en langue française par une internationaliste argentine qui a fini ses jours à Paris date de 1976 (Denoël). Maurice Nadeau avait alors favorisé sa publication. Le texte a ensuite été republié en format poche par Actes Sud en 1999, dans la collection « Babel Révolutions », sans le moindre appareil critique.
Cette édition, la plus complète, la plus soignée, la plus luxueuse, doit tout au travail conjoint des éditions Milena et des éditions Libertalia.

Outre des photos inédites et un texte du poète surréaliste Guy Prévan, on y trouvera une longue préface contextualisante (signée par Charles Jacquier), des extraits de la correspondance de Mika avec Alfred et Marguerite Rosmer ainsi qu’une lettre de Julio Cortázar en fac-similé. L’ouvrage comprend par ailleurs un efficace documentaire de 80 minutes de Fito Pochat et Javier Olivera (DVD).

« Rien n’est plus triste que de trouver mauvaise l’œuvre d’un ami, et à l’inverse, on ressent une grande joie lorsque ce texte est beau. Beau, nécessaire et efficace, ton livre est le témoin de la guerre d’Espagne, mais également des ruines de notre époque, et de l’invincible espoir qui est le nôtre. » (lettre de Julio Cortázar, 1974)

 

« Je suis incapable de trouver une autre occupation que celle de me faire tuer. Je n’ai pas, comme les miliciens, le droit de traîner dans les bars pour écourter les jours et les nuits sans combats. Mon statut de femme sans peur et sans reproche, de femme à part, me l’interdit. Mes convictions personnelles aussi me l’interdisent. Alors il ne me reste qu’à me plonger dans le manuel de formation militaire que j’essaie d’apprendre par cœur… »

C’est l’un des textes les plus forts sur la guerre d’Espagne.

Écrit par Mika Etchebéhère (1902-1992), une femme qui dirigea une colonne du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) en 1936-1937. On y croise des minoritaires, des anarcho-syndicalistes et des marxistes antistaliniens, tous habités par la conviction d’imminents lendemains qui chantent.

La première édition de ce livre rédigé en langue française par une internationaliste argentine qui a fini ses jours à Paris date de 1976 (Denoël). Maurice Nadeau avait alors favorisé sa publication. Le texte a ensuite été republié en format poche par Actes Sud en 1999, dans la collection « Babel Révolutions », sans le moindre appareil critique.
Cette édition, la plus complète, la plus soignée, la plus luxueuse, doit tout au travail conjoint des éditions Milena et des éditions Libertalia.

Outre des photos inédites et un texte du poète surréaliste Guy Prévan, on y trouvera une longue préface contextualisante (signée par Charles Jacquier), des extraits de la correspondance de Mika avec Alfred et Marguerite Rosmer ainsi qu’une lettre de Julio Cortázar en fac-similé. L’ouvrage comprend par ailleurs un efficace documentaire de 80 minutes de Fito Pochat et Javier Olivera (DVD).

« Rien n’est plus triste que de trouver mauvaise l’œuvre d’un ami, et à l’inverse, on ressent une grande joie lorsque ce texte est beau. Beau, nécessaire et efficace, ton livre est le témoin de la guerre d’Espagne, mais également des ruines de notre époque, et de l’invincible espoir qui est le nôtre. » (lettre de Julio Cortázar, 1974)

 

Livre-DVD

18 euros — 460 pages

DVD 80 mn

Coédition Milena-Libertalia.

« Histoire d’une photo »

Qui ne connaît cette célèbre et émouvante photo, souvent reproduite dans les livres, parue le 18 février 1939 dans la revue l’Illustration, photo devenue l’un des symboles emblématiques de la Retirada ?

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Amadeo (5 ans), Mariano le père, Alicia la sœur et Antonio le frère aîné arrivaient de Monzón (Province de Huesca).
(Photo « Satara », inconnue des photographes. Certains auteurs indiquent que ce cliché appartient à l’agence Roger-Viollet –créée en 1938 – mais je ne retrouve aucune copie dans leurs archives). On remarquera que le père porte sur son épaule droite le drapeau républicain où l’on peut distinguer la « grenade » représentant le royaume du même nom qui est placé en bas du blason officiel.

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Voici rapidement ce que l’on sait de leur épopée :
Le 20 novembre 1937, la ville de Monzón est bombardée par des Savoia italiens. La mère, Pilar, prend son ouvrage, empoigne Amadeo et prie Antonio de suivre une voisine qui se saisit au passage d’Alicia et cours se mettre à l’abri, dans les champs, loin des maisons. Elle s’aperçoit rapidement qu’elle a oublié son dé à coudre et prie Antonio d’aller le chercher. Elle se couche sur Amadeo afin de le protéger et, dans le même réflexe, la voisine sur Alicia. Des éclats de bombe atteignent les deux femmes. Amadeo a son pied gauche en partie arraché, sa sœur Alicia la jambe gauche déchiquetée. L’aîné Antonio est miraculeusement indemne, il constate, effondré, le massacre. Le père rentre précipitamment de la sucrerie dans laquelle il travaille (collectivisée par un comité anarcho-syndicaliste). Deux semaines plus tard la maman décède à l’hôpital de Lérida,  Amadeo aura le pied amputé et sa sœur la jambe gauche. Le papa décide de s’installer près de l’hôpital afin de veiller sur ses enfants. Le 23 novembre un autre bombardement atteint la salle d’hôpital où ils se trouvent. Ils en sortent indemnes. Le père a eu la bonne idée de quitter Monzón car la ville est prise par les franquistes le 30 mars et se préparent à investir Lérida. L’hôpital est évacué par camion vers la clinique San Pau de Barcelone, Mariano recherche alors un nouveau lieu d’accueil et, début juin, il trouve une place pour les trois enfants à La Garriga, à 30 km au nord de Barcelone, dans une colonie pour orphelins parrainée par Negrín où le père a pu se faire engager comme gardien. Devant l’avancée franquiste sur Barcelone la famille est conduite à Ripoll puis à Camprodón, puis ensuite vers la frontière française. Etant donné l’état des deux enfants ils bénéficient d’un camion pour accomplir les 18km séparant Camprodón du col d’Ares, frontière et terminus carrossable. De là, le groupe a emprunté l’un des nombreux sentiers conduisant à Prats de Mollo. C’est en chemin que Thomas Coll, un habitant du village, ancien poilu de 14-18, lui aussi amputé, offre sa main à Amadeo pour atteindre le lieu de fouille de la frontière.
Le père décède, probablement dans un camp, entre fin 1939 et début 1940. Amadeo, entouré de ses petits-enfants, vit sa retraite à Alcalá de Henares. Atteint d’un cancer je ne sais pas s’il est encore parmi nous.
En voici l’histoire de cette photo :
Le journal « El País Semanal » souhaite publier un numéro spécial consacré à la Retirada (qui sera mis à la vente le 12 janvier 2003). Il est alors proposé aux lecteurs d’envoyer leurs témoignages. Amadeo envoie un courrier (« Yo ni perdono, ni olvido ») ainsi qu’une copie de cette photo où il s’identifie. L’émotion des lecteurs entraine une vague de sympathie pour cet aragonais au parcours douloureux. Le journal reçoit des appels téléphoniques et aussi de nombreux courriers dont celui d’Irène Suñer de l’Association des Fils et Filles de Réfugiés Espagnols et Enfants de l’Exode (FFREEE) d’Argelés et de Marguerite Planell, présidente de l’association « Prats Endavant » de Prats del Mollo. Amadeo apprend alors que l’homme qui lui tient la main s’appelle Thomas Coll.
Fin 2003, Enrique Líster López, le fils du célèbre général communiste, écrit à la rédaction et adresse une copie d’un film qu’il a retrouvé dans les archives de son père : « Levés avant le jour », réalisé en 1948 par Bertrand Dunoyer. Amadeo découvre l’existence de ce film et revit avec une grande émotion ces instants pénibles, dans la neige et le froid, en compagnie de son père et de ses frère et sœur. Soixante ans plus tard, invité à Prats de Mollo, Amadeo revivra son tragique passé. (Enrique Líster junior, aujourd’hui retraité, a été maître de conférence en Langue, Civilisation et Histoire russe à l’université de Poitiers).

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Bande extraite du film « Levés avant le jour » dont le titre est tiré de l’ouvrage d’Artur London « Espagne, Espagne… ».
Film réalisé par Bertrand Dunoyer (54’) :
http://parcours.cinearchives.org/Les-films-731-153-0-0.html

La courte séquence sur Amadeo est à 5’08 ’’ (index défilant au centre de l’écran).

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Monument de l’exil à La Vajol, « Mariano en compagnie de sa fille Alicia ».

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Je vous recommande vivement la visite du MUME (Musée Mémorial de l’Exil) à La Junquera.

http://www.museuexili.cat/index.php?lang=fr

Sources :
PRUJA, Jean-Claude, « Premiers camps de l’exil espagnol, Prats de Mollo, 1939 », Saint-Cyr-sur-Loire, Ed. Alan Sutton, 2003.
PRUJA, Jean-Claude, « De la République aux camps de l’exil, La Guerre d’Espagne, Réfugiés dans les Pyrénées et sur la côte catalane », Saint-Cyr-sur-Loire, Ed. Alan Sutton, 2009.
LONDON, Artur, « Espagne… », Bruxelles, Editions Tribord, 2003.
http://todoslosrostros.blogspot.fr/2009/09/en-algun-oculto-lugar-de-la-memoria.html
Jean-Claude Vanhille Lite

Espagne1931-2006.

Du contexte socio-politique en Espagne à la fin de la Monarchie ; 1931, la 2e République espagnole sans violence ; les réformes de Manuel Azaña ; la victoire de la droite en 1934 ; les forces politiques en présence et la situation explosive ; l’importance de l’anarcho-syndicalisme, le coup d’Etat Franquiste, guerre et révolution en Espagne, la retirada, la répression franquiste, la résistance et la transition démocratique.

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