L’art de voler

 

L’ouvrage s’inscrit dans les quatre temps de la chute entre la naissance et la mort d’Antonio, parce qu’aussi bien, conclut Antonio lartdevoler

fils, « mon père mit 90 ans à tomber du quatrième étage »…

Antonio père désira voler depuis tout jeune pour échapper à une destinée insupportable : l’enracinement dans les contraintes familiales et la mentalité étriquée des petits paysans misérables de Peñaflor de Gállego, province de Saragosse, village où il naquit en 1910.
À l’âge de huit ans, comme tant d’autres, il dut quitter l’école pour aider aux travaux sur un lopin de terre que son père voulait étendre aux dépens du voisin. Chacun ayant la même pratique, des murs de propriété furent érigés sur toute la terre arable, annihilant à jamais l’horizon pour qui vivait courbé sur le sol, de sol a sol [1].

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planche 2 p. 21

Antonio père concluait : « Les luttes fratricides que j’ai dû subir m’enseignèrent que les hommes ne doivent avoir d’autre village que l’humanité. […] J’ai grandi, oui, mais avec un horizon bouché par l’ambition, ou mieux dit par la misère. »

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planche 3 : p. 23

Perché sur un arbre, Antonio et son ami Basilio cherchent la direction de Saragosse, où le jeune révolté partira se confronter à une autre misère, de 1931 à 1936. Son seul passeport pour une relative liberté de mouvement était son permis de conduire obtenu en 1931, le jour de la proclamation de la République.
Puis la guerre civile éclate et la vie à Saragosse devient insupportable et terrorisante.

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planche 4 : p. 50

Antonio mûrit son plan pour échapper à la mobilisation et à l’Espagne franquiste. Les jeunes appelés dont il fait partie sont conduits sur le front à Quinto de Ebro : il arrive à passer la ligne…

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planche 5 : p. 57

…et tombe sur la centurie Francia, rassemblant des Espagnols qui vivaient en France avant 1936. Ces hommes faisaient partie de la colonne Ortiz, basée au sud de l’Èbre. Il trouve là une activité qui lui convient : transporter et distribuer les courriers des miliciens, entre Alcañiz, Azaila, La Puebla de Híjar… et une solide amitié avec trois de ces combattants, dont Mariano Díaz.

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planche 6 : p. 58

Quand les miliciens anarchistes apprennent qu’ils vont être militarisés et passer sous le commandement des communistes, la tension monte ; mais le processus est inexorable et la guerre petit à petit engloutit les espérances révolutionnaires.

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planche 7 : p. 68

Ensuite, comme l’écrit Antonio, ils commencèrent à assumer la possibilité de perdre aussi la guerre. La centurie Francia fut incorporée dans la 116e brigade de la 25e Division et Antonio père s’incorpora dans le 8e bataillon de transport. Le groupe d’amis se perdit et se retrouva au gré des batailles perdues ; la dernière étant celle de l’Èbre. Jusqu’à la retirada

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planche 8 : p. 79

Beaucoup meurent à peine arrivés dans les camps de concentration français, à ciel ouvert ; puis ils doivent construire eux-mêmes leurs baraques : « Nous étions comme des oiseaux construisant leur propre cage. »
Miradors et mitrailleuses empêchent les internés d’être en France ; mais la route vers l’Espagne restera toujours ouverte. Comme elle n’était pas assez empruntée au goût des autorités françaises, celles-ci offrirent aux internés un faux choix : ou bien rentrer chez Franco, ou bien intégrer la Légion étrangère. Ceux qui ne choisissaient pas ne pouvaient être que des lâches :

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planches 9 et 10 : pp. 83 et 84

Quand la guerre avec l’Allemagne éclate, Antonio ne sort de
St-Cyprien que pour aller trimer comme esclave dans les
forêts au sein d’une Compagnie de travailleurs. Après fuites
et détentions diverses, il trouve un havre de paix et de
bonheur à Guéret auprès d’une famille de paysans où le grand
père lui apprend à connaître la terre, qu’à la différence
des père et frères d’Antonio il aimait pour ses qualités et
non pour les quantités qu’elle produisait.
Et puis il y a Madeleine. qui rappellera sans doute aux
lecteurs des Fils de la Nuit une autre Madeleine qui
chevaucha également son Antonio.

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planche 11 : p. 97

Mais la guerre reprend le dessus : arrestations, vie clandestine et maquis se succèdent jusqu’à la libération. Une autre vie misérable commence qui voit l’espoir du renversement de Franco s’évanouir, et les idéaux d’existence se dégrader à Marseille dans la pratique du marché noir et la fréquentation du milieu.

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planche 12 : p. 114

Alors Antonio décide en 1949 de rentrer à Saragosse où sa cousine mariée à un phalangiste lui garantit la vie sauve s’il se soumet à la famille, à la Phalange, à l’argent. Pour compléter le tableau, il se marie à l’église.

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planche 13 : p. 145

« Le mariage fut aussi un enterrement, celui de la dignité et des idéaux […] comme beaucoup d’Espagnols, j’appris à vivre par-dessus mon propre cadavre. » Il annonce alors sa défaite à son ami Mariano, resté en France. Commence maintenant une vie de silence uniquement interrompu par la naissance de son unique fils Antonio en 1951…

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planche 14 : p. 147

…qui se rappelle encore aujourd’hui avec tendresse ces étés passés en France auprès de la famille de Mariano : le seul moyen qu’avait trouvé son père pour contrebalancer l’influence fascisto-cléricale de sa femme et de sa famille.
Puis tout se dégrada encore plus : la famille sombra dans la misère, le ressentiment, et Antonio père dans la dépression. En 1985, il entra dans une maison de retraite où il partagea avec deux compagnons quelques moments de fantaisie.

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Jusqu’à la chute finale, en ce jour où « pour la première fois dans ma vie tout allait être facile ».

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planche 16 : p. 205

Les Giménologues, le 27 juin 2009.

 

[1] Du lever au coucher du soleil.

LES ENFANTS DE LA GUERRE CIVILE. Quelques photos.

Des enfants de la Guerre Civile, victimes innocentes d’un conflit qui les a souvent arrachés à leur terre natale. Que sont-ils devenus ?

Quelques images dans le désordre de la guerre. Il suffit de lire les visages.

Le photographe Hermes Pato (1897-1978) saisi ce cliché sur la Gran Vía de Madrid en 1940.
. A l’abri de la pluie sur la Gran Vía en 1940. Hermes Pato (1897-1978), photographe espagnol.

 

 

Cliché de Kati Horna (1912-2000), photographe anarchiste de nationalité hongroise.
Cliché de Kati Horna (1912-2000), photographe anarchiste de nationalité hongroise.

 

 

Kati Horna, Madrid 1937.
Kati Horna, Madrid 1937.

 

 

Barcelone 1939. Margaret Bourke-White (1904-1971), première femme correspondant de guerre de l'armée américaine.
Barcelone 1939. Margaret Bourke-White (1904-1971), première femme correspondante de guerre de l’armée américaine.

 

Des enfants ramassent quelques grains de blé, Gran Vía 4 novembre 1936. Luis Ramón Marín (1884-1944), l'un des premier photrepoters espagnol. A la fin du conflit, il n'a plus été autorisé à pratiquer sa profession.
Des enfants ramassent des grains de blé, Gran Vía, 4 novembre 1936.
Luis Ramón Marín (1884-1944), l’un des premiers photoreporters espagnols. A la fin de la guerre, il n’a plus été autorisé à exercer sa profession.

 

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Orphelines. Biarritz, mai 1939.
Orphelines. Biarritz, mai 1939.

 

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La chute d'Irun.
La chute d’Irun, le pont international.

 

Le photographe Raymond Vanker (1913- ), franchi la frontière d'Irun avec un bébé.
Le photographe Raymond Vanker (1913 ), sous les balles franquistes,  franchi la frontière d’Irun avec un bébé que lui a confié une maman lors de l’incendie de la ville.

 

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Luchon, 13 avril 1938.
Luchon, 13 avril 1938.

 

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Madrid, 1936.
Madrid, 1936.

 

 

Guernica, 1937.
Guernica, 1937.

 

Gerda Taro.
Gerda Taro.

 

 

Gerda Taro.
Gerda Taro.

 

Gerda Taro.
Gerda Taro.

 

 

Gerda Taro, 1936.
Gerda Taro, 1936.

 

Gerda Taro.
Gerda Taro.

 

Plaza del Carmen, Madrid.
Plaza del Carmen, Madrid.

 

Plaza del Carmen, Madrid.
Plaza del Carmen, Madrid.

 

 

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Madrid, fin juillet 1936.
Madrid, fin juillet 1936.

 

 

Enfants évacués.
Enfants évacués.

 

Évacuation de Madrid, gare d'Atocha, décembre 1936.
Évacuation de Madrid, gare d’Atocha, décembre 1936.

 

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Extremeño, 1936. David Seymour, dit "Chim" (1911-1956), cofondateur de l'agence Magnum en 1947 avec Robert Capa, Henri Cartier-Bresson et George Rodger.
Extremeño, 1936. David Seymour, dit « Chim » (1911-1956), cofondateur de l’agence Magnum en 1947 avec Robert Capa, Henri Cartier-Bresson et George Rodger.

 

Croix Rouge, 29 octobre 1936.
Croix Rouge, 29 octobre 1936.

 

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Madrid 1937.
Madrid 1937.

 

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Cati Horna.
Cati Horna.

 

Henri Cartier-Bresson.
Henri Cartier-Bresson.

 

Capa, Teruel.
Teruel. Capa

 

Cordoue, septembre 1936. Capa.
Cordoue, septembre 1936. Capa.

 

Madrid 1936. Capa
Madrid 1936. Capa

 

Malaga, février 1937. Capa.
Malaga, février 1937. Capa.

 

Bilbao, mai 1937. Capa.
Bilbao, mai 1937. Capa.

 

Argelés. Capa.
Argelés. Capa.

 

Bilbao 1937. Capa.
Bilbao 1937. Capa.

 

Tarragona, 15 janvier 1939. Capa.
Tarragona, 15 janvier 1939. Capa.

 

Le camp d'Argelés.
Le camp d’Argelés.

 

Le camp Joffre à Rivesaltes.
Le camp Joffre à Rivesaltes.

 

Calla Alcalá.
Calle Alcalá.

 

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Distribution de cadeaux día de Reyes, Madrid 1937.
Distribution de cadeaux día de Reyes, Madrid 1937.

 

Refuge, 1938.
Refuge, 1938.

 

Premiers bombardements de Madrid, août 1936.
Premiers bombardements de Madrid, août 1936.

 

Le Perthus, 1939.
Le Perthus, 1939.

 

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Mons, Belgique, juin 1937.
Mons, Belgique, juin 1937.

 

Distributions de jouets, día de Reyes, Barcelone 1936.
Distributions de jouets, día de Reyes, Barcelone 1936.

 

Barcelone 1939.
Barcelone 1939.

 

Barcelone, Agustí Centelles (1909-1985). Il est l'auteur de la seule photographie de George Orwell dans les rangs du POUM.
Barcelone, Agustí Centelles (1909-1985). Il est l’auteur de la seule photographie de George Orwell dans les rangs du POUM.

 

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Dessins d’enfants (origine indéterminée, collection personnelle). On reconnait en particulier les Savoia Marchetti italiens et les Junker Ju 87 allemands

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BELCHITE

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Pendant mes vacances en juin de l’an dernier, j’ai voulu découvrir Belchite, alors que j’étais à la découverte de l’Aragon, région où mon père vécut sa jeunesse. Cette commune se situe à environ 50 km au sud de Saragosse. Pendant la guerre civile ce fut un point peu stratégique, en fait, pour les Républicains qui voulaient tenter de reprendre Saragosse, bastion important de l’anarchisme, qui avait été reprise trop facilement par les nationalistes, dès le lendemain du coup d’état militaire franquiste.

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J’étais intéressée par le côté historique puisque d’âpres et rudes combats y eurent lieu et que j’en avais entendu parler par notre ami anarchiste Emilio Marco qui s’était jeté dans la bataille avec une immense conviction dans la colonne d’Antonio Ortiz de la CNT, mais également par Isabelle Sastron dont la maman était issue de cette ville.

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Effectivement, quand on découvre les lieux restés intacts, on peut s’imaginer la violence des combats.

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Cette ville était républicaine et a résisté héroïquement alors que les troupes franquistes voulaient absolument faire tomber ces «rojos».

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Tout d’abord, aux environs, nous découvrons des terres arides, pierreuses, et ma première interrogation fut pour les combattants de la République qui n’avaient aucun abri existant de retranchement. Ils devaient se retrouver bien souvent à découvert face au lourd armement de massacre utilisé par le «rondouillard» de Franco, épaulé de ses amis hitlériens, ou mussoliniens.

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Les combats les plus intenses se sont déroulés en période de très grosse chaleur, fin août et début septembre 1937, 15 jours d’intensité guerrière, mais les Républicains aidés par la XVème Brigade Internationale et quelques avions russes en sortirent vainqueurs. Les pertes furent très importantes, on dénombra environ 5000 morts.

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Pourquoi Franco a-t-il voulu conserver ce village en ruines comme on découvre aujourd’hui ce «Pueblo Viejo de Belchite».

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Pour en savoir davantage, nous avons fait la visite guidée, ma fille et moi, sous un soleil de plomb, pas de chance car elle débutait à midi.

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Dès le portail d’entrée franchi, l’horreur nous saisit.

J’ai été effarée d’apprendre par la guide que Franco, durant son règne, a voulu garder ce village en l’état afin d’en faire sa propagande anti-républicaine. Tant qu’il a occupé son poste de dictateur, il obligeait les jeunes collégiens ou lycéens à des visites de ces lieux. On les «instrumentalisait» en leur disant de bien regarder les atrocités commises par ces « barbares rouges». Pendant des décennies les jeunes espagnols ont ainsi visité ce village, comment pouvaient-ils penser que de telles informations n’étaient que de la propagande franquiste ? Parce qu’il faut bien se dire que les langues ne se déliaient plus beaucoup, le peuple espagnol vivant sous la terreur d’une simple dénonciation, ne serait-ce bien souvent que par un membre de sa propre famille. Ce fut une longue amnésie collective, un long silence s’installa.

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Un nouveau Belchite a été construit un peu plus loin par des prisonniers républicains, dans des conditions totalement inhumaines.

En fait, nous apprîmes pendant cette visite que le village, à la fin des combats, était jonché de cadavres d’humains ou animaux, que l’odeur y était pestilentielle et le risque d’épidémies très important pour les survivants. Ce sont les Républicains qui se sont attelés à faire brûler tous ces cadavres en décomposition dans les rues et les décombres, et non pas les franquistes.

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La bataille s’était déroulée maison par maison, rue par rue, dans une extrême cruauté, parfois au corps à corps. Ce ne fut qu’en mars 1938 que les troupes franquistes reconquirent la ville.

Des familles continuèrent de vivre jusqu’au milieu des années 1960 dans les quelques maisons moins impactées par cette bataille.

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Je suis toujours admirative de tous ces hommes qui, malgré leurs divergences syndicales ou politiques, ont bataillé fermement cet ennemi qu’est le fascisme. Ils ont défendu avec opiniâtreté un bel idéal, celui d’une République libre, fraternelle, laïque, solidaire, égalitaire, pacifique, celle en laquelle j’aspire encore aujourd’hui.

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Je terminerai ce propos par la célèbre expression utilisée par ceux qui sont partis sur le front d’Aragon pour se donner du courage « ¡ A Zaragoza o al charco ! » Mon père se trouvait-il dans ce terrible enfer ?

Emilio Marco et ses compagnons de lutte

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¡ A Zaragoza o al charco !

Aragon 1936-1938. Récits de protagonistes libertaires

 

Les Giménologues et L’Insomniaque publient en 2016

« ¡ A Zaragoza o al charco ! » se lançaient les miliciens sur le front d’Aragon pour entretenir leur courage. Et cette formule [1], ils se la rappelèrent plus tard, dans les camps en France, nous disait un jour Emilio Marco, l’un des protagonistes de ce livre.

Le 18 juillet 1936, dans la capitale de l’Aragon, les jeunes libertaires comme Petra Gracia arpentent les boulevards en attendant de connaître l’attitude de la CNT-FAI face au soulèvement militaire prévisible. Le 19 juillet, Saragosse tombe aux mains des factieux.
La chute incompréhensible de la « perle anarchiste », encore retentissante de la motion sur le communisme libertaire adoptée au IVe congrès de la CNT en mai, est ressentie comme une catastrophe.
Le 24 juillet partent de Barcelone les miliciens de la « Primera columna », conduite par Buenaventura Durruti, puis ceux de la « Segunda columna », conduite par Antonio Ortiz, où Emilio Marco s’embarquera. Il combattra dans la centurie de Juan Peñalver, cénétiste de Sant Feliu de Llobregat.
Dans les quartiers ouvriers de Saragosse, les militants sont traqués et Florentino Galvàn se cache où il peut.

Alors que pour la plupart des libertaires, l’offensive pour reprendre Saragosse ne peut se dissocier de l’abolition du salariat et de l’argent, et de la mise en commun des terres, des outils et du travail, au niveau des Comités directeurs de la CNT et de la FAI on s’aligne sur l’antifascisme et l’on exige « que personne n’aille au-delà ».

Voilà le cœur de l’un des drames à plusieurs facettes qui se nouèrent dans la partie de l’Espagne restée républicaine. Mais avant que les mâchoires de la contre-révolution ne se referment sur les impatients du front et de l’arrière, une expérimentation aux dimensions historiques eut cours, un début de vie nouvelle fut savourée jusqu’à la dernière goutte, au sein de l’Aragon rural.

Miliciens catalans partant pour SaragosseAprès avoir accompagné les volontaires espagnols et internationaux de « la Durruti » dans le secteur de Pina, nous repartons en campagne au sud de l’Èbre, du côté de Belchite avec « la Ortiz ».
Et dans la continuité de À la recherche des fils de la nuit, nous tentons une fois encore d’articuler les histoires particulières et l’analyse des questions collectives.
Car cet ouvrage s’ancre dans les récits d’hommes et de femmes engagés dans les milices et dans les activités des collectivités aragonaises. Les rencontres qui se sont succédé après 2006 avec ces compañeros et compañeras – ou leurs enfants – représentent un petit miracle.

À Tours Engracia, fille de Florentino Galván [2], membre du Conseil d’Aragon, et Emilio Marco, milicien de la colonne Sur Ebro, ont sacrément animé notre soirée de présentation.
À Grenoble, Hélios se trouvait dans la même soirée que nous sur l’Espagne, et nous nous sommes « reconnus » au gré de nos interventions respectives. Il a lui-même rédigé l’histoire de son père Juan Peñalver [3], centurion d’Emilio (double surprise !).
Tomás Ibánez nous a dit un jour où nous étions au CIRA de Lausanne que sa mère Petra Gracia, fort âgée, n’arrêtait pas de lui parler (et pour la première fois) des terribles journées de l’été 1936 à Saragosse.
Après avoir lu l’édition espagnole des Souvenirs d’Antoine, Isidro Benet, un « ex » du Groupe international de la colonne Durruti, et son fils César, nous ont un jour contactés par mail depuis Valencia, histoire de savoir si les souvenirs du miliciano pouvaient nous intéresser…
Antoine et ses copains ont été un peu secoués en lisant dans « à la recherche des fils de la nuit » les noms de destacados anarchistes qu’avait bien connus son père, Manolo Valiña [4], lui-même ancien homme d’action de la CNT-FAI. Eux-mêmes avaient longtemps cherché à compléter son histoire.

Voilà que l’on pouvait encore approcher cette expérience de manière incarnée, avec des protagonistes du mouvement libertaire espagnol. Ce furent désormais les derniers témoins directs à nous avoir parlé aussi précisément, et avec toujours autant de passion, de ce moment fort de l’histoire.
Au fil des ans, nous avons régulièrement soumis à Emilio, Hélios, Petra, Isidro, Engracia et Antoine les nouvelles moutures des notices en cours de rédaction, jusqu’à la disparition des quatre premiers d’entre eux.
Nous saluons aussi au passage la mémoire de Josep Fortuny de Tarnac, et de Juan et María Gutiérrez de Banat, maintenant disparus.

Les récits de nos amis ont donc servi de matrice chronologique et événementielle que nous avons développée et recoupée à partir de ce que nous avons trouvé dans les centres d’archives, dans la presse des années trente, dans la documentation du mouvement libertaire espagnol, dans d’autres témoignages publiés ou non, et dans les travaux d’historiens ou de chercheurs amateurs.

Nous avons ajouté des développements de notre cru sur deux thèmes qui nous paraissent essentiels quand on se penche sur le processus révolutionnaire qui eut cours dans l’Espagne des années trente : le projet de société communiste libertaire, et la polémique, toujours entretenue aujourd’hui, sur une supposée cruauté spécifique des anarchistes espagnols.

Puisse cette mosaïque donner un peu à voir ce qui s’est joué au cours des luttes anticapitalistes dans les années trente en Espagne.

Le 24 avril 2016. Les Giménologues, Clermont-Ferrand, Lagarde, Marseille, Périgueux, Valbonnais.

 

 

[1« ¡ A Zaragoza o al charco ! » [À Saragosse ou à la mare !] est une expression célèbre tirée d’une historiette datant du XIXe siècle, destinée à illustrer l’opiniâtreté des Aragonais. Un Aragonais rencontre sur son chemin un curé qui lui demande où il se dirige. « À Saragosse », répond-t-il. Le curé rétorque « Si Dieu le veut », et l’autre lui répond : « Qu’il le veuille ou non, c’est à Saragosse que je vais. » Dieu apparaît à cet instant, et pour punir le récalcitrant il le transforme en grenouille et le jette dans une petite mare, où il croupit.
Longtemps après, il lui redonne sa forme humaine, et l’Aragonais reprend sa route.
Mais il croise à nouveau un curé qui lui pose la même question, et il lui répond : « Voy a Zaragoza… o al charco », car il n’est pas acceptable pour lui de dire « Si Dieu le veut. »
Devant une telle détermination, Dieu jeta l’éponge.
On comprend que cette fable au fond irrévérencieux à l’égard de la religion, et où l’individu s’affirme face à l’autorité suprême ait séduit les anarchistes, au point que, comme on le verra dans ce livre, l’un d’entre eux signait ses articles : « Uno del charco ».

[2Mort en 1966

[3Mort en 1983

[4Mort en 1976

emilio

Femmes chiliennes en résistance sous Pinochet

Le Chili est, comme l’Espagne, mon pays de cœur et l’histoire du Chili s’apparente de très près à l’histoire de l’Espagne. Mêmes rêves foulés au pied par une dictature sanglante et impitoyable, des milliers de disparus, des fosses communes dans tout le pays du nord au sud, la mémoire historique devenue indésirable au nom de la réussite économique, les bourreaux de Pinochet toujours en place…

Le rôle des femmes pendant la dictature de Pinochet a été très important et c’est pourquoi je voudrais vous présenter une tradition au Chili, qui a permis aux femmes des « poblaciones » de survivre et de continuer le combat.

La tradition des « arpilleras » au Chili

Le mot « arpilleras » désigne au départ les sacs à pommes de terre en toile de jute puis ce mot a servi à désigner  les tapisseries réalisées par les femmes chiliennes à partir de ce matériau grossier.

En 1958, Violeta Parra, la grande chanteuse chilienne engagée, a réalisé des « arpilleras » alors qu’elle était clouée au lit par la maladie et ne pouvait plus chanter. Réaliser ces tableaux textiles était pour elle une autre manière de chanter. Elle disait d’ailleurs : « Son como canciones que se pintan  », ce sont comme des chansons que l’on peint, ce sont en quelque sorte des toiles qui chantent. Dans un style naïf, elle brode des figures humaines ou animales, des scènes du folklore chilien et de la vie quotidienne en même temps que des sujets plus imaginaires ou engagés. En 1964 elle expose ses œuvres au pavillon de Marsan du musée des Arts Décoratifs du Palais du Louvre. Elle est la première artiste sud-américaine à exposer ainsi des œuvres individuelles. L’exposition connaît un immense succès à Paris où l’on découvre cette artiste aux multiples talents qui chante avec une voix si particulière, sculpte, peint, brode…

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 Violeta Parra, Los Conquistadores

En 1966 sera créé à Isla Negra, au sud de Valparaiso, au bord du Pacifique, le premier atelier collectif des arpilleristas. C’est  d’ailleurs  à Isla Negra que remonte la tradition de cette technique textile si particulière. Le succès de cet atelier fut tel que ces femmes purent exposer la même  année 80 de leurs créations au Museo de Bellas Artes de Santiago du Chili. Peu après, pour l’inauguration du Centre Culturel Gabriela Mistral, on leur commandera la réalisation d’une pièce de 7 mètres de long.

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Une artiste inconnue d’Isla Negra

Pablo Neruda est attiré par cette forme d’art populaire et en tant qu’ambassadeur en France, il a organisé des expositions avec les œuvres les plus représentatives de ces artistes…

Dans Para nacer he nacido, Pablo Neruda écrit : « Pendant ce dernier hiver, les brodeuses d’Isla Negra ont commencé à fleurir. Chaque maison que j’ai connue depuis trente ans a sorti dehors une broderie comme une fleur. Ces maisons étaient auparavant obscures et muettes ; soudain elles se sont emplies de fils de couleur, d’innocence céleste, de profondeur violente d’une rouge clarté. Les brodeuses étaient le peuple dans son essence et pour cette raison, elles ont brodé avec les couleurs du cœur. Rien de plus beau que ces broderies, remarquables dans leur pureté, rayonnantes dans leur joie qui avait surmonté beaucoup de souffrances.»

Ces tapisseries ont une grande qualité technique, une grande expressivité, une grande originalité et elles sont réalisées par des femmes du peuple qui n’ont fait aucune étude artistique. Sur des toiles grossières, elles brodent avec des fils de toutes les couleurs  et elles réalisent ainsi des tableaux extraordinairement vivants et colorés qui sont le reflet joyeux de leur environnement et de leurs traditions.

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Autre artiste inconnue d’Isla Negra

Quand la chape de plomb de la dictature s’abat sur le Chili en 1973, la tradition des « arpilleras » se poursuit mais elle prend une résonance beaucoup plus sombre et dramatique. Avec l’appui et la gestion d’organisations religieuses, El Comité de Cooperación para la Paz en Chile (dissout en 1975 par Pinochet car jugé trop subversif) et ensuite la Vicaría de la Solidaridad de la Iglesia Católica de Chile de 1976 à 1992, est créé le premier atelier d’ « arpilleras » de Santiago du Chili. D’autres suivront, souvent  installés à l’intérieur de l’enceinte des églises là où les militaires ne pouvaient pas pénétrer. Mais certaines femmes réalisaient aussi  leurs « arpilleras » chez elles : « Tener una arpillera es como tener un arma ». Beaucoup de femmes pauvres des poblaciones ont besoin d’aide et de protection après la disparition de membres de leurs familles, père, mari ou fils, et elles se retrouvent seules dans une situation matérielle et morale d’une extrême précarité. Elles se tournent alors vers ces centres caritatifs. Elles vont y trouver un refuge et en brodant, en cousant ces « arpilleras », elles cherchent à surmonter leurs malheurs, à les partager avec d’autres femmes. Mais surtout elles travaillent et grâce à la vente de leurs réalisations, à l’étranger notamment, elles peuvent gagner de l’argent. Réaliser des « arpilleras », c’est en quelque sorte un travail de survie émotionnel et économique à la fois.

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Revendications et solidarité

En réalisant ces œuvres, elles peuvent exprimer ce qu’elles ont vécu, ce qu’elles vivent et cela dans un régime qui condamne les Chiliens au silence. En se rattachant à un art populaire très ancien, elles peuvent témoigner de la brutale expérience du fascisme et de la violence quotidienne dans leur vie. Elles recomposent leurs vies détruites, elles décrivent en images les évènements terribles qui s’abattent sur le Chili, la répression brutale, la violence, la torture, l’exclusion, la misère sociale, les disparitions…

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Répression

Malgré la censure, grâce à l’extrême simplicité de ces travaux d’aiguille, les « arpilleristas », ces femmes méprisées parce qu’elles étaient femmes sous un régime machiste, ces femmes dont le droit à l’existence était nié parce qu’elles avaient défendu l’Unité Populaire de Salvador Allende,  réalisent avec ces arpilleras autant d’actes subversifs. Conscientes  des dangers qu’elles couraient, elles n’ont jamais renoncé et elles ont été la voix de tous ceux qui s’étaient tus, de tous ceux qui ne pouvaient plus parler. En même temps qu’elle leur permettait de gagner de l’argent pour survivre dans une société où les pauvres n’avaient plus de place, la confection de ces « arpilleras » était une sorte de catharsis, une thérapie, un moyen de diminuer leur peine en l’exprimant.

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Par contre sur le plan de la technique, pour une plus grande rapidité d’exécution, c’est la technique de l’appliqué, c’est-à-dire celle du patchwork, qu’elles vont développer car c’est dans l’urgence qu’elles travaillent ! Dans leur grande pauvreté, elles ont utilisé ce qu’elles avaient sous la main, leurs propres vêtements, ceux de leurs disparus, leurs cheveux même, des photos aussi,  et si l’on pense que les vêtements gardent quelque chose de la personne qui les a portés, on comprend le côté profondément émouvant de ces réalisations sous la dictature de Pinochet. Les « arpilleras » étaient un acte de résistance et de mémoire dans un pays où  seule comptait désormais la mémoire du vainqueur.

Cette tradition textile se poursuit encore aujourd’hui dans beaucoup de villes  du Chili… Et ces femmes continuent à militer pour que les corps de leurs disparus leur soient rendus, pour que les criminels et les bourreaux du temps de Pinochet soient jugés. Elles sont le cri de révolte que  la démocratie elle-même  cherche à étouffer une nouvelle fois  derrière le progrès économique et l’oubli du passé. Mais un pays ne peut vivre sans mémoire et le combat de ces femmes est là pour le rappeler !

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Los santos inocentes, un livre et un film…

 

DELIBES Miguel, Los santos inocentes. Barcelona : Editorial Planeta, 1985.

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Miguel Delibes (1920-2010) publie en 1981 Los Santos inocentes. Ce court roman de six chapitres connaît un extraordinaire succès et les rééditions vont se succéder dans les mois qui suivent la première parution.

Après la présentation de son film, Compañeras, Jean Ortiz  a évoqué cette Espagne rétrograde dont les terres sont entre les mains d’une petite oligarchie qui perpétue sans état d’âme en plein 20° siècle un mode de vie encore médiéval avec l’asservissement à la terre et au maître des paysans qui travaillent dans les latifundios qu’elle possède.

C’est ce contexte-là qui sert de cadre au roman de Miguel Delibes. L’histoire se déroule dans un cortijo d’Estrémadure, vraisemblablement dans les années 60. Seules quelques allusions fugitives permettent de  dater l’époque mais ce n’est pas tant le contexte historique précis qui intéresse Miguel Delibes. Ce qu’il veut, c’est atteindre à l’universel en montrant l’oppression des pauvres par une poignée de riches arrogants.

En effet deux mondes s’opposent dans Los santos inocentes.

D’un côté, les propriétaires terriens, pleins de morgue, de l’autre, les paysans écrasés sous le joug de la misère et de l’esclavage.

D’un côté, la vaste demeure seigneuriale, de l’autre, de misérables cabanes.

Maîtres et esclaves…

L’évocation de ces paysans espagnols dans les années 60  n’est pas sans rappeler celle que La Bruyère faisait des paysans français au 17° siècle :  « L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes ; ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racine : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé.  »

On n’est pas loin non plus du film de Buñuel, Las Hurdes, tierra sin pan de 1932.

Un mode de vie archaïque qui survit en plein 20° siècle dans l’Espagne de Franco.

Deux figures dominent dans ce livre :

–        Paco el Bajo, soumis et humble,  rien de plus que le chien de chasse du maître, figure haïssable, égoïste et sans âme, aux exigences duquel il doit se soumettre pour ne pas être chassé lui et sa famille. Paco el Bajo qui lèche la main de celui qui l’opprime…

–        Azarías, son beau-frère, un innocent simple d’esprit, que le maître voudrait chasser car il est trop vieux et trop répugnant, un « guarro », mais que la famille de Paco a recueilli contre la promesse qu’il se ferait invisible. Azarías est très attaché à une petite « grajilla », un petit oiseau noir qu’il a apprivoisé.

C’est le « meurtre » de cet oiseau par le maître qui déclenche le drame et la révolte de l’opprimé contre ce pouvoir qui le dépasse. C’est le plus innocent de tous qui se révolte contre la condition d’esclave qui lui est faite et qui, par son innocence même, devient capable de  transgresser l’ordre absolu établi par les maîtres.

CAMUS Mario, Los santos inocentes, 1983

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Deux ans plus tard environ, en 1983, Mario Camus porte à l’écran le roman de Miguel Delibes en mettant en images, en donnant à voir  en quelque sorte, les mots et les phrases du livre et en en respectant scrupuleusement l’esprit et l’histoire. Au Festival de Cannes où le film fut présenté en 1984, ce fut, comme le disait Mario Camus, « un bombazo » et les deux acteurs, Francisco Rabal (Azarías) et Alfredo Landa (Paco) se partagèrent cette année-là le Prix d’interprétation masculine. Francisco Rabal qui a connu la célébrité à partir du rôle de Nazarín dans le film de Luis Buñuel incarne Azarías l’innocent qui dresse des oiseaux et se pisse sur les mains pour qu’elles ne se crevassent pas. Alfredo Landa donne vie, lui,  à un Paco qui accepte sa condition d’esclave et assume avec une fierté bouffonne son statut de chien dressé à obéir par le « señorito Iván ».

Un grand livre et un grand film.

Si l’on en croit Mario Camus dans une interview qu’il a donnée quelque trente ans après la sortie de  son film, Los santos inocentes, « el « señorito » de hoy no está en el cortijo, sino en el banco », le « señorito » d’aujourd’hui n’est pas dans le cortijo mais à la banque. Et il poursuit : « Esa misma subordinación, humillación, sometimiento, los tenemos nosotros hoy. No hay gobierno, sino una serie de corporaciones. Y lo que defienden es el dominio del capital frente a todo Cristo. Es como una maldición. Sobrevivimos y convivimos con esas monstruosidades, pero, si lo piensas un poco, te quedas asustado ».

A méditer !

 

Enric Marco ou l’imposteur

CERCAS Javier, El Impostor. Barcelona : ediciones Delbolsillo, 2016.

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29 janvier 2005

Enrique Marcos ou Enric Marco – son identité est fluctuante au gré des événements et de l’histoire – prononce devant les Cortés un discours rendant hommage aux républicains espagnols déportés dans les camps nazis. Il s’exprime en tant que matricule 6448, rescapé du camp de Flossenbürg. C’est la première fois qu’un hommage est rendu aux déportés républicains espagnols victimes du nazisme et devant une assemblée subjuguée et émue aux larmes, Enrique Marco évoque d’une voix vibrante d’émotion son expérience des camps.

11 mai 2005

A peine quatre mois plus tard, Enric Marco, à l’âge de 84 ans, est démasqué par un historien, Benito Bermejo, qui avait toujours eu des doutes sur la véracité des dires du personnage – il faut reconnaître qu’il n’était pas le seul, d’autres que lui avaient des doutes mais ne les exprimaient pas – et qui enquêtait en vain depuis longtemps sur lui : Enric Marco est donc un imposteur qui s’est inventé un passé de déporté au camp nazi de Flossenbürg ! C’est un scandale énorme qui dépasse largement les frontières de l’Espagne.

Cet imposteur, titulaire de la Croix de Sant Jordi,  est le président de l’Amicale de Mauthausen qui regroupe les anciens déportés espagnols survivants des camps nazis, il a donné des centaines de conférences dans les établissements scolaires sur son expérience de déporté, il célébrait chaque année à Mauthausen la mémoire des camps et il devait inaugurer, juste avant d’être démasqué, le Mémorial de Mauthausen avec  José Luis Rodríguez Zapatero lui-même…

En fait le personnage n’en est pas à une imposture près. Charismatique et menteur éloquent, il se présente aussi comme un héroïque résistant au franquisme, et en 1976 il devient secrétaire régional de la CNT en Catalogne d’où il est originaire, puis en 1978 secrétaire confédéral pour toute l’Espagne. Symbole vivant de l’anarcho-syndicalisme, il sera évincé  de la CNT pour des raisons qui n’ont rien à voir avec ses mensonges !

En fait point d’héroïsme militant, point de fuite vers la France, point d’arrestation par la Gestapo, point de déportation… Tout cela est faux !

En 1941 Marco s’engage simplement comme travailleur volontaire en Allemagne, en tant que mécanicien, dans le cadre du soutien de Franco au régime nazi pour échapper au service militaire en Espagne et toucher un salaire substantiel ! Arrêté en Allemagne pour haute trahison pour avoir défendu les idées  communistes,  il est emprisonné à Kiel mais libéré et blanchi au bout de sept mois. Personne ne saura jamais pourquoi ! De la prison de Kiel à la déportation à Flossenbürg, Marco, menteur et affabulateur de talent, franchira vite le pas !

Quant à sa vie sous le franquisme,  elle n’a rien d’héroïque. Citoyen très ordinaire, il fera partie de ceux qui plient l’échine, qui sont toujours du côté de la majorité et qui de fait se soumettront sans état d’âme à la dictature de Franco.

C’est ce personnage que Javier Cercas, auteur de Soldados de Salamina, a choisi de raconter.

Javier Cercas a longtemps hésité avant de se décider à écrire ce livre qu’il dit ne pas être un roman au sens habituel du mot mais bien plutôt un roman sans fiction ou un récit réel. En effet se pose la question suivante : pourquoi consacrer un livre à cet imposteur ? Le silence ne serait-il pas préférable pour lui refuser définitivement ce dont il a usé et abusé pour tromper les gens, la parole ? Lui consacrer un livre, n’est-ce pas chercher à le comprendre, donc dans une certaine mesure à l’excuser ? Primo Levi écrivait  d’ailleurs  à propos des camps : « Peut-être ce qui est arrivé ne doit-il pas être compris, car comprendre, c’est presque justifier ». Pour Tzevetan Todorov, au contraire, « comprendre le mal ne signifie pas le justifier, mais, peut-être, se donner les moyens pour empêcher son retour. »

Javier Cercas se décide finalement à écrire ce livre car il est sans nul doute fasciné par le personnage et poussé par le désir de découvrir la vérité profonde de Marco. « ¿ No son los libros imposibles los más necesarios, quizás los únicos que merece de verdad la pena intentar escribir ? »

Il se met en contact avec Marco qui accepte le projet car l’homme, narcissique à souhait, est satisfait chaque fois que l’on s’intéresse à lui, il l’interroge, enquête, cherchant des documents, rencontrant des témoins, se rendant sur les lieux mêmes du passé de Marco. Javier Cercas met l’imposteur face à ses mensonges et hanté par l’Histoire, il pose le problème de la mémoire historique, comment elle se fait, comment elle peut se corrompre ou se dénaturer, en particulier dans des discours manipulateurs brillants mais sans aucune conscience, style commémoration nauséeuse dégoulinante de bons sentiments, et pour lui, Marco est l’incarnation de la mémoire kitsch, « ese venenoso forraje sentimental aderezado de buena conciencia histórica ».

Javier Cercas met en parallèle le personnage de Marco et celui de don Quichotte qui, tous les deux, se sont inventé une vie pour ne pas voir la grisaille horrible de leur médiocre existence réelle et pour tenter d’y échapper. Tous les deux ont la même capacité affabulatoire, tous les deux recherchent la gloire. Différence importante cependant entre don Quichotte et Marco : don Quichotte ne trompe personne car tout le monde sait qu’il est un pauvre fou qui se prend pour un héros chevaleresque alors que Marco a été pendant des années adulé, recherché, porté en triomphe. Mais cela illustre bien pour Javier Cercas le dilemme posé par la littérature entre la fiction et le réel et qu’il présente ainsi : « La fiction sauve, la réalité tue ». La fiction a donc sauvé don Quichotte et Marco alors que la réalité, comme Narcisse découvrant ce qu’il est réellement, les aurait anéantis. Tous deux sont des écrivains frustrés que l’écriture d’un roman aurait pu sauver. Javier Cercas aurait-il des points communs avec Marco, serait-il lui-même un imposteur ? C’est la question qu’il pose et qu’il se pose à lui-même au début du roman.

A la fin du livre, lors du dernier entretien entre Marcos et Javier Cercas, ce dernier le tutoie pour la première fois comme si les barrières entre eux étaient enfin tombées. Marco semble aussi avoir enlevé le masque pour parler avec franchise, débarrassé pour la première fois de ce tic de langage qui émaillait son discours, « verdaderamente », l’adverbe que comble d’audace, l’imposteur utilisait à profusion ! Javier Cercas compare alors Marco au don Quichotte des dernières pages du livre quand ce dernier redevient le simple Alonso Quijano avant de rendre l’âme, réconcilié avec la réalité. Mais c’est là l’ultime rouerie de Marco que Javier Cercas découvrira plus tard en consultant les archives du camp de Flossenbürg ! Jusqu’au bout Marco aura donc menti et ce sera le coup de théâtre final du livre ! Même démasqué, Marco reste un imposteur !

Le livre de Javier Cercas est intéressant, peut-être un peu long quelquefois, avec des thèmes traités de manière trop répétitive. Ce que l’on a aussi reproché à Javier Cercas, c’est d’avoir lancé l’idée que Marco puisse avoir été un espion du franquisme mais sans qu’il creuse ou développe jamais cette accusation. Mais les hommes ont-ils vraiment besoin de la Vérité ? « Marco, dit Javier Cercas, dans une interview au quotidien français La Croix, est l’hyperbole monstrueuse de tous les hommes, un mélange de réalité et de fiction » mais en le diabolisant au moment où son imposture a été découverte, cela permettait à la société espagnole et aux médias de se dédouaner de leur responsabilité dans l’affaire Marco. Aurions-nous donc besoin de témoins médiatiques plus que de Vérité ?

Enric Marco n’a pas apprécié le livre de Javier Cercas. Le trompeur prétend avoir été trompé et il en revient toujours à la même ligne de défense : « Muchas cosas se hicieron gracias a mi mentiras », comme s’il pouvait y avoir de « bons » mensonges ! Platon le pensait, Montaigne et Voltaire aussi. Kant, au contraire, défendait le principe absolu de vérité qui n’admettait aucune exception ! Javier Cercas développe le thème philosophique du mensonge et ce sont ces considérations philosophiques sur le mensonge qui l’amènent à parler de la mémoire kitsch.

El Impostor, un livre qui n’est pas forcément d’un abord facile malgré la transparence du style, un livre qui n’est ni un roman, ni une biographie réelle mais qui est bien plus que cela, et c’est ce qui en fait la richesse, une réflexion sur le monde et nous-mêmes !

 

 

Franco ha muerto y… Mamá cumple cien años

SAURA Carlos, Mamá cumple 100 años, 1979

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Vous vous souvenez de Ana y los lobos de Carlos Saura, ce film très noir dont je vous avais parlé ?
Mamá cumple 100 años en est la suite, mais une suite farcesque et grotesque même si le regard du réalisateur reste acerbe sur la nouvelle société qu’a engendrée la fin du franquisme.
Carlos Saura tourne Mamá cumple 100 años en 1979, quatre ans après la mort de Franco.
La même musique martiale qui fermait le film d’Ana y los lobos ouvre ce nouveau film. Le même décor, cette maison isolée au sein d’une nature luxuriante, surgit à l’écran. Tout serait-il pareil malgré le passage des années ?
D’abord ce n’est plus l’été mais l’hiver balayé par le vent froid de la meseta. Un monde passé serait-il resté figé dans la mort ?
En fait bien des choses aussi ont changé…
D’abord José, le fils militaire, sorte de Franco ubuesque, est mort d’un infarctus. Exit le petit dictateur qui tenait d’une main de fer la maison !
Et ô surprise, Ana, la préceptrice anglaise a ressuscité et elle revient en compagnie de son mari, Antonio, pour fêter les cent ans de la mère louve ! Cette dernière n’a pas changé : tyrannique, comédienne, capricieuse, roublarde, elle est pire que jamais…
Juan, le coureur de jupons a quitté la maison et il ne faut plus parler de lui, hypocrisie bourgeoise oblige ! Fernando le fera miraculeusement revenir par la force de sa pensée. C’est l’anniversaire de la Mamá et il se doit d’être là !
Luchi, sa femme, gère la maison. Elle n’est plus du tout la femme hystérique qu’elle était dans Ana y los lobos, mais bien plutôt une femme d’affaires froide et décidée.
Fernando, le fils mystique, n’a qu’un rêve, celui de voler en deltaplane. La modernité est donc passée par la maison. Il ne s’agit plus maintenant d’entrer en lévitation mais de voler. Malheureusement le pauvre José a beau se concentrer, la magie ne fonctionne plus, il s’arrête au bord du vide ou chute lamentablement !
Les trois petites filles ont grandi et elles sont curieusement l’image de chacun des fils.
L’une, séductrice, ressemble à Juan. D’ailleurs elle séduit le pauvre Antonio qui se laisse faire malgré l’amour qu’il prétend éprouver pour Ana. Franco ha muerto, certes, mais les hommes n’ont pas changé !
La deuxième, très virile, ressemble fort à José par sa rigidité et son autoritarisme et pour l’anniversaire de sa grand-mère, c’est le costume militaire de son oncle qu’elle endosse.
La cadette est plus proche de José, l’ahuri de la famille, et elle se montre superstitieuse et masochiste, allant jusqu’à se coincer le doigt dans un porte.
Trois petites louves finalement !
Cette maison se révèle à nouveau un piège pour la pauvre Ana trompée par son mari qui n’a pas pu résister aux avances de la jeune et belle Natalia ! Mais rien de dramatique cette fois, elle se prend le pied dans un piège en voulant fuir l’infidèle et elle y laisse une botte, ce qui la désespère beaucoup !

Mamá cumple 100 años est une comédie burlesque dans laquelle le franquisme, depuis la mort de Franco, ne fait plus peur. A travers la Mamá et la grande maison, c’est le franquisme qui se survit à lui-même sans plus rien de terrifiant : le grenier où s’entassent les souvenirs du passé disparaît sous la poussière !
Si le passé se sclérose, que peut-on attendre du futur ? Les nouveaux loups sont prêts pour la curée : toute la famille est là rassemblée car il s’agit de tuer la mère pour pouvoir lotir et vendre la propriété et entrer dans ce monde moderne où seuls comptent l’argent et la cupidité, où la réussite matérielle et le profit sont rois. Est-ce donc cela la démocratie ?
La roublardise de la vieille la sauve et elle échappe à la mort par empoisonnement ! La Mamá a encore du temps devant elle mais la société qu’elle incarne avec la maison et les terres n’échappera pas à la ruine : les banquiers veillent !
C’est le dernier film que Carlos Saura consacrera à la famille et au franquisme comme si la mort de Franco avait tué pour lui une source d’inspiration créatrice. Sa production se fera ensuite plus variée avec cependant une attirance pour la danse et la musique (il tournera trois films avec Antonio Gades entre 1980 et 1986). Mais il ne retrouvera pas la gloire que lui avaient value tous ses premiers films, en particulier Cría cuervos qui reçut la Palme d’or à Cannes en 1975!

Faire vivre les mémoires et les valeurs des Républicains espagnols exilés

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