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Emma Goldman : Durruti n’est pas mort !

Le 20 novembre 1936, Durruti mourrait, à Madrid, dans la zone des combats contre les fascistes.

Plusieurs centaines de milliers de personnes participaient à son enterrement, le 22 novembre 1936, à Barcelone.

Ci-dessous, un témoignage d’Emma Goldman qui nous parle de ce militant d’exception :

★ Emma Goldman : Durruti n’est pas mort ! (1936).

« Durruti, que j’ai rencontré pour la dernière fois il y a un mois, est mort en luttant dans les rues de Madrid.

J’ai tout d’abord connu ce vaillant combattant du mouvement anarchiste et révolutionnaire en Espagne par ce que je pouvais lire de lui. Lorsque j’arrivai à Barcelone, j’entendis beaucoup d’anecdotes à propos de lui et de sa colonne. J’étais donc impatiente de me rendre sur le front d’Aragon, front où il galvanisait les milices courageuses qui luttaient contre le fascisme.

À la tombée de la nuit, j’arrivai à son état-major, complètement épuisée par le long voyage effectué en voiture sur un chemin accidenté. Quelques minutes avec Durruti me procurèrent un grand réconfort, elles me firent l’effet à la fois d’un rafraîchissement et d’un encouragement. Homme musclé, comme ciselé dans la pierre à coups de marteau, il représentait certainement la figure la plus dominante parmi les anarchistes que j’avais rencontrés depuis mon arrivée en Espagne. Comme pour tous ceux qui l’approchaient, son énorme énergie m’impressionna.

Je trouvai Durruti au milieu de ses compagnons, dans une ambiance aussi active que celle d’une ruche. Des hommes allaient et venaient, il était constamment sollicité au téléphone, et, en même temps, des coups de marteau assourdissants retentissaient sans arrêt car des ouvriers étaient en train de construire une charpente en bois pour son état-major. Au milieu de cette activité bruyante et continue, Durruti restait serein et patient. Il me reçut comme s’il me connaissait depuis des années. L’accueil cordial et chaleureux de cet homme, engagé dans une lutte à mort contre le fascisme, était pour moi un événement inattendu.

J’avais beaucoup entendu parler de sa forte personnalité et de son prestige dans la colonne qui portait son nom. Je lui demandai comment il avait réussi à mobiliser 10 000 volontaires sans aucune expérience ni aucun entraînement, d’autant plus que l’armée ne l’avait pas aidé dans cette tâche. Il parut surpris de ce que moi, une vieille militante anarchiste, je lui pose une telle question.

– J’ai été anarchiste toute ma vie, me répondit-il, et j’espère continuer à l’être. C’est pourquoi il me serait très désagréable de me transformer en général et de commander mes hommes en leur imposant la discipline stupide que prônent les militaires. Ils sont venus à moi de leur plein gré, ils sont disposés à donner leur vie pour notre lutte antifasciste. Je crois, comme j’ai toujours cru, en la liberté. Une liberté qui repose sur le sens de la responsabilité. Je considère que la discipline est indispensable, mais qu’elle doit reposer sur une autodiscipline, motivée par un idéal commun et un fort sentiment de camaraderie.

Durruti avait gagné la confiance et l’affection de ses hommes, parce qu’il ne s’était jamais considéré supérieur à eux. Il était l’un d’entre eux. Il mangeait, dormait comme eux. Souvent il renonçait à sa part, au bénéfice d’un malade ou d’un individu faible, plus nécessiteux que lui. Il partageait le danger avec eux dans toutes les batailles. Tel était certainement le secret de son succès avec sa colonne. Ses hommes l’adoraient. Non seulement, ils obéissaient à tous ses ordres, mais ils étaient toujours disposés à le suivre dans les actions les plus dangereuses pour conquérir les positions du fascisme.

J’arrivai la veille d’une attaque qu’il avait préparée pour le lendemain. À l’heure indiquée, Durruti, comme le reste de ses miliciens, le Mauser pendu à l’épaule, ouvrit la marche. Avec ses camarades il fit reculer l’ennemi de quatre kilomètres. Il réussit aussi à récupérer un nombre considérable d’armes que l’ennemi avait abandonnées dans sa fuite.

Son égalitarisme sans affectation n’était certainement pas l’unique explication de son influence. Il y en avait une autre : sa grande capacité à faire comprendre aux miliciens le sens profond de la guerre antifasciste. Sens qui avait dominé son existence et qu’il avait enseigné aux plus pauvres et aux plus démunis.

Durruti me parla des problèmes difficiles que lui posaient ses hommes quand ils lui demandaient une permission au moment où ils étaient le plus nécessaires au front. Il est évident qu’ils connaissaient leur dirigeant ; qu’ils connaissaient sa décision, sa volonté de fer. Mais ils connaissaient aussi la sympathie et la gentillesse que dissimulait son attitude austère. Comment résister quand les hommes lui parlaient des maladies et des souffrances qu’enduraient leur famille, leurs parents, leur épouse ou leurs enfants ?

Avant les journées glorieuses de juillet 1936, Durruti fut poursuivi comme une bête féroce dans tous les pays. Il était continuellement emprisonné comme un criminel. Il fut même condamné à mort. Lui, l’anarchiste, répudié, haï par la Sinistre Trinité que constituent la bourgeoisie, l’État et l’Église, ce vagabond sans foyer était incapable d’éprouver les sentiments dont l’odieux capitalisme l’accusait, prouvant que ses ennemis le connaissaient fort mal Durruti. Et comprenaient bien peu son cœur, toujours débordant d’amour ! Jamais il ne sut rester indifférent aux besoins de ses compagnons. Maintenant qu’il était engagé dans une lutte désespérée contre le fascisme, pour la défense de la Révolution, chacun devait occuper son poste. À mon avis, il avait une tâche très difficile. Il écoutait patiemment les hommes qui lui confiaient leurs souffrances, il diagnostiquait leurs causes et proposait des solutions chaque fois qu’un malheureux souffrait sur le plan moral ou physique. À cause de l’excès de travail, de la nourriture insuffisante, du manque d’air pur, ou de la perte de la joie de vivre.

– Tu ne vois pas, camarade, que la guerre que toi, moi, et tous les autres nous menons, vise à sauver la Révolution, et que la Révolution veut mettre fin aux misères et aux souffrances des hommes ? Nous devons écraser notre ennemi fasciste. Nous devons gagner la guerre. Tu es une part essentielle de celle-ci. Tu ne le vois pas, camarade ?

Les camarades de Durruti s’en rendaient bien compte et restaient. Parfois, un compagnon se refusait à entendre ces raisons et insistait pour abandonner le front.

– Très bien, lui disait Durruti, mais tu t’en iras à pied, et quand tu arriveras chez toi, tout le monde saura que tu as manqué de courage, que tu as déserté l’accomplissement du devoir que toi-même tu t’étais imposé.

Ces paroles produisaient de magnifiques résultats. L’homme suppliait alors Durruti de ne pas le laisser partir. Aucune sévérité militaire, aucune coercition, aucun châtiment disciplinaire ne maintenait la colonne de Durruti au front. Seulement la grande énergie de l’homme qui les poussait et les faisait sentir à l’unisson avec lui.

Un grand homme, l’anarchiste Durruti. Un homme prédestiné pour diriger, pour enseigner. Un camarade attentif et tendre. Tout en un. Désormais Durruti est mort. Son cœur ne bat plus. Son corps imposant s’est abattu comme un arbre géant. Pourtant, Durruti n’est pas mort, comme en témoignent les centaines de milliers de personnes, qui, le dimanche 22 novembre 1936, lui ont rendu un dernier hommage.

Non, Durruti n’est pas mort. Le feu de son esprit ardent a éclairé tous ceux qui l’ont connu et aimé. Jamais il ne s’éteindra. Déjà les masses brandissent la torche qui est tombée de ses mains. Triomphalement elles sont en train de la porter sur le sentier qu’il a éclairé durant de nombreuses années. Le sentier qui conduit au sommet de son idéal. Cet idéal, c’est l’anarchisme – la grande passion de sa vie – auquel il se consacra en entier et fut fidèle jusqu’à son dernier soupir ! Non Durruti n’est pas mort ! »

Emma Goldman, novembre 1936

P.S. : Ce texte a été publié dans le Boletin de informacion de la CNT-AIT du 27 novembre 1936, en reprenant aussi quelques passages d’une traduction française éditée par la CNT-FAI à Barcelone en 1936 dans une brochure intitulée Buenaventura Durruti.

Les dernières heures de Puig Antich

Militant anarchiste du MIL (Mouvement ibérique de libération), Salvador Puig Antich est arrêté le 25 septembre 1973, quelques mois après l’autodissolution du MIL*. Lors de son arrestation, il est grièvement blessé à la tête. Un inspecteur de police, Francisco Anguas Barragán est tué dans la confusion (sans doute par un autre policier, Salvador n’étant pas en état de tirer). Le 7 janvier 1974**, la peine de mort est néanmoins requise contre le jeune militant, malgré d’évidents vices de forme. Ses camarades, jugés en même temps que lui, sont condamnés : José Luis Pons Llobet à trente ans de prison, son amie Maria-Angustias Mateos Fernandez, lycéenne de 17 ans, à cinq ans de prison. Partout en Europe (et jusqu’en Argentine), les démocrates se mobilisent pour demander leur libération. À Toulouse, des affrontements avec la police ont lieu devant le consulat espagnol. Malgré les nombreuses demandes de grâce, le Conseil des ministres présidé par Franco, ratifie la sentence qui est rapidement exécutée. Pendant ce temps, les médias espagnols s’intéressent au combat de boxe entre Urtain et King Roman…

Puig Antich, âgé de 26 ans, est exécuté par garrot vil (lace étrangleur), à la prison Modelo de Barcelone, le 2 mars 1974, même jour qu’Heinz Chez, un détenu de droit commun polonais, accusé d’avoir tué un garde civil. Puig Antich est l’ultime condamné garrotté par le régime franquiste. L’homme chargé de rédiger sa sentence de mort est Carlos Rey González, aujourd’hui avocat.

Une déclaration d’une des sœurs de Salvador Puig Antich : « Le procès fut une farce en uniforme militaire. Les papiers tombaient des mains des juges, qui s’endormaient. Salvador agonisa pendant vingt minutes. »

*MIL, Movimiento ibérico de liberación (Mouvement ibérique de libération).

En mars 1971, une brochure appelle au boycott des élections syndicales espagnoles ; elle est signée « 1000 ». La presse et la police, qui veulent absolument une signature, trouvent la signification des trois lettres MIL. Le mouvement se veut l’héritier des révolutionnaires espagnols de mai 1937. Il agit essentiellement dans le triangle Barcelone-Perpignan-Toulouse. Entre juillet 1972 et septembre 1973, le MIL passe à l’action et revendique une douzaine d’attaques de banques (actions appelées « expropriations ») en Espagne, pour alimenter les caisses des grévistes et pour imprimer leur presse. Son activisme est fait de réseaux, de brochures distribuées sous le manteau, de passages clandestins de la frontière… S’y ajoute une longue pratique de l’illégalité, devenue chez les Espagnols une seconde nature.

On a souvent réduit le MIL à une activité quasi terroriste, ou aux seules luttes de soutien à ses prisonniers, dont le plus connu est Salvador Puig Antich. Le mouvement s’auto dissout en août 1973.

**Il faut préciser que Luis Carrero Blanco (04/03/1903- 20/12/1973), amiral espagnol, homme d’état franquiste, président du gouvernement depuis le 9 juin 1973 vient d’être assassiné de façon spectaculaire par l’ETA (organisation basque de résistance au franquisme) le 20 décembre 1973. Le régime veut démontrer toute son autorité

Ouvrir en grand les archives : ces camps avec vue sur mer que la France a longtemps refusé de regarder

En 1938, une loi créait les “étrangers indésirables”, qu’on pouvait enfermer au nom du seul danger potentiel. En 1939, des dizaines de milliers d’Espagnols fuyant Franco étaient parqués, puis internés dans les camps du Sud de la France. Depuis Rivesaltes, retour sur 70 ans d’histoire de France.

La France a créé en 1938 la catégorie des « étrangers indésirables ». Les tout premiers seront les Espagnols, enfermés alors qu’ils venaient de franchir les Pyrénées par centaines de milliers après la victoire de Franco.
La France a créé en 1938 la catégorie des « étrangers indésirables ». Les tout premiers seront les Espagnols, enfermés alors qu’ils venaient de franchir les Pyrénées par centaines de milliers après la victoire de Franco.• Crédits : FPG/Hulton Archive – Getty

Cet automne, les archives départementales des Pyrénées-Orientales ont annoncé l’ouverture massive d’un fond d’archives très important, désormais accessible à tous, depuis n’importe quel ordinateur personnel : une base de données numérisée, qui donne accès au sort de 60 000 personnes parmi les prisonniers internés aux camps de Rivesaltes et Argelès-sur-Mer, entre 1939 et 1942. Cet accès sans équivalent à l’histoire de ces lieux d’enfermement à une dizaine de kilomètres de Perpignan intervient alors que les demandes de consultation étaient de plus en plus nombreuses : les archives reçoivent aujourd’hui jusqu’à trois cents requêtes par an.

Ces sollicitations affluent du monde entier, car de nombreuses trajectoires, et autant de nationalités, ont transité par ces 600 ha de baraques de fortune aux latrines infâmes. Certains ont survécu, d’autres sont morts sur place ou ont été assassinés en déportation en Allemagne. Tous comptent aujourd’hui des parents et des descendants, dispersés sur le globe terrestre, qui parfois cherchent à présent à reconstituer le fil tenu de ces trajectoires qui croisent histoire et mémoire.

Parfois, l’espoir est vain : le fichier mis en ligne compte quelque 90 000 fiches cartonnées au total, numérisées au terme d’un travail de fourmi d’une quinzaine d’années. Mais il est parcellaire, et souffre de trous inexorables : ainsi, toute la première partie de la Retirada, du nom de l’exil des Républicains espagnols fuyant le franquisme triomphant, est parti par pertes et profits à la Libération. Ceux qui chercheront aujourd’hui un nom, et un parcours pour en savoir plus sur ces visages gravés sur la pellicule en seront hélas pour leurs frais. Malgré tout, l’accès inédit à ces dizaines de milliers de fiches, et autant de traces d’histoires personnelles enchâssées dans une histoire collective, est un pas de géant alors que ces vies sont, longtemps, demeurées dans un silence assourdissant, faute d’accès aux sources et de volonté politique.

Lorsque le dessinateur Aurel est venu sur France Culture raconter les prémices de son film Josep, consacré au destin de Josep Bartoli et de plusieurs milliers d’anonymes qui, à la fin des années trente, ont fui l’Espagne franquiste pour finir, parqués, dans des camps français des Pyrénées-Orientales, il a raconté avoir d’abord trouvé très peu d’images pour se figurer ce pan d’histoire. Une absence d’images qui a longtemps entouré non seulement la mémoire de la Retirada, mais aussi toute l’existence de ces camps français qui ont vu le jour en 1939 avant d’être regroupés sur un terrain où l’armée avait d’abord songé installer ses garnisons. Ont longtemps manqué les images tout court, réelles comme ces dessins du carnet du républicain Josep Bartoli ou la poignée de clichés découverts dans la “valise mexicaine” de Robert Capa et Gerda Taro. Mais aussi les images mentales, et les représentations explicites et métabolisées, d’une réalité longtemps restée tapie dans l’ombre d’une histoire que la France ne regardait guère.

Mais la temporalité de la fabrication du film nous montre aussi tout le chemin parcouru : lorsque le dessinateur a commencé à travailler à son projet, le mémorial de Rivesaltes n’existait pas encore. Il a vu le jour en 2015. Une étape essentielle pour documenter l’histoire de ce que les historiens Nicolas Lebourg et Abderahmen Moumen ont nommé “le camp de la France”. C’est le titre de leur livre, paru justement cette année 2015. Docteurs depuis dix ans l’un comme l’autre, aucun d’eux n’avait pourtant fait sa thèse sur “Rivesaltes”, comme on dit aujourd’hui pour saisir le destin de ce petit archipel de camps rapidement centralisé dans les baraquements en dur de l’ancien site de garnison. En somme, une histoire de France à tiroirs, dont le détail déborde largement celle de la Retirada des Républicains espagnols. Après eux, ce sont les Juifs et les Tsiganes de Zone libre sous Vichy, puis les collaborateurs à la Libération, et les harkis, abandonnés par la France après avoir traversé la Méditerranée à la fin de la Guerre d’Algérie où ils avaient servi de supplétifs à l’armée française, qui y seront accueillis jusqu’au départ des toutes dernières familles, en 1977. Encore que “accueillis” soit un terme bien trop euphémistique pour l’expérience d’un séjour au camp. De l’ancien site militaire grand comme soixante fois Paris, l’Etat fera brièvement (et contre l’avis du préfet, sollicité sur la délicatesse de la destination), un CRA (Centre de rétention administrative, pour les étrangers en situation irrégulière) avant de laisser la garrigue reprendre ses droits entre ces murs bien chargés.

Longtemps, il n’y eut que peu de recherches académiques à fouiller directement l’histoire du site. Quand Anne Boitel consacrait, en 2000, un mémoire de maîtrise à la fac de Perpignan au sort des Juifs à Rivesaltes en 1941 et 1942, très peu d’ouvrages étaient encore disponibles, même si la liste des 2 300 Juifs enfermés sur place avait par exemple fait l’objet d’une publication au début des années 1990. Aujourd’hui au cœur de plusieurs travaux de doctorants, récemment soutenus, ou encore en cours, l’histoire de Rivesaltes gagnera encore à l’accès libre au fichier d’archives décidé en septembre 2020, ce qui pourra permettre d’arpenter, depuis les inventaires désormais accessibles en ligne, des angles morts. Car longtemps, l’absence de travaux et les difficultés d’accès aux sources parcellaires, éparses et fragiles, ont coïncidé. Au milieu des années 1990, une partie du fichier des Juifs internés au camp avait même carrément fini à la benne. On pouvait y lire le nom d’un millier de Juifs passés entre le 15 avril et le 24 décembre 1942 par cette gare de triage devenue antichambre des camps de la mort. La plupart y figurent, classés par nationalité, et parfois, inscrits sur des listes qui distinguaient entre ceux qui partaient pour Drancy, et ceux qui étaient fléchés pour y échapper – au moins momentanément. D’autres documents en partance pour la déchetterie renseignaient encore des bribes de la trajectoire d’étrangers en situation irrégulière qui transitèrent, eux aussi, par le camp à cette époque, dans l’entrelacs de ces pans d’histoire encore largement à excaver à l’époque.

En 1997, on trouvait encore tout au plus, sur place, une stèle érigée à la mémoire des Juifs déportés du camp de Rivesaltes vers Auschwitz, inaugurée en 1994, avant une autre, pour les harkis, en décembre 1995. Il faudra attendre cinq années de plus et 1999 pour voir sortir de terre une autre plaque, cette fois en hommage aux Républicains espagnols. Sauvé in extremis avant sa destruction et rendu public dans la presse locale, le fichier des prisonniers juifs de 1942 avait regagné les archives départementales, mais l’idée, tellement saisissante, qu’on ait pu seulement imaginer s’en débarrasser accélère le travail de mémoire. Et le rend surtout incontournable. C’est dans la foulée que l’idée de créer un Mémorial de Rivesaltes redouble d’ardeur. Elle doit beaucoup au travail de mobilisation de deux locaux, Claude Delmas et Claude Vauchez, et d’un relais important trouvé auprès de Serge Klarsfeld qui, dès 1978, avait cherché à viraliser la liste des déportés juifs du camp qui semblait sombrer dans l’oubli.

Vingt ans plus tard, une pétition d’ampleur nationale voit cette fois le jour, tandis que, sur place, dans les Pyrénées-Orientales, un élu socialiste part en campagne et décide de militer pour la création d’un lieu de mémoire ambitieux. C’est Christian Bourquin, qui remporte la présidence du Conseil départemental en 1998, et bientôt prendra la tête de la Région à la mort de Georges Frêche. Sans perdre de vue son objectif : créer un Mémorial. En 2006, le projet a déjà fait un pas de géant lorsque l’architecte Rudy Ricciotti est missionné, et qu’un vaste travail de documentation s’ouvre.

Inauguré fin 2015, ce Mémorial compte aujourd’hui un conseil scientifique, toujours présidé par Denis Peschanski, spécialiste de l’histoire mémorielle, que Bourquin était allé chercher tandis que le projet en était encore aux limbes. A la fois institution à vocation scientifique et lieu pédagogique en soi, ce lieu vient trouer la brume des impensés et des non-dits. Sur le net, on trouve par exemple la trace de rencontres entre des survivants du camp et des élèves en lycée agricole dans la région, et les médias régionaux qui filment ces moments de transmission.

Car l’existence d’un lieu mémoriel a non seulement permis de sédimenter une histoire menacée par l’oubli (ou le déni), mais aussi aidé à la circulation de matériaux – principalement des photos – pour documenter l’histoire d’un site : le “camp Joffre” de son nom administratif, éternellement en travaux, et seule adresse durable de ceux que l’Etat français a durablement construits comme ses “étrangers indésirables”. Mais parce que des ponts existent entre tous les objets de cette histoire filigrane, au-delà de l’histoire du site, c’est aussi à l’histoire française de l’immigration, outre celle de Vichy, que l’on accède en découvrant Rivesaltes. La catégorie “étrangers indésirables” qui s’affiche, explicite et in extenso, sur la littérature administrative, vient d’une loi de 1938, qui autorisera l’internement au nom du seul danger potentiel que ces étrangers étaient censés représenter – et non ce qu’ils avaient fait. Lorsqu’ils sont plus de 400 000 à franchir la frontière en février 1939 après la victoire de Franco dans la Guerre d’Espagne, les Espagnols de la Retirada sont les premiers à être enfermés au nom de cette catégorie administrative qui mutera encore au fil de l’histoire, creusant à chaque fois un peu plus le fossé qui séparait la réalité vécue par ces “indésirables”, des paroles d’un Léon Blum qui avait d’abord parlé de “nos hôtes espagnols”.

A l’été 1940, on compte quelque 50 000 personnes dans les camps du rivage catalan. La catégorie « indésirables », marqueur de l’indignité, n’a pas toujours concerné les mêmes gens, mais tous feront l’expérience d’un dispositif qui a en commun l’enfermement, la dégradation et, à chaque fois, le rôle des forces de l’ordre françaises pour chapeauter le tout, alors que le camp redeviendra lieu de garnison quand les Allemands prendront le contrôle de la zone dite « libre », en 1942. En deux ans, 17 500 personnes auront été internées à Rivesaltes, dont 53% d’Espagnols, 40% de Juifs étrangers, et 7% de Tsiganes, français. Un véritable observatoire de l’histoire française de la relégation xénophobe au XXe siècle en somme. Et justement l’historien Philippe Joutard écrivait dans la préface au livre de Lebourg et Moumen, en 2015, que “écrire l’histoire du camp de Rivesaltes […] c’est [adopter] un prisme à travers lequel apparaît l’histoire tourmentée de la France depuis plus de sept décennies ».

Contrairement à Drancy qui a retrouvé sa fonction de cité HLM en Ile-de-France, le camp de la zone libre est finalement resté tel quel. Aujourd’hui, les visiteurs découvrent un site planté dans la garrigue, à la sortie de Perpignan, pas très loin de là où file l’autoroute A9. Là où l’on trouve aujourd’hui un centre de formation, une agence Chronopost et quelques domaines agricoles où l’on fait pousser le raisin pour en faire surtout du muscat, les baraquements frustes sont devenus des lieux de mémoire. Une mémoire à plusieurs facettes, que mobilisent des hommes et des femmes politiques de bords différents, et notamment d’extrême-droite, qui ont pu s’y montrer pour honorer le souvenir de l’endroit, et labourer quelques hectares politiques. Et si Denis Peschanski a souvent évoqué Rivesaltes comme un lieu “qui parle de lui-même”, l’usage politique qui se dessine rend d’autant plus crucial le récit scientifique, et la démocratisation de l’usage des archives. Les centaines de demandes, et autant de connexions individuelles, depuis l’ouverture du site d’archives au grand public, parlent aussi de cela : la nécessité de s’approprier une mémoire, et de continuer disséquer, et construire, à hauteur de vies humaines, une histoire, pour s’affranchir de toute confiscation politique.

Chloé Leprince

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Les réfugiés espagnols dans les camps d’internement en Afrique du Nord

Qui se souvient aujourd’hui de ces centaines d’individus déportés et internés dans des camps du fin fond de l’Algérie et du Maroc ?

Parmi eux des communistes, des anarchistes, des socialistes, français, algériens, juifs, des étrangers exilés comme ces réfugiés espagnols, qui, fuyant les représailles franquistes ont traversé les frontières françaises ou ont accosté en Afrique du Nord. En fait, les 470 000 républicains espagnols qui déferlè¬ rent en février 1939 dans le sud de la France, furent concentrés dans des camps improvisés sur les plages d’ Argelès, de Barcarès et de Saint-Cyprien, pour être ensuite enrôlés dans des Compagnies de travailleurs étrangers, puis envoyés au STO ou déportés en Alle¬ magne dans les camps de la mort. Ils participèrent également activement à la Résistance et, engagés dans les forces françaises aux côtés des Alliés, aux combats en Allemagne.

Exilés de leur histoire par trente-cinq années de dictature franquiste, ils le sont également de la mémoire collective française qui s’est acharnée à ranger dans les placards de l’oubli les années de col¬ laboration pétainiste et à n’ériger en mythe que celui de la Résistance. Certes, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la volonté d’établir un consensus national à un moment de crise politique et sociale n’est pas étrangère à cette occultation.

Mais si l’historiographie française commence à s’intéresser depuis quelques années à l’histoire de l’exil espagnol en France, elle s’est essentiellement

attachée à étudier l’émigration qui, depuis 1936, a traversé les Pyrénées, et surtout celle de février 1939 -la plus massive -consécutive à la chute de la Catalogne. Cet exode, qui est devenu en quelque sorte le symbole de la tragédie de la fin de la Répu¬ blique espagnole, n’est pourtant pas le dernier. En mars 1939, une ultime vague de réfugiés se dirigeait vers les colonies françaises d’Afrique du Nord, moins dense sans doute -10 à 12 000 personnes -mais tout aussi intéressante. Si cette dernière vague a peu attiré notre attention, c’est parce qu’elle ne semble constituer qu’un épiphénomène de l’émigra¬ tion politique espagnole de 1936-1939.

Mais, souvent, ce qui se présente de prime abord comme un épiphénomène se révèle être, aux yeux de l’investigation scientifique, d’une importance histo¬ rique méconnue. C’est le cas de l’exil espagnol en Afrique du Nord. Son étude fait ressortir, en effet, le double contexte de l’Algérie coloniale et de la France de 1939 à 1943, deux éléments, bien sûr, étroitement imbriqués. Pour notre objet, c’est le second aspect qui prévaut, tant il éclaire d’un jour nouveau l’image mythifiée d’une France « terre d’asile », puis résistante. Loin de nous l’idée de nier le rôle déterminant joué dans le combat antifasciste par des Français -et non des moindres -et de nom¬ breux étrangers (dont des réfugiés espagnols). Mais ce dont il s’agit ici, c’est de reconnaître cette histoire de la France de Vichy. Cette France qui a activement participé, sous le drapeau de la « Révolution Nationale », à l’internement et à la déportation des Juifs, des étrangers et des opposants politiques.

La guerre civile et la révolution espagnoles étaient devenues un enjeu majeur de la politique internatio¬ nale et le lieu de ses affrontements idéologiques. L’Espagne symbolisait, selon les camps, les aspira¬ tions ou les peurs révolutionnaires dans une société française alors en crise d’identité et en proie à des bouleversements politiques profonds. De plus, un fac¬ teur particulier de ce désarroi était lié à la présence d’une immigration espagnole de plus en plus massive depuis 1936 qui faisait « se conjuguer, dans l’imagi¬ naire social, la peur des étrangers et la peur de la guerre civile et sociale, prégnante depuis 1936 ».

L’avènement du F rente Popular, le putsch mili¬ taire franquiste du 18 juillet 1936 et la guerre civile espagnole ont eu également des répercussions en Algérie, surtout dans le département d’Oran -dont la population espagnole naturalisée ou non était supérieure à toutes les autres communautés étran¬ gères2. A un moment où la société européenne d’Algérie était traversée par une forte crise politique et sociale, la guerre civile espagnole a favorisé la radicalisation des forces politiques de droite et d’extrême droite, elle a catalysé les dissensions poli¬ tiques entre ces fractions et les partis de gauche, bien qu’en fait l’enjeu réel sous-jacent ait été la détermination du régime politique d’une société coloniale qui s’opposait à toute ouverture aux Algériens3.

Pour les autorités françaises déléguées en Algérie, l’installation des exilés espagnols en Algérie et sur¬ tout dans le département d’Oran était d’autant moins souhaitable qu’il s’agissait d’une émigration forte¬ ment politisée. C’est pourquoi, à leur arrivée en mars 1939, au moment où le maire d’Oran célébrait la victoire franquiste, les réfugiés furent ipso facto mis sous surveillance et internés dans des camps, desquels ils ne sortiront bien souvent que pour aller travailler dans des Compagnies de travailleurs étrangers ou pour s’enrôler dans la Légion étrangère. Après l’armistice de 1940, au même titre que beau¬ coup d’étrangers, ils feront les frais des lois racistes du gouvernement de Pétain.

L’histoire des exilés espagnols en Algérie n’est donc pas celle des maquis ou de la Résistance, d’ailleurs faiblement étendue dans ce territoire, mais l’histoire des camps d’internement français et d’une résistance quotidienne aux vexations et à l’humiliation par la constitution de réseaux de solidarité et la reconstruction des différentes organisations poli¬ tiques espagnoles. C’est en Algérie et au Maroc, en effet, que furent créés de sinistres camps d’interne¬ ment qui n’ont rien à envier à ceux de Gurs ou de Rivesaltes en métropole, où ces exilés de la dernière heure construiront une part de leur histoire et de leur mémoire : celle d’un long et pénible internement qui ne prendra fin qu’en 1943.

Un mois après l’exode des 470 000 républicains espagnols dans le sud de la France en février 1939, une dernière vague de réfugiés provenant de la zone centrale de Madrid et de sa province accostera sur les côtes algériennes tout au long du mois de mars. Cette ultime émigration, qui conclut trois ans de guerre civile draine, en deux vagues successives, 12 000 réfugiés dont 4 150 proviennent de la flotte républicaine. Le plus gros de l’émigration arrive en Algérie à la fin du mois de mars après l’annonce, le 28, de la reddition de Madrid qui entraîne la fuite vers les ports levantins de milliers de personnes, civils et militaires à la recherche de cargos.

L’évacuation de ces milliers de républicains ne pourra se faire pour deux raisons : en premier lieu, l’absence d’aide française et britannique car depuis les accords Bérard-Jordana du 27 février 1939 et la reconnaissance de jure du gouvernement de Burgos, la France et la Grande-Bretagne se sont engagées dans une politique de réconciliation avec Franco ; et en second lieu, à cause de la décomposition et de la désorganisation politique de la zone centrale. Aussi, seule une minorité de républicains espagnols -essentiellement des militants d’organisations poli¬ tiques et syndicales et des cadres de l’administration -pourra atteindre les côtes algériennes. Sept mille d’entre eux accostèrent dans le port d’Oran tandis que les 4 150 passagers de la flotte républicaine, arrivés le 16 mars à Oran, furent orientés pour des raisons de sécurité sur Bizerte en Tunisie. Ce chiffre, qui paraît dérisoire en comparaison de la vague pré¬ cédente, vient néanmoins renforcer, à la grande appréhension des autorités françaises d’Algérie, la présence espagnole sur ce territoire.

L’accueil de ces exilés par les autorités coloniales ne fut pas, par conséquent, plus chaleureux que celui de la métropole à l’égard des républicains de l’exode catalan, dont la présence massive dans les camps du sud de la France rendait d’autant plus indésirable l’arrivée de nouveaux contingents. La volonté de s’en débarrasser est manifeste dès leur arrivée fin mars 1939 : on interdit le débarquement des réfugiés et on tente, en dehors des côtes algériennes et fran¬ çaises, de refouler les cargos qui les transportent. Tentative mise en échec par la résistance des équipages et la mobilisation de quelques démocrates français d’Oran.

L’absence de tout dispositif d’accueil amena les autorités à improviser dans le département d’Oran, des camps, cependant vite insuffisants pour héberger le flot accru de réfugiés. Le plus gros de l’émigration dut attendre plus d’un mois, soit à bord même des cargos, soit sur le quai dans un camp constitué de marabouts, dans des conditions d’insalubrité et de sous-alimentation complète avec l’interdiction absolue d’établir tout contact avec l’extérieur. Au début du mois de mai, l’ouverture de nouveaux camps dans le département d’Alger permit, comme le souhaitait le préfet d’Oran4, le débarquement de ces réfugiés. Les femmes, les enfants, les invalides et quelques intellectuels seront envoyés à Carnot, Orléansville et Molière, les « miliciens »5 et les anciens brigadistes étant transférés dans les camps de Boghar et Boghari. Eloignés des grands centres urbains, ces camps aménagés à la hâte étaient pour la plupart pourvus d’installations précaires, et les réfugiés sujets à une étroite surveillance de la gendarmerie et des troupes sénégalaises.

Dans les camps les réfugiés vivaient dans des conditions dramatiques : malnutrition, épidémies, vexations, châtiments…

C’est le cas notamment des camps de Boghar et Boghari, mieux connus sous les noms de Suzzoni et Morand, qui regroupèrent le plus gros de l’émigration masculine, soit en mai 1939 approximativement 3 000 réfugiés, dont 2 500 à Boghari entassés dans des baraquements.

Si des efforts furent entrepris par les sous-préfets de certaines localités, comme celle d’Orléansville, pour améliorer les conditions de vie et permettre l’intégration progressive de quelques réfugiés sur le marché local du travail, en revanche à Boghar et Boghari la situation était telle qu’elle alarma les délégués de la mission internationale désignée par la conférence de Paris sur les réfugiés pour visiter les camps d’Algérie en mai 1939. Cette mission concluait dans son rapport : « Ils manquent de tout (…). Avec la chaleur cela nous permet d’affirmer que pas un homme ne pourra résister dans ces conditions. Ils sont voués au désespoir, à la maladie et à la mort« .

Pour les autorités préfectorales d’Alger, la nécessité d’améliorer les conditions d’internement des miliciens des camps de Boghar et Boghari ne se posait pas dans les mêmes termes. Il s’agissait avant tout d’éviter les risques induits par une inactivité prolongée, propre à encourager, selon les termes du gouverneur général, « la fermentation intellectuelle

Une note du préfet d’Oran annonce au gouverneur général de l’Algérie « qu’il ne peut maintenir tous ces réfugiés dans son département déjà trop fortement hispanisé« , « et l’activité politique (…) de 3 000 hommes vigou¬ reux, dont certains ont acquis une fâcheuse expérience en matière de guerre civile et d’ anarchie » . Archives préfectorales d’Oran, affaires espagnoles. Ch. Dubosson, « La presse espagnole d’Algérie (1880-1931) », in Espagne et Algérie au XXe siècle, contacts culturels et création littéraire, L’Harmattan 1985, p.70.

Il faut entendre par « miliciens » tous les hommes célibataires ayant appartenu sous quelque forme que ce soit aux forces républicaines espagnoles.

Par décret du 12 avril 1939, au vu de l’aggravation des tensions internationales, le gouvernement Daladier soumet les étrangers réfugiés ou apatrides aux mêmes obligations militaires que les Français en temps de paix et de guerre. Le gouverneur général de l’Algérie, sur proposition du préfet d’Alger, préconise donc la militarisation des camps et une « utilisation rationnelle » des réfugiés. D’une part seraient ainsi constituées des Compagnies de travailleurs étrangers sur le modèle de celles instituées en métro¬ pole, dans lesquelles ils seraient incorporés « de manière volontaire ou forcée »*, et d’autre part serait autorisé leur emploi dans des entreprises locales (après vérification des qualifications et de « la conduite morale »).

Ces mesures permirent aux autorités coloniales d’encadrer et de contrôler les réfugiés tout en utilisant leur potentiel économique, d’autant plus appréciable qu’il était constitué d’une importante main-d’œuvre spécialisée9. En 1940, seuls 1 053 réfugiés espagnols travaillent dans des entreprises10, en dépit des fortes demandes métropolitaine et locale, la plus grande partie ayant été incorporée dans les CTE pour l’usage exclusif de l’autorité militaire. Douze compagnies furent mises en place en octobre 1939 et rattachées au 8e régiment de travailleurs étrangers ; sous le commandement d’un officier français, chacune comprenait une moyenne de 150 à 200 travailleurs11.

En 1940, ces formations constituées dans un premier temps à partir des miliciens du camp de Boghari -ceux de Boghar ayant été transférés à Boghari et remplacés par des nationaux allemands et des communistes étrangers -regroupaient approximativement entre 2 500 et 3 00012 miliciens répartis entre l’Algérie, le Maroc et la Tunisie. Une partie de ces compagnies, qui étaient avant tout destinées à des travaux de défense nationale, fut affectée à la réfection des routes à Constantine et à Khenchela (Sud constantinois), ou encore à l’exploitation des mines de charbon de Kenadsa dans le Sud oranais. C’est cependant à l’édification du transsaharien Méditerranée-Niger (chemin de fer stratégique qui devait relier le centre et l’ouest de l’Afrique avec les colonies du Maghreb) que la plus grosse partie des « unités » vont travailler, répartie entre Bou-Arfa (Maroc), Colomb-Béchar (base militaire du Sud oranais) et Kenadsa13.

En Tunisie par ailleurs, 270 marins de la flotte républicaine, internés dans le camp de Maknassy et classés par les autorités comme indésirables poli¬ tiques, furent également incorporés dans une compagnie à caractère disciplinaire destinée à des travaux similaires.

La discipline imposée dans ces compagnies va acquérir rapidement aux yeux des réfugiés l’allure d’un « bagne » : les conditions de vie et de travail y sont bien souvent plus proches de celles du forçat que du prestataire. Les réfugiés étaient astreints, sous une chaleur pouvant atteindre la journée 45°, à extraire une quantité définie de terre par jour ou par semaine, sous peine de sanctions variant de la suppression de la prime mensuelle (ils percevaient, comme dans les compagnies en France, un salaire quotidien de 0,50 à 1 F) à l’obligation de terminer la tâche les jours de repos.

Avec l’armistice de juin 1940, les nouvelles don¬ nées politiques vont modifier la situation des réfugiés. L’histoire des camps ne s’arrête pas, bien au contraire elle se poursuit et s’institutionnalise dans un cadre législatif répressif dont la justification première est la construction d « ‘une nouvelle France trop longtemps pervertie par les communistes et les apatrides » 14. La figure de proue en est le maréchal Pétain. Parmi ces indésirables se trouvent également les républicains espagnols, du même acabit que les communistes français et les restes décadents de la IIIe République » 15.

En Algérie, où la peur du « péril étranger » et l’anti¬ sémitisme sont une constante de la vie politique algérienne, et où les partis de droite et d’extrême droite s’étaient renforcés depuis 1936, l’idée de « Révolution nationale » fut plutôt bien reçue. La Résistance n’y eut qu’une faible étendue par rapport à la métropole quelques années plus tard.

Au lendemain de l’armistice, le gouvernement de Pétain se trouve face au problème de l’excédent de main-d’œuvre dû à la démobilisation des forces françaises et à celle des prestataires étrangers « sus¬eptibles de constituer s’ils sont abandonnés à eux-mêmes des éléments de désordre » 16. Le 27 septembre est promulgué un décret-loi rendant obligatoire l’encadrement dans des Groupes de travailleurs étrangers de tous les étrangers entre 18 et 55 ans « en trop dans l’économie nationale » .

En Algérie et au Maroc, ces groupements se trans¬ forment en un moyen de contrôle des étrangers « dont l’activité politique risquerait d’être dangereuse pour la Nation, s’ils étaient autorisés à résider librement » 17 . Les CTE, désignées désormais sous le terme de Groupes de travailleurs étrangers (GTE), sont intégrées dans un dispositif répressif et gérées non plus par l’autorité militaire mais par l’administration civile. Le 8e régiment est donc dissous et les compagnies redistribuées en 13 groupes affectés aux mêmes travaux que les CTE. Cependant, à ces 13 groupes vinrent s’ajouter 6 nouvelles formations constituées avec les engagés de la Légion étrangère (environ 3 000) regroupant diverses nationalités, qui furent envoyés à Saida, Aïn-Sefra et Colomb-Béchar. A la tête de ces groupements se trouvent les nouveaux tenants du pouvoir.

La situation sanitaire et alimentaire se détériore rapidement dans ces groupements : outre la suppression du salaire (à l’exception de la prime de rendement), le système punitif s’intensifie et adopte de nouvelles formes à la moindre contestation, évasion ou rébellion. Certains de ces groupements, transformés en sections disciplinaires, deviennent de sinistres camps pénitentiaires où s’excercent quotidiennement vexations, sévices et tortures, qui viennent se surajouter aux mauvaises conditions de vie.

Parmi les plus connus, Meridja ou 5e GTE (stationné au Maroc), et surtout Hadjerat M’Guil (6e GTE), surnommé par les internés « le Buchenwwald français en Afrique du Nord » à cause de la férocité de son régime. Ce camp, installé dans le territoire d’ Aïn-Sefra, comprenait une moyenne de 175 à 200 internés de différentes nationalités répartis entre deux sections. La section A était composée des  » éléments sains » occupés à des tâches administratives et la section B était subdivisée en trois groupes : les « éléments douteux » (juifs essentiellement), les « éléments indésirables » et enfin les « punis » . Pour les nouvelles autorités, ces camps disciplinaires constituent, de fait, le moyen le plus efficace pour se débarrasser des étrangers réfractaires ou suspectés d’activités extrémistes, mais qui, faute de preuves, ne peuvent être renvoyés devant les tribunaux spéciaux.

Les « Centres de séjours surveillés »

Parallèlement à ces formations de travailleurs, existe ce que le gouvernement de Vichy a officielle¬ ment désigné sous le terme de « Centres de séjours surveillés » ou « groupements d’internés ». Ces camps ne sont pas nouveaux. Déjà, sous le gouvernement Daladier, les réfugiés espagnols et les anciens brigadistes identifiés comme « fomenteurs de troubles » étaient placés dans les camps-prisons de Collioure (Pyrénées-Orientales), du Vernet (Ariège) ou encore dans celui de Djelfa en Algérie, réservé aux nationaux suspectés de communisme. Sous le gouverne¬ ment de Pétain, et notamment après l’entrée en guerre de l’Union soviétique aux côtés des forces alliées en juin 1941, la répression policière s’accentue, renforcée par la loi de 1941 qui confiait en zone libre la « répression des menées communistes et anarchistes » à des sections spéciales des tribunaux militaires18. Parallèlement, en Algérie, le général Weygand, nouveau gouverneur général depuis juin 1941, procède à la légalisation des camps d’internés politiques ou « Centres de séjours surveillés », dont la fonction est de « placer hors d’état de nuire les nationaux dangereux et les étrangers indésirables qui ne peuvent être ni expulsés ni rapatriés »19. On y déportait aussi, par conséquent, les étrangers ou nationaux appréhendés en métropole.

Sur les neuf camps existant en Algérie, deux -Djelfa et Berrouaghia -, situés dans le Sud algérois, étaient exclusivement réservés aux étrangers de sexe masculin, les femmes étant internées au camp de Ben Chicao. Les six autres camps (dont Bossuet et Djenien Bou Rezg, parmi les plus connus) recevaient les nationaux français et algériens.

Le Camp-Morand (Boghari) en Algérie

Le camp de Djelfa, installé dans la région des Monts Ouled proche du village El Djelfa, recevait dès 1939 des communistes français déportés de la métropole. En avril 1941, ces internés, transférés au camp de Bossuet, furent remplacés par les réfugiés espagnols et les anciens brigadistes provenant des camps métropolitains ou d’Algérie même. Le nombre des internés du camp de Djelfa ne cessa d’augmenter, passant de 495 en avril 1941 à 1 088 en août 1942, période correspondant au renforcement du dispositif policier qui, en Algérie, donna lieu à une vague d’arrestations massive de communistes et d’anarchistes espagnols. Les internés étaient employés à diverses activités dont l’ensemble constituait une véritable petite industrie au seul bénéfice des dirigeants du camp.

De nombreux témoignages décrivent les conditions d’internement auxquelles les internés étaient Les peines prononcées par ces sections sont l’emprisonnement, avec ou sans amende, les travaux forcés à durée limitée ou à perpétuité, la peine de mort, ces sentences sont immédiatement applicables, sans aucun recours possible. Le 18 octobre 1941, 63 Espagnols communistes sont arrêtés à Oran par les services de la police spéciale. A la même date 18 travailleurs des GTE de Kenadsa et de Colomb-Béchar sont également détenus et transférés au tribunal militaire d’Oran. ANOM.

Le commandant Caboche, directeur du camp de Djelfa, fut condamné à seize mois de prison. Le directeur de Berrouaghia fut mis en liberté provisoire. Du camp d’Hadjerat, le commandant et trois de ses adjoints accusés d’assassinats et de tortures furent condamnés à la peine de mort ; le lieutenant-colonel Viciot, responsable du secteur Colomb-Béchar depuis août 1941, aux travaux forcés à perpétuité ; enfin deux surveillants du camp à vingt ans et deux autres à dix ans. Quant au colonel Lupy, nommé également en août 1941 inspecteur général de tous les Groupements, il fut acquitté.

Le camp de Berrouaghia est également connu pour la cruauté de son régime. On y recensa, entre 1940 et 1942, 750 décès. En 1945, l’hebdomadaire socialiste d’Algérie Fraternité, dans une série d’articles, livre à l’opinion publique l’enfer vécu par les détenus. Plus qu’un camp, Berrouaghia est, en fait, une prison centrale regroupant sous le même régime condamnés de droit commun et détenus poli¬ tiques. A la fin de l’année 1940, une annexe spécialement réservée aux étrangers fut ouverte, divisée en deux sections. La première comprenait les internés dits « libérables », la seconde, les « indésirables » ne pouvant faire l’objet d’aucun sursis ; ils étaient 146 en mars 1941.

Hormis les GTE et les camps d’internés, existait un ensemble de prisons ou de pénitenciers, dans les¬ quels étaient transférés les exilés espagnols en attente de jugement ou déjà condamnés à des peines plus ou moins longues ou à la peine de mort par les tribunaux. Dans la prison centrale de Maison Carrée d’Alger, par exemple, était reclus, outre les députés communistes français et les communistes algériens, cinq républicains espagnols condamnés à mort.

La prison de Lambèse dans le Constantinois, le fort de Port-Lyautey et le camp de Missour au Maroc ont également « accueillis » des étrangers de diverses nationalités dans des conditions identiques et aussi sinistres que dans tous les autres camps.

Le débarquement allié de novembre 1942 en Afrique du Nord ne modifia pas immédiatement la situation des internés des camps disciplinaires et GTE. La politique de protectorat des autorités américaines en Algérie et au Maroc, dont l’objectif était de s’approprier le contrôle de ces territoires, et la nomination par ces mêmes autorités, en décembre 1942, de Giraud au poste de commandant en chef civil et militaire d’Afrique du Nord concoururent à laisser en place l’administration vichy ste et son arsenal législatif répressif22.

En outre, l’aversion de ces nouvelles autorités à l’égard des réfugiés espagnols ne disparut pas. En décembre 1942, Giraud exprima clairement le sou¬ hait de s’en débarrasser23. Il faudra donc attendre le 27 avril 1943 pour que, sous la pression des organisations communistes, soit décrétée par la commission interalliée la dissolution des camps, et juillet pour que fut effective la libération des internés. Toute une série de propositions accompagnait le texte de dissolution qui obligeait les réfugiés espagnols à choisir entre l’émigration vers le Mexique, le contrat de travail avec la Production industrielle, l’engagement dans les Pionniers britanniques ou dans les forces américaines, ou bien encore l’enrôlement dans la Légion étrangère ou dans les Corps francs d’Afrique24. Certains des réfugiés s’engagèrent dans les Corps francs, d’autres restèrent en Algérie ou au Maroc dans le but de reconstituer des noyaux poli¬ tiques et de reprendre la lutte antifranquiste.

En février 1944, peu de temps après la résolution par le Comité français de libération nationale de la poursuite en justice des ministres et hauts fonctionnaires français collaborateurs, eurent lieu, devant les tribunaux militaires d’Alger et de Blida, les procès des dirigeants des camps d’Hadjerat, de Djelfa, de Berrouaghia et plus tard de Maison Carrée, révélant à l’opinion publique l’atrocité des traitements subis par les internés25. Seul reste de ces procès ce que la presse d’Algérie de l’époque en a retracé, les archives de justice militaire demeurant aujourd’hui encore inaccessibles !

par Anne CHARAUDEAU

Prépare une thèse à l’Ecole des hautes études sur « l’immigration économique et politique en Algérie de 1930 à l’Indépendance ».

https://www.persee.fr/doc/homig_1142-852x_1992_num_1158_1_1894

« La commode aux tiroirs de couleurs »

Olivia Ruiz « La commode aux tiroirs de couleurs » aux éditions JC Lattès

C’est un roman. Un premier roman pour celle qui jusqu’alors creusait les territoires contrastés de l’exil au travers de l’écriture de ses chansons. Olivia Ruiz passe du sprint plumitif à une course d’endurance. Un marathon maîtrisé qui ressemble à sa quête d’identité.

Depuis toujours Olivia Ruiz porte en elle les dénis familiaux du déracinement. La parole est son langage. Avec l’énergie de toutes les héroïnes d’une Espagne libre et libertaire, elle cherche à trouver les mots précis pour incarner les maux d’une condition sociale et émotionnelle qui est celle d’une émigrée. Dans ce corps à corps entre les maux et les mots, Olivia Ruiz exulte à jouer avec les clous de la mémoire. « Volver » dansait elle jusqu’au sang, avec Jean Claude Galotta. Exilée, en talons aiguilles pour transpercer le cœur des tempéraments obstinés, elle ne lâche rien. L’oiseau piment a pris son envol et plane au-dessus de son destin. Une commode, des tiroirs, et la clé à la recherche de petites épopées non perdues. Puisqu’elle leur donne cent vies, mille couleurs, une symphonie de sons et un bouquet d’odeurs pour rassembler les morceaux de toutes ces vies éparpillées. « On revient de sa jeunesse comme d’un pays étranger » disait Federico Garcia Lorca. Il ajoutait « rien n’est plus vivant qu’un souvenir ».

Olivia Ruiz avec ses mots et sa poésie sanguine venge, dans une transfusion littéraire bouleversante, les silences contraints d’au moins deux générations enfermées dans la peur de voir revenir la bête immonde. La fierté de l’abuela est celle de toutes les femmes, vraies ou imaginaires d’un Sud tragique et brûlant à la fois. Ce Sud qui est pourtant bien, et qui nous fera vivre encore plus d’un million d’années.

« Josep », un film d’animation poignant sur un réfugié républicain espagnol en France

L’histoire vraie et méconnue d’un dessinateur de presse, réfugié politique espagnol interné dans le Sud de la France en 1939, sort ce mercredi au cinéma.

C’est la première fois qu’Aurel, dessinateur de presse et auteur de bandes dessinées, réalise un film : Josep, sélectionné à Cannes cette année, sort ce mercredi 30 septembre au cinéma. Ce dessin animé à vocation historique – qui est accompagné d’un dossier pédagogique à destination des écoles – évoque les camps de concentration installés dans le Sud de la France en 1939 pour parquer les réfugiés républicains espagnols fuyant le franquisme. Parmi eux : le dessinateur Josep Bartoli, qu’un gardien va prendre en amitié.

Le réfugié oublié

En février 1939, un groupe de réfugiés républicains espagnols est arrêté par les autorités à la frontière française. Parqués dans le camp de concentration d’Argelès-sur-Mer, ils sont victimes de maltraitances et de brimades. Un gendarme va se rapprocher de Josep, malgré la violence de ses collègues qui ne comprennent pas sa compassion à l’égard du dessinateur.

Josep, c’est donc l’histoire d’un dessinateur qui réalise un film d’animation sur un autre dessinateur. De Barcelone à New York en passant par le Mexique, de 1939 à 1995, Aurel retrace une histoire vraie, le destin exceptionnel et oublié d’un homme au cours d’un épisode peu glorieux de l’histoire française.

Le film dépeint les conditions de concentration ignobles, l’insalubrité, la cruauté et le racisme des gardiens à l’encontre des Espagnols et les tirailleurs sénégalais qui les assistent. La liaison de Josep avec l’artiste mexicaine Fridda Kahlo et sa reconnaissance comme peintre à New York nourrissent également un film dense dont la beauté émane autant de son sujet que de son économie de moyens.

Le trait et la couleur

Aurel privilégie le graphisme à l’animation. Dessinateur, comme le modèle de son film, il joue d’un mouvement syncopé, plus proche du manga que de la tradition Disney. Cette approche, qui évoque une succession d’arrêts sur image, exalte le trait, le dessin et sa contemplation. Très inventif et puissant de ce point de vue, Aurel s’avère par ailleurs être un grand coloriste, donc créateur d’ambiance. Il est de plus servi par des voix exceptionnelles pour ses personnages, avec notamment Sergi López, Gérard Hernandez, Bruno Solo, François Morel et Valérie Lemercier.

Regard sur l’histoire et drame humain, Josep illustre combien l’animation se prête au traitement de sujets graves. C’était déjà le cas de Valse avec Bachir de Ari Folman en 2008, à l’origine de cette veine aux nombreuses réussites (Les Hirondelles de Kaboul, Bunuel après l’âge d’or, Chriss the Swiss…). Le film méritait sa sélection à Cannes, comme celui de Folman en son temps, autant par son sujet, son traitement que sa forme. Magnifique.

Du 7 au 13 octobre au cinéma les STUDIO, rue des Ursulines, à Tours.

« RÊVES COLLECTIFS »

Un documentaire à partager

https://potyomkinproducciones.wordpress.com/suenos-colectivos-2011/

Un avis à lire sur le doc « suenos collectivos »

J’avais relayé ce film, par l’intermédiaire de Luis L . et Eric S. , je relaie donc aussi cette analyse (postée sur FB par Claude Mariejean)

SUENOS COLLECTIVOS

Il y a trois ans, j’ai participé à une réunion publique de la CNT AIT Toulouse pendant laquelle a été projeté le film documentaire « Sueños colectivos » (« rêves collectifs »). Comme probablement la majorité des spectateurs, j’avais trouvé ce film très intéressant et je n’avais pas grand-chose à y redire. Lors du débat qui suivit, un compagnon, aujourd’hui décédé, affirma : « ce film n’est pas un film anarchiste, il ne défend pas l’anarcho-syndicalisme ». Je l’avoue, sur le moment je n’ai pas compris ces objections. Il y a peu, j’ai revu ce film ; les paroles du compagnon me sont revenues à l’esprit et tout est devenu clair.

« Sueños colectivos » retrace l’histoire des collectivités rurales en Aragon entre juillet 1936 et mars 1938. Après le 19 juillet 36, dans toute l’Espagne républicaine, les populations des villes et des campagnes ont pris leur destin en main en collectivisant les outils de production, en renversant le vieil ordre social et en établissant les bases d’une société plus égalitaire, plus libre, plus démocratique.

En s’appuyant sur des documents d’époque (films, photos…), le réalisateur met en scène les témoignages de personnes ayant vécu et travaillé dans ces collectivités et il faut le dire, c’est un vrai bonheur que d’entendre ces villageois, aujourd’hui très âgés nous raconter leur expérience : la dureté de la vie dans l’Espagne rurale d’avant 36, puis la création et le fonctionnement au quotidien des collectivités et enfin (le film suit la chronologie des événements) la destruction des collectivités par la colonne républicaine Lister (général communiste), leur reconstruction envers et contre tout, et au final leur anéantissement par l’armée franquiste.

Après chaque témoignage, des intellectuels, historiens pour la plupart commentent les dires des collectivistes et resituent les événements dans le contexte historique. Tout le film est donc rythmé par l’alternance entre les paroles, choisies par le réalisateur, de travailleurs manuels et intellectuels, maintenant très âgés qui nous racontent leur vécu dans cette période qui a vu la transformation radicale de leurs conditions, et celles donc d’historiens qui, forts de leur savoir précisent, corrigent, mettent des bémols et montrent surtout les limites de l’ « expérience ». L’opposition entre les témoignages des vieux villageois qui n’ont -malgré le temps passé- rien perdu de la foi et de l’enthousiasme qui, dans leur jeunesse, les amena à transformer radicalement les rapports sociaux, et les regards désincarnés et « objectifs » que des érudits posent sur ces réalisations, génère un sentiment de doute.

Ce sentiment est encore augmenté par les choix très subjectifs du réalisateur. Par exemple aucun des historiens n’emploie jamais le mot « anarchie » alors que ce mouvement de collectivisation a été très fortement influencé par les idées anarchistes, et que des militants anarchistes y ont pris une part très active. On dirait que ce mot fait peur. Les anciens collectivistes, eux même, ne prononcent ce mot que quatre fois dans le film : une fois associé au mot vengeance, une autre fois prononcé par une ancienne maîtresse d’école qui définit l’anarchisme comme une utopie impossible, une horreur … et les deux autres fois par un vieux cénétiste qui en parle comme d’un idéal lointain.

On pourrait croire qu’il y a de la part du cinéaste une volonté de minorer l’influence anarchiste dans ce mouvement des collectivités. Pourtant, plusieurs des témoins cités, anciens paysans ou ouvriers, étaient des militants anarchistes convaincus mais le réalisateur ne leur donne jamais l’occasion de donner leur sentiment à ce sujet. De la même façon, on ne peut que s’étonner de l’intérêt que la narration accorde à la présence de militants du Parti Communiste dans les collectivités. On nous dit qu’il y a eu une collectivité très influencée par les communistes, que les paysans de cette collectivité ont copié l’expérience soviétique et que lors de la destruction par le communiste Lister des collectivités, nombre de militants du PC espagnol ont été choqués. La vérité est qu’en 1936, le Parti Communiste était groupusculaire, que son influence dans le monde rural était insignifiante et qu’il a été pendant toute la période un ennemi acharné des collectivisations tant à la ville qu’à la campagne.

De même, quand le cinéaste nous parle de la genèse du mouvement, il cite nombre de théoriciens du collectivisme, Costa, Reclus, etc… sans jamais dire que ce sont des socialistes très à gauche (Costa) ou des anarchistes convaincus (les autres). Si l’on en croit le film, la divulgation de leurs idées a été faite par les maîtres d’école, donc entre 1931 et 1936 pendant la seconde république, mais ce que le film ne nous dit pas, c’est que depuis bien plus longtemps, nombre de militants anarchistes et anarcho-syndicalistes diffusaient dans les campagnes les principes anarchistes et collectivistes. C’est cet effort continu de diffusion des idées par la parole, la brochure, les actes, poursuivi pendant des années par des centaines de militants anonymes, relayé dans les athénées libertaires et les syndicats (athénées libertaires et syndicats avaient un rôle d’éducateurs, nombre de syndiqués y apprenaient à lire et à écrire ; pourtant leur rôle n’est pas évoqué dans le film) qui a permis l’élévation du niveau de conscience des populations aragonaises et qui a abouti à la création des collectivités.

Tous ceux qui ont l’âme libertaire, qui s’intéressent à la révolution sociale espagnole, qui ont de l’empathie pour les vieux anarchistes, tous ceux-là trouveront le film superbe. Mais tous les autres, tous ceux qui ne connaissent pas l’histoire de l’Espagne, tous ceux qui ignorent celle du mouvement anarchiste donc l’immense majorité ne verront dans ce film que la description d’une expérience sociale intéressante, celle de villageois utopistes qui ont voulu vivre un rêve et qui au final, ont été rattrapés par la réalité. La leçon qu’ils en tireront est que leurs illusions se sont brisées sur le socle invincible des nécessités, il ne pouvait pas en être autrement.

Depuis plus d’un siècle, les états et les défenseurs de l’ordre social existant, pour combattre les idées anarchistes, hésitent entre deux discours : soit ils affirment que les anarchistes prônent la haine et la violence, que Ravachol et Vaillant furent de pires assassins qu’Hitler et Staline réunis, soit ils définissent l’anarchie comme une utopie irréalisable, un rêve impossible. Il n’est pas d’anarchiste qui n’ait été un jour ou l’autre traité de doux rêveur.
Ce film renforcera donc la conviction partagée par tous les bien-pensants qu’une révolution sociale est impossible, que tous ceux qui défendent un projet révolutionnaire sont des rêveurs, des utopistes, des fous. Les dernières séquences du film sont très explicites : immédiatement après qu’un vieux collectiviste ait dans un éclair, prononcé les mots révolution, communisme libertaire, anarchie ; un historien nous donne les leçons, adaptées au monde d’aujourd’hui, qu’il faut retenir de l’expérience des collectivités : plus question de révolution, de communisme libertaire, de renversement des rapports sociaux, contentons-nous nous dit-il de réformer la société en développant l’entraide, la solidarité, en favorisant l’écologie, voilà selon-lui des objectifs réalistes pour l’époque actuelle.

Libre à lui de penser ainsi mais c’est absolument scandaleux de mettre les combats et les réalisations sociales des collectivistes aragonais au service de cette idéologie. C’est par ce qu’ils avaient la certitude qu’une révolution sociale était possible, qu’il est possible si on le veut vraiment de mettre un terme à l’exploitation de l’homme par l’homme que les révolutionnaires aragonais, catalans, valenciens etc… ont en juillet 1936 écrasé les forces de répression, puis mis en place des rapports sociaux libres et égalitaires. C’est parce qu’ils ne rêvaient pas, parce qu’ils avaient bien compris les mécanismes du système qui les opprimait, parce qu’ils savaient exactement qui étaient leurs ennemis et qu’ils avaient acquis la conviction qu’il n’y avait pas d’autre solution que de détruire le système existant pour parvenir à l’émancipation que ces hommes et ces femmes ont trouvé l’énergie pour réellement construire un nouveau monde.
En finançant ce film, le gouvernement Aragonais et la municipalité de Huesca poursuivaient deux objectifs : d’une part émasculer l’image révolutionnaire traditionnellement associée au mouvement des collectivités et d’autre part « enrichir » l’image de l’Aragon. Puisque aujourd’hui, les champs de bataille de la guerre de 14-18, les cimetières militaires, les forts de la ligne Maginot etc… sont devenus des lieux touristiques, sources de profits pour les territoires, le souvenir des collectivités aragonaises et autres peut bien lui aussi être récupéré au service du tourisme aragonais. L’Aragon, ses montagnes, ses canyons, ses « collectivités »… et de plus, ça leur donne bonne conscience !
Dans un monde où tout est marchandise, même le souvenir des révolutionnaires les plus sincères est transformé en une énième et écœurante interprétation de l’histoire. Malgré l’importance et la qualité des témoignages produits dans ce documentaire, le titre et le discours sur lesquels s’achève le film, minorent les faits et donnent à penser aux spectateurs que l’expérience des collectivités ne pouvait être autre que ce qu’elle a été par manque de réalisme ; c’est à dire parce que leurs membres poursuivaient un idéal aussi utopique qu’inaccessible.
Même si la révolution sociale qu’ils avaient entreprise a connu une fin tragique, de « rêves », il n’y en eut aucun.

« Révolution sociale 36/38 » en Aragon, en Catalogne, dans le Levant etc… aurait été un titre moins onirique et littéraire que « Sueños colectivos » plus accrocheur, certes, mais beaucoup moins juste et fidèle aux réalisations concrètes des populations de ces collectivités, debout pour leur dignité et qui ont mis en place une nouvelle organisation sociale, sur des principes anarchistes et anarchosyndicalistes :

La fin de l’exploitation de l’homme par l’homme, égalité homme/femme

L’abolition de l’argent et de la propriété privée

« A chacun selon ses moyens, a chacun selon ses besoins ! »

Éducation et instruction rationaliste.

Et durant 18 mois, Femmes et Hommes de ces collectivités ont vécu concrètement selon les règles qu’ils avaient librement et collectivement choisis. Les sentiments d’échec et de déception qu’entretient le film n’ont pas lieu d’être, les membres des collectivités ne sont en aucune façon responsables de la triste fin de celles-ci. Elle n’est que la conséquence de l’affrontement des dirigeants du vieux monde qui ont en commun les mêmes rêves d’ambition et de domination, le même goût pour le pouvoir et la même volonté de puissance.

C’est pour satisfaire ces rêves inaccessibles, ces pulsions qui ne sont que pures folies qu’ils n’ont aucunement hésité à liquider jusqu’au dernier les tenants de cette nouvelle organisation sociale.

Article d’Anarchosyndicalisme ! n°166

Femmes en exil, les réfugiées espagnoles en France 1939-1942

Maëlle Maugendre est historienne. Après avoir travaillé sur le camp du Vernet d’Ariège, elle a consacré sa thèse au devenir des femmes espagnoles réfugiées sur le sol français entre 1939 et 1942. Elle a aussi co-réalisé “A posteriori ”, un film documentaire sur la trajectoire de deux anciens réfugiés espagnols anarchistes en France (dont Emilio Marco). Elle poursuit aujourd’hui ses recherches sur les actions menées par des femmes espagnoles anarchistes dans les années 1920, tout en étant professeure documentaliste dans un collège de Seine-Saint-Denis.

Elles sont entre 75 000 et 95 000 à chercher refuge en France. Des femmes dont on ne parle pas. Des figures subalternes de l’histoire, qui restent dans l’ombre de leurs compagnons d’armes. Des femmes dont les trajectoires et les expériences restent invisibles. Lors de la « Retirada », l’exode antifranquiste au début de l’année 1939, des hommes mais aussi des femmes et des enfants traversent la frontière pyrénéenne pour se réfugier en France. Des centres de triage aux centres d’hébergement disséminés sur tout le territoire, en passant par les camps d’internement pour certaines d’entre elles, les Espagnoles subissent des pratiques coercitives qui les contraignent et les violentent. Mais elles résistent aussi, et de multiples manières! Au croisement de l’histoire des femmes, du genre et des migrations, la conférence de Maëlle Maugendre rend visibles les expériences des femmes espagnoles réfugiées en France de 1939 à 1942. Cette historienne propose une narration au féminin de l’exode sur le sol français pour faire advenir ces femmes comme sujets politiques sur la scène historique. 80 ans après la retirada, il est temps de mettre en lumière la dimension résolument politique de ces femmes en exil.

ENTERRAR Y CALLAR

« RETIRADA 37 » VOUS INVITE AU DÉBAT SUR LES BÉBÉS VOLÉS

SAMEDI 19 OCTOBRE

De 14 h à 18 h Salle de la Médaille à St Pierre des Corps

Avec la participation de ANNA LOPEZ LUNA

(auteur de)

ENTERRAR Y CALLAR

(Enterrer et Taire)

Le titre d’une gravure de Francisco Goya pour un film qui ouvre sur le paysage inquiétant d’une Espagne.

Car ce qui se révèle ne procède pas seulement d’un passé qui peut être tenu dans une distance qui rassure, mais continue de servir le présent : le vol des nouveaux nés dans les maternités.

Abus de pouvoir médical, contrôle religieux, corruption institutionnalisée, mépris de l’autre :

Ces mots et ces sentiments résonnent d’une parole à l’autre et dévoilent des procédés qui ont été perpétrés pendant la dictature franquiste et qui ont continué dans la démocratie.
Une série d’entretiens recueillie dans toute l’Espagne :

Des mères, pères, enfants, l’un après l’autre, déposent leurs histoires enfouies sous terre.

Alors, la parole, dans l’espace du film, commence à penser et se révolter contre le vide juridique qui les étouffe.

Ce vide toujours actif s’emmêle à une situation de l’Espagne contemporaine: l’impunité des crimes, la corruption de l’état, la spoliation du système social et le durcissement d’une morale sexuelle de droite. Contre l’humiliation sourde, les personnes se tiennent là, fragiles mais pourtant l’une à côté de l’autre dans le cadre de l’écran.

Et c’est par le lien de l’écoute que le film propose l’affrontement du cynisme et de son autorité.