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Quelques précisions sur « l’or de Moscou » par Jean Ortiz

L’OR DE MOSCOU

Lundi 27 Mai 2019

Jean Ortiz

Première partie.

L’expression a été usée jusqu’à la couenne pour discréditer les communistes. Inféodés à Moscou, ils n’auraient été, dans l’histoire, que des agents d’une puissance étrangère, diabolisée. Je ne sais pas si on l’a utilisée autant avant la Guerre d’Espagne, où elle a servi d’arme de division et de propagande anticommuniste lors de l’affaire dite de « l’or de  la République ».

Le 2 novembre 1936, à trois heures du matin, le convoi de l’or de la République espagnole (73% du total), qui avait pris la mer quelques jours plus tôt (le 25 octobre)[1], de Cartagena, accoste avec moult précautions, à Odessa, sur la côte soviétique de la Mer Noire. Trois bateaux : le « Neva », le « Kim » et le « Volgores ». Un quatrième, « l’Iruso », arrivera trois jours plus tard. C’est la huitième fois depuis leur évacuation de Madrid menacé, que sont déplacées ces 10.000 « cajas », les caisses au précieux chargement. Les cargaisons sont rapidement déchargées ; leur poids total de départ s’élevait à 510 079 529,3grammes.

Des caisses contenant une grande partie des réserves d’or de la Banque nationale d’Espagne, afin de les mettre à l’abri, les protéger au maximum des fascistes, mais pas seulement. Leur contenu est principalement destiné à financer la guerre contre les franquistes, et les énormes besoins immédiats de Républicains, victimes de la cruauté génocidaire des factieux, et d’une agression fasciste étrangère. Le camp fasciste reçoit, lui, des puissances de « l’Axe », une aide massive dès le premier jour, et qui devient régulière et largement supérieure à celle des « rouges ». L’aide va directement à Franco, général de confiance. Les franquistes disposent d’une supériorité militaire totale.

L’opération « transfert de l’or de la République espagnole » se déroule, sous haute protection, en présence de représentants des deux pays, de l’ambassadeur soviétique à Madrid, en contact permanent avec l’Ambassadeur de la République espagnole en URSS, le socialiste Marcelino Pascua. L’or était emballé dans des caisses de format standard, et placé dans des sacs sous scellés[2].

L’essentiel des réserves d’or du gouvernement espagnol (de Front populaire, avec deux ministres communistes), de la Banque d’Espagne accostent en secret, et entourées de mille précautions, au pays des soviets (même si un certain nombre de données avaient fuité) à bord de plusieurs navires. Un quatrième bateau arrive trois jours plus tard à Odessa. L’or sera entreposé à Moscou au Commissariat du peuple pour les Finances.

L’affaire paraît invraisemblable, mais elle permet de mesurer les motivations, les calculs, les engagements, des uns et des autres. Pour ses promoteurs, le socialiste Largo Caballero, président du Conseil, chef du gouvernement et son très impliqué ministre des Finances, le socialiste  Juan Negrin, qui portera jusqu’à sa mort l’accusation infondée « d’agent de l’Union soviétique ». Il restera longtemps « défiguré ». Désormais réhabilité par les siens, (le PSOE), Juan Negrin est considéré aujourd’hui par de nombreux historiens comme un chef d’Etat de grande envergure.

Le 21 juillet 1936, le gouvernement républicain modéré (de Giral) avait décidé de « mobiliser » les réserves d’or de la Banque d’Espagne.

Le comptage du contenu des 7 800 caisses convoyées fut long parce que minutieux et transparent . Il dura jusqu’au 24 janvier 1937. On a beaucoup brodé, menti, spéculé, fantasmé, sur cet or  de Moscou », l’or de la République espagnole, qui aurait été « volé », « séquestré », par les Soviétiques. Et d’en rajouter des louches… Depuis la fin des années 1960, des historiens sans a priori ont pourtant commencé à démolir ces mythes fondamentaux du franquisme, ces spéculations et mensonges qui ont encore la peau bien tannée. La littérature révisionniste telle que celle de Bartolomé Bennassar, Jonathan Beevor, etc. contribue à le répandre.

Celui qui m’apparaît comme l’un des historiens  les plus rigoureux, le professeur ÁNGEL VIÑAS, Professeur émérite de « la Complutense » de Madrid, n’a eu de cesse de réaliser un travail patient, acharné, critique, scrupuleusement documenté, notamment sur la question de « l’or de Moscou ». Ses recherches ont permis de commencer à démasquer, démonter, l’histoire officielle. Auteur d’une remarquable trilogie[3], il démolit le mythe passe-partout de « l’or de Moscou ». Le gouvernement de la IIe République espagnole avait, selon Largo Caballero et Juan Negrin, déposé l’or en Union soviétique en « dépôt de garantie » pour les achats en grande quantité d’armement soviétique, d’équipements etc. Madrid n’avait guère d’autre choix, et le réalisme l’emporta. Par contre on cache le plus souvent ce qui advint à « l’or de Mont-de-Marsan », laissé en dépôt en France, en 1931, par les Républicains espagnols. afin de couvrir une opération de crédit. Au nom toujours de la « non intervention », les autorités françaises refusèrent  de le rendre au gouvernement espagnol « rouge », mais s’empressèrent de l’offrir au pseudo gouvernement illégitime de Franco, à Burgos, un mois avant même la fin officielle de la guerre. (« Accords Bérard-Jordana » en février 1939).

Désormais, de nombreuses archives, notamment russes, se sont ouvertes et devenues accessibles aux chercheurs. Historiens et « grand public » disposent, au centime près, des dates, des prix, des échéanciers, des factures, des destinataires, du menu détaillé, des différentes opérations, transactions, réalisées (achat d’armement, de nourriture, d’équipements, change or en dollars, pesetas, livres, francs…) ainsi que les destinataires et destinations diverses. Aucun document, aucune archive, ne font référence à des « exigences soviétiques ». Une contre-vérité pourtant fort répandue. Pour l’historien VIÑAS le dépôt sera épuisé moins d’un an avant la fin de la guerre. Il aurait été dépensé intégralement en achats d’armement, de nourriture, etc., et les taux de change respectés. Rien n’accrédite donc la thèse d’une « escroquerie soviétique ». L’aide soviétique ne fut pas gratuite. Dans la situation de l’époque, l’Union Soviétique, engagée dans des efforts considérables d’industrialisation, de préparation à la guerre, n’avait pas les moyens d’aider gratuitement l’Espagne républicaine. Ce procès, nous semble-t-il, ne peut lui être fait. Par contre , il est vrai qu’au même moment où Madrid « tenait » et les modernes avions I-15 et I-16 (« chatos et « moscas ») contribuaient à sauver Madrid, redoublaient les grands procès de Moscou, et la sanglante répression stalinienne.

Ces premières semaines de l’été et de l’automne 1936 s’avèrent confuses mais décisives pour le gouvernement front-populiste de Largo Caballero.

[1] VIÑAS, Ángel, El escudo de la República: El oro de España, la apuesta soviética y los hechos de mayo de 1937, Ed. Crítica, Contrastes crítica, Barcelona, 2007, p. 253

[2] VIÑAS, Ángel, El escudo de la Repúblicaop. cit., Ed Crítica, Barcelona, 2007, p. 125

[3] VIÑAS, Ángel, La soledad de la República: El abandono de las democracias y el viraje hacia La Unión Soviética, Ed. Crítica, Contrastes critica, Barcelona, 2006.

El escudo de la República: El oro de España, la apuesta soviética y los hechos de mayo de 1937, Ed. Crítica, Contrastes crítica, Barcelona, 2007.

El honor de la República: Entre el acoso fascista, la hostilidad británica y la política de Stalin, Ed. Crítica Contrastes crítica, Barcelona, 2008.

Trilogie à laquelle on peut ajouter l’ouvrage suivant :

El oro de Moscú: Alfa y Omega de un mito franquista, Ed. Grijalbo, Barcelona, 1979.

L’OR DE MOSCOU

Mardi 28 Mai 2019

Jean Ortiz

Deuxième partie.

Le 21 juillet 1936, quelques heures après le coup d’Etat militaro-politique, d’une extrême violence, le plutôt mou gouvernement républicain (Giral) décide de « mobiliser » les réserves d’or de la banque d’Espagne (entité privée) afin de faire face aux besoins d’une situation convulse. A la mi-octobre, les fascistes sont aux portes de Madrid, qui menace de « tomber ». Pendant ce temps, le gouvernement français adopte et publie au J.O. une mesure interdisant le transit d’armes par son territoire. Au nom d’une « non intervention » en réalité fort interventionniste. Le gouvernement Blum n’ouvre pas ses arsenaux aux « front-populistes » espagnols, ne leur facilite pas le crédit, etc. Paris met des difficultés aux premières ventes et transactions républicaines, d’or converti en devises.

Le 14 septembre, le conseil (gouvernement) prend, en réunion « secrète », (vite fuitée) la décision d’évacuer de Madrid (vers la base navale de Cartagena) les réserves d’or de la Banque espagnole. Première étape d’un long et tourmenté périple  qui s’avèrera de plus très controversé. Dans son journal « Solidaridad Obrera » ; la CNT-FAI s’insurge contre cette « spoliation ». Les putschistes, à Burgos, sont sur les dents et veulent mettre à tout prix la main sur le « pactole ». Des remous agitent la fragile coalition gouvernementale.

L’Espagne possède d’importantes réserves d’or « mobilisables » : entre 715 et 719 millions de dollars de l’époque. Ce chiffre n’est pas secret.

La jeune République, agressée par Hitler, Mussolini, Salazar, lâchée par la France, confrontée à l’hostilité britannique, ne put compter, dès les premiers jours, sur l’aide militaire et financière qu’elle attendait de ses « alliés naturels » : l’Angleterre et surtout la France. Le « désengagement » de cette dernière renforce la solitude de Madrid. On peut se demander si, pour l’ensemble des  « démocraties » et des régimes fascistes, l’ennemi principal n’est pas en fait l’Union soviétique…. Le gouvernement républicain du socialiste Largo Caballero, que l’on appelait « le petit Lénine », isolé, en butte à mille obstacles, dut opérer un virage pragmatique vers l’Union Soviétique, surtout en termes financiers et militaires. Le dépôt de l’or apparait donc comme une « mesure de guerre » indispensable. Le 6 octobre se tient une réunion gouvernementale décisive qui parachève l’opération or. Il sera confié pour protection« à l’étranger »… Un document (voté à une forte majorité mandate Largo Caballero pour s’adresser par lettre (du 15 octobre), à Moscou, seul recours « de confiance » (qui accepte d’ouvrir ses arsenaux, ses comptoirs… La lettre demande au gouvernement soviétique (le « prie »), lui qui n’était ni informé ni demandeur, surpris, de recevoir et de protéger 780 caisses d’or de la Banque d’Espagne. « Mobilisées », converties, échangées en devises, dollars, pesetas-or ou simple pesetas, pesos divers, pour payer l’achat de tanks, d’avions, de fusils… La République disposera de 648 avions alors que les fascistes de 756, ainsi que d’équipements, de fournitures de toutes sortes, de facilités de crédit, de changes en devises…

 

On a aujourd’hui les factures à la peseta près de cette aide soviétique , massive, irrégulière, bien que très inférieure, malgré ce qu’assène la propagande franquiste, à la quantité d’armement que livrent Hitler et Mussolini  à Franco. On estime le poids de l’or fin envoyé en URSS à 460.516 851 grammes et à 1 586 222 D. sa valeur. Staline soutient les républicains mais ne souhaite pas une « République populaire » « avant la lettre » en Espagne. Il écrit à Largo Caballero que ses préférences, dans le contexte international de l’époque, vont à un régime parlementaire démocratique. Anxieux, préoccupé par la tournure prise par la guerre, il conteste même le slogan « no pasarán » parce que trop défensif selon lui.

Dans la « littérature révisionniste», y compris la plus récente ( Bennassar, Beevor, Payne…) ramènent l’affaire de l’or à des « visées expansionnistes » de l’URSS. La réécriture révisionniste demeure aveugle aux faits.

Selon l’historien Ángel Viñas, l’opération de vente de l’or républicain à Moscou ne peut être dissociée de la stratégie extérieure de la IIe République, de sa politique envers l’URSS[1].

Alors, « l’or de Moscou », non !, mais « l’or espagnol à Moscou », oui !, comme arme de guerre décidée par Madrid. Si la résistance dura près de trois ans, « l’aide de l’URSS », objet de mille spéculations et caricatures, de critiques tous azimuts, pas toutes infondées, y contribua, associée à l’héroïsme de tous les combattants antifascistes, à l’épopée des Brigades internationales et des volontaires par initiative personnelle, tous maillons du « no pasarán ». Et seule l’URSS, en tant que pays, malgré tous les malgré, répondit à l’appel internationaliste.

 

[1] VIÑAS, Ángel, Las armas y el oro. Palancas de la guerra, mitos del franquismo., Pasado & presente, Barcelona, 2013, p. 262.

 

Alexandre Orlov, tueur à la solde de Staline et vrai-faux transfuge

France Inter,vendredi 31 juillet 2020, par Stéphanie Duncan

En 1953, un homme à l’accent russe, se présente au directeur du célèbre magazine Life, à New York. Il affirme qu’il s’appelle Alexandre Orlov, qu’il est russe, qu’il vit aux États-Unis depuis 1938 sous une fausse identité et, surtout, qu’il a été, pendant vingt années, un espion au service de l’Union soviétique et de Staline.

Son histoire hallucinante nous ramènera au temps de la Terreur stalinienne et de la guerre d’Espagne, lorsque Orlov, en 1936, est envoyé à Barcelone pour liquider les partisans du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) et de Trotsky, une tâche que ce tueur méthodique accomplira avec zèle et sang-froid.

Et c’est à Orlov que le NKVD (futur KGB) confie la mission d’organiser le transport par bateau de l’or espagnol vers Moscou. Mais au moment où la Terreur s’apprêtera à se retourner contre lui, Orlov réussira à fuir… emportant avec lui son secret.

« RÊVES COLLECTIFS »

Un documentaire à partager

https://potyomkinproducciones.wordpress.com/suenos-colectivos-2011/

Un avis à lire sur le doc « suenos collectivos »

J’avais relayé ce film, par l’intermédiaire de Luis L . et Eric S. , je relaie donc aussi cette analyse (postée sur FB par Claude Mariejean)

SUENOS COLLECTIVOS

Il y a trois ans, j’ai participé à une réunion publique de la CNT AIT Toulouse pendant laquelle a été projeté le film documentaire « Sueños colectivos » (« rêves collectifs »). Comme probablement la majorité des spectateurs, j’avais trouvé ce film très intéressant et je n’avais pas grand-chose à y redire. Lors du débat qui suivit, un compagnon, aujourd’hui décédé, affirma : « ce film n’est pas un film anarchiste, il ne défend pas l’anarcho-syndicalisme ». Je l’avoue, sur le moment je n’ai pas compris ces objections. Il y a peu, j’ai revu ce film ; les paroles du compagnon me sont revenues à l’esprit et tout est devenu clair.

« Sueños colectivos » retrace l’histoire des collectivités rurales en Aragon entre juillet 1936 et mars 1938. Après le 19 juillet 36, dans toute l’Espagne républicaine, les populations des villes et des campagnes ont pris leur destin en main en collectivisant les outils de production, en renversant le vieil ordre social et en établissant les bases d’une société plus égalitaire, plus libre, plus démocratique.

En s’appuyant sur des documents d’époque (films, photos…), le réalisateur met en scène les témoignages de personnes ayant vécu et travaillé dans ces collectivités et il faut le dire, c’est un vrai bonheur que d’entendre ces villageois, aujourd’hui très âgés nous raconter leur expérience : la dureté de la vie dans l’Espagne rurale d’avant 36, puis la création et le fonctionnement au quotidien des collectivités et enfin (le film suit la chronologie des événements) la destruction des collectivités par la colonne républicaine Lister (général communiste), leur reconstruction envers et contre tout, et au final leur anéantissement par l’armée franquiste.

Après chaque témoignage, des intellectuels, historiens pour la plupart commentent les dires des collectivistes et resituent les événements dans le contexte historique. Tout le film est donc rythmé par l’alternance entre les paroles, choisies par le réalisateur, de travailleurs manuels et intellectuels, maintenant très âgés qui nous racontent leur vécu dans cette période qui a vu la transformation radicale de leurs conditions, et celles donc d’historiens qui, forts de leur savoir précisent, corrigent, mettent des bémols et montrent surtout les limites de l’ « expérience ». L’opposition entre les témoignages des vieux villageois qui n’ont -malgré le temps passé- rien perdu de la foi et de l’enthousiasme qui, dans leur jeunesse, les amena à transformer radicalement les rapports sociaux, et les regards désincarnés et « objectifs » que des érudits posent sur ces réalisations, génère un sentiment de doute.

Ce sentiment est encore augmenté par les choix très subjectifs du réalisateur. Par exemple aucun des historiens n’emploie jamais le mot « anarchie » alors que ce mouvement de collectivisation a été très fortement influencé par les idées anarchistes, et que des militants anarchistes y ont pris une part très active. On dirait que ce mot fait peur. Les anciens collectivistes, eux même, ne prononcent ce mot que quatre fois dans le film : une fois associé au mot vengeance, une autre fois prononcé par une ancienne maîtresse d’école qui définit l’anarchisme comme une utopie impossible, une horreur … et les deux autres fois par un vieux cénétiste qui en parle comme d’un idéal lointain.

On pourrait croire qu’il y a de la part du cinéaste une volonté de minorer l’influence anarchiste dans ce mouvement des collectivités. Pourtant, plusieurs des témoins cités, anciens paysans ou ouvriers, étaient des militants anarchistes convaincus mais le réalisateur ne leur donne jamais l’occasion de donner leur sentiment à ce sujet. De la même façon, on ne peut que s’étonner de l’intérêt que la narration accorde à la présence de militants du Parti Communiste dans les collectivités. On nous dit qu’il y a eu une collectivité très influencée par les communistes, que les paysans de cette collectivité ont copié l’expérience soviétique et que lors de la destruction par le communiste Lister des collectivités, nombre de militants du PC espagnol ont été choqués. La vérité est qu’en 1936, le Parti Communiste était groupusculaire, que son influence dans le monde rural était insignifiante et qu’il a été pendant toute la période un ennemi acharné des collectivisations tant à la ville qu’à la campagne.

De même, quand le cinéaste nous parle de la genèse du mouvement, il cite nombre de théoriciens du collectivisme, Costa, Reclus, etc… sans jamais dire que ce sont des socialistes très à gauche (Costa) ou des anarchistes convaincus (les autres). Si l’on en croit le film, la divulgation de leurs idées a été faite par les maîtres d’école, donc entre 1931 et 1936 pendant la seconde république, mais ce que le film ne nous dit pas, c’est que depuis bien plus longtemps, nombre de militants anarchistes et anarcho-syndicalistes diffusaient dans les campagnes les principes anarchistes et collectivistes. C’est cet effort continu de diffusion des idées par la parole, la brochure, les actes, poursuivi pendant des années par des centaines de militants anonymes, relayé dans les athénées libertaires et les syndicats (athénées libertaires et syndicats avaient un rôle d’éducateurs, nombre de syndiqués y apprenaient à lire et à écrire ; pourtant leur rôle n’est pas évoqué dans le film) qui a permis l’élévation du niveau de conscience des populations aragonaises et qui a abouti à la création des collectivités.

Tous ceux qui ont l’âme libertaire, qui s’intéressent à la révolution sociale espagnole, qui ont de l’empathie pour les vieux anarchistes, tous ceux-là trouveront le film superbe. Mais tous les autres, tous ceux qui ne connaissent pas l’histoire de l’Espagne, tous ceux qui ignorent celle du mouvement anarchiste donc l’immense majorité ne verront dans ce film que la description d’une expérience sociale intéressante, celle de villageois utopistes qui ont voulu vivre un rêve et qui au final, ont été rattrapés par la réalité. La leçon qu’ils en tireront est que leurs illusions se sont brisées sur le socle invincible des nécessités, il ne pouvait pas en être autrement.

Depuis plus d’un siècle, les états et les défenseurs de l’ordre social existant, pour combattre les idées anarchistes, hésitent entre deux discours : soit ils affirment que les anarchistes prônent la haine et la violence, que Ravachol et Vaillant furent de pires assassins qu’Hitler et Staline réunis, soit ils définissent l’anarchie comme une utopie irréalisable, un rêve impossible. Il n’est pas d’anarchiste qui n’ait été un jour ou l’autre traité de doux rêveur.
Ce film renforcera donc la conviction partagée par tous les bien-pensants qu’une révolution sociale est impossible, que tous ceux qui défendent un projet révolutionnaire sont des rêveurs, des utopistes, des fous. Les dernières séquences du film sont très explicites : immédiatement après qu’un vieux collectiviste ait dans un éclair, prononcé les mots révolution, communisme libertaire, anarchie ; un historien nous donne les leçons, adaptées au monde d’aujourd’hui, qu’il faut retenir de l’expérience des collectivités : plus question de révolution, de communisme libertaire, de renversement des rapports sociaux, contentons-nous nous dit-il de réformer la société en développant l’entraide, la solidarité, en favorisant l’écologie, voilà selon-lui des objectifs réalistes pour l’époque actuelle.

Libre à lui de penser ainsi mais c’est absolument scandaleux de mettre les combats et les réalisations sociales des collectivistes aragonais au service de cette idéologie. C’est par ce qu’ils avaient la certitude qu’une révolution sociale était possible, qu’il est possible si on le veut vraiment de mettre un terme à l’exploitation de l’homme par l’homme que les révolutionnaires aragonais, catalans, valenciens etc… ont en juillet 1936 écrasé les forces de répression, puis mis en place des rapports sociaux libres et égalitaires. C’est parce qu’ils ne rêvaient pas, parce qu’ils avaient bien compris les mécanismes du système qui les opprimait, parce qu’ils savaient exactement qui étaient leurs ennemis et qu’ils avaient acquis la conviction qu’il n’y avait pas d’autre solution que de détruire le système existant pour parvenir à l’émancipation que ces hommes et ces femmes ont trouvé l’énergie pour réellement construire un nouveau monde.
En finançant ce film, le gouvernement Aragonais et la municipalité de Huesca poursuivaient deux objectifs : d’une part émasculer l’image révolutionnaire traditionnellement associée au mouvement des collectivités et d’autre part « enrichir » l’image de l’Aragon. Puisque aujourd’hui, les champs de bataille de la guerre de 14-18, les cimetières militaires, les forts de la ligne Maginot etc… sont devenus des lieux touristiques, sources de profits pour les territoires, le souvenir des collectivités aragonaises et autres peut bien lui aussi être récupéré au service du tourisme aragonais. L’Aragon, ses montagnes, ses canyons, ses « collectivités »… et de plus, ça leur donne bonne conscience !
Dans un monde où tout est marchandise, même le souvenir des révolutionnaires les plus sincères est transformé en une énième et écœurante interprétation de l’histoire. Malgré l’importance et la qualité des témoignages produits dans ce documentaire, le titre et le discours sur lesquels s’achève le film, minorent les faits et donnent à penser aux spectateurs que l’expérience des collectivités ne pouvait être autre que ce qu’elle a été par manque de réalisme ; c’est à dire parce que leurs membres poursuivaient un idéal aussi utopique qu’inaccessible.
Même si la révolution sociale qu’ils avaient entreprise a connu une fin tragique, de « rêves », il n’y en eut aucun.

« Révolution sociale 36/38 » en Aragon, en Catalogne, dans le Levant etc… aurait été un titre moins onirique et littéraire que « Sueños colectivos » plus accrocheur, certes, mais beaucoup moins juste et fidèle aux réalisations concrètes des populations de ces collectivités, debout pour leur dignité et qui ont mis en place une nouvelle organisation sociale, sur des principes anarchistes et anarchosyndicalistes :

La fin de l’exploitation de l’homme par l’homme, égalité homme/femme

L’abolition de l’argent et de la propriété privée

« A chacun selon ses moyens, a chacun selon ses besoins ! »

Éducation et instruction rationaliste.

Et durant 18 mois, Femmes et Hommes de ces collectivités ont vécu concrètement selon les règles qu’ils avaient librement et collectivement choisis. Les sentiments d’échec et de déception qu’entretient le film n’ont pas lieu d’être, les membres des collectivités ne sont en aucune façon responsables de la triste fin de celles-ci. Elle n’est que la conséquence de l’affrontement des dirigeants du vieux monde qui ont en commun les mêmes rêves d’ambition et de domination, le même goût pour le pouvoir et la même volonté de puissance.

C’est pour satisfaire ces rêves inaccessibles, ces pulsions qui ne sont que pures folies qu’ils n’ont aucunement hésité à liquider jusqu’au dernier les tenants de cette nouvelle organisation sociale.

Article d’Anarchosyndicalisme ! n°166

Libération de Paris : la Nueve et ses républicains espagnols enfin pleinement reconnus

Comment est né la Nueve ? Qui exactement la formait ? Avec quelle formation et dans quel état d’esprit ? Ramon Pino raconte ce qui a débuté dans des camps de concentration français.

Eux ont pourtant été les premiers à entrer dans la capitale, le 24 août 1944, par la porte d’Italie ?

Oui, et ils bénéficient de l’aide inattendue de l’aide d’un Arménien de banlieue qui les guide dans les rues de Paris pour éviter les barrages allemands. Ils vont suivre un parcours un peu tortueux mais en une heure seulement, ils passent de la porte d’Italie à la place de l’Hôtel de Ville, sans avoir tiré un coup de feu. Il est 21h30, il va y avoir des échanges de tirs pour prendre l’Hôtel de Ville mais cela va se faire assez rapidement.

En revanche, le lendemain, il y aura d’autres combats entre autres place de la République. Quelques petits bastions de soldats allemands subsistent et il faut reprendre tous les bâtiments  officiels où l’état-major allemand s’était installé. Mais le 26 août, c’est fini, malgré quelques tirs sporadiques de soldats allemands ou de Français collaborateurs.

Avaient-ils revendiqué ce privilège de libérer Paris ?

Cette libération est un événement qui a marqué le monde entier, avec des cloches qui ont sonné y compris à Buenos Aires.

Mais il faut être nuancé : ils ne se battaient pas pour la libération de la France mais pour la liberté, en libérant le monde du fascisme. Et la promesse qui leur avait été été faite oralement par le Général Leclerc, le capitaine Dronne, était qu’après avoir viré Mussolini en Italie, viré Hitler en Allemagne, on les aiderait à virer Franco en Espagne. C’était ça leur désir. Ils pensaient qu’on allait libérer l’Espagne. Cela n’a pas été le cas évidemment parce qu’on était déjà pratiquement au début de la guerre froide, les Américains ont ensuite commencé à installer des bases militaires en Espagne et Franco a obtenu en échange qu’on le laisse tranquille. Et seul le Mexique et la Yougoslavie de Tito se sont toujours refusés à reconnaître le régime de Franco.

Les hommes de la Nueve ont éprouvé une double trahison : leur rôle à Paris gommé et pas d’aide ensuite pour sauver leur pays.

Quelques uns des hommes de la Nueve
Quelques uns des hommes de la Nueve Crédits : Association 24 août 1944

A commencer par de Gaulle et pendant des années ensuite, cette opération de la Nueve est donc restée presque taboue ?

Absolument. Il fallait pour l’imagerie populaire que la France ait été libérée par des Français. Cela a d’abord été bien martelé par de Gaulle, par les gaullistes et par les communistes aussi. Il fallait que cela soit absolument une libération franco-française.

C’était un argument politique. Au lendemain de la libération de Paris, les gaullistes et les communistes sont les nouvelles forces qui occupent le devant de la scène politique. Et on ne sait pas à ce moment-là qui va l’emporter. De Gaulle était très soucieux justement de faire libérer Paris et quand il a vu l’ordre de reddition du gouverneur allemand à Paris avec à côté de la signature de Général Leclerc, il y avait également celle de Rol-Tanguy, membre du Parti communiste. Il était furieux. Il a engueulé Leclerc qui avait permis la signature d’un gouvernement communiste. On est à un moment de bascule pour le devenir de la France et d’ailleurs le gouvernement qui va être formé comportera des communistes et des gaullistes.

Pourquoi alors de Gaulle a-t-il fait défiler la Nueve à ses côtés sur les Champs-Elysées ?

Je ne pense pas que cela venait de de Gaulle mais plutôt du Général Leclerc. Mais pour une raison très pratique : c’était quand même une troupe de choc, l’avant-garde de la 2e DB, que l’on envoyait toujours devant au casse-pipe. Après presque trois ans d’expérience de guerre civile en Espagne, puis des combats en Tunisie et en Normandie, ils étaient les plus aguerris. Et on leur faisait le plus confiance pour assurer la sécurité du Général de Gaulle. C’était davantage d’un point de vue pratique, pas tellement par reconnaissance d’être arrivés les premiers.

D’ailleurs, après quelques jours de repos à Paris, ils ont continué avec Leclerc jusqu’à Strasbourg, puis jusqu’au nid d’aigle d’Hitler, à Berchtesgaden. Arrivés en Allemagne, ils n’étaient plus que 16 sur 160 environ au départ de Normandie, même s’ils n’étaient pas tous morts.

26 août 1944, les soldats espagnols de la Nueve défilent sur les Champs-Elysées à bord de leurs half-track (véhicules blindés avec des chenilles à l'arrière). Ici, le Guernica
26 août 1944, les soldats espagnols de la Nueve défilent sur les Champs-Elysées à bord de leurs half-track (véhicules blindés avec des chenilles à l’arrière). Ici, le Guernica Crédits : Association 24 août 1944

Il y a quand même eu une reconnaissance militaire des soldats de la Nueve ? Certains ont été médaillés.  

Oui, mais une reconnaissance individuelle. Les combattants de la Nueve ont été décorés à titre individuel. On ne parle pas de la Nueve en tant qu’entité. De la même façon, de Gaulle ne voudra pas voir dans le défilé des combattants qui ont libéré Foix des drapeaux républicains espagnols. ll les fait tous retirer, il faut que ce soit des drapeaux français.

Sur les Champs-Élysées, il y en a eu très peu. Mais il y a eu une très grande banderole du drapeau républicain tenue par des Espagnols qui étaient à Paris. Mais de Gaulle l’a faite retirer également. En revanche, ce que l’on voit sur les documents d’époque (vidéo ci-dessus), que l’on ne pouvait pas retirer, c’est la quinzaine de blindés qui l’escortent avec toujours les noms des batailles de la guerre d’Espagne. Par exemple, le « Madrid », le « Teruel », le « Guadalajara » ou le « Don Quichotte ». Un des véhicules avait aussi été baptisé « Les Pingouins », par autodérision parce que c’était le surnom que les Français donnaient aux Espagnols, pingouins ou espingouins.

La seule chose que l’on ne voit pas dans les images d’époque c’est une jeep qui portait le nom « Mort aux cons ». Cela n’avait pas plus à Leclerc qui avait dit que cela n’allait pas faire bon effet à l’arrivée dans Paris.

Ce dimanche 25 août 2019, le Madrid faisait partie du défilé de commémoration des 75 ans de la libération de Paris
Ce dimanche 25 août 2019, le Madrid faisait partie du défilé de commémoration des 75 ans de la libération de Paris Crédits : Eric ChaverouAFP

Quand et pourquoi alors a débuté la reconnaissance ? Il a fallu attendre la mort de Franco, plus tard encore ? 

Plus tard encore. Il a fallu attendre l’arrivée de Bertrand Delanoë à la mairie de Paris avec sa principale adjointe Anne Hidalgo. Cela a commencé en 2004, avec l’apposition d’une douzaine de médaillons commémoratifs, le long du parcours qu’avait emprunté la Nueve.

Et en 2012, pour la première fois, un président de la République française a rendu hommage à ces républicains espagnols. C’était le 25 août, dans le discours de François Hollande.

Jusqu’à aujourd’hui, avec des commémorations officielles : chaque 24 août, à côté de l’Hôtel de Ville, au jardin des combattants de la Nueve, qui a été renommé par la mairie de Paris en 2015. Un jardin du même nom ayant été inauguré à Madrid en 2017.

Article de Camus de septembre 44 dont une photo évoque la Nueve
Article de Camus de septembre 44 dont une photo évoque la Nueve Crédits : Association 24 août 1944

Cette mémoire a bénéficié de l’arrivée au pouvoir de dirigeant.es socialistes, dont une à l’histoire intimement lié à la guerre d’Espagne ?

C’est surtout Anne Hidalgo qui a dû pousser à cette reconnaissance du rôle des républicains espagnols, de par son parcours personnel. Elle a effectivement toujours aidé sur ce plan-là  notre association. Elle a facilité pas mal de choses et a elle-même organisé de son côté des événements à chaque fois conjointement, d’ailleurs, avec la mairie de Madrid.

Nous étions ainsi la seule association française à participer à l’inauguration du jardin de Madrid.

Plaque du jardin des Combattants de la Nueve (Paris, 4e)
Plaque du jardin des Combattants de la Nueve (Paris, 4e) Crédits : One work / Wikimedia Commons

Et quel est l’esprit de la fresque inaugurée ce samedi ? Un travail de mémoire plus grand public, plus jeune ?

Exactement. Une des plaques commémoratives du passage de la Nueve est à cette adresse. Avec toute une façade de 17 m de haut. On s’était dit qu’il serait bien de faire une fresque au-dessus du médaillon. Nous avons un artiste peintre dans l’association – Juan Chica Ventura – et donc l’idée s’est réalisée : faire une espèce de triptyque, genre bande dessinée. Avec trois dessins et trois petits commentaires qui figurent trois moments de la libération de Paris.

Nous avons obtenu assez vite la façade mais sans aucune subvention. Nous avons donc lancé une souscription en ligne et nous avons récolté des chèques de dix à mille euros pour arriver au bout d’un an à nous auto financer.

« C’est très bien parce que cela questionne. J’espère que cela va tenir longtemps. » Une voisine de la fresque, ancienne professeure d’Histoire

Cette fresque est très importante parce qu’elle complète la plaque commémorative déjà présente. Mais qui s’arrêtait pour regarder la plaque ? Je sais qu’ils sont passés par là mais presque personne ne le sait. Alors que maintenant les peintures de se sont beaucoup développées dans le 13e arrondissement et les gens les cherchent, seul ou en groupe avec des guides. Ils vont s’arrêter là.
Martine Champeaux, voisine et ancienne professeure d’Histoire

Intégralité de la fresque BD du 20 rue Esquirol, dans le 13e arrondissement, avec tout en bas, au centre, le médaillon pré existant commémorant le passage de la Nueve ici même.
Intégralité de la fresque BD du 20 rue Esquirol, dans le 13e arrondissement, avec tout en bas, au centre, le médaillon pré existant commémorant le passage de la Nueve ici même. Crédits : Eric ChaverouRadio France

A écouter aussi, une chanson sur la Nueve : « Un nuage espagnol » dans sa version française, « Una nube hispana », dans sa version castillane.

Elle est signée Serge Utgé-Royo, fils de républicains espagnols, né dans l’exil à Paris.

Espagne : le polémique « Billy El Niño » meurt du coronavirus

 

Billy el Niño, Billy the kid. Derrière ce pseudonyme inoffensif se cache Antonio González Pacheco, un inspecteur de police aux tendances sadiques et ultra-violentes. L’Espagne a appris aujourd’hui la mort de cet ancien policier, des suites du coronavirus. 

La carrière del Niño s’est déroulée durant la dictature du Général Franco. Sous ce régime à l’exception du mouvement franquiste, tout parti politique ou syndicat était interdit. Les militants de sensibilité de gauche ou d’extrême-gauche étaient arrêtés, torturés, emprisonnés.

Affecté à la Brigada Político Social (BPS) de Madrid, Billy el Niño a une ambition : que son pseudonyme glace d’effroi les militants de gauche. Antonio González Pacheco était un tortionnaire qui prenait du plaisir dans la violence, il ne le cachait pas, en était fier. Les victimes aujourd’hui survivantes tentent des actions en justice contre Billy et racontent le déroulé d’une garde à vue avec ce policier. El Niño était responsable des geôles de détentions au sein de la Dirección General de Seguridad. Sa mission officielle était de faire avouer les personnes gardées à vue.

Sadisme

Dans les dispositions des plaintes adressées contre González Pacheco, les techniques de torture pendant les interrogatoires sont légions : transformer sa victime en un punching-ball,attachée à une barre et frappée sans interruption de diverses manières selon des techniques empruntées aux arts martiaux. El niño se vantait d’être un maître en la matière et à chaque coup poussait des cris empruntés au karaté et hurlait le nom de la technique martiale lors du mouvement.

Dans une autre torture appelé « la bañera », Pacheco plongeait la tête de la personne qui était sous sa garde dans un W.C. rempli d’excréments et d’urines, jusqu’à lui faire perdre conscience, donnant ainsi une sensation de mort imminente. El Niño se vantait d’avoir créer le « passage » :  le gardé à vue devait passer entre deux files d’agents policiers qui le frappaient avec des matraques, des fouets, des poings américains, des coups de pieds et des claques.

Dans un autre acte de folie, El Niño accrochait son souffre-douleur à  une barre métallique en menottant les poignets aux chevilles avec le dos courbé. Cette position exposait les fesses et les organes génitaux aux coups provoquant une douleur très intense avec comme séquelles de nombreuses hémorragies et la présence de sang et de caillots dans l’urine pendant des mois.

Billy el Niño torturait sans distinctions hommes et femmes. Menaçait aussi ses victimes d’aller retrouver leur famille pour leur infliger des violences. Les interrogatoires avaient lieu nus, sans nourriture ni eau pendant plusieurs jours.

De la dictature à la démocratie

En 1975 prit fin la dictature franquiste. Mais pas la carrière de Billy el Niño qui devient inspecteur dans le corps supérieur de la police, au sein de la brigade centrale du renseignement, la police secrète de l’Espagne démocratique. Six ans plus tard, en 1981 il abandonna la police pour travailler dans le secteur privé de la sécurité.

Aujourd’hui Billy el Niño vit tranquillement comme un retraité de Madrid parmi les autres. Un citoyen qui a cependant une meilleure pension financière que beaucoup de ses pairs. Suite à ses actes de torture Pacheco s’est vu attribuer des médailles accompagnées de primes financières.

Pour avoir démanteler l’organisation terroriste Le Front Révolutionnaire Antifasciste et Patriote, el Niño toucha 20.000 pesetas l’année de la mort de Franco en 1975. Une pratique qui continua durant la démocratie ; une prime de 6.000 pesetas en 1976 pour l’arrestation de militants du Parti Communiste. La médaille rouge octroyé par Franco en 1972 augmente la retraite actuelle de Pacheco à hauteur de 10%. Le ministre Rodolfo Martín Villa de l’Espagne démocratique en 1977 décerna la médaille d’argent du mérite policier avec une gratification de la retraite d’El Niño de 15%. Encore une médaille d’argent en 1980 et une autre d’or en 1982 offrent 20% de retraite en plus. En 2019 El Niño jouit d’une retraite augmentée de 45%.

Billy el Niño n’est pas un pestiféré et fut invité, il y a une paire d’années à un cocktail mondain par un commissaire de Police encore en activité.