Archives de catégorie : Histoire

Aymare

Une histoire d’une collectivité anarcho syndicaliste dans le Lot, une expérience inédite et remarquable de par sa durée (28 ans) ce qui la place au tout premier rang des expériences autogestionnaires à travers le monde. Singulièrement méconnue, y compris des milieux libertaires, cette collectivité se voulait être le continuum des collectivités Aragonaises de 1936/37 et à permis à de nombreux compagnons espagnols d’échapper aux camps d’internements français en 1939. Elle a aussi été un lieu de vie pour les combattants anarchistes blessés et mutilés durant la révolution espagnole. Durant pratiquement 3 décennies, avec des hauts et des bas, suivant en cela les difficultés rencontrées par le Mouvement Libertaire espagnol en Exil, cette colonie à été aussi l’endroit où se sont déroulés de grands rassemblements libertaires d’ordres culturels et/ou politiques. Tout cela est passionnant et mérite d’être connu…

Plaintes pour torture : les oubliés du franquisme

En Espagne, les plaintes de victimes du franquisme se multiplient depuis un an pour des actes de torture commis dans les années 70. Mais la justice espagnole refuse encore d’ouvrir des procès. Comment expliquer qu’aucun criminel franquiste n’ait été jugé, plus de 40 ans après la mort de Franco ?

Place de la Puerta del Sol, en plein cœur de Madrid, un lieu emblématique prisé par les touristes qui s’y prennent en photo ou par les Espagnols qui ont l’habitude de s’y promener. Sur le côté, se dresse un grand bâtiment, qui surplombe la place : il s’agit du siège du gouvernement régional de Madrid. Aujourd’hui, les nombreux touristes qui passent devant ne connaissent pas la fonction bien différente que ce lieu avait sous le franquisme. Il faut dire qu’aucune plaque commémorative n’a été apposée sur la façade.

endant la dictature de Franco (1939-1975), c’était le siège de la Direction générale de la sécurité (DGS), l’un des principaux centres de détention et de torture par lequel sont passés de nombreux opposants politiques.

Antonio González Pacheco, tortionnaire visé par neuf plaintes de victimes

Jesús Rodríguez Barrio est l’une des nombreuses victimes à avoir été torturée dans ce bâtiment. Il a été arrêté trois fois exactement dans les années 70 : en 1972, il avait alors 18 ans, en 1974 et en 1975. Cette année-là, ce militant de la Ligue communiste révolutionnaire croise le chemin d’un policier franquiste, Antonio González Pacheco, surnommé Billy el Niño, pour l’habitude qu’il avait de manier l’arme comme un cow-boy.

 » Le 16 avril 1975, j’étais sur le point d’entrer dans la maison où j’étais invité. A ce moment, un groupe de policiers qui m’attendait caché s’est jeté sur moi. J’ai été conduit à la Direction générale de la sécurité puis aux interrogatoires, où m’attendaient plusieurs policiers. L’un d’entre eux était le célèbre Antonio González Pacheco. J’étais à peine entré dans la salle d’interrogatoire, et sans me dire un mot, il me donna un gros coup dans les parties génitales : j’étais plié en deux, tellement j’avais mal. Il a continué à me frapper. Et après tous ces coups, il a commencé à me poser des questions « . Jesús Rodríguez Barrio

Jesús Rodríguez Barrio a été torturé pendant trois jours dans ce centre de détention. Enfermé dans une cellule au sous-sol, entre deux interrogatoires, il entendait le bruit des pas des gens qui se promenaient Puerta del Sol, à travers une petite fenêtre « où n’entrait pas la lumière, seulement un peu d’air ». « Les gens passaient en riant, sans savoir ce qu’il y avait en dessous. Toi, tu étais juste sous leurs pieds et tu te disais : ces personnes qui se promènent n’ont aucune idée de ce qui se passe en dessous. Les gens ignoraient complètement l’horreur qu’il y avait dans ces trous, dans ces sous-sols », raconte aujourd’hui ce professeur d’économie à la retraite. Jesús Rodríguez Barrio s’apprête à porter plainte devant la justice espagnole contre son tortionnaire : « un homme qui savourait les moments où il nous torturait. Son objectif était d’humilier et de détruire moralement les personnes qu’il interrogeait ».
Rosa García Alcón a porté plainte au mois de mars contre son tortionnaire, Antonio González Pacheco​.

Rosa García Alcón, elle, a déjà porté plainte contre ce même tortionnaire, au mois de mars. Elle aussi a été torturée dans ce centre de détention, à Madrid. C’était en août 1975, avant d’être conduite à la prison pour femmes de Yeserías de Madrid jusqu’en décembre, pour appartenance à une organisation illégale : la Fédération Universitaire Démocratique Espagnole (FUDE), une organisation étudiante qui appartenait au FRAP.

 » J’étais à peine arrivée à la DGS qu’Antonio González Pacheco m’a donné des coups de poings dans le visage, sur le corps, des coups. Je tombais et il me relevait en m’attrapant par les cheveux, je les avais longs à l’époque. Il me donnait des coups de pieds. […] Deux fois, ils m’ont emmenée en voiture pour trouver une de nos planques … mais nous n’en avions pas. En chemin, ils me disaient qu’ils allaient m’emmener dans un grand parc de Madrid, qui s’appelle Casa de Campo, qu’ils allaient me violer et que mes parents ne sauraient jamais où j’étais. C’était ce genre de menaces en continu « .
Rosa García Alcón

Aujourd’hui, Antonio González Pacheco est visé par neuf plaintes de victimes, pour crimes contre l’humanité à Madrid. D’autres victimes s’apprête à porter plainte contre lui. Toutes les victimes sont membres de l’association La Comuna, une association créée en 2011 pour venir en aide aux victimes de la fin du franquisme. Il existe déjà de nombreuses associations de victimes, dite de mémoire historique, mais la plupart était composée de proches de victimes disparues au moment de la Guerre civile (1936-1939). Leur travail portait plus sur la recherche des corps de ces victimes, souvent jetées dans des fosses communes. Il y avait donc comme un « vide associatif », qu’a voulu combler La Comuna en accompagnant les victimes, encore vivantes, dans un combat judiciaire que n’avaient pas forcément entrepris les autres associations de victimes.

De Madrid à Oviedo, un mouvement « juridique » qui s’étend à toute l’Espagne

Les neuf premières plaintes de victimes de torture ont été déposées à Madrid, où vit aujourd’hui le tortionnaire Antonio González Pacheco. Mais ce qui ressemble aujourd’hui à un mouvement « juridique » est en train de s’étendre à d’autres villes espagnoles. Au mois de mai, trois autres victimes, résidant à Oviedo dans les Asturies, ont porté plainte pour torture contre Pascual Honrado de la Fuente. Vicente Gutiérrez Solís, 85 ans, est l’une de ces trois victimes.

Ce militant du Parti communiste a été arrêté et torturé plusieurs fois dans les années 60. « Ils me frappaient dans le dos, il y avait aussi les coups de poings qu’ils te donnaient dans l’estomac. Tous les coups qu’ils te mettaient, ça t’anéantissait », confie aujourd’hui ce mineur à la retraite, dans son appartement à El Entrego, un petit village situé à une trentaine de minutes d’Oviedo. Comme Antonio González Pacheco à Madrid, Pascual Honrado de la Fuente est toujours vivant et peut croiser ses victimes dans Oviedo. « Pascual, je l’ai croisé après dans les années 80, avec un autre policier devant le local du parti communiste. Quand je les ai vus, je suis allé les voir et je leur ai dit que c’était lamentable de rencontrer encore ces tortionnaires dans la rue, que c’était une honte qu’ils aient poursuivi les gens quand ils manifestaient ou quand ils luttaient pour les libertés démocratiques. Il ne m’a pas répondu ! Cela me fait mal de devoir me rappeler que ces policiers se promènent encore par ici et qu’on ne les ait pas sanctionner comme ils le méritent », s’emporte le vieil homme moustachu.

Sa plainte, comme celles des deux autres victimes d’Oviedo, a été rejetée en première instance. Il a fait appel et est prêt à poursuivre son combat judiciaire. « Tant que j’ai de l’énergie, que je suis en bonne santé, je continuerai à exiger que ce type de personnes soit jugé comme il se doit et qu’ils paient pour ce qu’ils ont fait. Nous allons continuer à nous battre jusqu’au dernier moment », affirme Vicente Gutiérrez Solís. Il marque une pause : « pour leur rappeler que nous sommes toujours là ».

La plainte argentine

L’année choisie pour créer l’association de victimes La Comuna n’est pas due au hasard. En 2010, le juge Baltasar Garzón est suspendu de ses fonctions au sein de l’Audience nationale, la plus haute juridiction pénale espagnole pour avoir enquêté sur les crimes du franquisme. Deux ans après, celui qui a provoqué l’arrestation du dictateur chilien Augusto Pinochet est définitivement écarté.

Dans une résolution du 28 mars 2012, la Cour suprême espagnole se prononce définitivement contre l’ouverture d’enquête sur les crimes du franquisme. Depuis, plus aucun juge n’a suivi l’exemple du juge Garzón. La plupart des plaintes des victimes du franquisme, comme celle de Rosa García Alcón, ont été rejetées en première instance par les tribunaux espagnols.

« De mon point de vue, abandonner les victimes du franquisme, comme cela a été le cas jusqu’à aujourd’hui, c’est un manquement aux devoirs d’un Etat de droit, un manquement aux obligations d’un juge. Malheureusement, la position de la justice est à l’opposé de cette idée. J’étais conscient des risques que je prenais et des conséquences que cela pouvait engendrer, mais je ne pouvais pas poursuivre des crimes contre l’humanité, génocides, des actes de torture, commis sous la dictature argentine et chilienne, je ne pouvais pas me contenter d’avoir arrêté Pinochet à Londres et dire qu’ici il ne s’était rien passé, quand j’ai eu l’opportunité d’enquêter sur des crimes similaires en Espagne. Si, il s’est passé quelque chose. Et il y a aujourd’hui une impunité sur laquelle s’accordent toutes les institutions, tous les partis au pouvoir de gauche comme de droite « .
Baltasar Garzón, ex-juge de l’Audience nationale

La notion de crimes contre l’humanité, rejetée par la justice espagnole

Dès 2010, plusieurs victimes, voyant que les voies judiciaires sont bloquées en Espagne, portent plainte devant un tribunal argentin pour crimes contre l’humanité au nom du principe de la justice universelle. C’est un dispositif juridique qui permet à un Etat de poursuivre les auteurs de crimes contre l’humanité, quel que soit le lieu ou le crime qui a été commis, sans prendre en compte la nationalité de l’auteur ou des victimes. Pour constituer leur plainte, les victimes ont besoin d’associations pour les orienter vers des avocats, les appuyer dans leur travail de recherches de documents. C’est là qu’intervient La Comuna, qui permet à de nombreuses victimes, comme Jesús Rodríguez Barrio et Rosa García Alcón, de porter plainte en Argentine.

La juge argentine, María Servini de Cubría, se saisit de l’affaire et demande l’extradition de plusieurs criminels franquistes, dont Antonio González Pacheco. En 2014, le gouvernement espagnol a refusé d’extrader ces criminels franquistes, au motif qu’il ne s’agit pas de crimes contre l’humanité.

L’ouverture de procès contre des tortionnaires franquistes est en fait conditionnée par cette notion de droit. Les actes de torture qu’ont subis ces opposants politiques dans les années 70 peuvent-ils être considérés comme étant des crimes contre l’humanité ? Pour que cela soit le cas, il faut que ces actes « ne soient pas isolés mais qu’ils aient été commis dans le cadre d’un plan généralisé et systématique de la part des autorités », comme le rappelle Javier Chinchón, professeur de droit international à l’Université Complutense de Madrid. En rejetant la notion de crimes contre l’humanité par rapport à ces actes de torture, la justice espagnole considère donc qu’il s’agit d’actes isolés. Et les actes de torture, même s’ils sont prouvés, sont prescrits au bout de dix ans. « Selon l’interprétation de certains tribunaux, ce n’était pas commun de la part des autorités franquistes de torturer systématiquement les prisonniers. La réalité, que nous connaissons, est tout autre : la torture était généralisée et c’est pour cela qu’il n’y avait aucune conséquence judiciaire. C’était une politique mise en place par l’Etat qui visait des opposants politiques ou d’autre catégories de personnes », détaille le professeur de droit international, membre de Rights International Spain.

Réforme de la loi d’Amnistie ou de mémoire historique ?

La loi d’Amnistie, votée en 1977 au moment de la transition démocratique, fait encore aujourd’hui l’objet de débat en Espagne.

Selon certains avocats ou certaines victimes, elle représente l’obstacle principal à l’ouverture de procès contre des criminels franquistes. Deux ans après la mort de Franco, cette loi a été votée par la plupart des partis, de gauche comme de droite. Elle a notamment permis de faire sortir l’ensemble des prisonniers politiques des geôles franquistes. Au moment de voter cette loi, la plupart des partis de gauche, comme le Parti communiste, ne se doutaient pas qu’elle deviendrait le motif invoqué par certains tribunaux pour rejeter les plaintes d’anciens opposants politiques.

Des projets de réforme ont donc vu le jour afin de modifier cette loi et d’empêcher les tribunaux d’en faire une interprétation erronée. Le 20 mars dernier, la proposition de réforme de la loi d’Amnistie a été rejetée par les principaux partis de droite, le Partido Popular et Ciudadanos, mais également par le PSOE, le Parti socialiste.

Le sujet est sensible politiquement, car cette loi représente un des symboles de la transition démocratique.

Aujourd’hui, le gouvernement du socialiste Pedro Sánchez préfère réformer la loi de mémoire historique. Cette loi a été votée en 2007, sous un autre gouvernement socialiste, celui de José Luis Rodríguez Zapatero. Bien qu’elle soit considérée comme étant un premier pas en faveur des droits des victimes, les associations ou encore certains avocats la jugent insuffisante. La loi de Mémoire historique devait permettre de retirer les symboles franquistes dans les rues, comme les statues ou le nom des rues. Elle devait également permettre la réouverture de fosses communes, où ont été jetés les corps de centaines de milliers de victimes – l’Espagne est derrière le Cambodge, le pays qui possède le plus de fosses communes.
Nomination d’un directeur général pour la mémoire historique au sein du gouvernement

Le gouvernement actuel a aussi pour la première fois créé une direction générale pour la mémoire historique. « Cela souligne la sensibilité de Pedro Sánchez sur ces questions », affirme Fernando Martínez López, qui occupe ce poste au sein du ministère de la Justice.

Fernando Martínez López va être chargé de présenter la nouvelle réforme de la loi de mémoire historique. Une première version avait déjà été présentée en décembre 2017, par le parti socialiste, à laquelle avait d’ailleurs participé Baltasar Garzón et sa fondation FIBGAR qui oeuvre en faveur des droits de l’homme. Le nouveau directeur général de la mémoire historique le reconnaît, la loi de Mémoire historique est « insuffisante », mais elle « pose les bases de la récupération de la dignité des victimes du franquisme et de la Guerre civile ». « Ce que nous envisageons avec la réforme de la loi de Mémoire historique, celle que nous allons présenter aux députés devant le congrès espagnol, ce sont toutes les mesures qui rendent possible une réparation intégrale en termes de vérité, de justice et de garanties de non-répétition. Nous avons travaillé en profondeur sur tous les aspects soulevés par les organismes nationaux et internationaux et humanitaires, par les associations de mémoire historique, sur toutes les insuffisances qui existaient pour faire en sorte qu’une fois pour toutes, nous puissions résoudre ces problèmes et respecter le droit des victimes de la guerre civile et du franquisme », détaille Fernando Martínez López, dans un des bureaux du ministère de la Justice.

Reste maintenant à faire voter cette réforme par les députés du Congrès, l’équivalent de l’Assemblée nationale en France. Le PSOE dispose de 85 sièges, loin de la majorité absolue : 176 voix sont nécessaires pour faire voter un texte. Le parti socialiste devra donc convaincre d’autres partis de gauche comme Unidos Podemos, afin d’atteindre cette majorité. Les principaux partis de droite, le Partido Popular et Ciudadanos, devraient eux voter contre cette réforme, comme ils l’ont fait sur des textes similaires. Le 13 septembre, lors d’un vote au Congrès, ces deux partis se sont par exemple opposés à l’exhumation des restes de Franco de son mausolée, situé dans ce qu’on appelle El Valle de los Caídos, à une cinquante de kilomètres de Madrid.

Le 13 septembre, les députés espagnols ont voté pour l’exhumation des restes de Franco, de son mausolée situé près de Madrid, dans ce qu’on appelle El Valle de Los Caídos.

« Rouvrir les blessures du passé »

Le Partido Popular a gouverné l’Espagne de 2011 à 2018, sous la houlette du chef de gouvernement Mariano Rajoy. Deux mandats – le deuxième a été écourté, après le dépôt d’une motion de censure à l’encontre de Mariano Rajoy – marqués par un retour en arrière, selon les victimes du franquisme. Les victimes dénoncent notamment le fait qu’aucun fonds public n’ait été versé par le gouvernement pour rouvrir certaines fosses communes, comme l’exigeait la loi de Mémoire historique.

La position du Partido Popular a toujours été la même, depuis la création du parti. Le parti est surtout héritier de l’Alliance populaire, fondé par Manuel Fraga, un ancien ministre de Franco. Aujourd’hui, encore, les députés conservateurs refusent de légiférer en faveur des victimes du franquisme. « Pour nous, c’est une question qui est résolue depuis longtemps en Espagne. Les députés s’étaient déjà prononcés de façon très claire sur la guerre civile, sur la dictature dans une résolution que la commission constitutionnelle a approuvée en 2002. Donc notre position sur ce sujet, c’est que les Espagnols ont d’autres priorités, ils s’intéressent à leur présent et à leur futur », affirme Francisco Martínez Vázquez, député du Partido Popular de Madrid, porte-parole de la commission constitutionnelle du Congrès.

« Le gouvernement et les parlementaires doivent travailler sur ces questions pour assurer le futur des prochaines générations et ne doivent pas rouvrir les histoires d’affrontement très tristes entre les Espagnols, qui appartiennent au passé. Pour nous, l’Espagne a vécu une transition exemplaire, une transition qui a permis de passer d’un régime qui n’était pas démocratique, un régime autocratique : c’était une dictature et nous n’avons aucun problème à le dire. Personne au parti Populaire ne défend, absolument personne, la dictature. Nous l’avons toujours dit de façon très claire lors des sessions parlementaires. Nous pensons qu’il faut défendre cette transition, commémorer les 40 ans de notre Constitution, célébrer ce qui a été fait pour réconcilier les Espagnols et construire notre présent et notre futur  » – Francisco Martínez Vázquez, député du Partido Popular de Madrid.

La loi sur la mémoire démocratique et l’infamie de la division des victimes en première et deuxième classe

Le texte ci-dessous est celui de la lettre ouverte adressée par l’ami Octavio Alberola à deux membres du gouvernement dit de « coalition progressiste » au sujet des victimes de la répression franquiste.

Comme l’a annoncé le nouveau ministre de la Présidence, des Relations avec le Parlement et de la Mémoire démocratique, Félix Bolaños, dans une interview publiée le 18 juillet dans le journal El Pais, le Conseil des ministres a approuvé mardi 20 juillet l’avant-projet de loi sur la mémoire démocratique qui devait être approuvé lors du Conseil des ministres ayant suivi le remaniement du gouvernement.

Il faut donc supposer que, conformément à ce qui a été dit dans cette interview – en réponse à la question de savoir si on ne toucherait pas au texte « malgré les critiques » –, le projet de loi sur la mémoire démocratique approuvé n’a pas été modifié et, par conséquent, cette loi – « nous allons la présenter aux Cortes et là elle pourra être modifiée par des amendements » – continue à maintenir l’infamie de la division des victimes de la répression franquiste en victimes de première et de seconde classe.

Craignant que ce soit le cas et ignorant ce que le Conseil des ministres du mardi 20 juillet allait faire, j’ai envoyé trois jours avant cette lettre ouverte, que je reproduis ci-dessous :

Lettre ouverte à Yolanda Díaz* et Irene Montero* :

L’ « égalité » et la loi sur la mémoire démocratique.

Les raisons de cette « lettre ouverte » sont les suivantes :

Comme vous le savez, le remaniement de l’Exécutif et la nomination de Félix Baños comme nouveau ministre de la Présidence, des Relations avec le Parlement et de la Mémoire démocratique ont empêché – selon la presse – le Conseil des ministres d’approuver l’avant-projet de loi sur la Mémoire démocratique le mardi 13 juin (1). Le même texte que celui approuvé par le Conseil des ministres en septembre 2020, bien que modifié et élargi sur certains points suite aux protestations et réclamations des groupes mémorialistes. Un texte que ces groupes continuent de considérer comme insuffisant et indigne, malgré ces modifications et extensions. Non seulement parce qu’il ne correspond pas aux normes internationales en matière de droits humains, mais aussi parce qu’il maintient l’infamie (article 10 de la loi de 2007) de la division des victimes de la répression franquiste en deux catégories.

Une infamie, la division des victimes de la répression franquiste en fonction de la date de leur exécution, ce qui implique de ne pas les reconnaître ni de les indemniser toutes de la même manière, et d’accepter qu’il y ait des victimes de première et de seconde classe par le fait d’avoir été exécutées après ou avant 1968. Une date arbitraire, choisie et fixée par les rédacteurs de la loi de 2007 sans autre « justification » que celle des « circonstances exceptionnelles » et sans expliquer pourquoi c’est à partir de 1968 que les « circonstances » deviennent « exceptionnelles » seulement pour les victimes de la répression franquiste exécutées ; car cette division arbitraire n’existe pas pour la réparation envers ceux qui ont été emprisonnés pendant le régime franquiste. Comment justifier une division si arbitraire dans un cas et pas dans l’autre ? De plus, tant dans la loi de 2007 que dans les projets de loi visant à la réformer, les victimes de la répression franquiste ont toujours été incluses dans une définition unique, sans aucune référence à cette date et aux « circonstances exceptionnelles ». Comme c’est le cas aujourd’hui, avec le nouveau texte, dans lequel ses rédacteurs consacrent un long article à la définition des victimes du coup d’État de 1936, de la guerre civile qui a suivi et de la dictature, pour souligner que sont victimes toutes les personnes qui ont subi la répression franquiste.

Vous savez également que, pour réformer la loi sur la mémoire historique de 2007, le groupe parlementaire socialiste a présenté en décembre 2017 au Congrès des députés une « Proposition de loi sur la mémoire historique et démocratique » qui maintenait cet infâme article 10, et que le groupe parlementaire Unidas Podemos a présenté le 13 juillet 2018 une proposition de loi – elle aussi pour réformer cette loi de 2007 – avec un article (article 32) qui mettait fin à cette infâme discrimination et rétablissait l’égalité entre les victimes de la répression franquiste, en établissant une réparation unique pour « toutes les personnes bénéficiaires de ceux qui sont morts ou ont subi des blessures invalidantes dues à la répression franquiste dans leur lutte contre la dictature jusqu’au 15 octobre 1977 » (2).Retour ligne automatique
Eh bien, le fait est que plus de trois ans se sont écoulés depuis lors et près d’un an depuis la présentation de l’avant-projet de loi sur la mémoire démocratique par le gouvernement de « coalition progressiste », dont vous êtes membres, et que l’avant-projet – qui devait être approuvé par le Conseil des ministres du mardi 13 juin – maintient toujours l’infamie de l’article 10 de la loi de 2007, bien que cet article n’apparaisse pas littéralement dans ledit texte et que le secrétaire d’État à la Mémoire démocratique, Fernando Martinez, prétende – sur la base de la rédaction maquillée et ambiguë de ce texte – qu’« il existe une autre lecture de l’avant-projet » qui efface cette infamie.

En effet, cet avant-projet entretient cette infamie car la disparition dans le nouveau texte de cet article (qui figurait bien dans la proposition de nouvelle loi « sur la mémoire historique et démocratique » du PSOE de décembre 2017) ne signifie pas qu’il n’est plus en vigueur, puisque dans la nouvelle loi – qui est composée de cinq titres « structurés autour du protagonisme et de la réparation intégrale des victimes… » – le chapitre III (du titre I, « sur les victimes »), qui « se réfère à la réparation », indique littéralement que, « avec les mesures qui ont été déployées depuis la Transition, et qui demeurent dans le système juridique, des actions spécifiques sont incorporées… ». Ainsi donc, l’article 10 – qui fait partie des mesures déployées depuis la Transition – reste dans la mise en ordre juridique, tout comme l’infamie de ne pas considérer et accorder des réparations de manière égale à toutes les « victimes de la guerre et de la dictature ». Une discrimination qui ne fait qu’ajouter une peine injuste et douloureuse à celle déjà infligée par le criminel régime franquiste à ceux qui ont donné leur vie pour les libertés aujourd’hui constitutionnelles.

La poursuite d’une telle infamie est une indignité que Unidas Podemos ne doit pas assumer. Non seulement par dignité mais aussi par cohérence avec la proposition de loi présentée par ce groupe le 13 juillet 2018. Car il est évident que ce n’est que si la nouvelle loi considère et indemnise toutes les victimes de manière égale que l’égalité de toutes les victimes de la répression franquiste deviendra réelle et sera rétablie dans le système juridique.Retour ligne automatique
Le rétablissement de cette égalité devrait donc être une priorité pour le gouvernement de « coalition progressiste ». Et plus encore pour la nouvelle deuxième vice-présidente du gouvernement, qui vient de déclarer à la presse que « ce gouvernement doit être celui du redressement, mais aussi le gouvernement de l’égalité », et pour la responsable d’un ministère dont le titre est ministère de l’Egalité

Octavio Alberola

(17 juillet 2021)

* Yolanda Díaz est une élue du Parti communiste espagnol et Irene Montero de Podemos.

Anarquista, pionera y revolucionaria: radiografía de Federica Montseny, la primera ministra de la historia de España

La periodista Ariadna García Chas repasa en laSexta Clave la vida y obra de Montseny, anarcosindicalista que alcanzó la cartera de Sanidad en 1936, en plena Guerra Civil. Planteó medidas tan revolucionarias como el primer proyecto de ley del aborto de España.

En la semana del 90 aniversario de la proclamación de la II República laSexta Clave fija su mirada en Federica Montseny. Hace 90 años, su ejemplo cambió la historia de España: fue dirigente anarquista y figura destacada del movimiento obrero, y en 1936, durante el Gobierno de Largo Caballero, se convirtió en la primera mujer ministra de España: ministra de Sanidad y Asistencia Social. Aguantó medio año dirigiendo la cartera, en medio de la Guerra Civil.

Montseny se crió en el seno de una familia anarcosindicalista, y eso influyó en su personalidad. Sin embargo, pocos años antes de morir confesó en una entrevista que hubo otro evento histórico que marcó esa vena activista: la gran huelga de mujeres de 1918 en Barcelona. Durante dos semanas, las mujeres paralizaron la ciudad: fábricas, tiendas y comercios. Todo para protestar por la subida de precios de productos básicos después de la Primera Guerra Mundial.

En ese momento, Montseny tenía 13 años. A los 15 ya era activista ‘practicante’, y unos años después se afilió a la CNT, convirtiéndose en una figura muy relevante y visible de la organización. Tanto que los niños la llamaban ‘la mujer que habla’. Así mismo lo contó ella en una entrevista realizada en 1991: « Los chicos, cuando entrábamos en los pueblos, empezaban a gritar: ¡Ahí va, ahí va la mujer que habla y el hombre que la acompaña! Que era un compañero que venía conmigo ». En 1936, en plena Guerra Civil, Largo Caballero la convirtió en ministra. ¿Cómo llegó a ocupar esta cartera siendo anarquista?

Fue una decisión difícil. De hecho, ella no quería aceptar el cargo al principio. Sus padres también se mostraron en contra, afirmando que era dar la espalda a su pasado anarquista. Pero un sector de la CNT la convenció de esta forma que ella misma manifestó: « Vencer todas las resistencias íntimas y las resistencias familiares, y aceptar diciendo lo que me decía siempre Mariano Vázquez, que era el secretario de la CNT que sustituyó a Horacio Prieto: ‘Hazte cargo que estás movilizada’. En lugar de ir al frente, vas al Ministerio ».

Así se convirtió Montseny durante medio año en una de las líderes de España. Y durante seis meses intentó reformas muy relevantes y revolucionarias desde el Ministerio. Por ejemplo, los liberatorios de la prostitución, que eran casas de acogida para mujeres que querían abandonar esa profesión para buscar otro trabajo. También intentó desarrollar el primer proyecto de ley del aborto en la historia de España. Lo redactó, aunque el Consejo de Ministros no lo aprobó. De hecho, ella misma reconoció no estar tampoco a favor, pero entendió que era un « mal menor ».

« Largo Caballero, entre otros ministros, era adverso a la práctica del aborto. Yo también era adversa, pero lo aceptamos como un mal menor en los casos en donde llevar a término un embarazo representara un problema social, médico o personal para la mujer que era víctima de esa situación de hecho », argumentó Montseny en aquella entrevista de 1991. Cabe resaltar que durante la guerra, apostó por la evacuación por miles de niños de España a Francia, México o la Unión Soviética. Fue parte de su labor, pero también su gran arrepentimiento.

Lo hizo, junto a otros dirigentes, con la intención de salvar a los niños de la guerra, pero con la perspectiva de los años se dio cuenta de que había enviado a muchos de ellos a la orfandad, y de muchos no volvió a saberse nunca nada. Cuando Franco y los golpistas vencen en la Guerra Civil, Montseny acaba en el exilio, como otros cientos de miles de republicanos. Cruzó la frontera hacia Francia acompañada de su madre, que estaba enferma y a la que transportaron en una camilla, aunque finalmente murió a los pocos días de llegar. Unos años después, cuando los nazis entran en Francia, es arrestada por orden del franquismo.

ESPAGNE 1937

https://www.cinearchives.org/Catalogue-d-exploitation-ESPAGNE-1937-494-47-0-2.html

Recueil de documents évoquant chronologiquement et schématiquement l’avènement du Front populaire espagnol, son soutien parmi les masses, l’agression étrangère et la résistance militaire et civile de la République, du 6 février 1936 au second semestre 1937. Les images et le commentaire écrit et dit en français insistent sur la discipline et le courage de l’armée, l’héroïsme et le calvaire de la population madrilène bombardée, le rôle déterminant des commissaires politiques, la mobilisation des paysans travaillant dans les champs l’arme à l’épaule et celle des femmes travaillant dans les usines.
Les efforts pour la culture et l’instruction, y compris sur la ligne de front y sont rappelés. Les bombardements de Durango, Guernica et Bilbao ne sont mentionnés que par la simple inscription de leur nom derrière un rideau de flamme. (Plan d’une affiche de Charlot sur les murs de Madrid bombardée). L’identité des agresseurs étrangers n’est pas précisée (sauf par un plan de carton de munitions italien) et aucune allusion n’est faite aux profondes divergences politiques au sein des forces soutenant la République.

Cette version destinée à l’opinion française présente la plupart des positions du P.C.F. sur le conflit espagnol. L’évocation des « agitateurs suspects » et des « provocateurs » déclenchant des grèves selon un plan minutieux est très certainement dirigée contre les anarchistes ou les poumistes alors amalgamés aux rebelles franquistes. Il est en outre précisé que les rebelles ne respectent ni les églises ni les monuments historiques. Souvent attribué à Luis Bunuel (à ce moment commissaire culturel de la République à Madrid), Espagne 1937 fut postérieurement revendiqué par Jean-Paul Dreyfus (Jean-Paul Le Chanois) qui eut certainement une part déterminante dans sa réalisation.

Images de : Roman Karmen, Alain Douarinou et opérateurs espagnols
Montage : Jean-Paul Le Chanois (Jean-Paul Dreyfus)
Commentaire : Pierre Unik (commentaire espagnol : Juan Vicens*)
Chef de production : Luis Bunuel
Production : Alianza de Intelectuales Antifascistas para Film Popular, Madrid-Paris (Parti Communiste Espagnol)
Distribution française : Ciné-Liberté
Musique : Fragments des Symphonies 7 et 8 de Beethoven.
Personnalités : Alcala Zamora (président de la République avant la victoire du Front populaire), Martinez Barrio (président provisoire de la République), Companys (président de la généralité de Catalogne), Manuel Azana (président de la République), général Miaja, (Francisco) Anton (commissaire politique).
Lieux et monuments : Madrid (Cortès), Brihuega, Tolède (Alcazar), Trijuegue.

Note :

Ce film a été régulièrement confondu avec un autre titre « Espagne 1936 ». la réalisation en était attribuée indistinctement à Jean-Paul Le Chanois, Pierre Unik et Luis Bunuel.
Le film « Espagne 1936 » réalisé par Jean-Paul Le Chanois et supervisé par Luis Bunuel, entre la fin de 1936 et le début de 1937 fut projeté pour la première fois le 6 avril 1937**. il est plus connu et a été davantage diffusé que le film « Espagne 1937 ». D’après Roman Gubern, celui-ci a été réalisé entre novembre 1937 et février 1938 (déduction faite de sa sortie française la deuxième semaine de février 1938). 
De grandes similitudes esthétiques et narratives existent entre les deux films, à commencer par leur lien avec le sous-secrétariat à la propagande de la République Espagnole à l’ambassade de Paris dirigé par Luis Bunuel.
Cependant, certaines différences sont notables entre les deux films, dues pour partie à l’évolution de la guerre. Ainsi, selon Marien Gomez Rogriguez***, Espagne 1936 contient des passages d’une grande charge poétique, notamment un final poignant dénonçant l’atrocité de la guerre (cadavres d’enfants). 
A la différence d' »Espagne 1937″ qui ne contient aucune image de cadavre et dont le ton plus précipité évoque avec insistance le dénuement militaire tout en tenant bon la corde de l’espoir. 
La guerre ayant pris un tour très dur (luttes hégémoniques entre forces politiques au sein du camp républicain et mise en faiblesse des forces républicaines), ces partis-pris différents cherchaient sans doute alors à éviter toute atteinte au moral des troupes tout en appelant à la solidarité internationale en faveur des Républicains.

* D’après Roman Gubern (in : « GUBERN, Roman ; HAMMOND, Paul. Los años rojos de Luis Buñuel. Catedra. 2009 »)

** ORY, Pascal. La belle Illusion. Culture et politique sous le signe du front Populaire, 1935-1938. Plon. Paris, 1994.p.563


*** GOMEZ ROGRIGUEZ Marien. La Guerre civile espagnole à travers les archives de Ciné-Archives. Sous la direction de Jean-Pierre Bertin-Maghit, Janvier 2012

Lieux de consultation : Ciné-Archives, Archives Françaises du Film, Archives départementales de la Seine-Saint-Denis, Forum des images.

L’enfer des républicains espagnols exilés en Afrique du Nord

Aux derniers jours de la guerre d’Espagne (1936-1939), des milliers de républicains trouvaient refuge dans le Maghreb colonial. Internés puis convertis aux travaux forcés sous le régime de Vichy, ils ont vécu une histoire aussi tragique que méconnue.

Photo prise au camp de Bouarfa (Maroc) en 1940.
Archives personnelles Eliane Ortega Bernabeu

Mars 1939. Depuis plus d’un mois, la Catalogne est entre les mains des forces franquistes. Près d’un demi-million de réfugiés républicains espagnols prennent la fuite par le nord, pour ce qui reste aujourd’hui encore la plus importante migration jamais observée à une frontière française. Mais la retirada n’est pas l’ultime chapitre de la guerre d’Espagne : dans le sud-est de la péninsule ibérique, les derniers bastions républicains tombent les uns après les autres. Les hostilités se terminent dans « l’entonnoir » d’Alicante. Ne pouvant fuir ni par Valence ni par le sud de l’Espagne déjà aux mains des franquistes, miliciens et civils républicains sont contraints de prendre la mer.

Depuis Alicante, plusieurs milliers embarquent en catastrophe en direction du port le plus proche, Oran. La flotte républicaine en provenance de Carthagène accoste elle à Alger, avant d’être déroutée, avec 4 000 personnes à son bord, vers Bizerte en Tunisie. Au total, ce sont probablement entre 10 000 et 12 000 Espagnols — peut-être plus selon certains témoignages — qui arrivent sur les côtes d’Afrique du Nord en quelques jours.

Si une poignée de républicains sont accueillis par des proches à Oran — qui possède une forte communauté hispanique — dès le 10 mars 1939, le gouvernement de la IIIe République qui administre l’Afrique du Nord met un frein à leur arrivée. Depuis un an, les décrets-lois Daladier encadrent la venue de réfugiés : on parle de triage entre la « partie saine et laborieuse de la population étrangère et les indésirables », d’assignations à résidence, de centres d’internements… Un schéma qui va être reproduit en Algérie, au Maroc et en Tunisie.

Pendant que le maire d’Oran célèbre en grande pompe la victoire franquiste, une partie des républicains sont maintenus de force dans des embarcations converties en bateaux-prisons. Ceux qui peuvent débarquer sont placés dans des « guitounes », notamment sur le quai éloigné de Ravin blanc. Eliane Ortega Bernabeu, dont le grand-père était à bord de l’un de ces bateaux, le Ronwyn, raconte :

 » Ils étaient totalement isolés, tenus à l’écart des habitants. Malgré cela, certains Oranais leur sont venus en aide, en amenant de la nourriture, qu’ils hissaient à bord des navires grâce à des cordes. En revanche, une autre partie de la population ne voulait pas recevoir ces Espagnols, inquiets de leur nombre. Le maire de la ville, l’abbé Lambert, était un ami de Franco. Il a grandement contribué à créer un climat de peur chez ces habitants « .

En Tunisie, les marins et les civils de la flotte républicaine sont eux aussi tenus à l’écart de la population. Rapidement, ils sont acheminés en train vers le centre du pays et des camps d’internement, notamment celui de Meheri Zebbeus. En Algérie également, une fois débarqués, les réfugiés sont placés dans des camps : « Il y avait des civils, des ouvriers, des syndicalistes, enfermés derrière des barbelés, et sous la menace constante de baïonnettes », explique Eliane Ortega Bernabeu.

Dans les nombreux camps — dont la majorité se situe sur le territoire algérien —, la même législation qu’en métropole est appliquée. Peter Gaida, historien allemand et auteur de plusieurs ouvrages sur les camps de travaux forcés et les républicains, explique :

 » Les exilés sont considérés comme dangereux pour la défense nationale, ils sont contraints de fournir des prestations en échange de l’asile : une partie part dans les camps d’internement, l’autre dans les compagnies de travailleurs étrangers, les CTE. Des prestations légales dans la mesure où la France était en guerre, et les Français étaient aussi réquisitionnés « .

En Algérie, les femmes, les enfants, ainsi que des invalides sont envoyés dans différents camps : Carnot (Orléansville) ou Molière, pour les plus connus ; les combattants, eux, rejoignent ceux de Boghar et Boghari où ils sont enrôlés pour satisfaire aux besoins en main-d’œuvre de la puissance occupante. Ils sont employés notamment à rénover des routes dans la région de Constantine, et à exploiter les mines de charbon et de manganèse dans le sud oranais.

Le transsaharien, vieux rêve colonial

Les dirigeants de la IIIe République française décident alors de relier les mines de Kenadsa, situées au sud d’Oran, aux chemins de fer marocains. Deux mille républicains espagnols et membres des Brigades internationales intègrent la Compagnie générale transsaharienne, afin d’entretenir les pistes dans le désert. Dans son ouvrage Camps de travail sous Vichy (à paraître en juin 2021 aux éditions Les Indes savantes), Peter Gaida publie le témoignage de l’un d’entre d’eux, interné au camp de Colomb-Béchard, en Algérie :

«  On nous envoya à quatre kilomètres de l’oasis pour enlever le sable d’une énorme dune pétrifiée de plus de 2 000 mètres de longueur. La température était étouffante, plus de 40° à l’ombre et l’eau rare et chaude. C’est là qu’ont commencé les dysenteries, les crises de paludisme, les vomissements et les forts maux de tête « .

Après l’armistice du 22 juin 1940, le gouvernement de Vichy au pouvoir remet au goût du jour un vieux rêve colonial : l’édification d’une ligne de chemin de fer stratégique, le transsaharien, autrement appelé « Méditerranée-Niger ». L’idée est de relier les colonies d’Afrique du Nord à celles d’Afrique occidentale :

 » En réalité, les capitales des deux empires coloniaux français, Alger et Dakar. Vichy entreprend donc la construction d’une liaison ferroviaire de 3 000 kilomètres, en plein désert. Mais l’objectif est multiple : en plus du prestige colonial, il s’agit aussi de transporter des troupes militaires, du matériel et du charbon exploité au Maroc. Il y a également un projet en Afrique occidentale qui consiste à irriguer le Niger et de créer une culture du coton gigantesque, qui permettrait de rendre la France indépendante des Britanniques. Pour cela, il leur faut un chemin de fer qui puisse relier Alger « .

Le chantier, colossal, se divise en trois phases : la construction d’un axe Oran-Gao, en longeant le Niger, un second menant de Gao à Bamako, et un troisième censé relier la ligne à Dakar.

L’horreur des camps

La main-d’œuvre est toute trouvée : les Groupements de travailleurs étrangers (GTE, qui ont succédé aux CTE), disposent d’un cadre législatif répressif, subtile alliance du colonialisme et du fascisme. Un certain nombre de camps sont érigés et répartis entre le Maroc, la Tunisie, et l’Algérie. Mais les républicains espagnols ne sont pas les seuls à être affectés sur les différents chantiers : « Des anarchistes et communistes français, des membres de Brigades internationales, et des personnes aux profils très divers vont être déportés des camps français, comme celui de Vernet, vers ceux d’Afrique du Nord en bateau. Pour Vichy, ce sont “des bouches inutiles et des bras qui manquent” », explique Peter Gaida.

En outre, plusieurs milliers de juifs sont exclus de l’armée française, et placés dans des Groupements de travailleurs israélites (GTI). « Dans les camps, il y également des Nord-Africains, notamment ceux les leaders des mouvements nationalistes en Tunisie et en Algérie. Il y a donc une population très mixte, on trouve même la trace de juifs allemands et de Yougoslaves », commente Gaida.

Dans la région d’Oran, les détenus politiques considérés comme dangereux sont internés dans les camps de Djelfa, de Djenien Bou Rezg ou de Hadjerat M’Guil. « Il y a en tout six camps dédiés à la répression, poursuit Eliane Ortega Bernabeu. Des camps de la mort, comme les appelaient les républicains internés. Entre 1940 et 1942, à Berrouaghia, tous les indices que nous avons pu recueillir démontrent qu’au moins 750 y sont décédés, de faim, de froid, ou de sévices. »

Les pensionnaires subissent punitions, brimades, et torture. « Le camp de Meridja [en Algérie] ferme après que les républicains aient entamé une grève de la faim, afin de protester contre des actes de torture. En réalité, il est rouvert par Vichy un peu plus au nord, sous le nom d’Aïn el-Ourak », poursuit Eliane Ortega Bernabeu. Le chantier du transsaharien, lui, s’enlise : à peine 62 kilomètres de voies seront achevés.

En Tunisie, les conditions dans les camps semblent à peine plus clémentes qu’en Algérie ou au Maroc. La moitié des 4 000 personnes arrivées en 1939 est déjà repartie en Espagne, suite à une promesse d’amnistie formulée par Franco. Victoria Fernandez, fille de républicain espagnol exilé en Tunisie, raconte :

 » D’après mes recherches, au moins 25 ont été fusillés en Espagne dès leur arrivée, et les autres ont vécu dans des conditions extrêmement difficiles. Quant aux 2 000 qui sont restés en Tunisie, une partie importante est envoyée dans des camps dans la région de Kasserine, où ils s’occupent de plantations maraichères, d’arbres fruitiers, ou travaillent pour diverses entreprises « .

De nombreuses informations sur les maltraitances sont rapportées, notamment dans la région de Gabès. « En plus de cela, 300 marins républicains sont envoyés dans le désert, au sud du pays. Politisés et réfractaires, ils étaient encore plus indésirables que les autres », poursuit Victoria Fernandez. Parallèlement, environ 5 000 hommes tunisiens de confession juive seront enrôlés aux travaux forcés, dans des camps distincts, près des lignes de front.

Libération de la France, aide au FLN

Le débarquement des Alliés en Afrique du Nord en novembre 1942 connu sous le nom de « l’opération Torch » rebat les cartes : un flottement s’installe dans l’administration française, les généraux Henri Giraud et Charles de Gaulle se disputant le contrôle de l’Algérie et du Maroc. En Tunisie, la Wehrmacht fait son entrée, elle y restera six mois : « Durant cette période d’occupation allemande, une partie des républicains espagnols fuient vers l’Algérie, les autres essaient de dissimuler leur identité. Tous ceux qui sont attrapés sont envoyés dans les GTE, dans la région de Kasserine », explique Victoria Fernandez.

Depuis l’Algérie et le Maroc, d’autres républicains font le chemin inverse. Peter Gaida :

 » On leur propose de signer un contrat de travail, de rentrer, ou de prendre les armes. Donc beaucoup s’engagent dans les forces reliées à la France libre, et attaquent les forces allemandes en Tunisie. Après le départ de la Wehrmacht du pays, certains débarquent en Sicile et on retrouve leur trace aux côtés des forces de la France libre en Provence. Après avoir été réfugiés de la guerre d’Espagne, internés par la IIIe République, et travailleurs forcés sous Vichy, ils combattent pour la libération de la France. Un destin trop peu mis en valeur, où ils sont à la fois des victimes et des héros « .

En 1943, une partie des républicains espagnols part pour Casablanca, avant d’embarquer pour le Mexique ou pour l’Amérique du Sud. « D’autres sont restés, comme ma famille. En réalité, ils pensaient que Franco finirait par être chassé, ils dormaient avec la valise sous le lit », reprend Eliane Ortega Bernabeu. Sa naissance à Oran en 1954 coïncide avec le début de la guerre de libération nationale en Algérie :

 » Je ne suis pas pied-noir, déjà parce que c’est un terme colonial, mais également, parce que je ne suis pas française. Je suis une Espagnole d’Oran. Les républicains portaient des valeurs démocratiques, ils étaient donc fermement opposés au colonialisme. L’exploitation d’un peuple par un autre était pour eux une horreur. Beaucoup plus tard, je me suis rendu compte que mon père payait sa cotisation au FLN. Lui et les autres voyaient la pauvreté des indigènes, l’exploitation, la torture. Automatiquement, ils ont adhéré à leur combat « .

Les Espagnols restés en Tunisie finissent par partir, principalement à cause de problèmes économiques. La dernière vague quittera le pays à la mort de Franco, quand l’Espagne a reconnu leur service dans la marine.

Du passage des républicains au Maghreb, il reste des pierres tombales, bien peu de textes, beaucoup de zones d’ombre à éclaircir. Peter Gaida, Eliane Ortega Bernabeu, Victoria Fernandez et bien d’autres continuent inlassablement de recoller les fragments de cette histoire. Une manière de donner aux victimes de ces camps une reconnaissance qui, 80 ans après, se fait toujours attendre.

Laurent Perpigna Iban

Journaliste et photographe indépendant, passionné par le Proche-Orient où il se rend régulièrement.

Source : https://orientxxi.info/magazine/l-enfer-des-republicains-espagnols-exiles-en-afrique-du-nord,4624?fbclid=IwAR1DQyjTcLqHemIVTT_rMs1Q7Ux5D42MJe54XwgRQ7gN_TqJPU9q9IJ2HnE

90 ans de la 2e République espagnole

14 avril 1931-14 avril 2021

90 ans de la 2e République espagnole

L’association 24 août 1944
vous invite à une soirée spéciale projection:

Espagne/ L’espoir 1931/1936

suivi de

Je demande la parole

le mercredi 14 avril à 20h30

Si l’empreinte de cette mémoire continue à provoquer tant d’intérêt et de passion, c’est surtout parce qu’elle est synonyme d’avenir.

Ce 14 avril 2021 marque les 90 ans de la seconde république espagnole. Celle pour laquelle tant de personnes sont mortes, pour la défendre contre un coup d’état militaire.

Malgré la situation sanitaire pour le moins difficile dans le monde cette année encore, nous ne voulons pas cesser nos activités. Il est important pour l’avenir de marquer cet anniversaire. Il représente la première pierre posée par le peuple espagnol pour la conquête de ses droits sociaux, pour l’émancipation de la femme, pour le partage des richesses…… Il s’agit d’un projet social sans précédent dans ce monde féodal qu’est l’Espagne de 1930.

C’est pour toutes ces avancées que la République fut si durement attaquée et balayée par les forces fascistes, bourgeoises, et réactionnaires de toute l’Europe voire du monde.

Le « travail de mémoire » doit essentiellement servir l’avenir, empêcher le retour de dictateurs en éclairant la vérité historique sans complaisance. Nous devons parvenir à regarder en face le déroulement de l’histoire et que chacun reconnaisse ses actes, louables ou condamnables.

Il ne suffit pas de crier Viva la república ! encore faut-il savoir quelle république nous voulons, celle de 1933–1934, qui exerça une répression féroce contre les ouvriers, les mineurs, les paysans et les syndicalistes qui les représentaient ou celle de 1936–1937, qui fit naitre une expérience sociale révolutionnaire jamais renouvelée ?

Ne pas avoir cette démarche vers demain c’est condamner leur révolution à une momification. C’est aussi falsifier l’histoire en omettant de transmettre les raisons et les difficultés de leur combat.

C’est pour cela que notre association 24 août 1944 a décidé de ne pas rester silencieuse sous les consignes de confinement mais de partager avec vous :

Un petit documentaire sur cette République qui a tant fait parler d’elle qu’on en parle encore en 2021:

La conquête démocratique en Espagne/ L’espoir 1931/1936 (11,48’) par le collège André Malraux.avec les intervenants suivants:

Jean-Pierre Amalric, historien;
José Martinez Médecin/historien;
Jorge Semprun, écrivain;
Francisco Solano, protagoniste et maire de Moutiers-en-Puisaye pendant 30 ans(Yonne);
Lise London, militante communiste de l’époque.

Et le premier volet du film: Un autre futur, 1ère partie: Je demande la parole de Richard Prost 1990.

Auteurs : Aimé Marcellan, Angel Carballeira, Floréal Samitier, Alain Doboeuf.

Remarque : Le syndicat du cinéma a été aussi collectivisé en 1936. Les extraits de films utilisés dans la première partie proviennent du fond de la CNT spectacle. (43′). Il nous explique comment est née la puissante lutte sociale en Espagne et ce qu’elle a affronté

En attendant de pouvoir à nouveau se rencontrer dans le monde réel:

Rejoignez nous pour cette projection,

mercredi 14 avril 2021 à 20h30

Sans inscription

cermi association et 24 août 1944 vous invitent à une réunion Zoom planifiée.

Sujet : 14 avril 1931-14 avril 2021 La 2e république espagnole

Heure : 14 avr. 2021 08:30 PM Paris

Participer à la réunion Zoom
https://us02web.zoom.us/j/85473590593?pwd=ci9mb0hhTFByZlNBWms2YzhuREkxdz09

ID de réunion : 854 7359 0593

Code secret : 296825