Archives de catégorie : Histoire

DEUX FILMS : BAJO EL SIGNO LIBERTARIO – UN REY EN NUEVA YORK

« La révolution libertaire », film réalisé par le syndicat des spectacles de Barcelone en 1936.

 

En espagnol, durée : 15′.

 

 

 

« Un rey en Nueva York », film de et avec Charlie Chaplin (1957).  Dans le rôle principal son fils aîné Michael (1946). Durée : 4′

 

Chaplin family 1961.jpg

La famille Chaplin en 1961. A droite, Michael qui a le rôle principal dans cette séquence.

DEUX OUVRAGES SUR LE CAMP DE DJELFA.

Djelfa 41-43. Un camp d’internement en Algérie.

 

 

Bernard Sicot, professeur à Paris Ouest ex Paris X –  Nanterre. Djelfa 41-43. Un camp d’internement en Algérie (histoire, témoignages, littérature), préface de Christian Phéline, Paris, Riveneuve, 2015, 442 p., 10 tableaux, 9 cartes et documents, 41 photographies h. t.

France, il n’en va pas de même pour ceux d’Afrique du Nord, et notamment d’Algérie. Or, de 1939 à 1943, plusieurs milliers de Français, d’Algériens, de Juifs, d’« indésirables » de diverses nationalités (principalement espagnols, polonais, russes, allemands, anciens de la guerre d’Espagne et des Brigades internationales) y ont été reclus. À Djelfa, à 300 kilomètres au sud d’Alger, dans une région de hauts plateaux, c’est quelque mille d’entre eux qui, de mars 1941 à juin 1943, ont subi les épreuves de cet internement. Certains y sont morts, victimes des dures conditions de vie, des soins insuffisants lorsqu’ils étaient malades et de violences diverses à leur égard. Le présent ouvrage entend les sortir de l’oubli et rappeler ce à quoi put conduire la politique d’exclusion et d’éloignement voulue par Vichy.
L’attention portée à l’iconographie qui en provient, aux archives, aux témoignages, aux œuvres qui lui sont consacrées, permet d’établir ici une véritable radiographie du camp, enrichie de nombreux documents inédits.
Bernard Sicot, professeur émérite à l’Université Paris Ouest, est spécialiste de littérature espagnole de l’exil et des camps. Il a notamment publié l’édition bilingue de Journal de Djelfa, du poète Max Aub et les Lettres des camps de concentration du Catalan Pere Vives i Clavé. Il est aussi traducteur de Sonnets votifs (ex-voto érotiques) de Tomás Segovia et de Lorsque finira la guerre, d’Enrique de Rivas (Riveneuve 2013).

Addenda iconographique :

https://ccec.revues.org/5693

 

 


 

Journal de Djelfa.

 

Écrivain espagnol d’origine française et étranger indésirable, Max Aub (Paris 1902-Mexico 1973) fut prisonnier au camp de Djelfa du 28 novembre 1941 au 18 mai 1942. Il y écrivit une centaine de poèmes qui disent l’exil, l’injustice, la violence, la souffrance, la mort mais aussi la solidarité, la vie et l’espérance. Dans son exil au Mexique, l’auteur publia d’abord, en 1944, vingt-sept de ces poèmes sous le titre Journal de Djelfa [Diario de Djelfa]. Lors de sa deuxième édition, en 1970, le recueil s’enrichit de vingt poèmes supplémentaires.

Max Aub, Journal de Djelfa, commentaires de Bernard Sicot, Perpignan, Mare nostrum, 2009, 279 pages.

LA RHETORIQUE NATIONALISTE DANS LES DISCOURS DE FRANCO (1936-1945)

La rhétorique nationaliste dans les discours de Franco (1936-1945)1

Marie-Aline Barrachina

Université de Nice-Sophia-Antipolis

http://books.openedition.org/pulm/773

 

 

 

1On sait que ce sont les circonstances de la guerre qui conduisent Franco à la fonction de Généralissime. Le général Sanjurjo, leader naturel du soulèvement, meurt dans un accident d’avion dès le 20 juillet 1936. Aussi, quand la nécessité de soumettre toutes les forces militaires insurgées à un commandement unique s’impose, c’est Franco qui semble réunir toutes les conditions nécessaires pour assumer cette fonction, et cela précisément en raison de son apparent apolitisme. Javier Tusell énonce de la façon suivante les qualités requises, réunies par Franco :

 […] él era, de todos los generales, el menos susceptible de encontrarle enemigos, el que parecía más reposado, el más estrictamente militar y el que menos identificado estaba con cualquier situación política anterior. Era, sobre todo, el general que había obtenido más triunfos en el campo de batalla2.

2En fait, l’image couramment répandue est celle d’un homme sans motivation idéologique précise, doté en revanche d’un puissant opportunisme au bénéfice de sa seule volonté de pouvoir ou de puissance. Selon l’opinion de la plupart des chercheurs, c’est ce qui a permis à Franco de s’imposer, faisant feu idéologique de tout bois. Cela a été dit et écrit maintes fois, en effet, le Général Francisco Franco Bahamonde n’a jamais développé une pensée politique aux contours bien définis. S’il ne fit pas mystère, en 1931, de ses réticences à l’égard de la République et de sa fidélité à la Monarchie, il n’en tint pas moins à affirmer dans une lettre qu’il adressa à Luca de Tena, directeur de l’ABC, sa « ferme intention de respecter, comme il l’avait fait jusqu’alors, la Souveraineté Nationale » (lettre datée du 18 avril 1931). Cinq ans plus tard, il prétendit légitimer sa participation au soulèvement par la stricte nécessité de :

restablecer el Imperio del orden dentro de la República, no solamente en su apariencia o signos exteriores, sino también en su misma esencia3.

3Il s’avère ainsi que la préoccupation essentielle du futur dictateur est l’ordre. Au tout début de l’insurrection, préparée sans lui ainsi que le rappelle Bartolomé Bennassar4, c’est l’ordre établi par la République d’avant le Front populaire, la République de l’oligarchie et de la CEDA, que Franco affirmait vouloir restaurer. En bon militaire respectueux de la hiérarchie et de la légalité, il avait obéi à la loi de la monarchie, puis à la loi de la dictature de Primo de Rivera, et enfin à la loi de la République, tant que cette dernière lui avait semblé garantir l’ordre. N’est-ce pas au nom de cet ordre, d’ailleurs, qu’il avait participé, pour la République, à la répression du mouvement des Asturies ?

4Or, cet ordre que Franco tient à sauvegarder ou à rétablir n’est jamais que l’ordre rêvé par une idéologie nationaliste réactionnaire née au milieu du dix-neuvième siècle5 et reprise par l’extrême droite fascisante du milieu du vingtième siècle. Cette idéologie doit beaucoup à des théoriciens catholiques conservateurs comme José Donoso Cortés (1809-1853), et Jaime Balmes (1810-1848), qui ont introduit l’idée de nation dans la pensée réactionnaire espagnole (Balmes), et postulé l’un et l’autre le rôle déterminant du catholicisme en Europe. Dans son Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme (1851) Donoso Cortés n’affirme-t-il pas que le dilemme de la civilisation réside essentiellement dans le choix entre despotisme socialiste et absolutisme catholique ? Pour lui, qui aspire à la restauration de l’ordre divin, le débat politique est un combat théologique qui oppose les forces du mal (le socialisme) aux forces du bien (le catholicisme), elles-mêmes représentées par l’Espagne nationale et catholique. Balmes, de son côté, affirme contre Guizot la supériorité civilisatrice du catholicisme par rapport au protestantisme6. Balmes et Donoso, comme plus tard le feront l’idéologue du Carlisme Juan Vázquez de Mella (1861-1928) et le très grand historien conservateur Marcelino Menéndez y Pelayo (1856-1912), établissent une stricte équivalence entre catholicisme et essence nationale, et défendent la notion d’État catholique, convaincus qu’ils sont que les intérêts de l’État espagnol et les intérêts de Dieu sont les mêmes. D’où une conception farouchement centraliste de l’État, et la conviction que l’unité nationale, fondée sur l’unité religieuse, ne peut souffrir la moindre faille.

5Autrement dit, le fondement de l’idéologie réactionnaire espagnole est une théologie politique qui implique la guerre contre le mal intérieur et extérieur. Un nationalisme centraliste sans concessions s’impose, justifié par la nécessité de préserver une unité nationale et religieuse seule susceptible de faire échec au mal.

6Les mêmes principes semblent mouvoir Franco qui, dans son premier manifeste, met en avant la menace de démembrement national en des termes catastrophistes et décrit ainsi le chaos qui justifie selon lui une intervention :

Ni unidad de la Patria, amenazada por el desgarramiento territorial, más que por regionalismo, que los Poderes fomentan ; ni integridad ni defensa de nuestra frontera, cuando en el corazón de España se escuchan las emisoras extranjeras anunciar la destrucción y reparto de nuestro suelo. (17 juillet 1936).

7L’alternative politique est fort simple : contre l’unité nationale et l’intégrité territoriale, l’ennemi intérieur et l’ennemi extérieur conjuguent leurs efforts destructeurs. Pour Franco, par conséquent, combat idéologique et défense nationale se confondent. L’unité nationale ne peut s’accommoder d’aucune nuance régionale, et toute mise en cause de l’autorité de l’État, quelle que soit sa forme, est à mettre au compte d’une atteinte à l’intégrité de la Patrie. En d’autres termes, Franco épouse spontanément les éléments fondamentaux d’une idéologie nationaliste fondée sur le national-catholicisme, avant même que le régime qui sera créé quelques mois plus tard n’en ait formulé les bases. Cette pensée rudimentaire qui met au premier plan et sur le même plan l’unité nationale et la défense nationale trouvera sa forme achevée —après l’ajout de l’aspiration impérialiste— dans le slogan « España una, grande y libre ». C’est sur la base de cette pensée que le régime franquiste va construire un discours de légitimation qui ignore le débat politique et social et lui substitue une rhétorique du national et de l’exclusion, de l’Espagne et de l’antiEspagne dont il nous semble possible de reconstituer l’articulation à travers l’étude de quelques textes et discours produits dans les années 1936-1945 et attribués à Franco.

 

DÉFENDRE LA CIVILISATION CHRÉTIENNE DANS LE MONDE

8Parmi les thèmes évoqués par Franco dans ses discours, celui de la civilisation, sauvée par une Espagne nationale à vocation universelle est récurrent. Le mot civilización apparaît dans un premier temps sous une forme adjectivée qui en banalise le sens : le 25 juillet 1936, Franco en appelle à l’opinion internationale qui doit comprendre que le soulèvement n’a pas d’autre but que de « sauver une Espagne civilisée », c’est-à-dire une Espagne où règne l’ordre, simplement. Quelques mois plus tard, le substantif prend le pas sur l’adjectif, rendant à la notion de civilisation le caractère universel et exclusif qui l’oppose à la barbarie. Dès lors, il apparaît clairement que, selon Franco, le combat qui se joue dans la Guerre civile est la première bataille d’une lutte titanesque entre le bien et le mal, entre la civilisation et la barbarie. Dans ce combat, L’Espagne nationale assumerait une mission universelle de défense de la civilisation. C’est ce que Franco affirme le 18 avril 1937 par exemple :

Estamos ante una guerra que reviste cada día más el carácter de cruzada de grandiosidad histórica y de lucha de pueblos y civilizaciones. Una guerra que ha elegido a España otra vez […] para […] traer la paz al mundo.

9Fidèle à cette conviction, Franco la reformule à plusieurs reprises, comme il le fait encore le 7 décembre 1942, trois ans après la fin de la Guerre civile.

En esto [defensa de la fe, de la civilización y de la cultura] consiste la trascendencia de nuestra presencia en el mundo y la razón de que no podamos perder el tiempo dedicándoles atención a los eternos descontentos. Aún sin este imperativo de nuestro destino universal carecerían de contenido para tenerlos en cuenta.

10Une telle conception de l’Espagne fait en quelque sorte de cette dernière le paradigme de la civilisation, et lui confère du même coup un caractère d’universalité. Cette opération permet d’étendre les frontières idéologiques de l’Espagne nationale aux limites de l’espace européen. A plusieurs reprises, en effet, tout au long de la Guerre civile, Franco attribue à l’Espagne nationale le rôle de poste avancé de l’Europe et de sa civilisation. « No se defiende sólo el solar español, sino a Europa entera de los peligros comunistas », dit-il par exemple le 31 décembre 1936, ou plus tard le 18 avril 1938 : « nuestra lucha significa la salvación de Europa ». L’Espagne nationale assumerait donc seule le destin d’une civilisation européenne mise à mal dans les autres pays d’Europe. En fait, dès lors que l’Europe n’est plus en état de défendre la civilisation qu’elle a créée — Franco ne dira-t-il pas en 1943 dans son discours du 12 octobre, que la « vieille Europe » est la « mère de la civilisation » ? — elle n’est plus qu’un espace géographique passif, livré à toutes les convoitises idéologiques. Seule l’Espagne nationale représente encore cette civilisation, qu’elle a pour devoir d’exporter à nouveau dans le monde. Franco reprend ainsi à son compte l’idée d’une Espagne investie d’une mission divine qui lui ouvre l’espace universel de la catholicité. Il s’inspire en cela de la tradition catholique revisitée par Ganivet, puis par Maeztu, et de la formulation chère à José Antonio Primo de Rivera avec sa définition de l’Espagne comme « unité de destin dans l’universalité » qui figure au deuxième point du programme de la Phalange7.

11Dans cet espace de dimensions mondiales ouvert à l’Espagne s’inscrit, à partir du début de la seconde Guerre mondiale, un autre espace plus réduit mais plus dense. C’est l’espace de la Hispanidad, qui se substitue à celui de l’Europe comme espace privilégié de la civilisation à partir de la fin de la Guerre civile. L’image d’une Espagne nationale volant au secours de l’Europe catholique, sans disparaître complètement, perd de l’importance à partir du début de la seconde Guerre mondiale dans les discours de Franco. La non-intervention de l’Espagne dans le conflit lui interdit des considérations trop appuyées sur le sort de l’Europe, et ne lui permet que des manifestations de compassion ou des comparaisons au bénéfice d’une Espagne nationale pacifique. En revanche, les bonnes relations du régime avec certains pays de l’Amérique hispanique fournissent à Franco l’occasion de reprendre à son compte la defensa de la hispanidad de Maeztu. Dans ces années d’après la Guerre civile en somme, le franquisme semble vouloir trancher en faveur de la Hispanidad un débat culturel et politique qui avait opposé Hispanidad et européanisation au cours du premier tiers du vingtième siècle. C’est ainsi qu’en décembre 1942 Franco explique à son Consejo Nacional qu’en dépit de son appartenance à l’Europe, l’Espagne se distingue de cette dernière, en raison des valeurs spécifiques qui sont celles de la Hispanidad :

Nosotros no pertenecemos a un mundo distinto del europeo, aunque poseemos características propias y reservas de espiritualidad para asombrarle. (7 décembre 1942)

12Lors de la cérémonie de réception de l’ambassadeur du Chili, le 20 février 1941, Franco déclare que la Hispanidad consiste, par le biais du Consejo de la Hispanidad, à « assurer la continuité et l’efficacité de l’idée et de l’œuvre du génie espagnol, en restaurant la conscience unitaire du monde hispanique ». Autrement dit, cette conception de la Hispanidad est fondée sur la reconnaissance d’une primauté morale de l’Espagne, même si Franco ajoute un peu plus loin dans ce même discours que l’unité recherchée respectera le principe de l’égalité entre les peuples qui la constituent :

El mundo hispánico ha de ser un algo único e indivisible, de pleno entendimiento universal, en el que sean partes iguales España y cada uno de « los pueblos de América libres, independientes y soberanos ». Largo y difícil es el camino, pero más largo y más difícil fue el primer viaje, y obtuvo el espléndido resultado de dar América a España y España a América. […] Esta colaboración sincera en pro de la unidad hispánica, […] no necesitará el sacrificio de ninguna característica nacional. Antes al contrario, nosotros sabemos mejor que nadie —porque nuestro pueblo español es vario— que de la más rica variedad suele brotar la unidad más potente cuando por sobre aquélla se eleva una fuerte conciencia unitaria de común destino histórico.

13On remarquera l’extrême ambiguïté de ces propos qui prononcent et nient en même temps la supériorité et la prééminence de l’Espagne dans la communauté du monde hispanique, d’une part, et qui proposent comme modèle à cette communauté la structure étatique d’une Espagne dans laquelle les spécificités régionales accepteraient de s’effacer au profit d’un destin historique commun. Dans le même esprit, quoique plus brutalement, Franco avait récusé le caractère localiste ou régionaliste de la tradition espagnole, et affirmé la vocation universaliste de cette même tradition comme étant absolument incompatible avec la première.

[…] aquella España unida para defender y extender por el mundo una idea universal y católica, un imperio cristiano […] aquella tradición española que no representaba carácter alguno local ni regional, sino al contrario, universalista, hispánico e imperial. (18 avril 1937)

14Autrement dit, au cœur de la conception franquiste de la Hispanidad se trouve un nationalisme nostalgique de l’Empire qui ne reconnaît qu’à grand peine la fin de l’hégémonie politique. Aussi toute manifestation d’identité alternative est-elle perçue comme une menace : celle de la poursuite d’un processus de démembrement commencé avec les proclamations d’indépendance du dix-neuvième siècle. C’est sans doute ainsi que s’explique en partie le farouche centralisme du franquisme.

15Est-il nécessaire d’ajouter que pour Franco, comme pour la plupart des nationalistes espagnolistes libéraux ou réactionnaires depuis le dix-neuvième siècle, le cœur de cette construction concentrique que représente la Hispanidad est la Castille ? Dans la foulée des générations précédentes qui ont vu toute l’Espagne dans la Castille du Cid et des Rois Catholiques Franco considère la Castille comme le creuset de l’histoire de cette Espagne, et donc, du monde.

 

DÉSIGNER ET COMBATTRE L’ANTIESPAGNE

 

16Javier Herrero a souligné très justement la grande influence, dans le champ diffus des idéologies du premier tiers du vingtième siècle espagnol, de la pensée de Menéndez y Pelayo qui concevait l’histoire d’Espagne comme un conflit entre « la vieille Espagne traditionnelle et une pensée étrangère, révolutionnaire et antiespagnole »8. L’historiographie espagnole des années trente et quarante étant très tributaire de l’œuvre de Menéndez y Pelayo, même à travers les dénégations des intellectuels les plus libéraux, il serait mal venu de s’étonner de l’adhésion de Franco à l’idée d’une Espagne soumise à ce conflit. En revanche, il convient de remarquer qu’il adopte dans son entier la position politique réactionnaire qui fait de ce conflit un conflit destructeur résultant d’un complot international plutôt qu’un conflit dialectique opposant progrès et tradition. Aussi, suivant en cela le courant réactionnaire nationaliste, Franco désigne-t-il à la vindicte l’antiEspagne, c’est-à-dire un ennemi réputé étranger, même quand c’est de l’intérieur que cet « ennemi » ronge l’identité espagnole. La notion d’antiEspagne permet en effet, on va le voir, de refuser la qualité d’Espagnol à quiconque n’adhère pas sans réserves aux valeurs traditionnelles de l’Espagne catholique.

17Quand il parle de l’adversaire de la « zona roja », Franco semble se refuser à évoquer dans sa complexité l’éventail politique que fédère le camp républicain. Globalement, il désigne l’adversaire espagnol par l’expression courante rojos. Certes, cette expression est très lexicalisée, et aussi bien revendiquée par ceux-là mêmes qu’elle désigne. Il n’en reste pas moins qu’elle a pour le camp national et pour Franco qui en est le chef, l’avantage de réunir sous un même vocable évoquant le sang tout le spectre politique, des républicains libéraux les plus tièdes aux communistes les plus ardents. Si le lexique de Franco dans sa désignation de l’ennemi espagnol est relativement réduit, c’est pour mieux lui permettre de mettre l’accent sur la complexité du rôle de l’Étranger dans ce qu’il considère comme une perversion de l’âme espagnole. En d’autres termes, son discours consiste essentiellement à dire et à répéter que le mal à combattre pendant la Guerre civile, que le mal à craindre après la guerre provient exclusivement de l’Étranger. Très vieille stratégie nationaliste de repli qui prend chez Franco des proportions gigantesques.

18Franco distingue dans le monde extérieur deux grands blocs. Le premier est sans ambiguïté le monde communiste, symbolisé par une référence récurrente à la Russie. L’association Étranger-adversaire politique est d’autant plus efficace qu’elle ne s’embarrasse pas de nuances. Certes, à partir de 1938 la Russie Soviétique accepte de soutenir les républicains, mais l’hostilité avérée de Franco à cette même Russie Soviétique précède de loin cet événement, puisque dès septembre-octobre 1936 il met en cause la « barbarie de Moscou » (1er octobre) et une République « au service de Moscou » (6 septembre). Le second bloc hostile, apparemment non défini (extranjero, internacional, imperialismo) est de toute évidence le reste du monde occidental, même si l’Europe, en tant que telle, n’est désignée de façon négative que rarement dans les discours de Franco. En d’autres termes, Franco désigne à la vindicte nationale à la fois le monde communiste et le monde libéral. Même en 1945, où le régime a tout intérêt à réduire son agressivité à l’égard des alliés vainqueurs de la Guerre mondiale, Franco met encore en cause l’Étranger, bien que ce soit désormais davantage pour lui reprocher son incompréhension que pour l’accuser d’avoir des intentions hostiles à l’égard de l’Espagne. C’est ainsi que s’opère une première étape dans l’amalgame : les « rouges » sont les jouets ou les complices de l’Étranger. Leur responsabilité ne serait réellement engagée, selon Franco, que quand ils trahissent délibérément, cessant par là même d’appartenir à la communauté nationale.

19Il faut donc établir la liste des moyens qui permettent au complot international de parvenir à ses fins de destruction de l’Espagne. C’est pourquoi Franco, si avare en vocabulaire politique quand il s’agit de son propre régime, si imprécis dans sa désignation des composantes de la « zona roja », devient fort prolixe aussitôt qu’il désigne ceux qui, selon lui, manipulent les républicains espagnols, même et surtout si cette prolixité ne fait que renforcer la confusion. Indiquons avant d’aller plus avant que les cibles privilégiées de Franco sont le communisme et la franc-maçonnerie, en tant que l’un comme l’autre seraient des forces occultes d’origine étrangère qui menacent l’Espagne.

Nuestro anticomunismo no ha sido un capricho, sino una necesidad[…] en nuestra lucha por liberar a España de los poderes ocultos que amenazaban destruirla, y entre ellos el comunismo ocupa un lugar preponderante. (17 juillet 1945)

20Selon Franco, ces deux ennemis fondamentaux sont d’autant plus pernicieux que pour parvenir à leurs fins, ils infiltrent d’autres idéologies — quand ils n’en sont pas les instigateurs directs— prennent des formes multiples, et s’associent entre eux afin de mieux manipuler l’opinion dans un but impérialiste. Il faut en effet noter que Franco emploie assez souvent le terme imperialista et toujours pour désigner les intentions expansionnistes de l’Étranger : la Russie, mais aussi l’Angleterre, et plus généralement, « l’Étranger ». C’est ainsi que Franco peut désigner un ennemi unique (l’Étranger et ses complices intérieurs) et multiple dans des amalgames souvent surprenants. Le plus frappant de ces amalgames est sans doute celui-ci, énoncé le 17 mars 1943, lors du discours de l’inauguration des Cortes :

El grandioso alzamiento nacional del dos de mayo, turbiamente explotado por enciclopedistas y masones, permite asentar […] el régimen liberal parlamentario que presidió los días más tristes de nuestra Patria y que culmina en el presente siglo en la proclamación de la segunda República española, que, no teniendo ya territorios ultramarinos que liquidar, intentaba fragmentar el propio solar al que acabó sumiendo en la bárbara invasión del materialismo bolchevique. (17/03/43)

21Dans cette seule phrase d’un seul souffle se trouvent réunis tous les éléments de la chaîne d’amalgames que pratique volontiers Franco, et que nous schématiserons ainsi :

Esprit de l’Encyclopédie, Révolution française, Europe & Francs-maçons, Juifs
 = Libéralisme, capitalisme, démocratie, République
 = Révolution internationale et communisme
 = Complot international.

22En d’autres termes, selon Franco, il y a une collusion absolue des idées et des systèmes contre l’essence même de l’Espagne, symbolisée par la « véritable démocratie » pratiquée avant la Révolution Française. Le complot semble remonter, selon Franco, à l’esprit de l’Encyclopédie, fomenté par la franc-maçonnerie, qui aurait conduit précisément à la Révolution Française, grâce à laquelle aurait triomphé un esprit afrancesado y europeizante (18 avril 1937) caractérisé par le libéralisme en politique et le capitalisme en économie, entretenus avec malignité par Juifs et Francs-maçons qui, en faisant le lit des démocraties « formulistas » (20 mai 1945), ouvriraient enfin la voie à la révolution communiste internationale.

23Rares sont, naturellement, les moments où Franco parvient, comme dans la citation que nous avons produite plus haut, à associer tous les éléments qui figurent dans ce schéma. En revanche, il les associe fréquemment par groupes de deux ou trois. On observe néanmoins, à la lecture des textes, que le nombre des attaques verbales renvoyant à chacun des noyaux du schéma ci-dessus décroît assez régulièrement de 1936 à 1945, sauf en ce qui concerne le couple libéralisme-capitalisme, particulièrement attaqué par Franco entre 1939 et 1943, période pendant laquelle il pouvait espérer une victoire de l’Axe. On notera aussi l’importance numérique écrasante des occurrences renvoyant au groupe communisme-révolution, qui supplante de façon significative les autres groupes. Aussi ce groupe, étroitement lié à l’Étranger, aux Juifs, à la démocratie, au capitalisme, à la révolution et au Front populaire, se trouve-t-il au centre de nombreuses associations.

24Mais le communisme n’est, selon Franco, que l’un des aspects —le plus récent et le plus virulent— de l’entreprise destructrice, puisque, toujours selon Franco, le monde libéral avec ses Francs-maçons, ses capitalistes et son libéralisme y participent aussi activement, en étroite collaboration C’est ainsi que le communisme et le marxisme, loin d’être des options politiques ou philosophiques choisies par des Espagnols, apparaissent plutôt comme le cheval de Troie d’un internationalisme remontant au Siècle des Lumières, et dont le seul objectif serait de détruire l’Espagne en tant qu’elle symbolise des valeurs que ce même internationalisme — communiste ou issu des Lumières — prétend anéantir. De la sorte les deux grands ensembles, contradictoires selon la logique commune, ne font plus qu’un, selon la logique du discours de Franco.

25La xénophobie que manifeste quotidiennement Franco dans ses interventions verbales est au bout du compte assez abstraite. Elle n’est que le support qui lui permet de condamner une antiEspagne qu’il sait espagnole, subterfuge rhétorique par lequel il exclut de la communauté nationale cette antiEspagne, renforçant ainsi contre elle le sentiment d’unité. L’exclusion formule ici une unité patriotique qui se fonde contre l’antiEspagne étrangère. En d’autres termes, on peut dire que Franco sait habilement jouer d’une tradition xénophobe, et plus particulièrement francophobe, afin de pratiquer un amalgame qui désigne comme traître à la Patrie quiconque se montre hostile, voire indifférent, au Mouvement national né de l’insurrection.

 

SCELLER L’UNITÉ

 

26À plusieurs reprises nous avons fait valoir plus haut que le mythe de l’antiEspagne impliquait l’exclusion de ceux qui n’adhéraient pas à une certaine idée de l’Espagne. D’où la nécessité de rendre audible la réalité de la communauté scellée autour des valeurs de cette idée de l’Espagne.

27Dans cette perspective, un travail de redéfinition9 de la collectivité s’imposait, par le truchement du nous et plus encore par le truchement du possessif qui lui correspond. Par son seul énoncé, le possessif redéfinit les éléments auxquels il est associé, aussi ce procédé simple permet-il à Franco de définir et de redéfinir en permanence la collectivité nationale et de marquer son identité qui la distingue de celle de l’adversaire : des formules répétées à l’envi comme « nuestra Patria », « nuestra nación », « nuestro pueblo », « nuestro suelo », et surtout « nuestra España », scellent une communauté et établissent une ligne de démarcation entre cette communauté nationale reconnue comme telle et cette communauté autre que l’on rejette. L’appropriation qui dessine une identité collective se manifeste aussi massivement par l’appropriation de l’histoire et de la culture : « nuestra historia, nuestra cultura, nuestra civilización, nuestras tradiciones, nuestros Reyes, nuestros siglos de oro, nuestros capitanes ».

28Notons ici combien l’emploi réitératif du possessif nuestro est exclusif : par le jeu de l’appropriation et de la redéfinition, le discours de Franco exclut de l’univers qu’il construit verbalement, non seulement les hommes, mais aussi des pans de l’histoire et même de la langue. Aussi les marques actives de l’élocuteur collectif (formes verbales, pronoms sujet et compléments) sont-elles à la fois exclusives et inclusives. Exclusives puisqu’elles écartent ceux qui n’adhèrent pas à l’énoncé ; Inclusives dans la mesure où la distinction entre la volonté de l’élocuteur singulier (Franco) et celle des destinataires au nom desquels il parle est nécessairement gommée par l’emploi du nous. Nombreuses sont en effet parmi les marques verbales de l’élocuteur collectif, celles qui indiquent un pouvoir-faire ou un devoir-faire. Ce procédé donne à entendre, au double sens du terme, un devoir et un pouvoir personnels acceptés par la minorité qui soutient le Pouvoir, et en même temps un devoir et un pouvoir collectifs délégués au chef charismatique.

29Nous avons énuméré plus haut les noms donnés à la communauté nationale. Les usages et emplois de España, Estado, nación, Patria, pueblo ont fait l’objet de nombreuses études dans le cadre de recherches linguistiques en politologie10 et l’auteur de ces pages a souligné l’importance dans un précédent article dont les grandes lignes sont reprises ci-dessous11.

30On observera tout d’abord la supériorité numérique écrasante du mot España, qui est présent dans presque tous les textes du corpus. Il n’est d’ailleurs pas rare que le mot España apparaisse 8, 10, voire près de 30 fois dans un même discours. Une telle fréquence est lourde de signification, et nous pensons avec Anna Rémis que cette fréquence répond à la nécessité pour Franco de fournir au pays une identité de substitution, de « nommer » un État encore innommé.

31Le mot Estado est aussi très couramment utilisé, surtout dans les premières années du franquisme. Selon Anna Rémis, Estado s’oppose à República en tant qu’État Nouveau, en tant qu’Espagne Nouvelle, ces deux dernières expressions étant synonymes dans l’esprit de Franco. D’ailleurs, la fréquence du mot Estado ne diminue en 1945 qu’après le 17 juillet, date de la promulgation du Fuero de los Españoles. À cette occasion, dans son discours devant le Consejo Nacional, Franco prononce jusqu’à 30 fois le nom de l’Espagne, alors qu’il ne prononce que 7 fois le mot Estado, mais 13 fois le mot nación. Car selon lui, España et nación définies l’une et l’autre comme unidad de destino et Estado défini comme un instrumento totalitario al servicio de la integridad de la Patria12 se confondent, chacun étant à la fois la communauté nationale et l’autorité transcendante et immanente qui les guide. Concepción Otaola, fait remarquer que dans le discours de Franco, en effet :

— L’État n’est pas considéré dans son seul aspect d’organisation politique ; les autres éléments du noyau sémique —unité territoriale, unité de liens, unité de population— sont également pris en compte. — Conformément à la conception de l’État national, l’aspect politique de nación est souligné. Lui sont données importance et suprématie dans tous les domaines : le socio-économique, le politique, les individus doivent être soumis aux « intérêts suprêmes de la nation ». Tout ceci fait que la valeur de nación est proche de celle de Estado.

32Cependant, le mot Estado, généralement suivi de ses déterminants español ou nacional n’apparaît massivement dans les discours de Franco que de façon sporadique, à des dates clefs. En d’autres termes, Franco n’utilise en fait cette notion que comme un subterfuge pour désigner son régime autoritaire avec ses implications dans tous les domaines de la société franquiste, en évitant de définir ledit régime.

33Indissociable de Estado le mot nación, emprunté à la tradition éclairée et récupéré dès le dix-neuvième siècle, semble cependant moins fondamental chez Franco que celui de Patria. Nación est pourtant le mot qui définit le mieux la communauté des individus nés d’un même peuple, comme se plaisait à le rappeler un Giménez Caballero qui voulait rendre à la nación « su etimología de nacer » ainsi qu’il le dira plus tard13. Franco ne renie pas cette idée, tant s’en faut. Il use d’ailleurs très fréquemment de cette notion dans sa version adjectivée qui lui permet de surdéterminer la plus grande partie de son lexique. Or, si l’adjectif nacional tient précisément lieu de marqueur de l’identité collective, le substantif correspondant a besoin, à l’inverse, d’un adjectif susceptible de marquer son identité pour qu’il puisse remplir pleinement sa fonction de reconnaissance — il a besoin d’un possessif : nuestra, ou d’un qualificatif : española. Dans la mesure où il admet le pluriel, en effet, le substantif situe la nation espagnole sur le même plan que les autres nations, et exige de ce fait une marque distinctive. Les contextes où nación s’oppose syntaxiquement à naciones ne manquent pas dans notre corpus pour confirmer que Franco a parfaitement conscience de cette caractéristique du mot nación. C’est pourquoi, croyons-nous, il lui préfère résolument le mot Patria, qui recouvre une notion singulière par définition, militaire et paternelle, exempte de connotations politiques marquées.

34Pour en terminer avec les mots de la reconnaissance de l’identité, il reste à examiner le cas du mot pueblo, que Franco emploie avec mesure, mais aussi avec constance. Concepción Otaola n’hésite pas à écrire qu’il y a « identification de pueblo en tant que communauté politique avec nación et avec España ». De fait, et dans de nombreux cas, España, nación et pueblo sont interchangeables. On en verra un exemple très caractéristique dans ces paroles prononcées le 21 juin 1937 : « es el resurgir de un pueblo que quiere ser libre, de una nación que pide un puesto ».

35Si pueblo, nación et España sont équivalents et interchangeables, c’est seulement dans la mesure où ces trois notions ne désignent qu’un seul pan de la réalité espagnole de la Guerre civile, celui de la Zone nationale et du Mouvement national. On retrouve ici plus que jamais le discours de l’exclusion comme ciment de l’unité et de l’identité. On en veut pour preuve le fait que jamais, dans le discours de Franco, le mot pueblo ne s’applique aux populations hostiles. On trouve à leur place les mots turba et horda. Autrement dit, et pendant la période de la Guerre civile en tout cas, le mot pueblo tend à désigner l’ensemble national favorable au soulèvement, toutes catégories sociales confondues. Ceux qui constituent le peuple sont, selon Franco :

Los que conozcáis esta idea, que une el burgués al obrero, el noble al campesino, el humilde al intelectual, serán acogidos (6/03/37).

36Néanmoins, cette communauté qui se situerait au-dessus de la lutte des classes se caractérise fondamentalement, dans les propos de Franco, par un esprit de sacrifice et de service cher à la morale militaire, à la morale la Phalange, et qui implique naturellement un respect aveugle de la hiérarchie militaire et politique. Car le maître mot qui résume en fin de compte les obsessions du Caudillo, c’est l’unité organique, cette unité fondée sur la hiérarchisation des éléments du corps national et sur le rejet de tout corps étranger ou réputé tel.

37II semblerait que Franco ait très rapidement trouvé dans son entourage immédiat des théoriciens qui ont su lui indiquer les ingrédients nécessaires et le conseiller habilement dans la composition de ses discours. La pauvreté littéraire et stylistique évidente qu’il ne nous appartient pas d’évaluer n’a pas à entrer en ligne de compte, tant il est vrai que l’on ne mesure pas l’efficacité d’un discours politique à cette aune, mais à celle de la clarté des schémas qu’il propose, et de leur répétition. Or, si l’on s’en tient aux quelques repères que nous venons de relever, on peut restituer sans peine le récit sur lequel Franco assoit les bases de son autorité : à l’origine serait le complot international, qui de tout temps s’est employé et s’emploie encore à détruire les valeurs éternelles du Bien symbolisées par la Civilisation Chrétienne. Or c’est à l’Espagne qu’incombe le devoir transcendant de conserver ces valeurs, de les répandre de par le monde et de les défendre contre le Mal. C’est pourquoi l’Espagne, investie d’une mission universelle, ne peut être elle-même qu’en assumant dans le passé et dans l’avenir cette mission. L’irruption des Lumières ne serait que le début de la dernière offensive séculaire menée par le complot international contre l’Espagne éternelle porteuse et gardienne des valeurs de la Civilisation chrétienne. Mais avec le Mouvement incarné par Franco, le retour de l’Espagne à sa vocation première est assuré. Car ce Mouvement est l’émanation de la nation espagnole, pourvue de vertus spécifiques dont les plus importantes sont le catholicisme et le patriotisme qui s’épanouissent dans l’orgueil national et le refus de toute influence étrangère susceptible de pervertir la nature éternelle de l’Espagne. Aussi toute déviation par rapport à cette nature doit-elle être rejetée comme anti-espagnole. L’uniformité, par le truchement d’une stratégie discursive de l’exclusion, devient synonyme d’unité, et le politique finit par être délibérément évacué au bénéfice du national.

 

 

 

NOTES

1 Cet article s’inspire de travaux antérieurs de l’auteur : Recherches sur les ressorts de la propagande franquiste (1936-1945), discours, mises en scène, supports culturels, Septentrion, Presses universitaires de Lille, 1995, et « Sur les discours de Franco (1936-1945) », Textes, langues, informatique, Les Cahiers Forell, n° 7, Université de Poitiers, mai 1996, pp. 39-76.

2 Javier Tusell, Franco en la Guerra civil, una biografía política, Barcelona, Tusquets editores, 1992, p. 50.

3 « Proclama del General en jefe de las fuerzas militares de Marruecos, en Melilla el 18 de julio de 1936 », José Emilio Diez, Colección de proclamas y arengas del general Francisco Franco, Generalísimo del Ejército, Sevilla, M. Carmona, 1937, pp. 133-134.

4 Bartolomé Bennassar, Franco, Paris, Perrin, 1995, p. 99 et suiv.. Voir aussi Paul Prestan, Franco, Caudillo de España, Barcelone, Grijalbo, 1994.

5 Voir Javier Herrero, Los orígenes del pensamiento reaccionario español, Madrid, Edicusa 1971 (et autres éditions)

6 Jaime Balmes, El protestantismo comparado con el catolicismo en sus relaciones con la civilización europea, 4 vols. 1842-1844, François Guizot, Histoire générale de la civilisation eu Europe (1828).

7 José Antonio Primo de Rivera, Escritos y discursos, obras completas, Madrid, éd. Agustín del Río Cisneros, Instituto de Estudios Políticos, 1976, (2 vol. ). Puntos programáticos de Falange Española de las J.O.N.S, Vol 1, p. 476.

8 Herrero, op. cit., p. 15.

9 Nous empruntons cette expression à Dominique Larroque-Laborde, tout particulièrement dans son article sur « Marc Sangnier : discours de formation », MOTS/ les langages du politique, n° 19, juin 1989, p. 48.

10 Voir Antonio Cillán Apalategui, El léxico político de Franco en las Cortes españolas, Zaragoza, 1970 ; Miguel Ángel Rebollo Torio, Lenguaje y política, introducción al vocabulario político republicano y franquista, 1931-1971, Valencia, Femando Torres editor, 1978 ; « Historia y lenguaje », Historiografía española contemporánea, X coloquio del Centro de Investigaciones Hispánicas de la Universidad de Pau, dir. Manuel Tuñón de Lara, Madrid, siglo xxi, 1980, p. 275-294 ; Anna Rémis, « Discours nationaliste et stratégies discursives », Nation et nationalisme en Espagne du franquisme à la démocratie. Vocabulaire et politique, Paris, publications de l’Inalf, collection « Saint-Cloud », Klincksieck, 1986, p. 11-20 ; Esteri Forsberg « Emploi et fréquence de « patria » et de nación » dans le discours de Franco », idem, ibidem, pp. 21-30 ; Concepción Otaola, « Estado et Pueblo dans le discours franquiste », Mots/les langages du politique, Paris, Presses de la fondation nationale des Sciences politiques, n° 13, p. 111-127.

11 « Sur les discours de Franco (1936-1945) », Textes, langues, informatique, Les cahiers forell, n° 7, Université de Poitiers, mai 1996, p. 39-76.

12 « Fuero del trabajo », 9 mars 1938.

13 Ernesto Giménez Caballero, Memorias de un dictador, Barcelona, Planeta, Espejo de España, 1979, p. 55.

 

LA TUTELLE DES ENFANTS REPUBLICAINS EXPATRIES : « Qui exerce l’autorité parentale sur ces enfants ? »

La tutelle des enfants républicains expatriés pendant la Guerre d’Espagne :
dispositions légales et conflits internes, 1936-1938 1
Jesús J. Alonso Carballés
(Université de Bordeaux 3)

 

Programme ANR Enfance Violence Exil
enfance-violence-exil.net

 

Colloque
LES ENFANTS DE LA GUERRE D’ESPAGNE.
EXPERIENCES ET REPRESENTATIONS CULTURELLES
Université Blaise Pascal – Clermont-Ferrand
9-10 juin 2011

 

 

 

« Qui exerce l’autorité parentale sur ces enfants ? » s’interrogeait Matilde Huici dans un rapport adressé au Ministère d’État à propos de la situation des plus de 20 000 mineurs espagnols réfugiés à l’étranger dans le courant de l’année 19382. Plus de soixante ans après, nous voudrions apporter une première réponse à cette question révélatrice d’un important problème juridique et aborder globalement la question de la tutelle, légale et effective, des enfants expatriés en raison de la Guerre civile et avant le grand exode de 1939.
Soucieux des effets de la guerre sur les enfants les plus déshérités, le gouvernement de la République organisa, à partir de la fin de l’année 1936, l’évacuation vers la région du Levant des mineurs vivant près des zones de combat : Tolède, Madrid… Peu après, en raison de la saturation de certaines colonies d’enfants et grâce à l’initiative du Comité d’Accueil aux Enfants d’Espagne3, arrivaient en France les premiers enfants évacués vers l’étranger de manière organisée.
Le gouvernement de Valence souhaita expressément que ces petits, à peine quelques centaines, soient installés dans des colonies et confiés à un personnel éducatif républicain. Cette situation initiale caractérisée par un contrôle effectif des mineurs par les autorités espagnoles se vit complètement bouleversée au printemps 1937 lorsque l’offensive franquiste contre l’Euskadi autonome provoqua l’exode de plus de 32 000 enfants basques. À cette occasion, les enfants furent évacués en France (22 000) mais aussi en Belgique (3 250), en Grande-Bretagne (3 800), en URSS (1 610), en Suisse (250) et au Danemark (100)4.
Le gouvernement d’Euskadi, responsable de cette évacuation, organisa quelques colonies pour l’accueil des mineurs en France. Cependant, en raison de leur nombre élevé, la plupart fut accueillie par des organismes créés par des syndicats ouvriers, des organisations politiques, des ordres religieux et des associations humanitaires5.
La diversité de ces organismes d’accueil et l’énorme dispersion territoriale des enfants rendirent difficile le contrôle effectif des mineurs par les autorités basques et espagnoles. Et plus encore si l’on prend en compte que de juillet à octobre 1937 des milliers d’enfants en provenance de Santander, de León et des Asturies arrivèrent sur les côtes françaises.

 

 

Préoccupé par l’envergure de cet exode, le gouvernement de la République promulgue le 6 août 1937 un décret destiné à unifier les actions d’accueil, de tutelle et d’assistance aux petits réfugiés6. Quatre jours plus tard, le ministère de l’Instruction publique et de la Santé – chargé par décret des colonies d’enfants en Espagne et à l’étranger – annonce la création, sous la direction de Juan Comas, d’une Délégation Espagnole pour l’Enfance Évacuée (DEIE). Le but principal de cet organisme était de devenir « la seule entité responsable de tout ce qui a trait à l’installation, l’organisation, l’éducation et l’inspection des groupes espagnols résidant à l’étranger, quels que soient les organismes qui aient procédé à leur évacuation ou qui contribuent à leur entretien7 ». Un objectif complexe dans la mesure où, au moment de sa création, la majeure partie des enfants expatriés étaient déjà installés dans des colonies ou des familles adoptives disséminées dans la moitié de l’Europe. A quoi il faut ajouter les faibles ressources économiques dont disposait le gouvernement de la République pour mener à bien cette entreprise ainsi qu’on put le constater quelques mois après8.
Cependant, l’obstacle majeur à cette initiative d’unification entreprise par la Délégation Espagnole pour l’Enfance Evacuée provint des rangs républicains, divisés au sujet des critères définissant les responsabilités de tutelle sur les mineurs expatriés. Le délégué du Ministère de l’Assistance sociale, Amós Sabrás, chargé avant la création de la DEIE de coordonner la répartition et l’hébergement des enfants espagnols en France, refusa de renoncer à ses fonctions, approuvées en Conseil des ministres, au bénéfice de la nouvelle Délégation, laquelle était soutenue par le ministère de l’Instruction publique9. Une première solution consista à répartir la tutelle des enfants entre la Délégation Espagnole pour l’Enfance Évacuée, qui prit en charge les enfants en âge scolaire, entre 6 et 14 ans, et la Délégation du ministère de l’Assistance sociale, dirigée par Amós Sabrás, qui s’occupait des enfants qui n’entraient pas dans ce groupe d’âges. Mais, en dépit de cet accord formel, les divergences persistèrent entre les deux délégations. Au-delà de la question de personnes, cet affrontement, dont les causes profondes n’apparaissent pas clairement dans la documentation consultée – les rapports évoquent des « ressentiments et des jalousies » –, se transforma en un véritable conflit qui atteignit des sommets inouïs comme en témoigne la Conférence internationale du Comité International de Coordination et d’Information pour l’Aide à l’Espagne Républicaine qui se tint en décembre 1937 à Paris :
« Nous assistions à une conférence de coordination des activités internationales pour nos réfugiés et pourtant, nous, les délégués espagnols, éprouvions l’impression paradoxale de manquer complètement de coordination dans notre secteur. »
L’envoyé de l’ambassade relata avec une profonde amertume ce désaccord :
« En ce qui concerne les enfants en particulier, il n’existe pas seulement un manque de coordination mais une véritable discorde entre les Délégations de l’Assistance sociale et de l’Instruction publique. Pour sa part, la Délégation basque agit selon des critères et un point de vue particuliers et le résultat est un spectacle triste et révoltant dans lequel les représentations des deux ministères se disputent le leadership de l’enfance déshéritée. Tous veulent faire quelque chose des enfants ; les uns des catéchumènes de leur idéal social, les autres de leur pensée religieuse ; d’autres encore veulent en faire les sujets de leur juridiction administrative. Je me permets de penser que la seule chose qu’il faudrait vouloir pour eux est qu’ils soient moins malheureux ».10
L’absence de coordination et les affrontements entre organismes républicains provoquèrent un grave affaiblissement du contrôle, de l’installation et de la tutelle des enfants qui arrivèrent dans les ports français au cours de l’année 193711.
Ángel Ossorio y Gallardo, l’ambassadeur d’Espagne, essaya d’intervenir dans cette « lutte interne » et lança d’innombrables appels au gouvernement de Valence afin qu’il trouve une solution définitive à ce conflit de compétences : « Le conflit entre les deux délégations s’accentue et s’aggrave… J’insiste et je répète à nouveau qu’il faut absolument que le gouvernement mette un terme à cette situation. Si l’on ne parvenait pas à instaurer une autorité unique et efficace, il serait préférable d’emmener tous les enfants en Espagne quand bien même on ferait alors preuve d’une véritable cruauté. J’espère du gouvernement, en dépit de ses nombreuses et considérables préoccupations, la solution énergique que réclame la situation »12

 

 

Les résultats de ces appels furent plutôt maigres et la centralisation tant désirée ne dépassa jamais le stade du souhait. En septembre 1938, peu après sa nomination, le nouvel ambassadeur républicain en France, Marcelino Pascua, envoyait un rapport réservé au ministre d’État dans lequel il mettait à nouveau en cause le travail de la Délégation du ministère du Travail et de l’Assistance sociale13.

 

 

Quant au gouvernement basque – il ne faut pas oublier que la majorité des enfants réfugiés à l’étranger avant 1939 venaient du Pays basque – il agit de manière pratiquement indépendante par rapport aux enfants basques. Au départ ce fut autant par initiative propre que par nécessité, en raison de l’attitude de Sabrás qui était hostile au fait que le gouvernement du Pays basque prenne en charge les enfants évacués en France par l’exécutif basque 14. Et plus tard ce fut par opposition à l’unification proposée par la Délégation Espagnole à l’Enfance Evacuée, face à qui le gouvernement basque défendit sans cesse la légitimité de ses fonctions au sein de l’Espagne républicaine et à l’étranger en insistant sur le fait que la tutelle et l’instruction publique étaient des secteurs prioritaires de son action gouvernementale15. Comme nous l’avons dit précédemment, l’action indépendante de l’exécutif basque provoqua des difficultés sérieuses dans le contrôle des enfants par les autorités consulaires de la République. Le gouvernement du Pays basque déploya un réseau d’inspecteurs sur le territoire français qui lui permit d’avoir une idée approximative de la situation réelle des enfants réfugiés, sauf dans les régions Languedoc-Roussillon et Provence 16. Curieusement la plupart des mineurs accueillis dans ces régions ont été répartis par le consulat d’Espagne dans des familles d’origine espagnole installées à Sète avant la guerre 17. Que les autorités basques ne fussent pas au courant de cette répartition révèle l’ampleur des divergences dans le camp républicain entre les organismes ayant autorité sur les enfants réfugiés. Bien que les désaccords internes aient été importants et perceptibles dans d’autres secteurs de l’activité politique et militaire républicaine, ce furent toutefois les actions entreprises par l’ennemi commun en faveur du retour des enfants dans l’Espagne franquiste qui mirent en évidence l’envergure du problème de la tutelle légale des enfants réfugiés à l’étranger.
En mai 1937, la Junte Technique d’État, premier embryon du gouvernement franquiste, présidée par le général Fidel Dávila, avait désigné Antonio Maseda Bouso responsable de la Délégation Spéciale de la Protection des Mineurs dont l’objectif prioritaire allait être la localisation et le rapatriement des enfants espagnols. Leur séjour prolongé à l’étranger donnait une image clairement négative du camp franquiste, ce qui était manifeste dans le cas des enfants basques dont la condition catholique mettait en cause ouvertement la thèse qui faisait de la Guerre civile espagnole une « Croisade », image qui avait eu tant de succès auprès des milieux conservateurs catholiques un peu partout dans le monde.
Au début du mois d’août 1937, à l’époque de la création de la Délégation Espagnole pour l’Enfance Évacuée et un mois et demi avant le rétablissement des relations officielles entre le gouvernement de Burgos et le Saint-Siège, arrivait à Bilbao le Délégué apostolique de Sa Sainteté, Monseigneur Hildebrando Antoniutti avec un objectif précis :
« Je suis venu chargé par Sa Sainteté d’une mission de charité que j’accomplis avec grand plaisir et qui est de faciliter, en collaboration avec les autorités espagnoles, le retour des enfants expatriés et dispersés de par le monde »18 La venue du représentant du Vatican et l’ouverture d’un bureau de rapatriement à Bilbao comblaient les vœux des autorités nationalistes puisque leur initiative de rapatriement apparaissait ainsi soutenue par le Pape lui-même. Cette campagne reposait sur l’argument spécieux selon lequel les enfants avaient été évacués sans le consentement des parents et dans le seul but de servir la propagande républicaine à l’extérieur. Cependant c’étaient bien les autorités franquistes qui utilisaient le rapatriement à des fins de propagande, au bénéfice du régime, et sans se préoccuper outre mesure de questions humanitaires. Car s’il est vrai que le retour des enfants obéissait au désir réel de beaucoup de parents, il n’en demeure pas moins que derrière d’autres cas se cachait un véritable intérêt politique si l’on considère qu’il y eut de nombreuses réclamations concernant de faux rapatriements demandés au nom de parents introuvables, exilés, emprisonnés, voire décédés 19.

 

C’est ainsi que s’engageait une nouvelle bataille entre républicains et franquistes dont l’enjeu était de déterminer qui exerçait l’autorité parentale dans le cas des enfants réfugiés à l’étranger ou, en d’autres termes, qui représentait la légitimité en Espagne. D’une part, le maigre succès du rapatriement en 1937 – à peine un millier d’enfants retournèrent dans l’Espagne franquiste – servit politiquement Franco en le présentant comme une figure paternelle qui avait obtenu le retour « des enfants que les rouges avaient arrachés à leur patrie »20. D’autre part, et ce fut là son véritable succès, l’initiative franquiste révéla l’incapacité des autorités républicaines à contrôler le sort des enfants évacués sous leur propre responsabilité.

 

Sur le plan législatif et en réaction au retour indiscriminé des enfants revendiqué par les autorités franquistes, la présidence du Conseil des ministres de la République promulgua le 15 octobre 1937 un décret par lequel elle étendait la juridiction consulaire relative à la tutelle des mineurs en matière de justice, d’assistance et d’éducation 21. Quatre jours plus tard, le ministère de la Justice étendait le décret qui établissait les normes que devaient suivre les consuls pour faire face aux prétentions franquistes22. Le gouvernement de Valence et le gouvernement du Pays basque œuvrèrent en cette occasion de concert et sans failles, défendant leur position face aux objectifs franquistes car les périls qui avaient motivé l’évacuation persistaient – représailles, otages, enrôlement dans des organisations enfantines paramilitaires de type totalitaire – et car de fausses réclamations de parents obtenues sous la contrainte et les menaces n’étaient pas rares.
Dans le cadre de cette ligne d’action, le 14 mars 1938, le gouvernement du Pays basque promulgua un décret qui nommait Jesús María Leizaola conseiller à la Justice dudit gouvernement et qui, à ce titre, détenait désormais la responsabilité légale de la tutelle de tous les mineurs basques évacués hors d’Euskadi. Enfin, en septembre de la même année, le gouvernement de la République approuvait une série de dispositions légales qui régulaient « définitivement » la tutelle de tous les mineurs espagnols à l’étranger et qui, comme gage d’un nouvel esprit de collaboration, reconnaissaient la légalité de la tutelle exercée par les gouvernements autonomes :
« Les mineurs espagnols qui se trouveraient évacués à l’étranger et dont les parents ou tuteurs se trouveraient sur le territoire national ou qui manqueraient de représentation légale avant leur départ d’Espagne, sont déclarés en situation de tutelle légale. Cette tutelle est assumée par l’État espagnol qui l’exercera en application du Statut civil des mineurs, en vertu du principe contenu dans les articles premier et second de la Convention de La Haye du 12 juin 1902 […] S’agissant de mineurs originaires des régions autonomes, l’exercice de la fonction de tutelle auquel se réfère le paragraphe antérieur appartient aux gouvernements autonomes respectifs » 23
En dépit de cet appui légal, à peine ébauché dans les lignes qui précèdent, le nombre de mineurs rapatriés en 1938 augmenta considérablement par rapport à l’année antérieure et en particulier depuis les pays dont les organismes catholiques avaient activement participé à l’accueil des enfants24. Si en France le nombre d’enfants rapatriés par les autorités franquistes n’excéda pas les trois cents au cours des deux premières années de guerre, dans le cas de la Grande-Bretagne, révélateur en cela de l’important travail des organisations catholiques, le flux de retour fut considérable et affecta, pour la seule année 1938, 1 846 mineurs. De même, en Belgique, l’organisation catholique du cardinal Van Roey, L’Œuvre des Enfants Basques-Baskisch Kinderwerk, qui avait réparti dans des familles catholiques près de 1 300 enfants provenant d’Euzkadi, fut l’organisme le plus réceptif aux demandes franquistes et ignora complètement la légitimité du gouvernement républicain et sa législation25. Fin 1938, la moitié des enfants accueillis par cette œuvre, près de 640, avaient été conduits par l’organisation jusqu’à la frontière espagnole, ne faisant aucun cas de l’avis contraire émis par l’organisme catholique français qui avait servi d’intermédiaire lors de l’arrivée de ces enfants en Belgique26 ou des demandes du gouvernement basque27 qui allaient dans le même sens. Une situation qui met également en évidence la faible marge de manœuvre du gouvernement républicain28.

 

 

Avec l’appui du Vatican et sous couvert de répondre aux désirs des parents, les autorités franquistes parvinrent à ouvrir une profonde brèche dans l’autorité extérieure de la République. La tentative frustrée de réunir au sein d’un unique organisme tutelle des mineurs et représentativité extérieure – objet d’un décret tardif de 1938 – fut un grave obstacle pour les autorités républicaines qui ne purent exercer qu’une tutelle réduite sur les enfants expatriés, ainsi en attestent « les bons offices » des autorités franquistes29. Par ailleurs, les moyens économiques limités – ils obligèrent les autorités républicaines à confier les enfants à des organismes privés – et le retard accumulé entre l’arrivée des enfants dans les pays d’accueil et l’approbation et la mise en œuvre des décrets régulant la tutelle, fréquemment élaborés en réaction aux initiatives franquistes, donnèrent le coup de grâce aux prétentions de tutelle des républicains :
« Les mois passent et le problème demeure sans solution. Lors d’un récent voyage à Genève, j’ai eu l’occasion de constater que ni les consuls, ni la représentation diplomatique en Suisse n’ont pu ouvrir un dossier de tutelle pour les mineurs qui s’y trouvent réfugiés, ils ne savent pas lesquels sont des réfugiés ; c’est-à-dire que les enfants espagnols sont hors du contrôle du gouvernement espagnol »30

Loin des conclusions simplistes, il apparaît que les cas analysés sont de bons révélateurs des difficultés internes et externes que durent affronter les autorités républicaines pour exercer leur tutelle sur les enfants expatriés pendant la Guerre civile. Le dramatique exode de 1939, qui affecta plus de 60 000 enfants, et la défaite républicaine changèrent la donne, en particulier après le début de la guerre en Europe lorsque, au sein même des autorités républicaines, le retour des mineurs en Espagne apparut comme un « moindre mal » face à l’angoisse qu’impliquait pour ces enfants de devoir affronter un nouveau conflit armé.

 


 

1 Article publié initialement en espagnol sous le titre « En torno a la tutela de los niños republicanos expatriados durante la Guerra Civil: disposiciones legales y conflictos internos, 1936-1938 », in Francesc Bonamusa et Josep Puy (coord.), L’exili republicà: Actes del Vè Col•loqui República, Guerra Civil i Franquisme, Barberà del Vallès, Ajuntament de Barberà del Vallès, 2002, pp. 75-84. Traduction de Danielle Corrado et Didier Corderot.
2 Rapport relatif aux enfants espagnols évacués à l’étranger, 30-V-1938, Archivo del Ministerio de Asuntos Exteriores (AMAE) [Archives du ministère espagnol des Affaires étrangères], Fondo Renovado Leg. 1069 / Exp. 9.
3 Créé à l’initiative de la CGT, ce Comité était présidé par Léon Jouhaux, Secrétaire général de cette même CGT, et par Victor Basch, Président de la Ligue Internationale des Droits de l’Homme. Le gouvernement de la République était représenté par Amós Sabrás, délégué du ministère du Travail et de l’Assistance sociale, responsable espagnol de l’accueil et de la tutelle des enfants, ainsi que par Luis Rodríguez Guerra et A. Lumbreras, tous deux membres de la Ligue espagnole des Droits de l’Homme.
4 Plus de la moitié des enfants furent évacués sans tutelle familiale. En France, le refoulement des adultes ordonné par les autorités françaises en octobre 1937 entraîna le retour en Espagne d’au moins 11 000 enfants qui étaient sous la tutelle de leurs mères. Voir Jesús Alonso Carballés, Los niños vascos evacuados a Francia y Bélgica. Historia y memoria de un éxodo infantil, 1936-1940, Bilbao, Asociación de Niños Evacuados del 37, 1998, pp. 177-181.
5 Parmi les organismes d’accueil on signalera le Basque Children’s Committee en Grande-Bretagne, le Comité d’Accueil aux Enfants d’Espagne déjà mentionné et le Comité Catholique d’Accueil aux Enfants Basques en France. En Belgique on signalera le Comité pour l’Hébergement des Enfants Espagnols en Belgique (CHEEB), créé par les socialistes et L’OEuvre des Enfants Basques, organisation catholique créée par le cardinal archevêque de Malines, Monseigneur Van Roey. En France et en Belgique, la plupart des enfants – respectivement 7 000 et plus de 3 000 – furent répartis par ces organismes et par d’autres dans des familles soutenant la cause républicaine ou sympathisantes avec le peuple basque. Dans le cas de l’URSS, les mineurs furent hébergés dans des colonies et des résidences organisées par les autorités soviétiques.
6 Décret de la présidence du Conseil des ministres du 6-VIII-1937 (Gaceta de la República, 7-VIII-1937) : « L’état de dispersion dans lequel se trouvent actuellement, dans la plupart des pays, les services d’aide aux enfants espagnols évacués de notre territoire vers l’étranger et l’assistance apportée dans tous les secteurs et en particulier en matière d’éducation et d’enseignement, impose de doter impérativement ces services d’une direction unique. ».
7 Ordre du ministère de l’Instruction publique du 10-VIII-1937 (Gaceta de la República, 16-VIII-1937).
8 Télégramme de Juan Comas, 23-X-1937 : « La très grave carence de fonds couvrant les dépenses pour le personnel enseignant et les besoins de centaines d’enfants dans les colonies met la Délégation dans une situation intenable. Je sollicite des instructions concrètes afin de régler les impayés et d’éviter à l’avenir le lamentable spectacle du manque de sérieux dans le paiement à l’étranger. Il est impossible de continuer à diriger dignement la Délégation sans les 200 000 francs promis le 15 et la certitude de la concession d’un crédit extraordinaire de 4 millions jusqu’à la fin de l’année. Il faut également penser aux conséquences si nous devions rapatrier en Catalogne des milliers d’enfants et aux problèmes que poseraient leur éducation et leur alimentation. », AMAE R. Leg. 631 Exp. 182.
9 Plusieurs rapports du Département d’Assistance sociale du gouvernement basque, dirigé par le socialiste Juan Gracia et donc a priori peu suspect d’hostilité politique envers les représentants de la République, présentent Amós Sabrás comme un homme plus soucieux de revendiquer son autorité que d’organiser l’accueil des enfants. Voir note 14.
10 Lettre de Bernardino Valle y Gracia à l’ambassadeur d’Espagne, Ángel Ossorio y Gallardo, 14-XII-1937, Archivo General de la Administración (AGA), Sección de Asuntos Exteriores, Legajo 11.239. [Archives Générales de l’Administration section Affaires étrangères].
11 « Outre les organisations représentatives légitimes, ambassade et corps consulaire, fonctionnaient et fonctionnent encore avec une autonomie farouche, antagonique et souvent hostile, d’autres organes représentatifs soit de divers secteurs ministériels, de délégations de l’Assistance sociale et de l’Instruction publique, soit de régions autonomes comme la Délégation d’Euskadi. Le résultat était lamentable : des centaines d’enfants grands et petits, impossibles à localiser, de nombreux enfants en bas âge ne sachant pas dire qui ils étaient ; des petits séparés de leurs frères et sœurs et des mères de leurs enfants sans possibilité de les retrouver car nul ne savait où ils avaient été envoyés ; des enfants qui étaient admis à l’hôpital avec leur seul prénom et qui mouraient sans que l’on connaisse leur filiation ; des douzaines d’enfants nés à bord, sur le quai ou dans les maternités et de nombreux compatriotes morts dans les hôpitaux et dont les naissances et les décès n’ont pas été enregistrés dans les registres consulaires », ibidem.
12 Lettre de l’ambassadeur d’Espagne en France, Ángel Ossorio y Gallardo, au ministre d’État, 23-XII-1937. Ce même jour il s’adresse au ministre du Travail et de l’Assistance sociale en des termes similaires : « Une fois encore je dois dire à Votre Excellence et au gouvernement qu’il est imprudent et très dangereux pour l’Espagne de conserver ici deux délégations dont la principale occupation est de se combattre. Jour après jour, ces affrontements mettent en péril l’autorité morale de l’Espagne. », AMAE R. Leg. 631/ Exp 132.
13 Lettre de Marcelino Pascua, ambassadeur d’Espagne à Paris au ministre d’État, Julio Álvarez del Vayo, 5-IX-1938 : « Il conviendrait, à mon avis, que Votre Excellence fasse savoir dicrètement à son collègue du gouvernement, Son Excellence José Moix, qu’il existe des doutes sur le fait que la Délégation en question, dont a la charge M. Amós Sabrás, fonctionne ne serait-ce que de manière acceptable à en croire les rapports réguliers qui sont portés à ma connaissance », AMAE R. Leg. 1069, Exp. 44.
14 Rapport du Département d’Assistance sociale sur la manière de procéder et les difficultés rencontrées, XII-1937 : « La partie espagnole du comité (Sabrás, Guerra et Lumbreras) s’est installée au consulat d’Espagne et a commencé à accaparer les listes. Ces membres affirmèrent au Comité d’Accueil que le gouvernement basque n’avait pas à intervenir, que les enfants étaient tous espagnols et qu’ils étaient eux les seuls représentants du gouvernement de la République. Ils nous isolèrent, exigeant qu’on leur envoyât à eux une copie des listes d’enfants placés et pas à nous, et bien que M. Gracia demeurât au sein du Comité, ils nous écartèrent complètement. Au cours de réunions du Comité, lorsque les fonctionnaires de notre département revendiquèrent le droit de veiller aux intérêts des enfants basques, les Français étaient d’accord mais M. Sabrás, de manière systématique, excessive et violente, soutint qu’il était le seul habilité à veiller sur les réfugiés espagnols et exhiba à chaque fois sa nomination par le Conseil des ministres, et bien entendu les Français se rendirent à ses raisons car ils ne connaissent pas l’autonomie dont jouit le Pays basque… », Archivo del Nacionalismo Fundación Sabino Arana S. K.338 C. 7 (AN FSA) [Archives du Nationalisme, Fondation Sabino Arana].
15 Lettre du gouvernement basque au gouvernement de la République, 16-VIII-1937 : « La perte du territoire envahi au mépris du droit et de la justice n’entraîne pas la dérogation de la loi d’autonomie qui le régissait ni la perte de l’exercice des compétences qui lui étaient reconnues.
Les intérêts défendus par le gouvernement basque, y compris depuis la perte du territoire, relèvent de plusieurs secteurs et ont pour objet les besoins concrets et incontestables du peuple basque partout où il se trouve. Ces intérêts se situent soit en territoire étranger soit sur le territoire fidèle à la cause républicaine. Plus de 30 000 enfants se trouvent en territoire étranger et, en raison des circonstances, plus de 20 000 d’entre eux ne reçoivent pas une instruction suffisante. Le secrétariat à la Culture s’efforce de remédier à cette situation. Nous considérons que cette prérogative appartient aux organes de l’autonomie, non seulement en vertu des contenus de l’article 4 du Statut mais également en conformité avec la volonté explicite des citoyens de ce pays selon les dispositions de la Constitution. », AN FSA S. K.338 C. 7.
16 Rapport établi par le Dr Samperio à l’issue d’une visite d’inspection de cette zone, 21-IX-1937, AN FSA S. K.338 C. 7.
17 Rapport du consulat de la Nation à Sète correspondant à l’année 1937, 15-III-1938, AGA Sección de Asuntos Exteriores Leg. 11.074.
18 El Correo español, 7-VIII-1937.
19 Jesús Alonso Carballés et Miguel Mayoral, « La repatriación de los niños del exilio : un intento de afirmación del régimen franquista 1937-1939 » in Javier Tusell, Alicia Alted, Abdón Mateos (éd), El Régimen de Franco (1936-1975). Política y relaciones exteriores, T. 1, Madrid, UNED, 1993, pp. 341-349.
20 C’est dans ce but que la presse franquiste rendit compte des rares arrivées d’enfants à la frontière espagnole au cours de l’année 1937 à travers de longs articles abondamment illustrés de photos et sous le titre évocateur de « L’oeuvre du Caudillo ». Parmi les nombreux articles publiés en 1937 et destinés à exalter la figure de Franco, citons celui-ci, publié en première page du quotidien ABC de Séville, le 3-XII-1937 :
« Ces enfants espagnols que la haine marxiste dispersa à travers le monde sont rapatriés grâce à l’énergie et à la bonté du Généralissime […] C’est au Généralissime seul que l’on doit cette généreuse action. Soucieux et accablé par cette situation, il souhaite que, le plus rapidement possible, puissent revenir dans leurs foyers ces malheureux enfants qui, depuis leurs terres lointaines, pleurent leur patrie et le soleil de leur patrie… Si l’Espagne ne devait pas lui être reconnaissante de tant de choses, elle trouverait là un nouveau motif de gratitude. ».
21 L’article 1 de ce décret attribuait aux organes juridictionnels ordinaires de l’État espagnol à l’étranger les prérogatives qui correspondaient aux tribunaux de tutelle des mineurs et « faisant des consuls espagnols à l’étranger, ou des vice-consuls ou des personnes qui, en leur absence, les remplaceraient, des juges pour mineurs avec les mêmes attributions et soumis aux mêmes procédures, dans les cas de tutelle de mineurs, entre ou contre des citoyens espagnols », AMAE R. Leg. 1069 / Exp. 44.
22 Les deux décrets furent adressés aux représentants diplomatiques républicains avec une lettre où l’on peut lire : « Vous procéderez à toutes les actions de type politique ou diplomatique nécessaires auprès du gouvernement afin que les desseins des rebelles vis-à-vis des enfants
évacués se heurtent à la résistance et à l’opposition des autorités de ce pays », 25-X-1937, AMAE R. Leg. 629/11.
23 Législation relative à la tutelle des mineurs espagnols à l’étranger, Gaceta de la República, 8-IX-1938.
24 Le cas de l’URSS offre des particularités remarquables dans la mesure où les autorités soviétiques se refusèrent à tout rapatriement vers l’Espagne franquiste jusque dans le milieu des années 50.
25 Rapport de l’ambassadeur d’Espagne à Bruxelles, Mariano Ruiz Funes, relatif à l’envoi en Espagne franquiste d’enfants accueillis par l’archevêque de Malines, 28-I-1938 : « Faisant preuve d’une patience de bénédictin, j’ai tenté à de multiples reprises de me mettre en contact avec Son Éminence et n’ai reçu en retour qu’un dédain sans faille », AMAE R. Leg. 629 / Exp. 76.
26 Lettre du Secrétariat social du Sud Ouest à L’Oeuvre des Enfants Basques du Cardinal Van Roey, 29-IX-1937 : « Monsieur, au sujet du rapatriement d’enfants vers l’Espagne, je vous confirme formellement les termes de ma lettre adressée à votre oncle le père Bernaerts. Les enfants placés en Belgique vous ont été confiés par nos soins. De même que nous en sommes responsables vis-à-vis du gouvernement d’Euzkadi et de l’ambassade d’Espagne de Paris, vous en êtes responsables vis-à-vis de nous. Nous ne saurions admettre que des enfants soient dirigés sur l’Espagne sans notre accord et nous ne pouvons donner cet accord qu’avec celui de l’ambassade d’Espagne de Paris. Vous nous mettriez dans une situation infiniment délicate si vous passiez outre à ces recommandations. », Archives de l’Archevêché de Malines.
27 Lettre du gouvernement basque au cardinal Van Roey, IX-1937 : « Le gouvernement basque pense nécessairement que rien ne se trouve et rien ne peut être entrepris au nom de Son Éminence le cardinal Archevêque de Malines concernant le sort des enfants réfugiés, sans l’accord du gouvernement basque, qui a la responsabilité des enfants et doit conserver cette responsabilité », AMAE R. Leg. 629/Exp. 11.
28 Lettre de l’ambassadeur d’Espagne en France au ministre d’État : « L’ambassadeur d’Espagne en Belgique a effectué des démarches auprès du Comité cité afin que soit reconnue la tutelle indiscutable de l’État espagnol sur les enfants réfugiés en Belgique, mais ces démarches n’ont donné aucun résultat. », AMAE R. Leg. 629/ Exp. 76.
29 Télégramme de l’ambassadeur d’Espagne en Belgique au ministre d’État, 18-I-1938 : « Sont partis ce jour vers le territoire factieux 200 enfants remis par le gouvernement basque à l’archevêque de Malines et jamais contrôlés par cette ambassade », AMAE R. Leg. 629/ Exp.76.
30 Rapport de Matilde Huici relatif aux enfants espagnols évacués à l’étranger, 30-V-1938, AMAE R. Leg. 1069/ Exp. 44.

L’EXTRAORDINAIRE HISTOIRE DU SOUS-MARIN C-2

Historien, Patrick Gourlay a enquêté sur un épisode de la guerre d’Espagne à Brest : en 1937, un commando franquiste a voulu s’y emparer d’un sous-marin républicain. Un livre passionnant.

L’ouvrage de Patrick Gourlay ferait un excellent scénario de film. « Cela se lit comme un roman d’espionnage, commente son éditeur, Erwan Chartier, de Coop Breizh, mais tout est vrai ! » Professeur d’histoire-géographie et déjà auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire politique de la Bretagne, Patrick Gourlay s’est intéressé à ce sous-marin républicain arrivé dans le port de Brest le 29 août 1937.

« Je savais juste qu’il y avait eu un sous-marin espagnol à Brest. J’ai trouvé étrange cette histoire. J’ai commencé à creuser. » Et l’historien, originaire de Brest, est allé de surprise en surprise, avec cette rocambolesque expédition du commando franquiste.

« Mingua l’audacieuse »

La flotte de la République espagnole avait six submersibles nommés C-1, C-2, etc. Les Franquistes n’en avaient pas. Le C-2 avait fui l’avancée des nationalistes. Victime d’une avarie, le sous-marin et ses 46 hommes d’équipage étaient parvenus jusqu’à Brest. Son jeune commandant de 29 ans, José Luis Ferrando Talayero, entendait le faire réparer. Les autorités françaises surveillaient ce bâtiment amarré au 5e bassin.

« Début septembre, le commando franquiste, mené par le commandant Julian Troncoso, un maître-espion, et aidé de deux Français membres de la Cagoule, va commencer ses repérages », poursuit Patrick Gourlay. Le commandant du sous-marin a pris ses habitudes à Brest : après quelques parties d’échecs rue de Siam, il fréquente régulièrement l’Ermitage, le café-dancing de la rue Colbert.

L’Ermitage existe toujours, quasiment au même endroit. Il s’appelle désormais le Stendhal. Ses deux cogérants, René Guéguen et Pascal Artero ont ainsi appris que l’établissement, créé par leur grand-père en 1932, a été au centre de l’affaire. « On n’avait jamais entendu parler de cette histoire dans la famille », avouent les deux cousins. Ils ont retrouvé une photo de l’époque, qui figure dans le livre, et ont montré à l’historien la maquette de l’Ermitage réalisée par le père de l’un d’eux.

« Les franquistes voulaient retourner le commandant, poursuit l’historien. Et pour cela ils comptaient sur « Mingua l’audacieuse », une entraîneuse italo-espagnole et acquise à la cause des nationalistes. » Le commandant acceptera effectivement de rejoindre le camp franquiste. Mais l’attaque du sous-marin, le 18 septembre, échoua. Parce que les anarchistes espagnols de la CNT avaient dépêché leurs propres agents à Brest.

 

Photo de presse.

Le C-2 en rade de Brest (photo personnelle).

 

Des espions partout

« J’ai découvert, dans des archives aux Pays-Bas, qu’ils avaient infiltré le commando franquiste. La CNT avait deux espions qui lui rendaient compte de tout! » L’historien évoque aussi la mobilisation des communistes et anarchistes brestois pour protéger le sous-marin républicain arrivé dans un port qui avait déjà accueilli plusieurs navires chargés de réfugiés espagnols.

« Cette affaire a eu un énorme retentissement dans la presse française et même internationale. » D’autant que les membres du commando franquiste, dont un fut tué lors de l’assaut, furent arrêtés et jugés à Brest pour… transport et usage d’armes de guerre.

L’enquête dévoile aussi ce que devint le redoutable Troncoso une fois Franco au pouvoir. Et aussi l’étonnant parcours d’un des deux cagoulards qui devint un grand résistant, puis maire d’une commune du Finistère.

 

 

Nuit franquiste sur Brest, Patrick Gourlay, préface de Roger Faligot, 147 pages, avec carte, chronologie, sources, bibliographie, 12,50 €, éditions Coop Breizh.

Yannick GUÉRIN

 

Nuit noire sur Brest, roman graphique inspiré du livre de Patrick Gourlay, adaptation, scénario et dialogues de Bertrand Galic et Kris, Editions Futuropolis, 2016.

 

 

Source :

http://www.ouest-france.fr/bretagne/brest-29200/lextraordinaire-histoire-du-sous-marin-c-2-749247

“LOS BOMBARDEOS SOBRE SANTANDER FUERON CONTÍNUOS”

Le 1er août 1937, Pedro, 9 ans et son frère José Luis (« Cholo »), 11 ans, ont fui les bombardements de Santander vers la France. Après un séjour au Danemark ils intégrent l’école Freinet à Vence (Alpes-Maritimes) « pour nous la meilleure du monde ». Pedro et Cholo sont les deux premiers espagnols qui reçoivent l’enseignement de Célestin Freinet. Une institutrice espagnole complétera l’équipe pédagogique en 1937 pour accueillir un autre groupe d’enfants réfugiés.

Le Mouvement Coopératif de l’Ecole Populaire (MCEP) présente le livre de Pedro Morá « Un niño de la guerra en la escuela Freinet » (« Un enfant de la guerre dans l’école Freinet »). Pedro est aujourd’hui âgé de 89 ans.


 

El 1 de agosto de 1937, Pedro, de nueve años, y su hermano Cholo, de 11, huyeron de los ataques de la aviación franquista sobre la capital cántabra rumbo a Francia y, tras su paso por Dinamarca, acabaron recalando en la Escuela Freinet, “para nosotros, lo más grande que hay en el mundo”.

El Movimiento Cooperativo de Escuela Popular (MCEP) presenta el libro ‘Pedro Morán. Un niño de la guerra en la Escuela Freinet’, sobre la historia de aquel pequeño refugiado que hoy tiene 89 años.

Pedro Morán (con mochila) a finales de los años treinta en Vence, junto a varios compañeros de la Escuela Freinet | MCEP

 

Pedro Morán (con mochila) a finales de los años treinta en Vence, junto a varios compañeros de la Escuela Freinet | MCEP

 

Isidro Cicero ha destacado que los que se echaron al monte son ante todo víctimas del franquismo, como lo son los fusilados, los que trabajaron como esclavos en los campos de concentración, los que tuvieron que exiliarse… o los niños de la guerra. Una de estos últimos es Pedro Morán (Santander, 1928), que no se echó al monte pero se echó al mar, y es que en 1937 tuvo que alejarse de su ciudad natal junto a su hermano José Luis ‘Cholo’ y embarcar rumbo a Francia huyendo de las bombas que caían sin descanso sobre la capital cántabra. Pedro recuerda que “el primer bombardeo de los fascistas” sobre Santander se produjo un domingo por la mañana, que a partir de entonces los ataques de la aviación franquista fueron “continuos” y que muchos de ellos “castigaron los alrededores” de su barrio, San Martín. “Como los bombardeos de la aviación franquista sobre Santander eran bastante seguidos, mi padre dijo que teníamos que salir de allí, porque corríamos un grave peligro, y consiguió que nos evacuaran a Francia a mi hermano Cholo y a mí”, explica justo ochenta años después.

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‘Ploubazlanec’, el buque francés que trasladó a los niños desde Gijón hasta Pauillac

 

“Las autoridades danesas no hicieron nada, pero las organizaciones obreras se volcaron con nosotros”

Los hermanos Pedro, de nueve años, y Cholo, de 11, huyeron de Santander el 1 de agosto de 1937 y al día siguiente embarcaron en el buque francés ‘Ploubazlanec’ –que se alejó de Gijón escoltado por dos barcos ingleses encargados de disuadir a la armada franquista– junto con otros niños de la guerra vascos, cántabros y asturianos. El 3 de agosto atracaron en el puerto galo de Pauillac y en Francia recibieron tres semanas después la “malísima noticia” de que las tropas franquistas habían tomado Cantabria. “Todos lloramos recordando a nuestras familias, pues sabíamos que a muchos de los que cogían prisioneros los fusilaban sin más ni más, sólo por ser de izquierdas”, asegura Pedro. Un mes después, cada uno de aquellos niños de la guerra amaneció una mañana con un cartel a los pies de su cama donde se podía leer su destino definitivo. Parte de ellos fueron enviados a la URSS, y la otra parte –122 niños, entre los que se encontraban Pedro y Cholo–, a Dinamarca, hacia donde embarcaron una semana después. “En la escuela donde nos alojaron estábamos los chavales españoles a cargo de la gente del Sindicato Obrero de Dinamarca, que se portó maravillosamente con nosotros”, recuerda Pedro, que destaca que “las autoridades no hicieron nada, pero las organizaciones obreras se volcaron con nosotros”. Como se volcaron los periódicos daneses, que dedicaron numerosos artículos al día a día de aquellos pequeños refugiados.

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Cholo, su padre, León; Pedro y su amigo Laurence, en una visita de León a Vence  | MCEP

No habían pasado dos semanas cuando Pedro, Cholo y otros dos niños también cántabros fueron trasladados a las proximidades de la localidad francesa de Vence, donde les esperaba un centro educativo que cambiaría sus vidas para siempre: la Escuela Freinet. “Para nosotros, lo más grande que hay en el mundo”, asegura Pedro. Dirigida por los maestros franceses Célestin Freinet y su esposa Elise –padres del denominado materialismo escolar y referentes pedagógicos de categoría internacional–, la Escuela Freinet “era una escuela francesa, pero allí había de todo: polacos, daneses, argelinos, judíos, de Marruecos y 38 españoles”, entre ellos Pedro y Cholo. Los Freinet son autores de numerosos libros de pedagogía, libros que “no gustaron a la gente más reaccionaria, que hacía la vida imposible al matrimonio” sólo porque su pedagogía “defendía a las clases populares, a los trabajadores”, recalca Pedro.

El documental ‘Elogio del horizonte’ recoge la historia de aquellos pequeños refugiados

Aquel pequeño refugiado presentó el pasado 27 de abril en el Parlamento de Cantabria el libro ‘Pedro Morán. Un niño de la guerra en la Escuela Freinet’, un trabajo colectivo editado por el Movimiento Cooperativo de Escuela Popular (MCEP), coordinado por Sebastián Gertrúdix y prologado por la escritora Rosa Regás, que también fue alumna de Freinet. El MCEP, inspirado en la filosofía de Freinet, dio con Pedro gracias a la exposición ‘Los niños de la guerra cuentan su vida, cuentan tu historia’ que el propio Legislativo autonómico acogió en 2015. Allí se proyectó el documental de Iñaki Ibisate, narrado por Josefina Ceballos, ‘Elogio del horizonte. Los niños de la guerra evacuados a Dinamarca’ (2009) y se celebró una mesa redonda en la que Pedro trasladó a los presentes su inolvidable experiencia en la Escuela Freinet, que llegó a oídos de Enrique Pérez Simón, miembro del MCEP y seguidor de los métodos del maestro francés, que hasta entonces no había conocido personalmente a ningún alumno de su gran referente pedagógico. “Imagina lo que supuso encontrar un testimonio vivo”, apunta Pérez Simón –uno de los artífices de ‘Pedro Morán. Un niño de la guerra en la Escuela Freinet’– junto al propio Pedro, que lo escucha atentamente mientras asiente.

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Pérez Simón, Pedro Morán, Gertrúdix y la presidenta del Parlamento, Dolores Gorostiaga

En plena II Guerra Mundial, “Franco reclamó a los niños de la guerra y la URSS dijo que no, pero Francia nos devolvió a él”, por lo que en 1940 Pedro y Cholo dejaron la Escuela Freinet y regresaron a Santander, donde no encontraron “más que hambre”. Rechazados “por rojos” en varios centros educativos, sólo pudieron matricularse en las Escuelas Verdes del barrio de Entrehuertas, “el único colegio en el que un maestro nos admitió”. De aquel Santander Pedro recuerda la muerte del guerrillero antifranquista Pin Lavín ‘El Cariñoso’, abatido el 27 de octubre de 1941 en la calle Santa Lucía de la capital cántabra. “Iba a la zona a reunirme con unos amigos, pero aquel día no pudimos hacerlo, porque estaba todo cercado por la policía y no nos dejaron pasar”, rememora. Y los últimos días del Dr. Madrazo, cirujano y científico que “murió de pena” el 8 de noviembre de 1942, a los pocos días de abandonar gravemente enfermo la cárcel en la que había sido encerrado en 1937, a los 87 años de edad, acusado de anticlericalismo.

Viajando en moto de Santander a Bilbao pudo ver cómo “cantidad de guardiaciviles bajaban del monte con una cuerda” el cadáver de Paco Bedoya

Pedro dejó atrás su infancia, se hizo navegante –como su padre, León– y, como Pérez Simón, vio las “al menos dos grandes pintadas a brocha” con el lema JUANÍN VIVE con las que amaneció Santander tras la noche del 24 de abril de 1957 en que mataron al guerrillero antifranquista lebaniego, “una inmensa en Atarazanas, junto a la Catedral de Santander, y otra en la iglesia de los Pasionistas”. El 2 de diciembre de aquel mismo año mataron al también guerrillero antifranquista Paco Bedoya, y viajando en moto de Santander a Bilbao también pudo ver, a la altura de Guriezo, cómo “cantidad de guardiaciviles lo bajaban del monte con una cuerda”.

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Célestin Freinet

Célestin Freinet et son épouse Lise créent une école aux méthodes nouvelles à Vence (Alpes- Maritimes) d’ inspiration autogestionnaire et libertaire .

En français :

https://fr.wikipedia.org/wiki/C%C3%A9lestin_Freinet

 

Pedro tampoco olvida a Jesús Revaque, director del colegio santanderino Menéndez Pelayo durante la II República, director del profesorado español desplazado a Dinamarca para encargarse de la enseñanza de los niños y exiliado finalmente en México. “Un referente de la enseñanza de Cantabria, aunque se escuche hablar poco de él”. Y sobre todo no olvida a Freinet, del que también se escucha hablar poco a pesar de que “acogió y enseñó a 38 españoles en Vence”, aunque “el Gobierno español no se lo ha reconocido nunca, nunca ha tenido ningún reconocimiento oficial”.

Pedro tiene 89 años y vive en su Santander natal. Cholo, de 91 y autor de dibujos –muchos de ellos, de temática antifascista– que un día asombraron a aquella su familia de Vence y a los lectores de los periódicos que los editaron, continúa residiendo en Francia, aunque su memoria ya apenas le permite recordar.

 

A Pauillac, dans le Médoc, le port de Trompeloup a joué durant cette période le rôle d’une fantastique plaque tournante, (86 059 réfugiés y ont transité), réfugiés venus d’Espagne et dirigés vers des camps de regroupement sur le territoire français. Au contraire d’autres réfugiés déjà en France qui embarquent sur des navires en partance pour l’Amérique latine.

Le Winnipeg en partance pour le Chili, à Pauillac, navire affrété par Pablo Neruda :

http://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/gironde/le-chili-celebre-le-winnepeg-bateau-parti-de-pauillac-pour-sauver-des-refugies-espagnols-grace-neruda-542234.html

 

Source :

http://www.eldiariocantabria.es/articulo/cantabria/bombardeos-santander-fueron-continuos/20170525112229030330.html

 

Solidarité internationale antifasciste

Solidarité internationale antifasciste, en espagnol Solidaridad Internacional Antifascista (SIA), est fondée en Espagne, le 27 mai 1937, par la Confédération nationale du travail (CNT) avec les autres organisations libertaires, la Fédération anarchiste ibérique (FAI) et la Fédération ibérique des jeunesses libertaires (FIJL), composantes du Mouvement libertaire.

À la fois organisme humanitaire et politique en faveur de l’anarchisme, SIA est conçue comme une réponse à la mainmise des communistes et de leurs organisations (le Secours rouge notamment) sur la vie publique et politique lors de la guerre d’Espagne.

Pour compenser la faiblesse du mouvement libertaire hors d’Espagne et donc le manque d’appuis internationaux pour la CNT, la décision officielle de créer une organisation de solidarité internationale est prise par le plénum national de la centrale anarcho-syndicaliste à Valence le 15 avril 1937.

SIA est effectivement créée en juin2, après les affrontements des journées de mai 1937 à Barcelone qui opposent, d’une part les anarchistes et des groupes communistes anti-staliniens partisans de la Révolution sociale et d’autre part l’Etat républicain, la Généralité de Catalogne et des groupes politiques socialistes et communistes.

Conçue dès le départ comme une organisation humanitaire ayant pour but de soutenir le mouvement libertaire espagnol et la révolution sociale, SIA est pendant toute la guerre d’Espagne un moyen de diffusion des idées anarchistes.

Pour le Mouvement Libertaire Espagnol (Movimiento Libertario Español – MLE), cette structure doit permettre de combler le besoin vital qu’a la CNT de trouver des soutiens à l’étranger pour contrer politiquement l’Internationale communiste et améliorer son approvisionnement en armes, matériel médical, vivres, etc. Même si la CNT fait partie d’une organisation internationale, l’Association internationale des travailleurs, cette dernière n’a que très peu d’influence et de marge de manœuvre pour l’aider.

La création de la SIA, une fois votée et décidée par la CNT commence par la mise en place des sections locales, tout d’abord en Espagne. Dès le 5 juin 1937, des groupes sont constitués avec l’appui du mouvement libertaire.

En quelques mois, SIA va regrouper des milliers d’adhérents (plus de 150000 ?) et de groupes (plus de 400 en Espagne républicaine ?).

Actions humanitaires

Si la SIA est d’abord créée comme moyen politique au service du mouvement libertaire, elle est rapidement amenée à intervenir sur le terrain afin de pallier le manque d’efficacité des organismes déjà en place.

Entre juin 1937 et janvier 1939, les sections hôpital et sanitaire de la SIA sont présentes, tant au Front qu’à l’arrière. Reconnues par l’État-major républicain et le gouvernement de Valence, des brigades de sauvetage au Front assurent le transport des blessés des zones de combat à l’arrière, et apportent les premiers secours aux combattants. Elles sont composées de volontaires, médecins, infirmières, brancardiers. Cette action sur le Front, se double d’une action à l’arrière en faveur des combattants. Un hospice pour les blessés de guerre est créé et la SIA gère, en commun avec la CNT, quatre hôpitaux militaires en Catalogne. Leur approvisionnement est assuré par l’organisation.

En ce qui concerne l’aide des sections sanitaires et hospitalières aux civils, elle est surtout marquée par la constitution d’une brigade de volontaires équipés de matériel médical et de recherche pour porter secours aux civils victimes de bombardements. C’est le service d’action sociale de la SIA qui effectue la plus grosse partie du travail de solidarité : envoi de colis pour les combattants et les civils, ouverture et gestion de lieux publics (casa de dormir, qui correspondent à des foyers d’hébergement, restaurant du milicien, restaurants populaires, etc.), mais aussi distribution de nourriture, de vêtements, de repas. Cette action sociale est large et dépend des sections locales qui l’organisent selon les besoins et les forces disponibles. L’organisation gère également la distribution les dons venant de l’étranger.

Pour aider les enfants orphelins ou réfugiés, la SIA a ouvert trois garderies à Barcelone, un foyer à Badalone installé dans un ancien couvent et des colonies à Masnou, Rabos, Cervera, Beguda Alta, Esparraguera, Sabadell (Catalogne) et deux foyers pour enfants à Madrid.

Solidarité internationale

Organisation politico-humanitaire, ayant une action non négligeable en Espagne, la SIA est aussi une organisation internationale.

De sa création, en juin 1937, aux premiers mois de 1939, un certain nombre de sections étrangères voient le jour. Les premières sections à être créées, avant la fin 1937, sont les sections française, suédoise, britannique, portugaise et nord-africaine.

Le 30 octobre 1937, à Paris. Lors du congrès de l’Union Anarchiste, le Comité pour l’Espagne Libre créé par Louis Lecoin, Nicolas Faucier, Pierre Odéon et Pierre Le Meillour se transforme (à la demande de la CNT-FAI) en section française de Solidarité internationale antifasciste et édite, à partir du 10 novembre 1938, l’hebdomadaire du même nom SIA. La section française compte 15000 adhérents et son journal, 5500 abonnés, en février 1939. Elle organise l’envoi de vivres, d’argent et de médicaments au profit des libertaires espagnols. Le produit des souscriptions lui permet d’entretenir une colonie d’orphelins à Llançà non loin de la frontière française. Mais ses activités ne se limitent pas à ces actions d’ordre humanitaire, elle organise également l’expédition d’armes et de munitions à l’intention des anarchistes espagnols qui en manquent cruellement. Le journal est interdit par le gouvernement en avril 1939.

La section nord-africaine ne concerne que la partie espagnole du Maroc d’où une partie de la rébellion nationaliste est partie et est créée par des militants de la CNT entrés en clandestinité et qui se réfugient dans les territoires français pour échapper aux troupes nationalistes.

Dans le Portugal d’António de Oliveira Salazar, la section ne peut avoir qu’une activité clandestine. Même si elles existent sur le papier, la création de ces sections est donc plus un effet d’annonce qu’une existence et une implantation réelle.

Au Royaume-Uni, Emma Goldman, fait partie du conseil d’honneur de la SIA, est sollicitée pour constituer autour d’elle une section britannique.

En Suède, c’est la centrale anarcho-syndicaliste Sveriges Arbetares Centralorganisation qui fonde la section.

En janvier 1938, la section américaine est créée autour du syndicaliste et théoricien allemand exilé aux États-Unis, Rudolf Rocker.

Dans le premier semestre 1938, des sections sont créées en Argentine, au Chili, au Mexique et en Uruguay. Dans ces pays hispanophones, ce sont souvent des militants exilés de la CNT, informés par le biais de leurs anciens camarades, qui sont à l’initiative.

En Chine, c’est autour de Chang-Ching-Chiu, qui a effectué plusieurs séjours en Europe, que se forme la SIA locale.

Aux Pays-Bas, c’est Harm Kolthek, militant anarcho-syndicaliste, qui fonde la section hollandaise.

En Australie, ce sont d’anciens militants de la CNT et de la FAI, exilés après la répression de la grève dans les Asturies en 1934, qui créent des sections à Melbourne et Sidney en mars 1938.

En tout, il existe fin juin 1938 treize sections nationales de la SIA.

Le 1er novembre 1938, lors de la réunion internationale de la SIA tenue à Paris, est mentionné l’existence d’une section polonaise ainsi que de sections palestinienne, canadienne et japonaise en création auxquelles il faut ajouter celles de Cuba et Honolulu, qui ne fait pas encore officiellement partie des Ètats-Unis.

Au début de l’année 1939, en a peine plus d’un an d’existence, la SIA est une organisation qui revendique des sections dans une vingtaine de pays, réparties sur les cinq continents.

Renaissance en 1945

Après la Deuxième Guerre mondiale, mi-juin 1945, Solidarité internationale antifasciste (en exil) est reconstituée à Toulouse par des réfugiés espagnols.

La section belge est fondée le 18 mai 1946 et rassemble des anti-fascistes anti-staliniens (voir Anarchisme en Belgique). L’association organise la défense des demandeurs d’asile qui ont fui leur pays et les régimes autoritaires. Elle constitue un lieu de rencontre pour les immigrés dont les nombreux espagnols anarcho-syndicalistes de la CNT en exil.

Personnalités

En Espagne

En 1937, Lucia Sanchez Saornil, est secrétaire de presse et propagande de la SIA. L’année suivante elle est secrétaire du Conseil Mondial de SIA et en mai est nommée secrétaire national. Elle fait pendant toute cette période de fréquents voyages en France pour y recueillir vivres et aides.
En juillet 1937, Pedro Herrera Camareto est le secrétaire du Comité national de la SIA16.
En 1939, Mateo Baruta Vila (1901-1980), est le secrétaire national de SIA.
Renée Lamberet développe une intense activité au sein de la SIA, notamment avec la colonie d’enfant Spartaco organisée à Ajentona par le syndicat CNT des chemins de fer et la colonie organisée à Llançà pour accueillir des enfants réfugiés du Pays Basque, des Asturies et du front de Madrid4,.

En France

Edgar Morin : « Mon premier acte politique fut d’intégrer une organisation libertaire, Solidarité internationale antifasciste, pour préparer des colis à destination de l’Espagne républicaine. »
En 1937, Fernand Vintrigner, gérant du journal SIA, organe de la section française.
Nicolas Faucier, trésorier, en 1937, de la section française.
Jean Roumilhac, premier président, en 1937, de la section française
Louis Lecoin, secrétaire, en 1937, de la section française.
Henri Jeanson,.
Robert Louzon.
René Lochu
Paul Reclus participe, en 1937, à la Solidarité internationale antifasciste.
Fin 1944, Jean-René Saulière réorganise la SIA dont il devient le secrétaire général.
Émilienne Morin

En Belgique

Jean De Boë est parmi les fondateurs de la section belge.

Citation

« La SIA espagnole demande au peuple français solidarité complète pour aider à évacuer la population des zones d’opérations où l’armée de la liberté résiste héroïquement devant l’avalanche barbare. Nous prions la France républicaine, la France issue de 1789, de recevoir nos enfants, nos vieillards, nos femmes et de leur faire bon accueil. Ils le méritent. Mille et mille fois merci » – Télégramme envoyé par Mateo Baruta Vila et Lucia Sanchez Saornil au nom de la SIA, 26 janvier 1939.

Commentaire

Selon l’historien Valentin Cionini : « Émanation du MLE, la SIA est destinée à apporter un soutien politique et matériel aux anti-autoritaires espagnols sous couvert d’actions de solidarité. Pourtant, les réalités de la guerre amènent la SIA à évoluer. Que cela soit dans ses objectifs, ses méthodes, cette évolution laisse peu à peu au second plan l’idéologie, pour développer l’acte de solidarité. Mais même en recentrant son action sur la solidarité en faveur des victimes de la guerre, la SIA n’oublie pas que cette aide doit être apportée en priorité à son propre camp. A aucun moment des actions de secours en faveur des nationalistes ne sont envisagées. La SIA réserve ses activités au camp républicain. Cette sélectivité est importante dans la construction de la SIA. Pour des raisons matérielles, idéologiques, le refus de secourir ceux qui ne sont pas de son côté forge son identité. […] Construite par le mouvement libertaire en Espagne et dans les autres pays où elle a une section, la SIA ne se détache à aucun moment de celui-ci. Il lui est difficile de couper les liens qu’elle entretient avec un mouvement qui a tout fait pour la mettre sur les rails et l’imposer dans le paysage de l’aide internationale […] qui voi[en]t dans la SIA la structure internationale qui leur manque face au développement des organisations communistes. »

Les cheminements d’une histoire singulière

■ Guillaume GOUTTE
PASSEURS D’ESPOIR
Réseaux de passage du Mouvement libertaire espagnol 1939-1975
Saint-Georges d’Oléron, Les Éditions libertaires, 2013, 230 p
.

AU FOND de l’histoire, indiquait Lucien Febvre, il y a toujours des sentiments. Longtemps le récit de cette histoire-là – notamment celle de la résistance libertaire antifranquiste des années 1950 – fut raconté de manière sentimentale et avec l’idée qu’il fallait revendiquer le parcours tragique de ces quelques hommes qui marchèrent vers la mort au nom de leurs convictions. On était alors dans une double nécessité : la première relevait d’une dette morale envers ces combattants disparus et la seconde d’une mise en cause des instances du Mouvement libertaire espagnol en exil dans la gestion approximative et cahotante de la stratégie d’action armée contre l’État franquiste. Cette tâche, Antonio Téllez Solá (1921-2005) fut le premier à la mener à bien en consacrant partie de son existence à raconter cette histoire qui fut aussi la sienne. D’où le caractère indiscutablement affectif de ses récits, par ailleurs bien informés [1]. Avec le livre de Guillaume Goutte, qui assume clairement l’héritage de l’ « œuvre fondatrice » de Téllez Solá, nous entrons à l’évidence dans une autre dimension, celle qui tient à égale distance, et avec constance, l’histoire froide, antiquaire et dématérialisée, des universitaires à prétention objectiviste et l’histoire héroïque à vocation militante plus encline à manier l’émotion que le bilan. C’est sans doute le principal mérite de cette étude, fruit d’un travail universitaire transformé en livre, que de s’efforcer d’éviter ces deux écueils en tenant fermement le cap de l’histoire critique pour restituer sur le long terme – trois décennies et demie – les cheminements complexes d’une résistance libertaire.

CENTRÉ sur la figure du « passeur » – et plus largement sur la question de « l’organisation de la traversée de la frontière » –, le livre de Guillaume Goutte adopte, en effet, un angle de vision original par rapport à la production historiographique dominante sur le sujet. Il s’agit ici de comprendre, à ras de terre pourrait-on dire, comment fonctionnèrent ces réseaux de passage mis en place par les anarchistes espagnols, mais aussi de montrer comment ils évoluèrent, sur le long terme, en regard des conditions de la clandestinité et des changements de ligne stratégiques du Mouvement libertaire espagnol en exil. Sur cet aspect du problème, Passeurs d’espoir offre une vision globale bien documentée des conflits internes que suscitèrent, au sein de l’exil libertaire, les activités des groupes de la résistance intérieure tout en se gardant de les réduire, comme c’est souvent le cas dans la sphère de l’histoire héroïque, à une éternelle dichotomie entre une « juste ligne » (activiste) et les pesanteurs bureaucratiques visant à la paralyser. Ici, les évidentes sympathies de l’auteur pour l’activité de la résistance libertaire n’oblitèrent pas son jugement quant à ses faiblesses et ses contradictions, mais aussi quant à l’entêtement qu’elle manifesta à se maintenir, malgré son faible rendement, dans les pires conditions.

Indépendamment de son principal objet – « réévaluer l’intense activité antifasciste à laquelle se sont livrés les anarchistes espagnols » entre 1939 et 1975 –, Passeurs d’espoir peut induire, tant son champ est vaste, plusieurs niveaux de lecture. On y trouvera, au choix, une description fouillée de l’exil anarchiste espagnol en France, un exposé méthodique des motivations du passage clandestin de la frontière pyrénéenne dans les deux sens durant toute cette période, une analyse précise de l’organisation de l’activité des réseaux de passage anarchistes et un relevé circonstancié des politiques de répression que suscita, des deux côtés de la frontière, cette délictueuse activité. De quoi penser, en somme, les divers éléments configurant un dispositif complexe où le « passeur anarchiste » (ou « passeur de guérilla ») représente une « pièce maîtresse » de la résistance libertaire contre le franquisme.

Cet homme, qui est-il ? À la différence du passeur « classique » – ou encore du guide salarié par d’autres organisations antifascistes –, le passeur anarchiste fait intimement corps avec le projet qu’il sert. Cette adéquation entre son idéal militant et son activité constitue, sans doute, sa grande singularité. Il est un combattant conscient des risques qu’il encourt, risques qu’il partagera avec ses compagnons en cas d’échec – d’autant qu’il est parfois passeur et guérillero, comme c’est, par exemple, le cas de Ramón Vila Capdevila, dit Caraquemada. En clair, avant d’être « passeur », cet homme est d’abord un militant anarchiste qui met sa connaissance du terrain au service d’une cause qu’il fait sienne et qui, sans lui, ne pourrait pas prospérer. Le reste est affaire de circonstances et d’opportunités. Le moins qu’on puisse dire, c’est que, suivant le long cours de cette histoire, les conditions et les enjeux du passage changeront souvent.

On aurait tort, en effet, de voir dans cette résistance un continuum mythique de l’esprit de rébellion fondé sur le seul refus anarchiste de la dictature. Elle épouse, au contraire, jusque dans ses moments de recul ou d’hésitation, les mouvements, plus ou moins favorables, d’une histoire hésitante. D’où la nécessité de la saisir dans le détail en s’attachant aux ruptures d’approche qui la caractérisèrent d’une période à l’autre. La première saison de la résistance s’inscrit, de 1939 à 1945, dans le mouvement plus général de la lutte contre le nazi-fascisme et engage, très tôt, au sein du réseau Ponzán notamment [2], des anarchistes convaincus que l’issue de ce combat déterminera forcément l’avenir de l’Espagne. Atypique, cette phase reste marquée par le pragmatisme des réseaux libertaires qui s’y impliquent et n’hésitent pas à travailler pour des alliés provisoires en échange de certains avantages pour leur propre cause [3]. La deuxième saison se subdivise en deux périodes : l’une, qui va de 1946 à 1950, voit éclore des groupes d’action apparemment soutenus par l’exil mais fonctionnant plutôt de manière autonome ; l’autre, qui court de 1951 à 1960, se caractérise par la persistance de l’activisme armé des derniers groupes d’action malgré l’abandon de cette ligne par les instances de l’exil en 1951. La troisième saison (1961-1967) est liée à la fondation de l’organisme Défense Intérieur, puis à l’« insurgence » d’une nouvelle génération d’activistes des Jeunesses libertaires à travers les activités du Groupe 1er-Mai. Enfin, la quatrième et dernière saison, celle des années 1970, met en mouvement des groupes sans lien organique direct avec le Mouvement libertaire espagnol (ou ses dissidences), comme les GARI et le MIL.

LA LUTTE contre la dictature franquiste demeure, du début à la fin de cette histoire singulière, la principale raison d’être des passeurs anarchistes (de la France vers l’Espagne – pour y transférer des combattants, des fonds, des armes et de la propagande – ou de l’Espagne vers la France – pour y rapatrier des militants en danger). Chevilles ouvrières de la résistance, le succès des missions dont ils ont la charge repose essentiellement sur leurs épaules.

À la différences d’autres ouvrages où la question de la rémunération des passeurs se voit souvent reléguée aux oubliettes de l’idéalisme, le livre de Guillaume Goutte apporte, sur le sujet, quelques éléments d’information chiffrés intéressants, notamment sur la première saison de la résistance. On y apprend, par exemple, que le réseau Ponzán demandait de 2 000 à 3 000 pesetas aux services britanniques pour chaque personne passée à leur demande [4]. Pour ce qui concerne le transport de Juifs vers l’Espagne – que le réseau prit parfois en charge contre la volonté des services britanniques, qui n’en faisaient pas une priorité –, les tarifs exacts ne sont pas connus, mais il semble qu’ils n’aient rien eu à voir avec ceux – exorbitants – pratiqués par les passeurs classiques. Jusqu’en 1942, l’argent perçu par le réseau Ponzán était, nous dit Guillaume Goutte, « intégralement versé à une caisse commune » destinée à subvenir aux besoins de ses membres et de leurs familles, mais aussi à financer les activités proprement anarchistes du réseau [5] et ses infrastructures (hébergeurs, faussaires, imprimeurs, agents de liaison).

Les passeurs des années suivantes – dont certains exerçaient, pour leur propre compte, des activités de contrebande – n’étaient, semble-t-il, rémunérés que lorsqu’ils passaient, de l’Espagne vers la France, des « migrants “économiques” ou “familiaux” ». Cela dit, on peut penser, que, même s’ils travaillaient souvent pour la gloire, il leur arrivait aussi, à l’occasion, d’être défrayés par les groupes d’action de la résistance [6]. De même, sur les bases d’appui dont disposait la résistance des années 1950 – notamment, du côté français, le mas Tartas et le mas Graboudeille et, du côté espagnol, Can Moreno et Can Flaquer –, sur les itinéraires de passage clandestin et sur les expéditions elles-mêmes, Passeurs d’espoir fourmille de données fort utiles pour comprendre comment fonctionnaient, dans le détail, ces réseaux.

Essentiel dans les deux premières saisons de la résistance libertaire, le rôle des passeurs tend à décliner à partir des années 1960, date à laquelle, avec le début de la grande migration touristique, s’ouvrent d’autres voies, moins dangereuses, de passage vers l’Espagne. « Nombre de jeunes activistes anti-franquistes, nés en exil, [étant] de nationalité française », la plupart des entrées se font alors, indique Guillaume Goutte, « par les postes frontaliers, avec des papiers le plus souvent en règle ». Presque « légalement », en somme. Reste que, certaines traversées clandestines demeurant encore nécessaires, « notamment pour évacuer des militants recherchés par la police », les passeurs ne disparaissent pas complètement. En cas de besoin, ils reprennent le collier, en adaptant, il est vrai, leurs activités aux nouvelles formes de déplacement motorisées. Ce changement de méthode est ici évoquée par Jordi Gonzalbo et Jeanine Lalet, qui participèrent de près, dans les années 1960 et 1970, aux activités de passage liées au groupe des Jeunesses libertaires de Perpignan [7].

SI, D’UNE PHASE À L’AUTRE de la résistance libertaire au franquisme, perdure un même imaginaire réactivant les mêmes vertus combattantes, les différences sont évidemment nombreuses, comme le montre Guillaume Goutte, entre la résistance à mort des premiers temps, l’extrême solitude des maquisards des années 1950, l’activisme à vocation spectaculaire des années 1960 et l’illégalisme assumé des années 1970.

Guillaume Goutte accorde une attention particulière – et attendrie – aux maquisards des années 1950, seconde époque, dont le seul – mais vrai – mérite fut probablement de sauver symboliquement l’honneur des vaincus d’une déjà lointaine guerre civile. Ceux qui s’adonnèrent, en ces temps de désarroi, à cette résistance solitaire étaient en réalité de drôles de types incapables d’admettre d’autre manière de vivre – et de mourir – que celle-là. Porteurs de flamme côtoyant des fantômes, ils se battaient non pour vaincre, mais pour ne pas démériter. Cette configuration mentale si particulière d’une résistance ultra minoritaire, le franquisme la perçut comme un réel danger, non pour sa survie – elle était assurée au vu du déséquilibre des forces engagées –, mais parce qu’elle ravivait constamment la mémoire du peuple des ombres. D’où la constance qu’il mit à l’éradiquer. Qu’on entende bien : il ne s’agit pas, ici, de sur-valoriser la « dangerosité » anti-franquiste des Sabaté, Facerías et autres Caraquemada – au bout du compte, leurs clandestines activités n’eurent aucun effet déstabilisateur réel sur le régime –, mais d’insister sur l’exceptionnelle motivation individuelle de ces combattants solitaires que rien ne fit céder : ni l’adversité, ni le rejet dont ils furent l’objet de la part de leur organisation. C’est sans doute cette étrange prédisposition à l’entêtement et au refus qui les firent passer pour des aventuriers quand ils n’étaient que des irréductibles.

Au tournant des années 1960, les adeptes d’une nouvelle forme de résistance, moins lyrique et plus méthodique, critiquèrent, dans les rangs d’un mouvement libertaire en voie d’apparente réunification, la facture par trop improvisée de l’ancienne. Pour Guillaume Goutte, si l’on « peut assurément parler d’impasse de la lutte armée » à la fin des années 1950, cet échec s’explique surtout par la féroce répression qu’elle subit et par « l’inadéquation entre le soutien supposé de l’appareil confédéral de la CNT “apolitique“ à la lutte armée et la réalité des moyens qu’il était capable ou souhaitait mettre en œuvre pour l’assumer ». Il poursuit : « Cette dualité permanente entre les intentions et les actes induisit indubitablement, du côté des groupes d’action, autant de faux espoirs que de sourdes rancœurs ». Pour la nouvelle génération résistante, celle qui fit ses premières armes dans le cadre de l’organisme Défense Intérieur (DI), il s’agissait, en revanche, d’opérer un « saut qualitatif » – pour reprendre l’expression d’un de ses stratèges, Octavio Alberola [8] –, en rompant avec le côté « romantique » et « désorganisé » de la vieille garde. Pour un autre « jeune libertaire » de l’époque, Tomás Ibáñez, dont Guillaume Goutte rapporte les propos, les principales différences entre ces deux âges de la résistance étaient au nombre de quatre : la tactique d’action directe ne devait plus être « l’affaire d’individualités », mais engager « l’ensemble du MLE » ; les braquages devaient être exclus ; les opérations devaient être menées dans l’intention de susciter des « effets médiatiques » ; l’objectif essentiel de cette résistance devait être d’abattre Franco [9].

Au terme de deux années d’activités régulièrement contrariées par ceux-là mêmes dont la présence au sein du DI n’avait, depuis sa création, d’autre but que celui-là [10], un bilan honnête de la courte existence de cet organisme « conspiratif » impose de reconnaître, comme le fait Guillaume Goutte, que, malgré sa louable aspiration au « saut qualitatif », ses « lacunes » furent aussi évidentes que ses difficultés « à gérer correctement ses entreprises » [11]. Pour s’en convaincre, nous dit-il, il suffit de s’intéresser, « au-delà des imprévus que toute action clandestine peut connaître, [à l’] amoncellement d’erreurs [qui lui sont] directement imputables », notamment au moment de la confuse opération madrilène de l’été 1962 – qui deviendra la tragique « affaire Granado-Delgado » et « entamera définitivement son crédit » [12]. Par la suite, le flambeau fut repris par les seules Jeunesses libertaires qui persistèrent, à travers le Groupe 1er-Mai, à emprunter, pendant quelques années encore, la voie activiste avant qu’une nouvelle vague d’insurgés, plus proche de l’illégalisme armé post-soixante-huitard que de la résistance libertaire antifranquiste classique, n’occupe, au début des années 1970, le devant d’une scène où tout se décidait dans les coulisses – y compris le tempo d’une transition démocratique déjà programmée. Quelque dix ans après Francisco Granado et Joaquín Delgado, Salvador Puig Antich, militant du MIL, sera le dernier garrotté – mais non le dernier exécuté – d’un généralissime exterminateur qu’aucune résistance ne parvint, hélas, à éliminer.

S’IL CONVIENT de saluer le travail de Guillaume Goutte, c’est qu’il est rare que, sur un tel sujet, l’équilibre soit à ce point tenu entre l’évidente empathie ressentie pour les fantômes de cette résistance au long cours et la claire volonté d’en retracer l’histoire sans sombrer dans sa mythification. Centré sur la figure du passeur anarchiste, un des grands oubliés – notons-le – de cette longue épopée, le récit qu’il en tire nous replace au centre de cet entrelacs de passions et de refus qui poussèrent quelques hommes à poursuivre un combat bien trop inégal pour pouvoir être remporté. La première leçon qui se dégage de cette épopée, la principale peut-être, c’est qu’il existe, quelles que soient les circonstances, des individus – rares – qui se sentent portés par un défi nécessaire et que rien n’abat, pas plus la défaite que la solitude. La seconde, c’est que cette histoire leur appartient en propre, et non pas à l’organisation à laquelle ils étaient liés et qui, souvent, les lâcha sans jamais le leur dire clairement. Quant à supposer que cet abandon valut trahison, ce serait évidemment ignorer qu’aucune organisation, aussi libertaire fût-elle, ne pouvait lier son sort et ses intérêts à une stratégie qui risquait, à terme, de remettre en cause le statut légal qu’elle avait acquis en exil. Son grand tort fut de jouer sur les deux tableaux, et même de surenchérir dans le martyrologe, en laissant accroire, par pure démagogie, qu’elle était, encore et toujours, le centre névralgique d’une résistance qui la gêna plutôt aux entournures – double langage qui conduisit, au début des années 1960, à la création d’un organisme « conspiratif » dont les concepteurs firent tout pour qu’il ne conspire surtout pas.

Il n’est plus temps, cela dit, de se demander si la voie de la résistance armée contre le franquisme était possible. Ni même de savoir dans quelles conditions elle aurait pu l’être. Elle fut tentée, sous diverses formes, et elle échoua, quelles que fussent les méthodes employées, à atteindre la plupart de ses objectifs. Sauf un : maintenir vivante la mémoire des vaincus et, avec elle, ouverte la perspective qu’il n’était jamais vain d’arpenter les chemins d’insoumission. Au risque de s’y perdre en cherchant un passage. À l’heure des bilans, c’est sans doute ce qui demeure, et c’est bien comme ça.

José FERGO

[1] Deux livres de cet auteur sont disponibles en français : Sabaté. Guérilla urbaine en Espagne (1945-1960), Toulouse, Repères-Silena, 1990, et Le Réseau d’évasion du groupe Ponzán. Anarchistes dans la guerre secrète contre le franquisme et le nazisme (1936-1944), Toulouse, Le Coquelicot, 2008.

[2] Francisco Vidal Ponzán (1911-1944) demeure indiscutablement la figure dominante de cette « première résistance ». Ancien agent du Service d’intelligence spéciale périphérique (SIEP) de l’armée républicaine, cet anarchiste aragonais, instituteur de profession, fut, de 1939 à sa mort, au cœur d’un vaste réseau de passage de frontière travaillant de concert avec les services secrets britanniques.

[3] Dans une perspective parallèle, il faut noter que leurs commanditaires – ici, les services britanniques, mais il y en eut d’autres, notamment dans les rangs gaullistes – surent le plus souvent réutiliser, pour la cause résistante, les compétences particulières que des combattants anarchistes comme Ponzán – mais aussi Agustín Remiro ou Juan Catalá – avaient acquises, pendant la guerre d’Espagne, sur le front d’Aragon, en matière de renseignement, d’évasion et d’infiltration.

[4] Juan Catalá et Joaquín Baldrich touchaient, eux, 3 000 pesetas par agent ou aviateur transporté en Espagne, en 1943.

[5] Entré clandestinement en France en 1947, Cipriano Mera racontait que la vie d’un condamné à mort valait alors, en Espagne franquiste, 500 pesetas. Autrement dit, avec 500 pesetas on pouvait corrompre un fonctionnaire de prison. Partant de là, Mera, lui aussi pragmatique en diable, s’évertua à convaincre les instances dirigeantes de la CNT en exil qu’il était sans doute plus urgent, pour l’heure, de faire sortir un maximum de compagnons libertaires des geôles franquistes que de publier livres et journaux en quantité. Sans succès. L’anecdote vaut ce qu’elle vaut, mais elle restitue assez précisément une réalité que connaissaient Ponzán et ses camarades, qui réinvestirent dans cette tâche partie des prestations reçues des services britanniques.

[6] Les passeurs les plus célèbres de cette époque seront Francisco Denís Diéz, dit Catalá, et Ramón Vila Capdevila, dit Caraquemada – voir, à leur sujet, l’entretien avec Mariano Aguayo Morán publié dans ce numéro –, mais aussi Antonio Gónzalez Péres, dit Tono, Antonio Cereza Grasa et Antonio Cuesta Hernández.

[7] On lira, dans ce numéro, une recension du livre récemment paru de Jordi Gonzalbo : Itinéraires Barcelone-Perpignan. Chroniques non misérabilistes d’un jeune libertaire en exil.

[8] Dans l’entretien accordé à Guillaume Goutte, Octavio Alberola affirme curieusement que la situation internationale de l’époque – guerre froide, mouvements de décolonisation et, surtout, révolution cubaine – joua un rôle dans la réunification, en 1961, de la CNT. L’hypothèse est hardie mais sans fondement. Ce qui, en revanche, n’est pas discutable, c’est l’influence évidente que joua le processus révolutionnaire cubain sur Alberola, qui en fut longtemps un ardent panégyriste.

[9] Hormis les illusions d’époque sur une implication réelle – c’est-à-dire logistique et financière – des instances dirigeantes du MLE en exil dans ce genre d’activités et l’intérêt manifeste, lui aussi d’époque, porté aux impacts médiatiques de telle ou telle action, l’idée d’attenter à la vie du dictateur n’était pas, elle, à proprement parler originale, comme le prouve l’entretien avec Mariano Aguayo Morán que nous publions dans ce numéro.

[10] C’est ainsi que Germinal Esgleas et Vicente Llansola, représentants de la très immobiliste orthodoxie faïste, furent tout à la fois les inspirateurs et les fossoyeurs du DI.

[11] Sans parler des infiltrations policières qu’il subit et ne soupçonna pas. Sur ce chapitre, Goutte situe à ses justes proportions l’ampleur de la calamiteuse insouciance du DI, puis du Groupe 1er-Mai, vis-à-vis d’un indicateur qui sévit quatorze années durant dans le milieu activiste.

[12] Sur cet épisode, on peut se reporter, malgré ses lacunes, au livre de Carlos Fonseca, Le Garrot pour deux innocents : l’affaire Granado-Delgado – Éditions CNT-RP, 2004 – recensé dans le n° 16 – avril 2004 – de ce bulletin sous le titre : « De “l’innocentisme” et de ses limites ». Sur l’activisme des années 1960, on peut puiser, avec mesure, au livre de Salvador Gurucharri et Tomás Ibáñez, Une résurgence anarchiste. Les Jeunesses libertaires dans la lutte contre le franquisme : la FIJL dans les années 1960 – Acratie, 2012 –, dont l’édition espagnole fut longuement recensée dans le n° 39 – janvier 2011 – de ce même bulletin sous le titre : « Au temps des “Jeunesses” ardentes : l’histoire en héritage ».

Á PROPOS DES PHOTOS DU CAMP DE MAUTHAUSEN, ANTONIO GARCÍA ET FRANCISCO BOIX : QUELQUES VERITES.

Merci à Véronique Salou Olivares pour ces précisions en réponse à notre article :

PARÍS DARÁ EL MAYOR RECONOCIMIENTO AL FOTÓGRAFO DE MAUTHAUSEN

 

Juste dire qu’au-delà de tous les mérites et les risques pris par Francisco Boix pour collecter ce témoignage précieux de photos et les sortir du camp ou les cacher dans le camp, il n’était pas seul. Il a beaucoup oeuvré pour ce devoir collectif de résistance et de survivre. Mais son décès très jeune en a fait un martyr idéal pour ceux qui voulaient créer une figure « d’Épinal » pour la résistance du camp, et pour cause il ne pouvait plus rien dire.
Antonio Garcia Alonso par son fils Claude : (extraits)

Lorsque Boix arrive à L’Erkennungsdienst (labo photo du camp de Mauthausen) il y a déjà une résistance organisée au sein de ce Kommando:
« Six déportés travaillaient au labo photo en mai 1941 : un socialiste autrichien, Hans, était le Kapo; un jeune républicain espagnol, Antonio García Alonso, ( N°4665) travaillait depuis début mai au labo photo; Stefan Grabowski, le « Polonais rouge », qui avait combattu en Espagne dans les Brigades internationales, Miroslav Lastowka, un autre Polonais ; Johann Gralinski ; enfin un autre Espagnol, Ruiz.
Antonio García s’est vite rendu compte que Grabowski, responsable avant son arrivée du développement, tirait clandestinement un sixième exemplaire de certaines photos et cachait cette collection dans le labo. Il continua lui-même ce travail qui, découvert, leur aurait valu une mort atroce, et a probablement mis de côté quelques clichés de la visite de Himmler du 31 mai. Fin 1942, García demanda un assistant, étant donné la surcharge de travail due aux arrivées massives de déportés, et proposa à Paul Ricken (adjudant SS responsable du labo) un nom, choisi en fait par les dirigeants clandestins à Mauthausen du parti communiste espagnol : un autre Catalan, Francesc Boix Campo, appelé couramment Francisco Boix. en 1944, arriva dans le service photo un dernier Espagnol : José Cereceda.
Trois déportés étaient au courant de la collection secrète : Grabowski, mort fin 1944, García et Boix. Très malade, García fut hospitalisé au Revier (hôpital) de février à mars 1945. À son retour, la collection, d’environ 200 clichés, avait disparu de sa cachette. Boix, devenu dans l’intervalle Kapo du labo (mais il le nia au procès de Nuremberg), finit par dire à García l’avoir remise aux dirigeants communistes clandestins, qui l’avaient dispersée et camouflée dans le camp. Après le suicide de Hitler le 30 avril, annoncé à la radio le lendemain, le commandant de Mauthausen ordonna à Paul Ricken de détruire l’ensemble des négatifs et des photos de l’Erkennungsdienst, pour effacer les traces de l’esclavage et de la barbarie à l’oeuvre dans le camp. García et Boix réussirent alors à soustraire encore des négatifs et des photos.
L’organisation clandestine espagnole avait, quelques semaines avant, décidé de faire sortir du camp les clichés cachés depuis quatre ans, grâce à deux jeunes communistes catalans, Jacinto Cortés et Jesús Grau, qui portaient chaque jour ses repas à un Kommando d’Espagnols travaillant au village de Mauthausen. Ils avaient sympathisé au fil des mois avec Anna Pointner, une habitante voisine du chantier, qui accepta de dissimuler les photos dans une lézarde du mur de son jardin. Et le 5 mai, donc, le camp fut libéré.

Boix, apparemment, récupéra le lot de clichés et l’emporta en France où il travailla pour la presse communiste : le 1er juillet, l’hebdomadaire Regards publia 21 des photographies ; le 1er août, le quotidien Ce soir leur consacra un numéro spécial. En 1946, Boix s’attribua le mérite d’avoir sauvé 20 000 photos… Mais « sa » collection fut éclatée : García récupéra certains tirages, Boix en vendit à des agences de presse, notamment tchèques, avant sa mort survenue en 1951, à l’âge de 31 ans, de tuberculose – il est enterré au cimetière parisien de Thiais. Boix devint ensuite un héros porté par la mémoire du Parti communiste espagnol, clandestin sous Franco, et du PCF. García, lui, soupçonné de sympathies trotskystes, n’a pas bénéficié de la même valorisation. L’historien américain David Wingeate Pike, qui a très longuement interviewé García, décédé en 2000, a réhabilité aujourd’hui son rôle dans la soustraction et le sauvetage des photos.

NDLR : Les restes Francisco Boix seront tranférés au cimetière du Père Lachaise à Paris lors d’une cérémonie prévue le 16 juin 2017.

 

Antonio Garcia Alonso :

Né le 19 mai 1913, à Tortosa, province de Catalogne, décédé le 10 juillet 2000. Il écrivit sur le bulletin de la FEDIP sous le pseudonyme de « Juan de Portado ». Au camp il fut très actif dans son kommando le Erkennungdiens, service anthropométrique des prisonniers, pour collecter les preuves des assassinats. (informations données par sa femme Odette) Matricule N° 4665.
Des photos SS présentées comme preuves aux procès de Nuremberg et Dachau
Francisco Boix fut le seul Espagnol appelé à témoigner devant le tribunal militaire international de Nuremberg, les 28 – le même jour que Marie-Claude Vaillant-Couturier – et 29 janvier 1946. Six photos apportées par Boix furent projetées devant le tribunal et versées au dossier des preuves. Dans sa déposition, il certifia, par le biais des photos développées et tirées à l’Erkennungsdienst, la présence de Kaltenbrunner (en compagnie de Himmler) et de Speer (en mars 1943) lors de visites officielles de Mauthausen ou de l’annexe de Gusen – alors que les deux accusés niaient connaître le camp. C’était là la raison d’être de la comparution de Boix, cité comme témoin de l’accusation par Charles Dubost, procureur adjoint de la délégation française.
C’est à Dachau qu’eut lieu, du 7 mars au 13 mai 1946, le procès de 61 responsables, médecins, gardes et Kapos du camp de Mauthausen. Ils furent jugés par un tribunal militaire américain, bien que Mauthausen fît partie de la zone d’occupation soviétique : c’était en effet l’armée américaine qui avait libéré le camp. Francisco Boix témoigna de nouveau, le 11 mai, et fournit 30 photographies qui furent versées au dossier d’accusation comme preuves.

Mémoires Partagées, Association 1901
62 rue du 11 Novembre, 91600 Savigny sur Orge,

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