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Etat espagnol : Les esclaves du franquisme

Cette histoire débute par une fuite. Des militants de la CNT [Confédération nationale du travail, le plus grand syndicat espagnol avant la guerre civile, anarcho-syndicaliste] ont brûlé jusqu’aux fondations l’Instituto Católico de Artes y Oficios de Madrid. Le directeur de l’Institut, le jésuite José Agustín Pérez del Pulgar, a décidé de partir pour la Belgique. L’attaque contre cet édifice n’était en rien un hasard. Pérez del Pulgar est un militant actif de la droite la plus réactionnaire; il met à profit sa fonction pour diffuser de la propagande, il est convaincu de la nécessité de freiner l’expansion des idées marxistes parmi les jeunes. Quelques mois après avoir quitté le pays, la guerre civile éclate. Il décide de rentrer, se placer au service du soulèvement, participer à la croisade qui sauvera l’Espagne.

Pérez del Pulgar passe les mois suivants au nord de la péninsule. Il sait bien que sa place n’est pas au front, mais à l’arrière-garde le travail ne manque pas pour des hommes tels que lui. Il ne perd pas son temps. Il se met en relation avec Máximo Cuervo Radigales [1893-1982], un général très proche des sommets ecclésiastiques en raison de son activité à la direction du CEU [Centro de Estudios Universitarios, fondé en 1933 par l’Association catholique de propagandistes]. Cuervo Radigales est sur le point de devenir l’un des personnages les plus dangereux et obscurs du régime franquiste, il a toutefois besoin de l’aide du jésuite. Les deux vont commencer à construire l’appareil idéologique qui soutiendra le système pénitentiaire de la dictature.

La récompense est immédiate. En 1938, Cuervo Radigales est nommé Directeur général des prisons; il réorganise les prisons sous contrôle franquiste. Avec l’aide de Pérez del Pulgar, il crée un système de travail forcé pour les prisonniers qui sera maintenu pendant toute la durée de la dictature. Celui-ci est placé sous le contrôle d’un nouvel organisme, le Patronato de Redención de Penas por trabajo [Fondation/patronage de rédemption des peines par le travail]. Cuervo Radigales place le jésuite à la tête du Patronato, ce dernier est placé sous sa responsabilité directe. L’une des machines répressives parmi les plus cruelles du régime vient de naître. Ce Patronato ne sera, toutefois, pas le seul organisme qui fera appel à du travail esclave. Il faut en effet ajouter au système pénitentiaire le système de camps de concentration créé dans l’ensemble de la péninsule au sein desquels ont également été constitués des bataillons de travail. Leurs prisonniers ne devaient pas même accomplir des peines, car ils n’avaient pas été jugés. Ils dépendaient directement de l’Inspección de Campos de Concentración de Prisioneros (ICCP) puis de la Jefatura de Campos de Concentración y Batallones Disciplinarios.

Bien que le travail forcé des prisonniers fût chose courante depuis le coup d’Etat [en juillet 1936], la construction du Valle de los Caídos [Vallée des tombés, basilique creusée dans la roche située à quelques kilomètres de Madrid et où sont enterrés le fondateur de la Phalange, José Antonio Primo de Rivera, et Franco] sera l’un des premiers chantiers à faire massivement usage de main-d’œuvre esclave. Franco voulait un grand mausolée, un monument digne de la croisade qu’il venait de terminer. Il attendit peu avant de lancer les travaux. Le 1er avril 1940, date du premier anniversaire de la victoire, il publie un décret ordonnant le début des travaux. Le document ne laisse aucun doute quant au but poursuivi: Franco souhaitait rendre hommage à ceux qui étaient tombés en se battant à ses côtés. «Destination éternelle de pèlerinage, où le grandiose de la nature offre un cadre digne au terrain dans lequel reposent les héros et martyres de la Croisade.»

C’est là que Pérez del Pulgar revient dans notre histoire. Dans un pamphlet publié fin 1939, sous le titre La solution de l’Espagne au problème des prisonniers politiques, le jésuite jettent les bases de ce qui sera sa tâche à la tête du Patronato de Redención de Penas por Trabajo: «il est bien juste que les prisonniers contribuent par leur travail à la réparation des dommages auxquels ils ont contribué en collaborant avec la rébellion marxiste.» Del Pulgar va faire en sorte qu’ils paient.

Le fonctionnement du Patronato était simple: les entreprises et les entités publiques sollicitaient des prisonniers comme travailleurs et les responsables décidaient du nombre qui leur serait attribué ainsi que la prison où ils seraient sélectionnés. Les Archives générales de l’administration conservent les registres élaborés par le Patronato entre 1940 et 1960. Ceux-ci détaillent les prisonniers attribués, le lieu de destination et le travail qu’ils devront réaliser. Ces données n’ont toutefois pas pu être consultées de manière systématique, raison pour laquelle les chercheurs qui travaillent sur ce thème ont dû recourir aux Memorias de la Dirección General de Prisiones. Les recherches indiquent qu’il y avait des entreprises de tout type, y compris des petits commerces et des particuliers qui sollicitaient une domestique. Alors qu’ils travaillaient, ils étaient enfermés dans des colonies pénitentiaires, en détachement pénal, ou même dans des prisons. Pour avoir une image générale du système d’enfermement, il faudrait ajouter à ces colonies pénitentiaires les camps de concentration dont la fonction était d’interner et de classer les prisonniers de guerre.

Les chiffres et l’étendue de cette pratique à tous les secteurs de l’économie montrent que le système de travail esclave n’avait rien de provisoire, mais qu’il s’agissait bien d’un pilier central de l’économie franquiste. D’après les historiens qui ont traité de cette question, le nombre le plus élevé de prisonniers a été destiné aux infrastructures et travaux publics: construction de chemins de fer, routes, canaux, prisons et mines. Un exemple est celui de la construction de la prison de Carabanchel, à Madrid, où l’on sait qu’en 1946 956 prisonniers travaillaient, bien que l’on ne possède pas de données sur d’autres années.

Dans son ouvrage intitulé El Valle de los Caídos: Una memoria de España, l’une des recherches les plus détaillées sur la construction du monument, l’historien Fernando Olmeda ne s’aventure pas à donner des chiffres sur le nombre de prisonniers qui ont œuvré au Valle en raison des difficultés à trouver ces données. D’après les Memorias de la Dirección General de Prisiones, il y aurait eu environ 500 prisonniers par année entre 1943 et 1950, bien qu’il n’y ait aucun chiffre pour certaines années.

Les travaux furent confiés à trois entreprises de la construction – Banús, Molán et San Román – dont les dirigeants eux-mêmes faisaient le tour des prisons pour sélectionner les détenus. Teodoro García Cañas, prisonnier à Ocaña, rappelle dans le libre Esclavos por la patria comment Juan Banús examinait personnellement les dents et les muscles des prisonniers pour choisir ceux qui seraient les plus à même à tenir le coup. Nombreux sont ceux qui ne le firent pas. Aux morts causés par les mauvaises conditions de travail et par l’épuisement, il faut ajouter ceux qui moururent de silicose à la suite du travail dans les cryptes.

Pérez del Pulgar observait la progression du Valle de los Caídos et souriait. Les prisonniers se rachetaient non seulement vis-à-vis de la patrie, mais aussi face à Dieu. En échange de leur travail, le Patronato avait établi un système de réduction des condamnations et un salaire dont l’objectif était de montrer qu’il était possible de revenir sur le droit chemin et d’obtenir le pardon. Ce qui est sûr, c’est que ces mesures furent peu mises en place. Le système pénitentiaire de Cuervo Radigales était fondé sur l’arbitraire et la torture systématique des détenus, qui souffraient de mesures telles que la politique de dispersion permanente baptisée de «tourisme pénitentiaire» par Radigales. Pour ce qui est du salaire, il était fixé à 2 pesetas par jour, desquels l’Etat déduisait 1,5 pour les frais d’entretien.

La plus grande fosse commune de la péninsule

Franco choisi un autre anniversaire pour l’inauguration du Valle de los Caídos, celui de 1959 [20 ans après la fin de la guerre civile]. Alors que dans un premier temps il avait été décidé que seuls les héros franquistes y seraient enterrés, en 1958 le régime changea d’idée: une lettre du ministre de Gobernación [de l’intérieur] spécifiait que les inhumations se feraient «sans distinction du camp dans lequel ils combattirent». L’endroit ne cessa jamais d’être un monument à la victoire franquiste, mais on décida d’y transférer les cadavres provenant de fosses communes de pratiquement toute la péninsule, sans tenir compte d’où ils venaient et sans aviser les familles.

L’énorme transfert, 33’833 corps, qui se prolongea jusqu’en 1983, transforma le Valle de los Caídos en la plus grande fosse commune d’Espagne. 12’410 cadavres n’ont toujours pas été identifiés. Bien que les fosses aient été déclarées de propriété de l’Etat en 2007, leur accès dépend de l’Eglise en vertu des accords de 1979 avec le Vatican. L’Eglise a fait usage de ce pouvoir pour refuser les identifications, y compris contre des décisions judiciaires comme dans le cas, en 2017, de Manuel et Ramiro Lapeña.

Ces accords, qui ont rang de traité international et sont par conséquent au-dessus des lois nationales, constituent l’obstacle principal auquel fait face le gouvernement [Sánchez] pour transférer les restes de Franco. L’avenir du mouvement soulève toutefois d’autres questions. L’une d’elles est celle de sa transformation possible en un mémorial des victimes des deux camps, ainsi que l’avait recommandé le Comité d’experts nommé par Zapatero en 2011. Cette transformation semble compliquée pour un monument dont la finalité était claire dès le début et qui est resté, jusqu’à aujourd’hui, un lieu d’hommage au franquisme. Il s’agit aussi de répondre à des questions telles que celle du financement de sa restauration, dont le coût est estimé à 13 millions d’euros en raison de l’importante détérioration du monument.

En 2011, Joan Tardá [député membre d’ERC] proposa au Congrès que ces coûts soient portés par les entreprises qui s’étaient enrichies grâce à l’usage de main-d’œuvre esclave. Pour appuyer son propos, il utilisa une photographie des travaux où l’on pouvait voir une affiche de l’entreprise Huarte, ancêtre de l’actuelle OHL [Obrascón Huarte Lain, S.A., l’une des six plus grandes entreprises espagnoles de la construction]. Au dos de la photo, une note indiquait qu’il fallait effacer l’affiche pour éviter toute association avec l’entreprise. En réalité, la participation de Huarte aux chantiers fut plus tardive, en 1950, alors que, selon les données de la Dirección General de Prisiones, il n’y avait plus de travail esclave. Toutefois, ainsi que l’ont signalé les collectifs de mémoire historique de Navarre lorsque Félix Huarte a reçu la médaille d’or de Navarre, la complicité de ce dernier avec la dictature était très forte. Il est probable qu’il ait eu recours à du travail esclave sur d’autres chantiers, tels que la construction de l’aérodrome d’Ablitas.

Huarte n’était pas seul. Les grandes fortunes de l’IBEX 35 [l’indice boursier espagnol], édifiés sur le travail esclave, ne souhaitaient pas laisser de traces de leur passé. Ainsi que l’ont découvert des recherches du Financial Times, publiées en 2003, et de La Marea, en 2014, aux côtés d’OHL se trouvent de nombreuses autres entreprises dont la fortune repose sur le travail forcé, des compagnies minières Norte ou Duro à des entreprises de la construction comme Acciona et ACS en passant par Iberdrola ou Gas Natural Fenosa.

Toutes ces entreprises ont refusé de donner toute explication et à fournir des informations sur cette affaire. Le système créé par Pérez del Pulgar et Cuervo Rodigales produit toujours, bien des années plus tard, des bénéfices. (Article publié le 27 juin sur le site Elsaltodiario.com. L’auteure remercie l’historien Fernán Mendiola pour la révision et l’amélioration du texte. Traduction A l’Encontre)

Layla Martínez

Etat espagnol. Les esclaves du franquisme

LA NUEVE, EL FILM

LA NUEVE
Una unidad de ciento cincuenta españoles contra el mayor ejército del mundo

Argelia, 1944

Somos la novena compañía, una unidad de choque formada por 150 exiliados españoles, conocidos en el frente como “La Nueve”. Somos la punta de lanza de la ofensiva aliada en Normandia.

Pese a la negativa del alto mando, nuestra unidad ha votado por avanzar en solitario para liberar París del terror nazi. Estamos dispuestos a protagonizar la liberación de la Ciudad de la Luz y el asalto final al Nido del Águila de Hitler. Frente a nosotros se despliegan más de veinte mil efectivos alemanes comandados por la 1º División Adolf Hitler y fuerzas de élite de la Wehrmach.

Teaser La Nueve de Daniel H. Torrado from Hernández Torrado, Daniel on Vimeo.

Los hombres de “La Nueve” habían abrazado nuestra causa espontánea y voluntariamente. Eran, verdaderamente, combatientes de la libertad. Las tumbas de sus muertos jalonan la ruta gloriosa y dolorosa que siguieron desde Normandía a Berchtesgaden, y los supervivientes tuvieron el orgullo y la satisfacción de terminar la guerra en el santuario del nazismo del Nido del Águila.
RAYMOND DRONNE, Capitán de la Segunda División Blindada del Ejercito de la Francia Libre

Presentación de "La Nueve" from Hernández Torrado, Daniel on Vimeo.

Témoignages de républicains espagnols en France (1939-1945)

« Mon travail ici est très simple, sans transcendance quelconque. Je me limite à recueillir des témoignages épars, à laisser parler les survivants et projeter l’ombre des morts. Je modifie à peine le ton, et j’adapte à la littérature le langage simple et rude d’hommes qui n’eurent d’autre université que le chantier, l’atelier, l’usine ou les durs travaux de la terre ».

En librairie le 25 mai 2018.

La Révolution s’arrêta en Mai

Printemps 1937, la guerre civile espagnole est à son apogée. L’armée républicaine et les milices des partis et des syndicats, luttent contre les troupes franquistes. À des centaines de kilomètres à l’arrière du front, le gouvernement ordonne l’assaut du Central téléphonique de Barcelone qui est géré par la CNT. Les anarchistes résistent et une grève générale éclate. C’est le début d’une guerre civile au sein de la Guerre civile. Cinq jours qui cèlent l’épitaphe de la révolution : http://demainlegrandsoir.org/spip.php?article1833

Collioure : Un bagne fasciste en France


Photo prise aux abords du port de pêche de Collioure, Pyrénées-Orientales, en 1890, devenu lieu d’internement pour combattants de la Brigade internationale en 1939 – source : WikiCommons

Au début de l’année 1939, un camp d’internement pour combattants républicains revenant de la Guerre d’Espagne est implanté sur le sol français. Sa découverte fait scandale.

Grégory Tuban vient de publier aux éditions du Nouveau Monde une imposante somme historique à propos des camps d’emprisonnement bâtis en France à la suite de la Guerre d’Espagne, et destinés en priorité aux combattants républicains, communistes, socialistes ou anarchistes.

Avec son aimable autorisation, nous publions aujourd’hui un chapitre tiré du livre Camps d’étrangers : Le contrôle des réfugiés venus d’Espagne (1939-1945) consacré au camp de Collioure, dans les Pyrénées-Orientales.

Le 14 mai 1939, le quotidien L’Humanité met Collioure à sa une. Sous le titre « Un bagne fasciste en France », le journal communiste révèle les dantesques conditions d’internement dans ce camp réservé aux « fortes têtes ». Plus de 350 étrangers, majoritairement des Espagnols, mais aussi d’ex-brigadistes internationaux, y sont détenus depuis le début du mois de mars 1939. Des hommes quasi séquestrés dans un fort, à l’abri des regards, sans droit de correspondance ni de visite. Si Collioure est connue comme la dernière demeure du poète Antonio Machado – mort d’épuisement le 22 février 1939 –, désormais, c’est le château royal surplombant ce petit port de pêche, situé à seulement une trentaine de kilomètres de la frontière, qui attire l’attention des derniers défenseurs de la République espagnole.

À quelques mois du 150e anniversaire de 1789, ils espèrent bien faire tomber cette « Bastille de Daladier », selon les mots de Jean Chauvet, secrétaire général du Secours populaire de France et des colonies. L’affaire des « séquestrés de Collioure » éclate grâce à la pugnacité d’un jeune avocat communiste présent à Perpignan pour le compte du Secours populaire. Pierre Brandon a découvert l’existence de ce « camp spécial » en rencontrant, clandestinement, des brigadistes italiens internés à Argelès-sur-Mer. C’est à leur contact qu’il a appris le départ de certains d’entre eux pour le château royal, notamment de Francesco Fausto Nitti. […]

C’est donc depuis le camp d’Argelès-sur-Mer, situé à seulement quelques kilomètres du château royal, qu’ont lieu les premiers transferts, avec l’envoi d’un premier contingent de 77 internés le 4 mars 1939. Le camp d’Argelès-sur-Mer enregistre pas moins de 167 départs vers Collioure en mars 1939. Ces transferts précèdent donc la circulaire de l’Intérieur du 5 mai 1939 sur la création de locaux disciplinaires. L’armée a ainsi anticipé les directives d’Albert Sarraut. La direction de la sûreté nationale est toutefois très vite informée de l’ouverture d’un tel site, pensé et conçu dès l’origine comme un espace d’isolement. Alors que les inspecteurs procèdent aux premières identifications des miliciens de la 26e division en Cerdagne, la Direction de la police du territoire et des étrangers semble attendre l’ouverture du camp spécial. Son directeur en fait part le 10 mars 1939 au préfet des Pyrénées-Orientales. Dans sa réponse, le préfet précise que le camp spécial de Collioure fonctionne depuis près d’une semaine déjà : « Par votre communication confidentielle, n° 3368, du 10 courant, vous avez bien voulu me demander de vous faire savoir à quel moment et dans quelles conditions il serait possible d’utiliser le centre de groupement spécial en voie d’organisation dans des locaux militaires de Collioure. J’ai l’honneur de vous faire connaître que ce centre fonctionne depuis quelques jours. »

Le camp de Collioure permet donc aux autorités compétentes dans les camps, tant civiles que militaires, d’emprisonner hors du circuit judiciaire.

Dans les premiers mois de fonctionnement du camp spécial, un « transfert d’autorité », pour reprendre la terminologie administrative, a valeur de punition. Les motifs des envois à Collioure ne sont toutefois étayés que par de courtes explications dans les dossiers consultés. Le lieutenant-colonel Marcelino Usatorre Royo et le commandant Isaias Alvarez Echaniz, internés à Saint-Cyprien, sont ainsi envoyés le 14 mars 1939 sur le camp spécial, après avoir été accusés d’avoir « facilité l’évasion de réfugiés communistes espagnols et manifesté des idées extrémistes », selon le commissaire spécial. […]

Les hommes transférés à Collioure proviennent de tous les camps. Un individu considéré comme « suspect » peut aussi être envoyé à Collioure afin d’être particulièrement surveillé. Une mesure préventive dont on retrouve les traces dans les archives. Ainsi, lorsque le contrôleur général Sallet demande fin mars 1939 au commissaire spécial d’Argelès-sur-Mer d’exercer une surveillance toute particulière à l’encontre de Manuel Rodríguez, il lui précise qu’il serait préférable, en concertation avec le chef du camp, d’envoyer ce dernier au camp de Collioure.

Les services de police et de gendarmerie procèdent eux aussi à l’envoi à Collioure de réfugiés espagnols arrêtés hors des camps et estimés « dangereux ». C’est le cas de Miquel Ferrer Sanxis, transféré à Collioure le 30 avril 1939. Cet ancien secrétaire catalan de l’Union générale des travailleurs, proche du Parti socialiste unifié de Catalogne, a pu éviter les camps au passage de la frontière et trouver refuge à Toulouse où, avec l’aide de la CGT locale, il organise une structure de mise en relation entre les internés des différents camps et leurs familles. Miquel Ferrer est interpellé puis transféré à Collioure. Un jeune membre du Parti nationaliste basque fait aussi partie de ce voyage. Les deux réfugiés arrivent de nuit, escortés par deux gendarmes, avant d’entreprendre une longue marche à pied jusqu’au château royal. […]

Tous les réfugiés transférés à Collioure sont conduits menottés au fort, avant d’être soumis à des mesures d’identification criminelle avec prises d’empreintes digitales et mesures anthropométriques. Immatriculés, rasés, vêtus d’un uniforme de prisonniers, ils sont ensuite affectés à différentes sections. À la notion de « dangerosité » supposée de ces hommes répond ainsi un strict règlement militaire. La surveillance des parties communes et des abords du fort est en partie confiée à des détachements du 24e régiment de tirailleurs sénégalais basé à Perpignan relayés, plus tard, par ceux du 15e régiment d’infanterie et du 21e régiment d’infanterie coloniale. Les gardes républicains mobiles de la 12e légion sont chargés, quant à eux, de la surveillance des internés, sous la direction d’un chef de camp, ex-légionnaire, dont l’aversion contre les « rouges » est avérée. On retrouvera d’ailleurs ce capitaine, promu colonel, à la tête en février 1944 d’un groupe mobile de réserve (unité paramilitaire créée par Vichy) engagé contre les maquisards des Glières.

Au printemps 1939, le château royal de Collioure s’apparente plus à un bagne qu’à un camp. Durant une douzaine d’heures par jour, les internés sont contraints de réaliser des travaux de force à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur du fort. Tous les espaces pouvant servir de zones d’internement, des souterrains aux remises, sont utilisés afin de faire entrer plus de 350 hommes dans l’ancien château médiéval réaménagé par Vauban en bastion militaire. Pourtant habitués aux conditions de vie spartiates des camps sur la plage, les internés de Collioure doivent s’accommoder de lieux humides et insalubres avec une paillasse en guise de couchage. Une fois la nuit tombée, ces cellules collectives, la plupart du temps sans fenêtres, sont fermées jusqu’au lendemain. Les hommes sont ainsi répartis par groupes dans différentes sections, dont une est réservée aux éléments jugés les plus dangereux. Dans cette dernière, dite « section spéciale », les internés sont soumis à un régime d’incarcération pénitentiaire avec l’interdiction de parler. Enfin, toute forme de rébellion, d’insoumission ou d’insubordination entraîne une mise au cachot. L’un d’eux ne permet pas aux punis de tenir debout. Les brimades sont ainsi quotidiennes. Les coups aussi, comme ce fut le cas pour Agustí Vilella, membre du PSUC, transféré à Collioure après s’être battu avec des gardiens au camp de Saint-Cyprien. Cette insoumission lui vaut, à son arrivée au fort, un tabassage en règle entraînant la perte d’un œil.

Les témoignages de mauvais traitements venant de Collioure sont nombreux. Les internés qui parviennent à sortir du camp accusent. D’autres entament des grèves de la faim. À la fin du mois de mars 1939, quatorze volontaires yougoslaves des Brigades internationales, qui ont refusé de s’alimenter, doivent être transférés vers l’hôpital de Perpignan. Un mois plus tard, une vingtaine d’Espagnols, de brigadistes bulgares et italiens tentent la même action. […]

Les autorités du camp décident de nourrir de force, à l’aide d’une sonde, les grévistes. Souffrant d’un ulcère à l’estomac, Mario Giudice est transféré de l’infirmerie du camp de Collioure à l’hôpital de Perpignan au 14e jour de sa grève de la faim, alors que sept de ses compagnons refusent toujours de s’alimenter. Il s’agit de membres du groupe libertaire Liberta o Morte dont une partie fut transférée depuis le camp d’Argelès-sur-Mer lors de la purge du camp des internationaux. Ainsi, dans la promiscuité du château, les militants anarchistes sont mêlés aux communistes les plus orthodoxes. Les anarcho-syndicalistes catalans de la CNT se retrouvent mélangés à une partie de la direction du PSUC, alors que seulement deux ans auparavant les deux camps s’affrontaient dans une bataille sanglante lors des journées de mai 1937 à Barcelone. […]

L’affaire de Collioure éclate au printemps 1939. La présence de nombreux ex-brigadistes et de cadres du Parti communiste espagnol et catalan, n’est pas étrangère à l’intérêt que porte le parti communiste au camp spécial. Le Komintern, à travers Pierre Brandon qui est épaulé par André Marty, s’empare de l’affaire de Collioure pour dénoncer le sort réservé aux réfugiés espagnols en France par le gouvernement d’Édouard Daladier et obtenir en même temps la libération de certains de ses cadres enfermés dans la citadelle. Pour dénoncer le caractère illégal de ce camp disciplinaire, le jeune avocat communiste s’appuie sur l’article 615 du code d’instruction criminelle qui prévoit que « quiconque aura connaissance qu’un individu est détenu dans un lieu qui n’a pas été destiné à servir de maison d’arrêt, de justice, ou de prison, est tenu d’en donner avis au juge de paix ».

Refoulé aux portes du camp, bien qu’accompagné du juge de paix du canton d’Argelès-sur-Mer, Pierre Brandon se lance alors dans une campagne de presse dans L’Humanité, sous le pseudonyme de Pierre Vergès, ainsi que dans La Défense pour le compte du Secours populaire. Il parvient à obtenir en avril 1939 la venue de la commission du Comité international de coordination et d’information pour l’aide à l’Espagne républicaine (Ciciear). Sous le titre « Le scandale de Collioure », Paul Bourgeois, le délégué du Ciciear, décrit sa visite à Collioure :

« Deux cents hommes environ revenaient du travail, des pelles et des pioches sur l’épaule. À six heures, sonnerie au drapeau ; les hommes se mirent à défiler un à un devant nous – j’en comptais 347 – sans un sourire, sans un mot, les yeux fixés sur le capitaine. Je ne parlerais pas de la situation matérielle.

La nourriture serait à peu près équivalente à celle des autres camps. Mais le défilé de ces 347 hommes, le silence que venait rompre le bruit des pas sur le pavé, témoignent de la terreur qui pèse sur ces hommes traités comme des criminels par des officiers qui ont sur eux un pouvoir illimité. »

Le rapport de Paul Bourgeois annonce la création du comité de défense juridique. Pierre Brandon prend alors la tête de l’Association pour la défense des séquestrés de Collioure, regroupant trente-trois avocats parisiens sous la présidence d’Henri Wallon, professeur au Collège de France. En écho à cette campagne orchestrée par le parti communiste, le « scandale de Collioure » va ainsi être dénoncé par une kyrielle d’organisations (Ligue des droits de l’homme et du citoyen, Amicale des volontaires de l’Espagne républicaine, Grande Loge de France, Centrale sanitaire internationale…), par des députés PCF et SFIO, et par la presse de gauche. Le camp devient ainsi le symbole de la politique la plus répressive à l’égard des réfugiés de la guerre d’Espagne. […]

La plainte mentionne cinq cas de mauvais traitements (deux Espagnols, dont Agustí Vilella, qui a perdu l’usage de son œil, et trois internationaux) et s’appuie sur de nombreux articles du code pénal et du code de procédure criminelle pour prouver l’illégalité d’un tel camp disciplinaire. Au mois de juillet 1939, la plainte est jugée irrecevable par le procureur général de Montpellier puisque, selon les termes de l’article 2 et 4 du code de justice militaire pour l’armée de terre, seuls les tribunaux militaires sont compétents pour juger cette affaire.

L’agitation autour du camp de Collioure porte toutefois ses fruits. Le préfet des Pyrénées-Orientales se rend sur place au mois de mai 1939 et fait état de sa visite auprès du ministre de l’Intérieur, alors que le général Lavigne autorise les visites d’organisations d’aide aux réfugiés, qui étaient jusqu’alors interdites. L’état-major déplace le capitaine, tout en lui adressant par courrier ses félicitations. 160 internés sortent du camp au mois de juin 1939. Il s’agit ici essentiellement de transferts vers d’autres camps et hôpitaux et, dans une moindre mesure, de départs vers le Mexique et d’engagements dans la Légion étrangère, accordés après l’examen attentif de chaque cas. Les sorties s’opèrent au compte-gouttes. En juin 1939, le député socialiste des Pyrénées-Orientales, Louis Noguères, passe par le préfet des Pyrénées-Orientales pour faire libérer cinq Espagnols internés au camp de Collioure. Ces réfugiés, fonctionnaires de police, auraient été assimilés à des membres du SIM, le service de contre-espionnage militaire, détenus aussi au château. […]

À partir du mois de mai 1939, les chefs de camp se montrent un peu plus prudents quant aux transferts au château royal, en raison notamment de l’instauration d’îlots disciplinaires. Ainsi, lorsqu’au début du mois de juin 1939 le commissaire spécial du camp d’Agde sollicite l’envoi à Collioure de six réfugiés soupçonnés d’influences politiques sur leurs camarades, le général Lavigne s’y oppose, en précisant qu’il n’y a pas lieu de transférer les intéressés sur ce « camp de représailles », tant que ces derniers n’ont pas commis à Agde d’actes contraires à la discipline. Le camp spécial de Collioure voit ainsi son effectif passer sous la barre des 200 internés au début de l’été.

Alors que les autorités annoncent sa fermeture, des Espagnols s’affairent toujours dans des travaux forcés au pied du château afin d’aménager le monument aux morts pour les commémorations du 150e anniversaire de 1789…



Camps d’étrangers : Le contrôle des réfugiés venus d’Espagne (1939-1945) de Grégory Tuban est publié aux éditions du Nouveau Monde.
https://www.retronews.fr/actualite/collioure-un-bagne-fasciste-en-france

108 personnes ont assisté au débat animé par Édouard Sill ce vendredi 16 février 2018

Une assistance nombreuse s’est déplacée pour écouter l’historien Édouard Sill lors de sa conférence sur les volontaires anarchistes et révolutionnaires lors de la guerre/révolution en Espagne de 1936 à 1939. Le tout suivi par une intervention appréciée de la chorale « La P’tite Rouge de Touraine ».

Les volontaires internationaux anarchistes et révolutionnaires durant la guerre civile

Édouard Sill, doctorant en histoire contemporaine à l’École Pratique des Hautes Études (EPHEE), viendra nous parler du mouvement anarchiste pendant la guerre d’Espagne : « Ni Franco, ni Staline ». Elle sera suivie d’un moment convivial avec la chorale « La P’tite Rouge de Touraine » qui chantera quelques chansons adaptées à cette période.
Cela se déroulera le vendredi 16 février, à 18h30, à la bibliothèque de Saint Pierre des Corps.

Ci dessous, en lien, la série d’émissions qu’avait réalisé par Édouard Sill pour « Demain Le Grand Soir » en 2006, sur les ondes de « Radio Béton ». Elles étaient consacrées à la révolution espagnole de 1936 et nous donne une avant gout du débat de vendredi prochain :
http://demainlegrandsoir.org/spip.php?article1538