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Le Groupe des Amis de Durruti ( 1937 )

La salve d’honneur de la CNT ?

« Pour battre Franco, il fallait d’abord battre Companys et Caballero. Pour vaincre le fascisme, il fallait d’abord écraser la bourgeoisie et ses alliés staliniens et socialiste. Il fallait détruire de fond en comble l’Etat capitaliste et instaurer un pouvoir ouvrier surgi des comités de base des travailleurs. L’apolitisme anarchiste a échoué … » (Manifeste d’Union Communiste, juin 1937, in Bilan 10/18. Un extrait est aussi reproduit dans Lorenzo page 270, note 32.)

Au travers de ces quelques morceaux du livre d’Agustín Guillamón,  » Barricades à Barcelone « , nous saluons la résistance de la base anarchiste, de tous ceux qui continuèrent jusqu’au bout à marcher vers un monde meilleur.

Sam

Extraits :

« La Agrupación de los Amigos de Durruti est une organisation anarchiste fondée en mars 1937. Ses membres étaient des miliciens de la colonne Durruti opposés à la militarisation et des anarchistes critiques vis-à-vis de la CNT qui collabora au gouvernement central républicain et à celui de la Généralité.

En octobre 1936, le décret de militarisation des milices populaires provoqua un énorme mécontentement parmi les miliciens anarchistes de la colonne Durruti et sur le front d’Aragon. Après de longues discussions enflammées, en mars 1937, plusieurs centaines de miliciens volontaires, établis dans le secteur de Gelsa, décidèrent d’abandonner le front et de retourner à l’arrière. […] Une fois à Barcelone, avec d’autres anarchistes (défenseurs de la continuité et de l’approfondissement de la révolution de juillet et opposés au collaborationnisme confédéral avec le gouvernement), les miliciens de Gelsa décidèrent de constituer une organisation anarchiste, distincte de la FAI, de la CNT ou des Jeunesses libertaires, ayant pour mission de canaliser le mouvement anarchiste dans la voie révolutionnaire. […] C’est le comité directeur de cette nouvelle organisation qui décida de l’appeler Agrupación de los Amigos de Durruti, nom qui d’une part faisait allusion à l’origine commune des ex-miliciens de la colonne Durruti, et qui d’autre part, comme le disait très bien Balius, ne faisait référence aucunement à la pensée de Durruti, mais à sa mythification populaire.

Le siège central du Groupe était situé sur les Ramblas, à l’angle de la rue Hospital. Le nombre de ses membres augmenta très rapidement et de façon considérable. Avant mai 1937, il y eut entre 4 000 et 5 000 cartes d’adhésion au Groupe. […] La croissance du Groupe était due au mécontentement d’un large secteur du militantisme anarchiste par rapport à la politique défaillante de la CNT. Un autre facteur qui la favorisa avait été la lutte engagée contre l’application du décret de collectivisation, (…), par lesquels le gouvernement de la Généralité prétendait contrôler et diriger toutes les entreprises catalanes en les soumettant à un plan économique d’Etat très rigide. […] Les ouvriers de l’industrie convoquèrent de nombreuses assemblées dans les usines à Barcelone entre le mois de janvier et le mois de juillet 1937. Ces assemblées posaient la question, de façon plus ou moins claire et précise, de l’opposition entre socialisation et collectivisation, et débattaient du problème très grave de la baisse du pouvoir d’achat et des difficultés d’approvisionnement en aliment et en produits de première nécessité. Ces assemblées étaient souvent menacées par un fort dispositif policier. […]

Le Groupe déploya une activité frénétique, prit de nombreuses initiatives. Depuis sa constitution formelle, le 17 mars, jusqu’au 3 mai, il organisa plusieurs meetings (au théâtre Poliorama le 18 avril et au théâtre Goya le 2 mai), distribua plusieurs brochures et plusieurs tracts, sabota l’intervention de Federica Monstseny au meeting des arènes de la Monumental le 11 avril et tapissa les murs de Barcelone d’affiches qui expliquaient son programme. […]

Les porte-parole des Amis de Durruti les plus en vue furent Jaime Balius et Pablo Ruiz. Le dimanche 18 avril, le Groupe convoqua un meeting au théâtre Poliorama pour présenter son programme et pour se faire connaître publiquement comme organisation. Au meeting intervinrent Jaime Balius, Pablo Ruiz (délégué du groupe de Gelsa de la colonne Durruti), Francisco Pellicer (du syndicat de l’alimentation) et Francisco Carreňo (membre du Comité de guerre de la colonne Durruti). Le meeting fut un succès et les concepts exprimés par les orateurs furent largement applaudis. […]

Ils exposèrent leur programme par une affiche dont ils tapissèrent les murs de Barcelone à la fin du mois d’avril 1937. Sur ces affiches, ils affirmaient, avant que ne se produise l’insurrection de mai, la nécessité de remplacer le gouvernement bourgeois de la Généralité de Catalogne par une Junte révolutionnaire. On pouvait y lire :

« Agrupación de Los Amigos de Durruti. A la classe travailleuse :

1 – Constitution immédiate d’une Junte révolutionnaire formée par les ouvriers de la ville, de la campagne et par les combattants.

2 – Salaire familial. Carte de rationnement. Direction de l’économie et contrôle de la distribution par les syndicats.

3 – Liquidation de la contre-révolution.

4 – Création d’une armée révolutionnaire.

5 – Contrôle absolu de l’ordre public par la classe travailleuse.

6 – Opposition ferme à tout armistice.

7 – Justice prolétarienne.

8 – Abolition des échanges de personnalité. [N.D.T. : Echange entre Franco et la République de prisonniers antifascistes contre des prisonniers fascistes.]

Travailleurs, attention ! Notre regroupement s’oppose à l’avancée de la contre-révolution. Les décrets sur l’ordre public, soutenus par Aiguadé, ne seront pas appliqués. Nous exigeons la liberté de Maroto et des autres camarades déténus.

Tout le pouvoir à la classe travailleuse.

Tout le pouvoir économique aux syndicats.

Contre la Généralité, la Junte révolutionnaire. »

[…] Le programme politique exprimé par cette affiche, juste avant les Journées de mai, étaient sans nul doute le plus avancé et le plus lucide de tous ceux des groupes prolétariens existants, et faisait des Amis de Durruti l’avant-garde révolutionnaire du prolétariat espagnol dans cette situation critique et décisive. Et c’est ce que reconnurent alors alors le POUM et la Sección bolchevique-leninista de Espaňa (SBLE) [Section espagnole de la IV° Internationale, dirigée par Manuel Fernández-Grandizo, dit Munis.]

Companys était décidé à casser une politique, toujours plus compliquée, de pacte avec la CNT et pensa que l’heure était arrivée, grâce à l’appui du PSUC et des Soviétiques, d’imposer par la force l’autorité et les décisions d’un gouvernement de la Généralité qui, comme les faits le démontrèrent, n’était pas encore assez puissant pour cesser de négocier avec la CNT. […] Pendant que les ouvriers luttaient les armes à la main, les Amis de Durruti essayèrent de les diriger et de les doter d’un objectif révolutionnaire. Mais ils rencontrèrent vite leurs limites. Ils critiquèrent les dirigeants de la CNT, qu’ils traitèrent même de traîtres, dans le manifeste du 8 mai, mais ils ne surent pas contrer leurs appels à abandonner les barricades. Ils ne se proposèrent pas non plus de déborder la direction confédérale, qui voulut stopper nette l’insurrection initiée par les comités de défense, lorsque les premiers matadors, comme Garcia Oliver, Federica Montseny et Abad de Santillan, essayèrent d’éteindre le feu. […] D’autre part, le Groupe était jeune, sans expérience et ne jouissait d’aucun prestige au sein de la masse confédérale.

[…] Le mercredi 5 mai, les Amis de Durruti distribuèrent sur les barricades le tract qui les rendit célèbre et qui disait :

« CNT – FAI Agrupación de Los Amigos de Durruti.

TRAVAILLEURS ! Une junte révolutionnaire. Exécution des coupables. Désarmement de tous les corps armés. Socialisation de l’économie. Dissolution des partis politiques qui ont agressé la classe des travailleurs. Ne cédons pas la rue. La révolution avant tout. Nous saluons nos camarades du POUM qui ont fraternisé dans la rue avec nous. VIVE LA REVOLUTION SOCIALE ! A BAS LA CONTRE-REVOLUTION ! »

Mais les discours radiophoniques des ministres et autres chefaillons anarchistes eurent un énorme pouvoir démobilisateur. […] Le jeudi 6 mai, les militants de la CNT, pour prouver leur bonne volonté et obtenir l’apaisement de la ville, abandonnèrent l’immeuble du central téléphonique, origine du conflit, qui fut immédiatement occupé par les forces de police, qui assurèrent la sécurité des militants de l’UGT à leurs postes de travail, afin que l’activité du service téléphonique [« Il est important de comprendre ce que signifiait la Telefónica aux yeux des ouvriers de Barcelone et pourquoi tant de mensonges grouillent autour de cet immeuble. C’est que ce bâtiment admirablement situé a été en quelque sorte l’axe de combat entre les militaires soulevés et les ouvriers de la ville à partir du 19 juillet. Les factieux qui l’avaient occupé donnèrent aux ouvriers l’ordre de couper les communications des centres de résistance ouvriers. Les techniciens avaient fait mine d’obtempérer, mais avaient en réalité coupé les relations entre les quartiers généraux des militaires soulevés (Capitania General, Comandancia Militar) et les différentes casernes. Sa prise avait été le signe de la victoire ouvrière et il avait été immédiatement placé sous le contrôle effectif – surveillance et écoute des communications – d’un comité CNT-UGT. […] Rien n’est plus instructif à cet égard que les récriminations des hommes politiques à propos du contrôle de leurs communications : elles émanent d’hommes pour qui n’existe qu’un seul pouvoir légitime : le leur. Joan Comorera l’exprime avec une franchise presque désarmante : « Tous les contrôle intérieurs de la Telefónica étaient au service, non de la collectivité, mais d’une organisation : ni le président Azaňa, ni le président Companys, ni personne ne pouvaient parler sans que l’oreille du contrôleur sache ce qu’ils disaient. Les ouvriers de la CNT, la classe ouvrière barcelonaise en général, considèrent de leur côté que le contrôle des conversations par eux est une conquête révolutionnaire et la reconnaissance de leur droit au pouvoir. […] Treball le reconnaît de façon tout à fait explicite quand il titre « Pas de dualité de pouvoirs » le discours de justification de Comorera sur mai. C’est bien la question du pouvoir qui était posée. » in Staline et la révolution, pages 240-241.] reprenne en toute normalité.

[…] Lorsque l’on sut que partait de Valence un contingent de troupes pour pacifier Barcelone, Balius proposa de constituer une colonne confédérale qui aille à sa rencontre. Formée à Barcelone, la colonne grossirait en chemin en comptant sur l’incorporation de nombreux miliciens du front d’Aragon : « On pouvait arriver jusqu’à Valence, et ensuite prendre le ciel d’assaut … ! » Des commissions se formèrent pour consulter les militants dans les syndicats et dans la rue, mais la proposition n’eut aucune répercussion. Elle était déjà totalement irréelle. Le vendredi 7 mai, à partir de 19 heures, les troupes de Valence défilèrent sur l’avenue Diagonal et le Paseo de Gracia. Quelques jours après, il ne restait plus que les barricades que le PSUC avait voulu conserver pour montrer et démontrer à tout le monde qui avait gagné.

[…] Le manifeste distribué le 8 mai par les Amis de Durruti, où apparaissait un bilan des Journées de mai, fut imprimé à l’imprimerie de La Batalla. Le Groupe, dénoncé par la CNT comme étant une organisation de provocateurs, n’avait pas d’imprimerie. Lorsqu’un milicien du POUM, Paradell, leader du Syndicat du commerce, connut la difficulté ainsi rencontrée par les Amis de Durruti, il en informa Josep Rebull, gérant de l’organe du POUM, qui, en accord avec le plus élémentaire devoir de solidarité révolutionnaire, sans consulter aucune instance supérieure du parti, mit l’imprimerie à la disposition des Amis.

[…] A aucun moment, mai 37 n’a été une insurrection ouvrière offensive et décidée, elle a été défensive et sans objectifs précis, même si se poursuivait le combat pour la socialisation contre la collectivisation et pour la défense des « conquêtes de Juillet. […] Une insurrection ouvrière vaincue peut ne pas abandonner les armes, mais elle ne peut espérer que la répression ne s’abattra pas sur les insurgés, comme ce fut le cas à partir du 16 juin. […] Le bilan de ces journées fut de 500 morts environ et de 1000 blessés. ».

D’un point de vue théorique, le rôle du Groupe des Amis de Durruti fut beaucoup plus remarquable après les Journées de mai, lorsqu’ils commencèrent à publier leur organe, qui emprunta le nom du journal publié par Marat au cours de la Révolution française : El Amigo del Pueblo (l’ami du peuple). La direction de la CNT proposa l’expulsion des membres du Groupe des Amis de Durruti, mais ne réussit jamais à ce que cette mesure fût ratifiée par une assemblée des syndicats. Le premier numéro d’El Amigo del Pueblo fut publié légalement le 19 mai avec des parties totalement censurées. La couverture de grand format en noir et rouge reproduisait un dessin où apparaissait un Durruti souriant, brandissant le drapeau noir et rouge. […] Pour éviter la censure, à partir du deuxième numéro, El Amigo del Pueblo fut édité clandestinement. Le numéro 5 est l’un des plus intéressants. En première page apparaît un article intitulé Una teoría revolucionaria. […] Dans cet éditorial, les Amis de Durruti attribuaient la montée de la contre-révolution et l’échec de la CNT, après son triomphe irréfutable et absolu en juillet 36, à une seule raison : l’absence de programme révolutionnaire, cause également de la défaite de mai 37. La conclusion à laquelle ils étaient arrivés est exprimée de façon très limpide :

« La trajectoire descendante [de la révolution] doit être exclusivement attribuée à l’inexistence d’un programme concret et au manque de réalisations immédiates. A cause de cela, nous sommes tombés dans les filets des secteurs contre-révolutionnaires juste au moment où les circonstances devenaient nettement favorables au couronnement des aspirations du prolétariat. Parce que nous n’avons pas laissé libre cours à l’éveil de Juillet, dans un sens clairement classiste, nous avons permis une domination bourgeoise qui n’aurait pas pu s’imposer si dans les milieux confédéraux et anarchistes avait prévalu la décision unanime de consolider le pouvoir du prolétariat à la direction du pays. […] en étant assez niais pour croire que le cœur d’une révolution à caractère social pouvait partager ses battements économiques et sociaux avec l’ennemi. […] En mai 37 s’est posé le même problème. A nouveau, la question de la direction de la révolution a été ignorée. Mais ceux qui étaient effrayés en juillet 36 par le danger d’une intervention étrangère tombèrent à nouveau durant les Journées de mai dans ce manque de vision qui aboutit au « cessez-le-feu » fatidique, qui plus tard s’est traduit, malgré la trêve convenue, à la poursuite du désarmement et à la répression impitoyable de la classe ouvrière. […] Il fallait écraser les partis petits-bourgeois en juillet et en mai. Nous pensons que n’importe quel secteur, s’il avait eu la majorité absolue que nous avions, se serait érigé en maître absolu de la situation. Dans le numéro antérieur de notre publication nous précisions un programme. Nous affirmions le besoin d’une junte révolutionnaire, de la prépondérance des syndicats dans le domaine économique et d’une restructuration libre des municipalités. […] La victoire dépend de l’existence d’un programme qui doit être appuyé, sans hésitation, par les fusils […]. Sans théorie, les révolutions ne peuvent aller de l’avant. Nous, Amis de Durruti, avons esquissé notre pensée, pouvant être l’objet de retouches appropriées aux grandes secousses sociales, qui se fonde sur deux points essentiels qui ne peuvent être éludés : un programme et des fusils. »

[…] Le numéro 12 d’El Amigo del Pueblo, daté du 1er février 1938, a été le dernier numéro de l’organe du Groupe des Amis de Durruti.

La brochure Hacia una nueva revolución fut éditée clandestinement en janvier 1938, bien que Balius ait commencé à la rédiger vers le mois de novembre 1937. […] Il est intéressant de souligner l’analyse profonde que les Amis de Durruti faisaient de la révolution du 19 juillet 1936 : « C’est le peuple qui s’est procuré les armes. Il les a gagnées. Il les a conquises de toutes ses forces. Personne ne les lui a données. Ni le gouvernement de la République, ni la Généralité n’ont donné un seul fusil. […] L’immense majorité des travailleurs était du côté de la CNT. La Confédération était l’organisation majoritaire en Catalogne. Que s’est-il passé pour que la CNT ne fasse pas la révolution qui était celle du peuple, celle de la majorité du prolétariat. […] Nous n’avions pas de programme correct. Nous ne savions pas où nous allions. Un grand enthousiasme, mais en fin de compte nous n’avons su que faire avec ces énormes masses de travailleurs, nous n’avons pas su concrétiser cette vague populaire qui s’en remettait à nos organisations … »

[…] « Lorsqu’une organisation a passé toute sa vie à défendre la révolution sociale, elle a l’obligation de la faire lorsque précisément l’occasion s’en présente. En juillet, la conjoncture y était favorable. La CNT devait se jucher jusqu’au sommet de la direction du pays, en donnant des coups de pieds qui en auraient fini avec tout ce qui était archaïque, avec tout ce qui était vétuste, et ainsi nous aurions gagné la guerre et nous aurions gagné la révolution. Mais c’est tout le contraire qui se produisit. C’est la collaboration avec la bourgeoisie dans les sphères étatiques qui fut choisie, au moment précis où l’Etat éclatait en mille morceaux. Cela fortifia Companys et sa suite. Un ballon d’oxygène fut apporté à une bourgeoisie anémique et terrifiée. […] D’autre part, nous affirmons que les révolutions sont totalitaires, et que beaucoup pensent le contraire n’y change rien. Ce qui se passe, c’est que divers aspects de la révolution se concrétisent peu à peu, mais avec la garantie que c’est la classe qui représente l’ordre nouveau qui en porte la plus grande responsabilité. Et lorsqu’on fait les choses à moitié, il se produit ce que nous venons de dire, le désastre de Juillet. En juillet s’est constitué un Comité des milices antifascistes. Ce n’était pas un organisme de classe. En son sein étaient représentées les fractions bourgeoises et contre-révolutionnaires. Il semblait que ce Comité s’était dressé face à la Généralité. Mais ce n’était que du vent. »

Source :

— Pages 109 à 156 de l’excellent livre de Agustín Guillamón : Barricades à Barcelone aux Editions Spartacus (2009). Profitons aussi de l’occasion pour remercier les membres des Amis de Spartacus qui depuis des années, avec une magnifique constance, proposent de bons textes variés !

Bibliographie complémentaire :

— A Contretemps, D’une Espagne rouge et noire – Entretiens avec Diego Abad de Santillán, Félix Carrasquer, Juan García Oliver et José Peirats, Les Editions Libertaires 2009 [Cf. les pages 64/ 68 – 88/ 89 – 155/ 174 – 208/ 216] ;

— ALBA Victor, Histoire du POUM, Ivrea, 2000, Cf. les pages 275-306 ;

— AMOROS Miguel, La Revolución traicionada : la verdadera historia de Balius y Los Amigos de Durruti, Virus editorial, Barcelone, 2003 ; José Pellicer, el anarquista integro, Virus, 2009 ;

— BROUÉ Pierre, Staline et la révolution – Le cas espagnol, Fayard, 1993 ;

— CCI, Les Amis de Durruti : leçons d’une rupture incomplète avec l’anarchisme ;

— CHRIST Michel, Le POUM – Histoire d’un parti révolutionnaire espagnol (1935-1952), L’Harmattan, 2006 ; Cf. pages 16 à 19 puis 37 et les nombreuses notices biographiques des staliniens, du POUM, du PSOE/ UGT et des anarchistes ;

— CHURCHILL Winston, Journal politique – 1936-1939, Tallandier, 2010 ;

— GODICHEAU François, Militer pour survivre – Lettres d’anarchistes français emprisonnés à Barcelone (1937-1938) :

« La persécution soufferte par le POUM est relativement connue (le parti est dissout, ses locaux fermés, ses journaux interdits, plusieurs centaines de militants emprisonnés, des dirigeants inculpés de haute trahison), le martyr de son dirigeant Andrés Nin, mort aux mains du NKVD, la police politique soviétique, en est le symbole. Le vaste mouvement d’arrestations qui jette en prison des milliers de libertaires entre mai 1937 et août 1938 est en revanche fréquemment oublié ; il touche le plus souvent de simples militants, des activistes des campagnes, des quartiers de Barcelone ou des miliciens de retour du front. Parmi eux, quelques centaines de militants étrangers venus s’engager dans les colonnes anarchistes ou dans la colonne du POUM, anarchistes français, italiens, allemands, communistes oppositionnels de tous les pays. Les lettres de Danon et de Kaplan, retrouvées à l’Institut International d’Histoire Sociale (IISH) d’Amsterdam, font partie d’un ensemble plus vaste de correspondance de ces « prisonniers antifascistes », ainsi qu’ils s’appelaient eux-mêmes, lettres collectives et individuelles, écrites depuis diverses prisons catalanes et aragonaises, et qui constituent une documentation précieuse à plus d’un titre. Elles sont une voix originale dans le concert politique de l’arrière républicain ; elles contribuent toutes à l’expression d’un courant politique qui ne prend quasiment jamais la parole de façon directe. Contre le cours des événements politiques, contre la remise en cause de la révolution de juillet 1936, elles parlent aussi contre les comités de la CNT, et contre la Commission juridique chargée par celle-ci de les défendre. Elles sont une voix qui n’est pas passée au tamis de l’organisation et de la discipline politique. » ;

— LORENZO César, Les anarchistes espagnols et le pouvoir, Seuil, 1969 ; Cf. pages 268-270 : « Un certain nombre d’anarchistes s’engagèrent à fond aux côtés du POUM et surtout de l’aile gauche de ce parti (la section bolcheviste-léniniste que pilotait le trotskyste G. Munis et dont le journal s’intitulait La Voz leninista) […] Les « Amis de Durruti » étaient en fait des anarchistes bolchevisés. […] démagogues obscurs, n’hésitaient pas dans un moment de surexcitation, de dépit violent, à l’affronter [la CNT] ouvertement en se mettant à la traîne du POUM. […] Si les « Amis de Durruti » eurent une audience fort limitée, ils n’en sont pas moins un exemple curieux de l’évolution de certains anarchistes face aux réalités politiques et à la collaboration de la CNT au gouvernement. » ;

— MUNIS Grandizo, Leçons d’une défaite, promesse d’une victoire, Editions Science Marxiste, 2007 ;

— NICOLAS Lazarevitch, A travers les révolutions espagnoles, Poche-Club « Changer la vie », 1972 ; Cf. pages 152-163 ;

— OLLIVIER Marcel et LANDAU Katia, Espagne – Les fossoyeurs de la révolution sociale, Spartacus, 1975 ; Cf. le récit complet « Les Journées sanglantes de Barcelone », pages 11-27 ;

— PECINA M. et MINTZ F., The Friends of Durruti, the Trotskyts and the May Events (manuscrit Hoover Institution, 88 pages dactylographiées in papiers Bolloten, note 9, page 304 du livre de Broué) ;

— VAN DAAL Julius, Le rêve en armes – Révolution et contre-révolution en Espagne 1936-37, Nautilus, 2001 ; Voir surtout les pages 84-85] ;

1936 : les premiers réfugiés espagnols arrivent

Ci- dessous, la reproduction d’une série d’articles parus dans « La Nouvelle République » (édition du Loir et Cher) entre juillet et août 2017 :

CARTE POSTALE PLACE DE LA REPUBLIQUE


La Halle aux grains de Blois abrita 160 petits Madrilènes – (Archives départementales de Loir-et-Cher)
Été 1936. La guerre civile éclate en Espagne et l’exil commence pour beaucoup d’habitants. Les premiers réfugiés, surtout des enfants, arrivent à Blois.

Grâce au Front populaire arrivé au pouvoir au printemps 1936, les Français profitent pour la première fois des congés payés. Au même moment, l’Espagne plonge dans la tourmente. La guerre civile éclate à la mi-juillet suite au soulèvement militaire dirigé par le général Franco contre la jeune République. Dans les semaines qui suivent, les combats autour de Madrid et au Pays Basque coupent pratiquement le pays en deux, entraînant les premiers départs de réfugiés vers la France. Dès le 18 août, comme l’indique Jeanine Sodigne Lostau dans sa thèse (*) , des réfugiés arrivent seuls ou par petits groupes en Loir-et-Cher et se présentent aux services de police.
Le dimanche 13 septembre 1936, plus de 160 enfants madrilènes sont accueillis en tenue de plage avec leurs accompagnateurs, en gare de Blois. Ils appartiennent à une colonie de vacances de Santander sur la côte cantabrique qui a été évacuée en urgence. Les autorités préfectorales et municipales leur proposent un repas servi au buffet de la gare et offert par le Bureau de bienfaisance. Puis les enfants sont conduits à la Halle aux grains où l’armée a installé des couchages. Le lendemain, les petits Madrilènes partent en promenade dans les rues de la ville puis sont répartis dans des lieux d’hébergement en l’occurrence l’hôtel d’Angleterre et son annexe située rue Foulerie ainsi qu’une ancienne école de garçons, place Louis-XII.

Un Blésois s’inquiète particulièrement de leur sort. Il s’agit de l’avocat Hubert Fillay qui, le 16 septembre, écrit au préfet : « En voyant passer les petits Espagnols réfugiés à Blois, il est impossible de ne pas éprouver un sentiment de pitié pour ces malheureux innocents et de ne pas se demander, aux approches de l’hiver, comment on subviendra à tous leurs besoins en vêtements chauds, linge, chaussures, aliments etc. »

Et le juriste de suggérer au représentant de l’État de réunir un comité d’accueil précédemment créé pour la venue de Canadiens et de lui faire lancer un appel à la population en faveur des petits réfugiés. Un couple d’origine espagnole et domicilié à Saint-Lubin (l’homme exerce la profession de carrier) se propose d’accueillir des enfants à son domicile. La communauté de la Providence à Blois se déclare, elle aussi, prête à en héberger. Finalement, les combats s’interrompent temporairement et les enfants peuvent regagner Madrid via la Catalogne.

En prévision de l’arrivée de nouveaux réfugiés, le préfet s’adresse aux principales communes pour dresser un inventaire de leurs capacités d’hébergement. La ville de Blois dispose alors de 280 places, celle de Vendôme ne peut offrir qu’un hébergement « très provisoire » pour 50 personnes.
Une nouvelle vague de civils arrive en France après le déclenchement de l’offensive nationaliste dans le nord de l’Espagne au printemps 1937. Cet afflux oblige les pouvoirs publics à rechercher d’autres lieux d’accueil. Ce seront principalement les communs du château de La Gaudinière à La Ville-aux-Clercs et le camp de Remonte de Selles-sur-Cher, deux sites qui accueilleront près de 1.000 personnes durant l’été 1937.

La municipalité de Selles-sur-Cher propose un haras militaire désaffecté qui peut abriter jusqu’à 500 personnes. Le camp de Remonte se compose d’une caserne, de hangars et de deux écuries qui seront transformées en dortoirs. D’après les recherches de Jeanine Sodigné Lostau (*), le lieu est décrit comme un « abri sommaire et peu recommandable ». « L’air et la lumière ne pénètrent que par une grande porte fermant mal. » Les réfugiés dorment dans des couchages rudimentaires disposés sur un sol en terre battue.
(*) L’immigration politique espagnole en région Centre de 1936 à 1946, Université Paris 7.

Réfugiés espagnols : l’exode s’intensifie


Le château de la Gaudinière à La Ville-aux-Clercs abrita dans ses communs 300 réfugiés entre juin et septembre 1937.

Au printemps 1937, la guerre civile redouble d’intensité en Espagne. Le Loir-et-Cher doit faire face à un afflux de plusieurs centaines de réfugiés.

Si dans les premiers mois de la guerre civile qui éclate en Espagne en juillet 1936, la France a pu accueillir des réfugiés sans trop de difficultés, la situation se complique à partir du printemps 1937. L’offensive des troupes franquistes sur la Biscaye et Bilbao pousse des milliers de civils à fuir vers la mer et la France. Le 27 avril, jour de marché, la petite cité de Guernica est écrasée sous les bombes de la légion Condor.

Au début de juin 1937, des réfugiés, 476 personnes (dont seulement 16 hommes) arrivent à « pleins trains » (1) en gare de Selles-sur-Cher. La commune utilise alors l’annexe du camp de remonte, situé près du canal de Berry et de la route nationale 76, pour les installer. Beaucoup n’ont plus rien ou seulement quelques effets personnels. Le docteur René Massacré, à la tête de la municipalité socialiste alors en place, fait appel à la générosité de ses concitoyens pour leur fournir des vêtements. Le comité local d’accueil réunit 4.000 francs de dons.

Fin juillet, la population du camp atteint son maximum avec 679 personnes. Parmi elles, 327 enfants dont l’état sanitaire est préoccupant. L’hospice de Selles note de nombreux cas de rougeoles et de diarrhées. Une infirmerie sera ensuite installée dans le haras tandis que les cas les plus graves sont évacués vers les hôpitaux de Blois et de Romorantin.

En cette deuxième année de guerre civile, un autre lieu d’accueil se distingue dans le département. Il s’agit du château de la Gaudinière à La Ville-aux-Clercs.

Jean-Jacques Loisel a consacré un article très fouillé (2) à ce sujet. L’auteur évoque l’installation des réfugiés espagnols dans ce lieu qui fut, de 1924 à 1934, un centre d’accueil et d’apprentissage pour les orphelins du génocide arménien fondé par un mécène américain d’origine arménienne. Il aborde aussi le traitement journalistique de la guerre d’Espagne dans les deux titres de la presse locale, Le Progrès du Loir-et-Cher, favorable au Front populaire et à la cause républicaine, et Le Carillon de Vendôme, alors classé très à droite et hostile aux réfugiés espagnols considérés comme des « rouges » anticléricaux.
La Ville-aux-Clercs est en 1936 située dans un canton où le Parti communiste est bien représenté. L’ancien centre de vacances est pressenti une première fois pour accueillir des écoliers madrilènes arrivés à Blois et qui finalement repartent en Espagne sans y séjourner. Le château de la Gaudinière fut détruit par un incendie le 17 novembre 1934. La propriété était en vente et il ne restait guère que les gardiens quand furent accueillis en juin 1937 environ 300 réfugiés, essentiellement des femmes et des enfants ayant fui Bilbao et ses environs, qui s’établirent dans les communs du château. Leur séjour fut payé par la préfecture qui recruta un directeur, un économe, un cuisinier, un électricien, une infirmière et un instituteur. Le ravitaillement était assuré par les boulangers et les bouchers de la commune et des environs.

Le journal Le Progrès se fit l’écho de leur présence et lança un appel aux dons. Une chaîne de solidarité se mit en place.

Sur le front du nord, les nationalistes achèvent leur conquête du Pays basque durant l’automne 1937. Une grande partie des civils accueillis à Selles-sur-Cher et La Ville-aux-Clercs retournent au pays, souvent sous la pression des autorités françaises.

(1) Souvenir de Roger Blondeau rapporté dans « Le camp des Espagnols (1937-1939) » par Yves Tanguy et Michel Ollier. (2) « Les réfugiés espagnols de la Gaudinière », par Jean-Jacques Loisel, Bulletin de la Société archéologique, scientifique et littéraire du Vendômois, 2009.

Bois-Brûlé de sinistre mémoire


A Boisseau, le camp de Bois-Brûlé ouvre ses portes le 1er septembre 1939. Il accueillera jusqu’à 1.600 personnes. – (Dessin réalisé par un réfugié et offert au préfet de l’époque en remerciement)
Début 1939. La République espagnole agonise. Le Loir-et-Cher se mobilise pour accueillir les réfugiés. Le camp de Bois-Brûlé est construit à Boisseau (4).

Dans les premières semaines de l’année 1939, la guerre civile espagnole touche à sa fin, la République est à l’agonie. Le 26 janvier, la prise de Barcelone par les troupes franquistes provoque un exode massif vers la frontière française. Plusieurs centaines de milliers de combattants et de civils fuient la répression des nationalistes et franchissent les Pyrénées. Les autorités françaises sont complètement débordées par l’ampleur de la Retirada (retraite). Des camps sont ouverts en urgence dans la région de Perpignan mais ils sont rapidement saturés. Les départements situés plus au nord sont appelés à la rescousse.

En prévision d’un afflux massif de civils, la préfecture du Loir-et-Cher charge la gendarmerie de repérer des lieux appropriés à l’aménagement d’un camp. Un site est repéré non loin de Oucques, en bordure de la départementale qui relie Blois à Châteaudun (D924). Le lieu-dit s’appelle Bois-Brûlé, non loin du bourg de Boisseau. Des appels d’offre sont passés aux entreprises locales pour fournir entre 15 et 30 baraquements en bois d’une longueur de 40 m sur 6 m de large. Au mois d’août, un directeur est recruté avec un traitement mensuel de 1.500 francs, ainsi qu’un secrétaire interprète, un enseignant, un cuisinier, un responsable d’atelier.

Le camp de Bois-Brûlé ouvre ses portes le 1er septembre 1939, le jour où les troupes nazies entrent en Pologne, déclenchant le second conflit mondial. Trois semaines plus tard, le site abrite 1.618 personnes, en majorité des femmes et des enfants, répartis en 28 baraques dépourvues de plafond. Les réfugiés sont placés sous la surveillance continuelle de gendarmes et d’hommes de troupe.
Les conditions de vie sont difficiles d’autant que l’hiver 1939-1940 est glacial. Jeannine Sodigné Loustau, dans sa thèse consacrée aux réfugiés espagnols dans la région (1), cite le témoignage du médecin affecté au centre. Celui-ci craint les incendies si on installe des poêles dans les baraquements : « Les Espagnols mettent leur linge dessus, les gosses se feront flamber, si on donne bois ou charbon pour 8 jours, il sera brûlé en 48 h d’où six jours sans feu. » Il faudra l’intervention de la Commission internationale d’aide aux enfants réfugiés pour que l’administration du camp installe en mars 1940 des plafonds, des lavabos et des douches. Le rapporteur de cette commission a décrit le camp comme l’un des pires qu’il ait visité. « Environ 250 réfugiés étaient installés dans des baraques sales, dans lesquelles la température était proche de zéro […] Le sol était maculé d’urine gelée. »

Originaire de la région de Saragosse, Carmen Martin née Lazaro a témoigné de son passage à Bois-Brûlé (2). Elle avait à peine 7 ans. « J’ai le souvenir qu’avec d’autres de nos compatriotes, nous avons été poussés dans des wagons à bestiaux. On a dit aux mères que nous allions nous diriger vers le camp de concentration du Bois-Brûlé. Dans ce train on nous vaccinait (avec des produits périmés !) et j’en ai été très malade. Nous avons donc attendu dans ce camp jusqu’en février 1940. Nous y avons souffert de froid car l’hiver fut très rude, et de malnutrition (un pain qui gelait dans la journée, pour 7 personnes et une boîte de conserve contenant un bouillon chaud) »

Un autre témoignage poignant, celui de Rosa Casany, évoque des conditions de vie « inhumaines ». « La construction des baraques n’avait pas été achevée et le froid passait entre le haut du mur et le toit. La nourriture… il n’y en avait pas. L’eau était gelée.

Pendant cette période, ma tante a accouché de son fils qui est mort quand il avait trois mois, faute de médicaments. »

Juste après le début de l’offensive allemande contre la France et le Bénélux, à la mi-mai 1940, le camp ne comptait plus que 21 personnes. Beaucoup de réfugiés avaient été répartis dans différentes communes ou renvoyés vers l’Espagne.

(1) L’immigration politique en région Centre de 1936 à 1946, Université Paris 7 (2) Mémoire Histoire des Républicains Espagnols de l’Yonne


Le triste sort des réfugiés espagnols

Une réfugiée espagnole. Le Loir-et-Cher accueillit en majorité des femmes et des enfants.

Les conditions de vie des réfugiés ayant fui la guerre civile espagnole étaient difficiles. Ils furent répartis dans une quarantaine de communes (5).

Entre 1936 et 1939, le département accueillit de nombreux réfugiés espagnols qui fuyaient les horreurs de la guerre civile. L’exode prit une ampleur particulière durant les derniers mois du conflit (janvier-avril 1939). Alors que les combattants républicains résistaient encore aux franquistes dans Barcelone, Madrid et Valence, des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants trouvèrent refuge en France.

Durant cette période, environ 3.000 personnes furent réparties dans une quarantaine de communes. Leurs conditions de vie furent difficiles car les moyens alloués aux préfectures étaient limités. Des épidémies de typhoïde et de diphtérie touchèrent cette population fragile, surtout les enfants. Les pouvoirs publics se méfiaient de ces exilés qu’ils surveillaient en permanence. Les réfugiés n’avaient pas le droit de quitter leur lieu de résidence sans une autorisation qui leur était le plus souvent refusée.

Le rapport d’un gendarme de Mondoubleau datant de mars 1939 évoque l’escapade de femmes parties prendre un peu de bon temps au bal de Souday un dimanche soir. « Effectant une visite aux abords du camp de réfugiés, j’ai constaté que les locaux étaient ouverts et éclairés. Deux femmes gardaient les enfants, toutes les autres se trouvant au bal public installé sur la place à l’occasion de la fête locale. A notre vue, une quinzaine de femmes et de jeunes filles se sont précipitées vers la sortie pour regagner leur camp. »

 » Considérés comme des prisonniers  »

La nourriture fut souvent source de polémique. A Lamotte-Beuvron, un scandale éclate dans la salle à manger, les réfugiés se plaignent qu’« il y a surtout du gras et beaucoup d’os dans la viande », relève Jeanine Sodigné-Loustau (1).
En mars 1939, un habitant de Pontlevoy écrit au député socialiste Robert Mauger au sujet des réfugiés hébergés dans sa commune. « Ces pauvres gens sont considérés comme des prisonniers gardés par un garde champêtre qui fait de la propagande fasciste […] Ils n’ont pas le droit de sortir ni de recevoir des amis. […] La nourriture n’est pas ce qu’elle devrait être, dimanche dernier encore il y avait de la viande avariée. »

Bien des habitants se sont émus du sort qui leur réservé, en particulier les enfants. Telle cette institutrice de Lamotte-Beuvron, Mme Moreau, qui propose d’organiser une fête au sanatorium au profit des petits Espagnols. « Je crois qu’ils ont à peu près ce qui leur est nécessaire mais aucune gâterie et je suis navrée quand je les vois contempler les devantures », confie-t-elle dans une lettre adressée à M. Coursaget, conseiller général.Elle sollicite l’autorisation d’entrer dans le camp. Mais le préfet décline le projet qui lui paraît « peu opportun, pour l’instant tout au moins ».

Dans certains lieux d’hébergement, on s’accuse de favoritisme parce que des « douceurs » sont accordées à certains. Parfois des discussions houleuses opposent les sympathisants nationalistes et les pro-républicains. Dans une commune de la vallée du Cher, un délégué d’un comité d’accueil proteste contre le médecin qui, « appelé quatre fois, n’est venu qu’après la mort d’un enfant ».
Au début de l’année 1940, en pleine « Drôle de guerre », les autorités décident de fermer les centres et d’organiser le retour vers l’Espagne des « inaptes » au travail. Certains réfugiés choisissent de s’exiler en Amérique du Sud pour éviter les représailles franquistes. La mobilisation a cependant entraîné un besoin de main-d’œuvre dans l’agriculture et l’industrie (en particuliers les ateliers de chargement de munitions de Salbris) si bien que de nombreux hommes restent dans la région.

(1) L’immigration politique en région Centre de 1936 à 1946, Université Paris 7.
 à 1946, Université Paris 7.

Ces réfugiés espagnols résistants sous l’Occupation

Le 10 mai 1940, l’Allemagne lance une offensive foudroyante qui submerge rapidement le Benelux et la France. Après l’armistice du 22 juin 1940, le pays est coupé en deux. En Loir-et-Cher, les communes situées sur la rive sud du Cher se retrouvent en zone « libre ». Comme le précise Jeanine Sodigné Loustau dans sa thèse (1), les réfugiés espagnols, environ 1.000 personnes recensées dans le département, sont vite considérés comme indésirables par le maréchal Pétain, chef de l’État français installé à Vichy. En zone occupée, la police allemande, avec l’aide des autorités françaises, surveille de près les « Espagnols rouges ». Les hommes se retrouvent au chômage en raison du chaos entraîné par l’exode et la défaite, puis retrouvent progressivement du travail dans les fermes ou comme bûcherons.

La justice plus sévère avec ces réfugiés

L’occupant va par la suite en réintégrer un certain nombre dans des chantiers militaires comme à Pruniers ou Salbris au sein de groupement de travailleurs étrangers (GTE). À partir de 1943 et de l’instauration du service du travail obligatoire (STO), le Reich réquisitionne aussi des Espagnols pour les envoyer dans les usines allemandes. Les femmes se voient, quant à elles, proposer des emplois domestiques. Sous l’Occupation, la justice se montre plus sévère avec ces réfugiés : pour un Espagnol, le moindre délit est puni systématiquement d’un minimum 15 jours d’internement et d’une amende.

La présence de républicains espagnols dans les réseaux de Résistance est signalée dès 1941. Leur engagement constitue la poursuite sur le sol français de la guerre civile, l’occupant nazi ayant soutenu activement le général Franco. Il s’agit aussi pour eux d’exprimer leur gratitude envers leurs camarades français qui avaient défendu la République espagnole au sein des brigades internationales. Parmi les résistants espagnols, les communistes sont particulièrement actifs au sein de l’organisation MOI (Main d’œuvre immigrée).

Des groupes de combat

Des groupes de combat sont créés et intègrent des Espagnols dans leurs rangs pour effectuer des sabotages ou des attentats. Et lorsqu’ils sont capturés, ils partagent le même sort que leurs camarades français, à savoir la torture, la déportation, le peloton d’exécution.

Peu après le Débarquement du 6 juin 1944, le préfet du Loir-et-Cher fait prononcer l’internement de 19 personnes dont des Espagnols qui seront libérés le 16 août par les FFI.

La forêt domaniale de Chambord employait à l’époque des bûcherons, dont des réfugiés espagnols, qui cachèrent sous des fours à charbon de bois, des armes parachutées par les Alliés et qui furent utilisées lors des combats pour la libération de Blois et du département. Plusieurs dizaines de « guérilleros » étaient alors actifs au sein du maquis de Mont-près-Chambord où le drapeau espagnol flottait au côté du drapeau tricolore (2). Certains tombèrent lors des affrontements qui marquèrent la retraite des Allemands ou furent capturés et fusillés, à l’exemple de Juan Correas, exécuté le 21 août 1944 à La Ferté-Saint-Cyr avec deux de ses camarades

L’engagement des républicains espagnols dans la Résistance est, malheureusement, trop souvent oublié. Mais si la France retrouve la liberté et la paix en 1945, l’Espagne reste sous la férule de Franco jusqu’à sa mort en 1975. C’est pourquoi, dans les années d’après-guerre, bien d’autres Espagnols traversèrent les Pyrénées pour construire une nouvelle vie en France.

(1) « L’immigration politique espagnole en région Centre de 1936 à 1946 », Université Paris 7. (2) « La Résistance en Loir-et-Cher », par Lucien Jardel et Raymond Casas.

Lionel Oger

Les anarchistes espagnols et la résistance

« Ce n’est pas la patrie française qui est en danger, ni la liberté de la France qui est en jeu, c’est la Liberté, la culture et la paix mondiale »
Francisco Ponzan Vidal, dit « François Vidal », militant de la CNT, résistant exécuté par les nazis le 17 août 1944.

Les espagnols sont plus de 500’000 à fuir Franco entre le mois d’août 1938 et le 12 février 1939. Parmi eux, beaucoup de miliciens aguerris aux armes et à la guerre, la tête pleine de compagnons tombés au front, d’amies violées, de parents massacrés ; des combattants défaits qui ne survivent que par leur haine du fascisme, sous la neige, dans des prés entourés de barbelés où sévit la dysenterie et la famine, appelés déjà « camps de concentrations », symbolisant à eux seuls l’hospitalité française fidèle à l’attitude criminelle des démocraties occidentales vis-à-vis du peuple espagnol durant la guerre civile. Ces militants ont eu du poids dans la résistance, un poids que l’on cache souvent. Pourtant la célèbre 2ème Division Blindée (DB) du Général Leclerc est composée d’espagnols à plus de 60% [1] ; dans tous les maquis, ils sont des premiers résistants.

Parmi eux, les anarcho-syndicalistes — courant majoritaire durant la guerre civile — sont encore présents dans la lutte en France. Il n’est pas simple de suivre leur trajectoire. La victoire de Franco, c’est d’abord leur défaite militaire et politique. Durant toute la résistance (et même après) l’empreinte de cette défaite influe sur les décisions prises et celles qui ne le sont pas… Ce courant est aussi celui qui a le plus souffert et qui souffre encore, car il est isolé. Dans les camps, les militants du PCE noyautent les instances avec l’aide du PCF et discriminent les anarchistes. Par ailleurs, le gouvernement français les hait plus que tout et certains de leurs représentants les plus illustres, comme Juan Peiro, sont livrés à Franco par Dalladier et fusillés. Le courant anarcho-syndicaliste doit se réorganiser, il a du mal ; il doit faire face à une situation nouvelle… Comme toujours, dans les organisations libertaires, le vide organique est remplacé par la spontanéité des militants qui finissent par réorganiser le mouvement. Cela pose aussi des problèmes à qui veut en faire une rétrospective : la complexité due à la multitude des expériences parfois contradictoires.

Deux périodes distinctes apparaissent : la période de réorganisation où il faut faire la distinction entre le mouvement qui s’organise et l’action concrète des militants dans la lutte ; et la période des huit derniers mois avant la libération où se pose le problème d’adhérer ou non à la Union Nacíonal Española (UNE). Une organisation tenue par les militants du parti communiste espagnol (PCE) et du parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC) qui se veut hégémonique parmi les résistants espagnols.
Un mouvement qui s’organise tant bien que mal

Dès le 25 février 1939, le mouvement tente de se réorganiser. Le comité national de la CNT et les comités péninsulaires de la FAI et de la FIJL [2] s’unissent dans une seule et même organisation : le Mouvement libertaire en exil (MLE). Dans le Conseil général du MLE, figurent des noms déjà célèbres et qui ont de l’importance durant toute la période tels que : Germinal de Souza, Mariano Rodriguez Vasquez, Gresco Isgleas, Germinal Esgleas (compagnon de Frederica Montseny), Pedro Herrera, Juan Gallego Crespo et Juan Manuel Molina (Juanel) qui est responsable des liaisons avec les camps de concentration. Par la suite et durant la guerre, le MLE s’organise, s’étend par le biais de plusieurs commissions en zone libre et en zone occupée qui représentent des groupes de militants affiliés dans des villes ou des lieux géographiques. Ainsi une des commissions les plus actives dans la reconstruction du mouvement libertaire est celle du Barrage de l’Aigle où, nous le verrons, le maquis est tenu par la CNT espagnole.

Il faut souligner que les mêmes militants sont partie prenante de la résistance et de la réorganisation du mouvement, ce qui est peu adéquat à l’action clandestine. Ainsi actions armées et structures organiques se chevauchent parfois, ce qui a des conséquences fâcheuses lors des arrestations. D’autant que le gouvernement de Vichy a fait de la neutralisation du MLE une priorité. Ainsi, dès fin 1941, la répression s’abat sur le MLE. C’est le premier mouvement de résistance espagnol qui subit un tel coup (les autres subissent le même sort par la suite). Les principaux responsables du MLE, c’est-à-dire les militants les plus aguerris qui ne sont pas encore emprisonnés ou morts, sont arrêtés. On reconnaît les noms de Germinal Esgleas (secrétaire du MLE), Federica Montseny, Germinal de Souza (secrétaire de la FAI), Francisco Isgleas Pierman, Valerien Mas Casas, Pedro Herra Camarero (membre du Comité péninsulaire de la FAI et délégué au Conseil général de SIA [3]) ainsi que des membres des « amis de Londres » (des anarchistes qui ont préféré agir directement avec les Anglais) tels que Manuel Gonzalez Marin « Marin Manuel », Eduardo Val Basco et Francisco Ponzan Vidal (dont nous reparlerons). Les premiers sont déportés en Afrique, afin de prévenir les tentatives d’évasions et empêcher tout contact avec le MLE. Celui-ci met du temps à se réorganiser après un tel coup.

Ce n’est que le 6 Juin 1943 qu’a lieu un plénum [4] du MLE où, pour la première fois, on aborde le thème de l’action conjointe avec la résistance française. Mais ce plénum n’apporte pas de solution. Il faut faire ici une parenthèse pour expliquer les problèmes qui se posent alors dans l’organisation. Cela nous évitera de tomber dans quelques erreurs faites par bon nombre d’historiens même aussi honnête que Marie-Claude Rafaneau Boj.

Le Mouvement Libertaire voit apparaître, dans ce plénum, deux tendances distinctes qui vont s’affronter durant une dizaine d’années allant jusqu’à la scission. Il s’agit d’une part, de la tendance « collaborationniste » ou « politique » et d’autre part, de la tendance « maximaliste » ou « apolitique » (c’est-à-dire anti-politique). Les premiers affirment que les conditions historiques de la guerre d’Espagne sont toujours d’actualité et que, par conséquent, la CNT doit prendre part au gouvernement républicain en exil, dans le cadre d’une stratégie frontiste de reprise de l’Espagne ; les seconds considèrent qu’il faut revenir aux positions rupturistes de la CNT et baser le renversement de Franco sur un combat insurrectionnel du peuple espagnol. Cette deuxième tendance souligne qu’il faut analyser les leçons de la défaite.

Ces deux tendances sont très marquées et le MLE se trouvera par la suite avec deux comités à sa tête : celui de Juanel (du nom d’un des leader du courant collaborationniste) et celui de Bézier (composé par les « apolitiques »). L’erreur trop répandue est de calquer sur ces deux tendances, les positions pour ou contre l’action dans la résistance française. On croit souvent que les « collaborationnistes » appelaient à rentrer dans la résistance alors que les « apolitiques » refusaient de prendre part à une guerre bourgeoise entre des gens qui avaient laissé massacrer le peuple espagnol. Or la réalité est bien différente. Le sous-comité national (comité de la zone occupée) qui regroupe les deux tendances pour cette partie du territoire français se prononce contre l’entrée dans la résistance dans des proportions qui ne recoupent pas le poids respectif des deux tendances en présence. Il y aurait beaucoup de recherches à faire pour retracer une ligne exacte de ce qui s’est passé au sein du MLE vis-à-vis de la résistance, indépendamment des autres problèmes que se posait le mouvement. Par contre, au plénum de Marseille, en décembre 1943, le MLE conseille « à tous les militants de la CNT et du MLE de rejoindre la résistance française plutôt que de se laisser emmener en Allemagne » [5].

Le MLE venait d’entériner une situation de fait, puisque bon nombre de militants avaient déjà rejoint la résistance française. Mais nous le verrons tout à l’heure, la réorganisation tardive du MLE qui l’amène à ratifier des situations de faits, au lieu d’agir directement sur le cours des choses, le met dans une situation difficile dans les derniers mois de la guerre lorsque l’UNE aura des prétentions hégémoniques.
La présence des anarchistes.

Dans les maquis, dans les réseaux, à Londres, dans la 2ème DB du général Leclerc, les anarchistes espagnols ont joué un rôle important dans la libération de la France et de l’Allemagne. Ils l’ont fait par conviction anti-fasciste, mais aussi dans l’espoir que De Gaulle tiendrait sa promesse : ouvrir les frontières et chasser Franco. Les grands hommes ont le geste noble : les Espagnols morts pour la France ont reçu des médailles, leurs noms sont gravés sur les monuments aux morts. Comme une insulte, chaque 8 mai, cynique, une gerbe tricolore vient honorer leur sacrifice. En 1945, De Gaulle a envoyé un émissaire pour normaliser les relations avec le Caudillo. En 1975, Franco est mort dans son lit, toujours au pouvoir, 30 ans après…

Parmi les nombreux militants anonymes, certains ont joué un rôle important dans la guerre d’Espagne, d’autre resteront à jamais inscrits dans les pages de la résistance. Ainsi Antonio Ortiz s’engage dans les corps francs d’Afrique, blessé il est hospitalisé, avant de repartir dans les « commandos d’Afrique » du Général Leclerc, puis dans le premier bataillon de choc comme instructeur du premier commando lourd. Il débarque à Saint-Tropez, participe à la bataille de Belfort et fait la campagne d’Allemagne où il est grièvement blessé. Ortiz n’est pas un inconnu de l’histoire de l’Espagne, le 24 juillet 1936, juste après la colonne Durruti, il avait pris la tête de la colonne de la CNT-FAI qui a porté son nom. C’était la deuxième colonne qui s’est levée contre Franco. Ces deux colonnes réalisèrent ce que personne d’autre ne fît : elles reprirent durablement du terrain sur les factieux (sur le front d’Aragon).

Ramon Villa Capdevilla avait lui aussi montré son courage durant la guerre civile. Il s’enfuit du camp d’Argelès et devient, en 1940, un des tous premiers résistants de la région. Il est plus connu sous le surnom de « commandant Raymond ». Spécialiste en explosif, son aide est précieuse pour le déraillement des trains, il commande deux cents résistants espagnols. Ce sont eux qui anéantissent la garnison qui avait massacré les habitants d’Oradour. Lui et ses compagnons rejoignent ensuite le bataillon « Libertad ». Ramon Villa Capdevilla est mort en 1963, dans une rixe avec des franquistes, alors qu’il était un des meilleurs passeurs d’hommes de la CNT et que depuis 1945, il faisait partie des groupes d’action qui n’ont de cessé de harceler le régime franquiste.

Enfin, avant de parler des résistants anarchistes espagnols de façon plus générale, il nous faut encore évoquer le parcours d’une figure exemplaire, qui fut la pierre angulaire du plus grand réseau de passeurs de la résistance, le réseau Pat O’Leary. Il s’agit de Francisco Ponzan Vidal, plus connu sous le nom de François Vidal. Militant de la CNT, il avait été responsable d’une comarcal [6] de la CNT en Aragon durant la guerre civile, puis il avait fait partie du groupe « Libertador » de la CNT, spécialisé dans la recherche d’informations militaires et dans les actions de sabotage derrière les lignes franquistes. Ce groupe fut, par la suite, intégré aux services secrets de la République espagnole. A partir de mai 1939, Vidal organise un réseau de passeurs d’hommes dans les Pyrénées pour faire sortir d’Espagne les militants en danger. Dès le début de la guerre ce groupe de cénétistes se met au service de la résistance et travaille activement avec l’Intelligence service et le Bureau central de renseignement et d’action (BCRA) de Gaulle, mais aussi avec le réseau Sabot et le groupe Combat. Ce réseau permet l’évasion de 1’500 personnes dont plus de 700 aviateurs alliés [7] et le passage de nombreux documents (sans compter tout ce qui sert la CNT et la lutte anti-franquiste). Le réseau couvre une zone qui va de Bruxelles à Lisbonne. Fait prisonnier en 1944 par la police française, Francisco Ponzan Vidal est livré aux Allemands et exécuté le 17 août 1944 par les nazis qui gardent la prison où il est enfermé à Toulouse.

D’une manière générale les anarcho-syndicalistes ont participé à pratiquement tous les réseaux de passeurs des Pyrénées (on en décompte une vingtaine). On les voit aussi dans les maquis. Voici la liste de ceux où leur présence fut suffisamment significative pour laisser des traces : le maquis de Dordogne, de la Montagne Noire, de Querigut (dans l’Aude), les maquis de l’Aveyron, du Pic Violent, de Savoie, les maquis du Lot, de Loches, de Belves, de l’Isère, de la Gouzette (Saint Girons), de Privas, les maquis du Cantal et de Corrèze, de Maleterne, de Bagnères, des Landes, du Rouergue, des Glières, du Limousin, le maquis Bidon 5 et le maquis du Vercors et n’oublions pas le maquis du COFRA (à moitié cénétistes) et du Barrage de Aigle (où les anarchistes sont hégémoniques).

Nous connaissons la présence d’anarchistes dans d’autres maquis, mais il s’agit souvent d’individus essaimés de-ci de-là sans lien entre eux. Notons aussi leur présence dans le réseau Robul Alfred et leur présence massive dans le Bataillon de la mort. Certains se retrouvent avec des responsabilité comme La Rey, membre de la CNT et responsable de la résistance à Montluçon ou Emilio Castro Ballesta qui, avec sa compagne, le commandant Pariset et l’épouse de Tavet dirigent, à l’arrestation de ce dernier, le maquis du Limousin. Dans le Gers, la moitié des résistants de l’UNE sont confédéraux et ce n’est pas un cas isolé. Faute d’organisation nationale de résistance, les anarchistes apparaissent peu, bien qu’ils soient très présents. Citons tout de même le maquis du Barrage de L’Aigle, dirigé par José German Gonzalez militant de la CNT, qui est un haut lieu de la reconstruction de la CNT en exil et un des maquis les plus actifs de la résistance. Ce maquis est pratiquement à 100% confédéral, tout comme le maquis de Bort les Orgues. D’une manière générale, les maquis du Massif Central sont en forte proportion composés d’anarchistes espagnols tout comme ceux issus des chantiers de barrages sur la Dordogne, des barrages de Marèges et de Chastang.

Bon nombre de ces maquisards se retrouveront dans le bataillon « Libertad » sous la responsabilité de l’anarchiste Santos. Ce bataillon atteint par la suite la pointe de Grave et libère le Lot et Cahors. Enfin, la présence anarchiste est particulièrement remarquable (et superbement ignorée) dans la 2ème DB du Général Leclerc. A plus de 60% espagnole, la 2ème DB compte bon nombre d’anarcho-syndicalistes tant et si bien qu’ils sont hégémoniques dans la 9ème compagnie du 3ème RMT, « la nueve », uniquement composée d’espagnols à l’exception du Capitaine Dronne qui la commande. C’est elle qui rentre la première dans Paris. Les premiers blindés portent des noms qui rappellent l’Espagne, les deux premiers se nomment « Ascaso » et « Durruti » rappelant les illustres solidarios (militants de la CNT), un autre s’appelle « Casas Viejas » pour ne pas oublier la répression anti-cénétiste de 1931 et un autre encore « Teruel » en référence à une grande bataille de la guerre civile. Les militants de la CNT-FAI sont bel et bien présents, la nueve installe un premier canon, nommé « El Abuelo », dans l’Hôtel de ville de Paris ainsi que le premier drapeau… ironie du sort. Cette présence est complètement occultée par bon nombre d’historiens tel Lapierre et Collins dans Paris brûle-t-il ? (édition R. Laffont 1964), Adrien Dansette dans Histoire de la libération de Paris (édition Fayard, 1946) où encore Henri Michel dans La libération de Paris (édition Comps, 1980). Même le Capitaine Dronne semble frappé d’amnésie dans son livre La libération de Paris alors que dans son journal de marche, il évoquait abondamment les combattants issus de la CNT-FAI [8]. Les six derniers mois de la guerre sont ceux d’un courage qui est effacé par un manque d’organisation nationale en réseau de résistance, qui condamne les anarchistes à l’oubli, pour certains à la mort.

L’UNE, l’hégémonie dans le sang

Le mouvement libertaire est empêtré dans ses problèmes internes qui tournent autour de la question de savoir s’il faut participer ou non au gouvernement de la république espagnole en exil. La défaite contre Franco est encore dans tous les esprits et la question gouvernementale, qu’il aurait fallu trancher en juillet 1936, les anarchistes se la posent toujours au point de négliger des aspects importants. Le plus dramatique est certainement cette absence totale d’organisation des anarcho-syndicalistes espagnols en tant que corps dans la résistance. Rien pour faire valoir leurs droits, aucune structure pour assurer l’arrivée d’armes, de ravitaillement : les anarcho-syndicalistes se sont fondus dans la résistance comme nul autre, sans se soucier un seul instant de leurs intérêts propres.

D’autres sont plus réalistes. Les communistes dirigent la UNE qui se veut hégémonique et se présente comme « l’unique mouvement de résistance espagnole ». Sur un plan historiographique, cette situation a permis aux historiens de passer allègrement sur la complexité des courants d’idées qui animaient les résistants espagnols en les décrivant comme de simples anti-franquistes voire carrément des communistes. Cette conséquence n’est que la moins dramatique, car les volontés hégémoniques de l’UNE ne s’arrêtent pas là.

Les militants anarchistes n’ont pas rejoint unanimement la UNE. Certains y sont rentrés à contre cœur, d’autres dans l’idée de contrecarrer l’influence des communistes, tels les militants de la Agnupacíon Cenetista en la Union Nacional (ACUN). Si certains, quoique méfiants, sont tentés par la reconquête de l’Espagne proposée par la UNE, beaucoup d’anarchistes y adhèrent sous la menace et par peur des représailles. Les groupes de militants les plus avertis ont préféré intégrer les Forces françaises de l’intérieur (FFI), notamment dans le bataillon « Libertad ». Il faut souligner ici le travail essentiel fait dans ce sens par José German Gonzalez, commandant du maquis du Barrage de l’Aigle qui organisa, à travers les Groupes de travailleurs étrangers (GTE), l’entrée des cénétistes directement dans la résistance française.

C’est que les réticences envers la UNE étaient grandes. Comme le disait Pierre Bertaux très cyniquement « le Parti communiste n’a pas de rancune, il n’a que des tactiques ». La phrase convient à merveille au Parti communiste espagnol. On trouve dans la UNE des communistes certes, mais aussi des anti-franquistes très tardifs comme certains requetes, ces monarchistes absolutistes qui ont toujours brillé par leur conservatisme, et aussi les membres de la CEDA de Gil Robles. La CEDA, c’est la droite espagnole qui était au pouvoir durant le bieno negro, ces années de toutes les répressions anti-anarchistes d’avant 1936, quand le mot d’ordre était « pas de blessé, tirez au ventre ». Les anarcho-syndicalistes espagnols ont tous en tête les actes de répression d’avant la guerre, au point que « Casas viejas » transpire sur leurs chars. Et surtout la UNE est tenue par les communistes, ceux qui ont tué Berneri, Nin et tant d’autres. La UNE, c’est le gouvernement de Negrin, c’est la telefónica… [9]

La suite des événements va prouver que les inquiétudes des anarchistes n’étaient pas vaines. La UNE se sert d’appuis pour éliminer ses adversaires de toujours. Le 20 septembre 1944, Santos, qui dirige le bataillon « Libertad », reçoit l’ordre du colonel Ravanel de transférer 350 de ses hommes à la UNE. En même temps, l’ordre est donné de ne plus ravitailler le bataillon « Libertad ». En cas de refus, le bataillon devait être désarmé par la UNE. Celui-ci préfère alors se dissoudre. Mais la UNE n’en reste pas là, elle fait pression, elle menace et elle tue ceux qui ne veulent pas se joindre à elle (anarchistes en particulier mais pas seulement, on connaît des cas de socialistes qui subirent le même sort). Angel Aransaez, secrétaire du comité régional CNT de l’Aveyron dénombre pour son département 56 exécutions sommaire. On en compte 13 dans l’Aude (crimes que des ex-guerilleros de la UNE avoueront en octobre 1953). Certains meurtres sont relatés dans Le Républicain du Midi d’août et novembre 1944. Tous sont commis sur des résistants socialistes et anarchistes en conflits avec la UNE. A Lavelanet, Francisco Alberich et Mercedes Miralles sont retrouvés morts après avoir été appréhendés par des guérilleros de la UNE. A Manse dans l’Ariège, Belmonte, anarchiste responsable d’une exploitation forestière où se cachent des réfractaires est abattu avec son compagnon Molina pour avoir refusé que la UNE vienne contrôler leur organisation. On peut aussi s’interroger sur toute la série d’exécutions sommaires d’anarchistes commises par des inconnus dans le Lot, dont celle de l’agent de liaison de tous les maquis du Lot : José Mana dit « Martins ». A Saint Girons, Royo et un de ses compagnons de la CNT, qui étaient en conflit avec la UNE, échappent miraculeusement à l’incendie et le mitraillage de la maison de Royo. Sa compagne, ses deux enfants et trois de ses amis n’ont pas eu la même chance… En Août 1945, Antonio Tellez, militant de la FIJL, lieutenant de la 9ème brigade des FFI de l’Aveyron, avertit Angel Aransaez que la UNE a prévu d’envoyer un commando à Decazeville, contre le Comité Régional de la CNT. Le capitaine espagnol Bariso, traducteur du commandant français du 412ème GTE, est enlevé. Aransaez va voir le responsable de la résistance Degoy dit « Valzergues » qui lui déclare « pas d’objection pour les traîtres ». Ce qui montre une fois de plus la collusion de certaines instances de la résistance avec la UNE. Aransaez et les principaux responsables de la CNT sont arrêtés par les Francs tireurs et partisans, mais ils sont libérés sous la pression des résistants libertaires qui les menacent d’insurrection armée (Aransaez était dans les FFI au barrage de l’Aigle).

Toute une série de cas similaires ont été répertoriés. On peut consulter à ce sujet Les dossiers noirs d’une certaine résistance, (Perpignan, Ed du CES, 1984) ainsi que le livre de Marie-Claude Rafaneau Boj, Odyssée pour la liberté. Les camps de prisonniers espagnols (Paris, Denoël, 1993) dans lesquels sont relatés les cas les plus flagrants, mais ces ouvrages ne tiennent pas compte de tous les charniers inconnus et de toutes les disparitions. Il est un fait historique qui prouve la gravité et l’importance de ces méthodes expéditives. Il s’agit du rassemblement de l’essentiel du camp républicain espagnol qui se réalise contre la UNE. Cette union se fait au sein de la Alianza Democratica Española (ADE) avec la participation de la Gauche républicaine, de l’Union républicaine, du Parti républicain fédéral démocratique, du Parti socialiste ouvrier espagnol, de la Gauche républicaine de Catalogne, du mouvement libertaire et des centrales syndicales UGT et CNT. L’ADE dénonce les agissements de la UNE au gouvernement provisoire de la République française en mentionnant, dans un communiqué officiel en 1944, toute une série d’exécutions sommaires, détentions abusives, pressions en tous genres perpétrées par la UNE.

Fin 1944, la famille Soler est brûlée vive dans sa ferme. Le fils en réchappe et parvient à contacter la CNT. Un plénum national est organisé et un ultimatum des plus menaçants est adressé au PCE : « à partir de cette communication, la CNT n’est plus disposée à tolérer ni une brutalité, ni un attentat de plus. Elle rend directement responsable la direction du PCE en la personne de ses dirigeants de ce qui pourrait arriver ». La vague d’attentats s’arrête…

Après ce bref aperçu qui ne prétend pas couvrir l’ensemble de la réalité, on peut se faire une idée de la complexité de la période, une complexité accentuée par la situation d’un mouvement libertaire qui se cherche, qui n’est pas remis de sa défaite. Le mouvement est en pleine reconstruction avec tout ce que cela implique de conflits, il n’a pas l’efficacité nécessaire au niveau national, ne serait-ce que pour protéger ses militants. Dans le même temps, les militants qui le composent sont des combattants aguerris, qui ont des réflexes de lutte, d’organisation clandestine au niveau local et qui sont très précieux pour la résistance.

Si bien que l’on se retrouve devant un paradoxe : le mouvement libertaire est en plein dans la résistance, mais ses préoccupations semblent ailleurs, dans un passé récent qu’il cherche à comprendre. Cela lui coûte cher… mais il n’a pas fini de souffrir. Pire que la lutte, il y a l’exil. Un exil de quarante ans, d’une vie.

Qu’ils étaient dignes ces Espagnols que l’on rencontrait parfois dans la rue (que l’on rencontre encore quand on a de la chance). Souvent raillés, souvent pauvres. Ils n’ont pas haï les Français, ils n’ont pas confondu la trahison de ceux qui dirigent à la bête ignorance du petit qui subit. Ils ne lui ont même pas reproché son ignorance. On a laissé Franco les massacrer, bourgeoisement, poliment, sans trop de vagues. On leur a promis l’Espagne pour qu’ils apprennent aux Français à se battre. On a envoyé des émissaires auprès de Franco. Et quand, ces résistants anarchistes espagnols qui se sont battus pour la France, les Sabaté, les Facerias, les Ramon Capdevilla, plutôt que de se venger sur ceux qui les ont toujours trahis, sont repartis combattre Franco, seuls avec ceux d’Espagne qui maîtrisaient encore leur peur, les gouvernements français de la quatrième et de la cinquième République, les ministres de l’intérieur de ces gouvernements de gauche comme de droite, « résistants » comme Mitterand, ces gouvernements ont collaboré avec la police franquiste et ont permis qu’ils soient abattus comme des chiens. Honneur aux braves !

[Extrait de L’Affranchi n°14, printemps – été 1997.]

P.-S.

Complément bibliographique

J. Borras, Politicas de los exilados españoles, 1944-1945, Paris, Ruedo Ibérico, 1976.
A. Tellez Sola, Sabaté, Toulouse, Repère-Siléna, 1990.
Les anarchistes espagnols dans la tourmente (1939-1945), Bulletin du Centre international de recherche sur l’anarchisme, Marseille, 1er trimestre 1989.
F. Montseny, Seis años de mi vida (1939-1945), Barcelone, Ed. Galba, 1978.
D. Wingeate Pike, Jours de gloire, jours de honte : le parti communiste d’Espagne en France…, Paris, SEDES, 1984.

Notes

[1] NdNF : Chiffres inexacts puisque c’est surtout dans la « nueve » que se trouvaient la plus grande partie des espagnols de la 2ème DB.

[2] Confédération nationale du travail (CNT) qui constitue l’organisation syndicale, la Fédération anarchiste ibérique (FAI) et la Fédération ibérique des jeunesses libertaires (FIJL).

[3] Solidarité internationale antifasciste (SIA) est une organisation de soutien à la lutte antifranquiste qui est proche de la CNT espagnole. Après la guerre, des personnalités comme Jean Rostand, Louis Lecoin et Albert Camus adhèrent à SIA

[4] Dans les organisations libertaires espagnoles, le plénum réunit les délégués mandatés par leurs régions respectives et les organes représentatifs de l’organisation (tel le Comité national) dont le mandat et le travail est alors vérifié. Le plénum gère administrativement l’organisation, donne des directives et peut prendre des décisions ponctuelles.

[5] Déclaration du plénum de Marseille du MLE (déc 1943).

[6] Une comarcal est un regroupement de fédérations locales de la CNT espagnole, que l’on pourrait comparer, par la taille, à une union départementale.

[7] Sur le réseau Pat O’Leary, voir Henri Michel, La guerre de l’ombre, Paris, Grasset, 1970.

[8] Ce journal de marche est reproduit par Antonio Villanova dans son livre Los Olvidados, Paris, Ruedo Iberico, 1969, pp. 371-450.

[9] Camillo Berneri, anarchiste italien et Andres Nin, leader du Partido obrero de unificacíon marxista (POUM) furent assassinés à la suite des événements de la centrale téléphonique de Barcelone, en mai 1937, lorsque les communistes lancèrent une offensive contre le POUM et la CNT-FAI.

José Pellicer Gandía

José Pellicer Gandía, né le 27 avril 1912 à El Grau (Valence, Espagne) et fusillé par le régime franquiste le 8 juin 1942, est un anarchiste et anarcho-syndicaliste espagnol principalement connu pour être le fondateur de la Colonne de fer des milices confédérales durant la Guerre d’Espagne en 1936. On le surnomme parfois le « Durruti valencien ».

José Pellicer naît dans une famille aisée. Son sens aigu de la justice se manifeste dès son plus jeune âge, ce qui l’amène à renoncer à une vie bourgeoise. Grand lecteur et doté d’une vaste culture, José Pellicer était également végétarien et naturiste.

Il adhère à l’âge de 18 ans aux organisations anarchistes de la CNT et de la FAI. Partisan de l’insurrection prolétaire, il défend par l’acte et la parole une conception révolutionnaire de la lutte des classes différente du syndicalisme : le Mouvement Ouvrier Anarchiste, dont le but est le communisme libertaire.

Lorsque survient le soulèvement militaire fasciste du 17 juillet 1936, le groupe Nosotros1 (dont José Pellicer fait partie avec Segarra, Cortés, Rodilla et Berga) est l’élément moteur de la Colonne de Fer (Columna de Hierro) aux côtés d’autres anarchistes tels que Rafael Martí (dit « Pancho Villa »), Francisco Mares, Diego Navarro ou Pedro Pellicer, le frère de José.

La Colonne de fer devient vite le symbole de ceux qui voulaient mener la révolution jusqu’à ses dernières conséquences, tant au front qu’à l’arrière. José Pellicer fut l’un des principaux opposants à la bureaucratisation des organisations anarchistes CNT et FAI qui avaient décidé de collaborer avec le gouvernement républicain. Pellicer s’opposa également à la militarisation des milices car cela portait atteinte à leur contenu anarchiste et révolutionnaire.

L’éloignement progressif de la part de la CNT et de la FAI des idéaux anarchistes au nom des nécessités de la guerre amène José Pellicer à entrer dans un conflit ouvert avec ces organisations. À travers la revue Nosotros et les éditions du même nom, Pellicer tenta à contre-courant de renforcer les idées anarchistes, mais son incarcération dans les geôles du SIM (le Servicio de Información Militar, les services secrets républicains, sorte de Guépéou espagnole contrôlée par les communistes) mit un terme à son action.

Lorsque la défaite du camp républicain fut proche, José Pellicer refusa de quitter le territoire espagnol. Il fut capturé, jugé et condamné à mort par le régime franquiste. Il fut exécuté avec son frère Pedro le 8 juin 1942 après avoir enduré de dures conditions de détention.

José Pellicer est l’exemple d’un anarchisme intransigeant du point de vue des principes, allié à une profonde éthique révolutionnaire refusant toute violence vengeresse et gratuite.

La Colonne de fer

La Colonne de fer collabora avec les paysans des villages où elle était présente en leur montrant comment être libres. Les premières expériences de communisme libertaire eurent lieu à la chaleur des combats contre les troupes fascistes (front de Teruel). Plus qu’aucune autre, y compris la Colonne Durruti, la Colonne de fer fonctionna à la fois comme milice de guerre et comme organisation révolutionnaire : elle leva les actes de ses assemblées, publia un quotidien (Línea de Fuego), rédigea des manifestes et diffusa des communiqués, tout cela dans le but d’expliquer ses actions à l’arrière-garde et justifier ses décisions devant les travailleurs et les paysans. Une telle organisation prêche par l’exemple et laisse des preuves. C’est une caractéristique de la Colonne de fer que l’historien Burnett Bolloten nota dans ses livres sur la Révolution espagnole.

DEUX FILMS : BAJO EL SIGNO LIBERTARIO – UN REY EN NUEVA YORK

« La révolution libertaire », film réalisé par le syndicat des spectacles de Barcelone en 1936.

 

En espagnol, durée : 15′.

 

 

 

« Un rey en Nueva York », film de et avec Charlie Chaplin (1957).  Dans le rôle principal son fils aîné Michael (1946). Durée : 4′

 

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La famille Chaplin en 1961. A droite, Michael qui a le rôle principal dans cette séquence.

DEUX OUVRAGES SUR LE CAMP DE DJELFA.

Djelfa 41-43. Un camp d’internement en Algérie.

 

 

Bernard Sicot, professeur à Paris Ouest ex Paris X –  Nanterre. Djelfa 41-43. Un camp d’internement en Algérie (histoire, témoignages, littérature), préface de Christian Phéline, Paris, Riveneuve, 2015, 442 p., 10 tableaux, 9 cartes et documents, 41 photographies h. t.

France, il n’en va pas de même pour ceux d’Afrique du Nord, et notamment d’Algérie. Or, de 1939 à 1943, plusieurs milliers de Français, d’Algériens, de Juifs, d’« indésirables » de diverses nationalités (principalement espagnols, polonais, russes, allemands, anciens de la guerre d’Espagne et des Brigades internationales) y ont été reclus. À Djelfa, à 300 kilomètres au sud d’Alger, dans une région de hauts plateaux, c’est quelque mille d’entre eux qui, de mars 1941 à juin 1943, ont subi les épreuves de cet internement. Certains y sont morts, victimes des dures conditions de vie, des soins insuffisants lorsqu’ils étaient malades et de violences diverses à leur égard. Le présent ouvrage entend les sortir de l’oubli et rappeler ce à quoi put conduire la politique d’exclusion et d’éloignement voulue par Vichy.
L’attention portée à l’iconographie qui en provient, aux archives, aux témoignages, aux œuvres qui lui sont consacrées, permet d’établir ici une véritable radiographie du camp, enrichie de nombreux documents inédits.
Bernard Sicot, professeur émérite à l’Université Paris Ouest, est spécialiste de littérature espagnole de l’exil et des camps. Il a notamment publié l’édition bilingue de Journal de Djelfa, du poète Max Aub et les Lettres des camps de concentration du Catalan Pere Vives i Clavé. Il est aussi traducteur de Sonnets votifs (ex-voto érotiques) de Tomás Segovia et de Lorsque finira la guerre, d’Enrique de Rivas (Riveneuve 2013).

Addenda iconographique :

https://ccec.revues.org/5693

 

 


 

Journal de Djelfa.

 

Écrivain espagnol d’origine française et étranger indésirable, Max Aub (Paris 1902-Mexico 1973) fut prisonnier au camp de Djelfa du 28 novembre 1941 au 18 mai 1942. Il y écrivit une centaine de poèmes qui disent l’exil, l’injustice, la violence, la souffrance, la mort mais aussi la solidarité, la vie et l’espérance. Dans son exil au Mexique, l’auteur publia d’abord, en 1944, vingt-sept de ces poèmes sous le titre Journal de Djelfa [Diario de Djelfa]. Lors de sa deuxième édition, en 1970, le recueil s’enrichit de vingt poèmes supplémentaires.

Max Aub, Journal de Djelfa, commentaires de Bernard Sicot, Perpignan, Mare nostrum, 2009, 279 pages.

LA RHETORIQUE NATIONALISTE DANS LES DISCOURS DE FRANCO (1936-1945)

La rhétorique nationaliste dans les discours de Franco (1936-1945)1

Marie-Aline Barrachina

Université de Nice-Sophia-Antipolis

http://books.openedition.org/pulm/773

 

 

 

1On sait que ce sont les circonstances de la guerre qui conduisent Franco à la fonction de Généralissime. Le général Sanjurjo, leader naturel du soulèvement, meurt dans un accident d’avion dès le 20 juillet 1936. Aussi, quand la nécessité de soumettre toutes les forces militaires insurgées à un commandement unique s’impose, c’est Franco qui semble réunir toutes les conditions nécessaires pour assumer cette fonction, et cela précisément en raison de son apparent apolitisme. Javier Tusell énonce de la façon suivante les qualités requises, réunies par Franco :

 […] él era, de todos los generales, el menos susceptible de encontrarle enemigos, el que parecía más reposado, el más estrictamente militar y el que menos identificado estaba con cualquier situación política anterior. Era, sobre todo, el general que había obtenido más triunfos en el campo de batalla2.

2En fait, l’image couramment répandue est celle d’un homme sans motivation idéologique précise, doté en revanche d’un puissant opportunisme au bénéfice de sa seule volonté de pouvoir ou de puissance. Selon l’opinion de la plupart des chercheurs, c’est ce qui a permis à Franco de s’imposer, faisant feu idéologique de tout bois. Cela a été dit et écrit maintes fois, en effet, le Général Francisco Franco Bahamonde n’a jamais développé une pensée politique aux contours bien définis. S’il ne fit pas mystère, en 1931, de ses réticences à l’égard de la République et de sa fidélité à la Monarchie, il n’en tint pas moins à affirmer dans une lettre qu’il adressa à Luca de Tena, directeur de l’ABC, sa « ferme intention de respecter, comme il l’avait fait jusqu’alors, la Souveraineté Nationale » (lettre datée du 18 avril 1931). Cinq ans plus tard, il prétendit légitimer sa participation au soulèvement par la stricte nécessité de :

restablecer el Imperio del orden dentro de la República, no solamente en su apariencia o signos exteriores, sino también en su misma esencia3.

3Il s’avère ainsi que la préoccupation essentielle du futur dictateur est l’ordre. Au tout début de l’insurrection, préparée sans lui ainsi que le rappelle Bartolomé Bennassar4, c’est l’ordre établi par la République d’avant le Front populaire, la République de l’oligarchie et de la CEDA, que Franco affirmait vouloir restaurer. En bon militaire respectueux de la hiérarchie et de la légalité, il avait obéi à la loi de la monarchie, puis à la loi de la dictature de Primo de Rivera, et enfin à la loi de la République, tant que cette dernière lui avait semblé garantir l’ordre. N’est-ce pas au nom de cet ordre, d’ailleurs, qu’il avait participé, pour la République, à la répression du mouvement des Asturies ?

4Or, cet ordre que Franco tient à sauvegarder ou à rétablir n’est jamais que l’ordre rêvé par une idéologie nationaliste réactionnaire née au milieu du dix-neuvième siècle5 et reprise par l’extrême droite fascisante du milieu du vingtième siècle. Cette idéologie doit beaucoup à des théoriciens catholiques conservateurs comme José Donoso Cortés (1809-1853), et Jaime Balmes (1810-1848), qui ont introduit l’idée de nation dans la pensée réactionnaire espagnole (Balmes), et postulé l’un et l’autre le rôle déterminant du catholicisme en Europe. Dans son Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme (1851) Donoso Cortés n’affirme-t-il pas que le dilemme de la civilisation réside essentiellement dans le choix entre despotisme socialiste et absolutisme catholique ? Pour lui, qui aspire à la restauration de l’ordre divin, le débat politique est un combat théologique qui oppose les forces du mal (le socialisme) aux forces du bien (le catholicisme), elles-mêmes représentées par l’Espagne nationale et catholique. Balmes, de son côté, affirme contre Guizot la supériorité civilisatrice du catholicisme par rapport au protestantisme6. Balmes et Donoso, comme plus tard le feront l’idéologue du Carlisme Juan Vázquez de Mella (1861-1928) et le très grand historien conservateur Marcelino Menéndez y Pelayo (1856-1912), établissent une stricte équivalence entre catholicisme et essence nationale, et défendent la notion d’État catholique, convaincus qu’ils sont que les intérêts de l’État espagnol et les intérêts de Dieu sont les mêmes. D’où une conception farouchement centraliste de l’État, et la conviction que l’unité nationale, fondée sur l’unité religieuse, ne peut souffrir la moindre faille.

5Autrement dit, le fondement de l’idéologie réactionnaire espagnole est une théologie politique qui implique la guerre contre le mal intérieur et extérieur. Un nationalisme centraliste sans concessions s’impose, justifié par la nécessité de préserver une unité nationale et religieuse seule susceptible de faire échec au mal.

6Les mêmes principes semblent mouvoir Franco qui, dans son premier manifeste, met en avant la menace de démembrement national en des termes catastrophistes et décrit ainsi le chaos qui justifie selon lui une intervention :

Ni unidad de la Patria, amenazada por el desgarramiento territorial, más que por regionalismo, que los Poderes fomentan ; ni integridad ni defensa de nuestra frontera, cuando en el corazón de España se escuchan las emisoras extranjeras anunciar la destrucción y reparto de nuestro suelo. (17 juillet 1936).

7L’alternative politique est fort simple : contre l’unité nationale et l’intégrité territoriale, l’ennemi intérieur et l’ennemi extérieur conjuguent leurs efforts destructeurs. Pour Franco, par conséquent, combat idéologique et défense nationale se confondent. L’unité nationale ne peut s’accommoder d’aucune nuance régionale, et toute mise en cause de l’autorité de l’État, quelle que soit sa forme, est à mettre au compte d’une atteinte à l’intégrité de la Patrie. En d’autres termes, Franco épouse spontanément les éléments fondamentaux d’une idéologie nationaliste fondée sur le national-catholicisme, avant même que le régime qui sera créé quelques mois plus tard n’en ait formulé les bases. Cette pensée rudimentaire qui met au premier plan et sur le même plan l’unité nationale et la défense nationale trouvera sa forme achevée —après l’ajout de l’aspiration impérialiste— dans le slogan « España una, grande y libre ». C’est sur la base de cette pensée que le régime franquiste va construire un discours de légitimation qui ignore le débat politique et social et lui substitue une rhétorique du national et de l’exclusion, de l’Espagne et de l’antiEspagne dont il nous semble possible de reconstituer l’articulation à travers l’étude de quelques textes et discours produits dans les années 1936-1945 et attribués à Franco.

 

DÉFENDRE LA CIVILISATION CHRÉTIENNE DANS LE MONDE

8Parmi les thèmes évoqués par Franco dans ses discours, celui de la civilisation, sauvée par une Espagne nationale à vocation universelle est récurrent. Le mot civilización apparaît dans un premier temps sous une forme adjectivée qui en banalise le sens : le 25 juillet 1936, Franco en appelle à l’opinion internationale qui doit comprendre que le soulèvement n’a pas d’autre but que de « sauver une Espagne civilisée », c’est-à-dire une Espagne où règne l’ordre, simplement. Quelques mois plus tard, le substantif prend le pas sur l’adjectif, rendant à la notion de civilisation le caractère universel et exclusif qui l’oppose à la barbarie. Dès lors, il apparaît clairement que, selon Franco, le combat qui se joue dans la Guerre civile est la première bataille d’une lutte titanesque entre le bien et le mal, entre la civilisation et la barbarie. Dans ce combat, L’Espagne nationale assumerait une mission universelle de défense de la civilisation. C’est ce que Franco affirme le 18 avril 1937 par exemple :

Estamos ante una guerra que reviste cada día más el carácter de cruzada de grandiosidad histórica y de lucha de pueblos y civilizaciones. Una guerra que ha elegido a España otra vez […] para […] traer la paz al mundo.

9Fidèle à cette conviction, Franco la reformule à plusieurs reprises, comme il le fait encore le 7 décembre 1942, trois ans après la fin de la Guerre civile.

En esto [defensa de la fe, de la civilización y de la cultura] consiste la trascendencia de nuestra presencia en el mundo y la razón de que no podamos perder el tiempo dedicándoles atención a los eternos descontentos. Aún sin este imperativo de nuestro destino universal carecerían de contenido para tenerlos en cuenta.

10Une telle conception de l’Espagne fait en quelque sorte de cette dernière le paradigme de la civilisation, et lui confère du même coup un caractère d’universalité. Cette opération permet d’étendre les frontières idéologiques de l’Espagne nationale aux limites de l’espace européen. A plusieurs reprises, en effet, tout au long de la Guerre civile, Franco attribue à l’Espagne nationale le rôle de poste avancé de l’Europe et de sa civilisation. « No se defiende sólo el solar español, sino a Europa entera de los peligros comunistas », dit-il par exemple le 31 décembre 1936, ou plus tard le 18 avril 1938 : « nuestra lucha significa la salvación de Europa ». L’Espagne nationale assumerait donc seule le destin d’une civilisation européenne mise à mal dans les autres pays d’Europe. En fait, dès lors que l’Europe n’est plus en état de défendre la civilisation qu’elle a créée — Franco ne dira-t-il pas en 1943 dans son discours du 12 octobre, que la « vieille Europe » est la « mère de la civilisation » ? — elle n’est plus qu’un espace géographique passif, livré à toutes les convoitises idéologiques. Seule l’Espagne nationale représente encore cette civilisation, qu’elle a pour devoir d’exporter à nouveau dans le monde. Franco reprend ainsi à son compte l’idée d’une Espagne investie d’une mission divine qui lui ouvre l’espace universel de la catholicité. Il s’inspire en cela de la tradition catholique revisitée par Ganivet, puis par Maeztu, et de la formulation chère à José Antonio Primo de Rivera avec sa définition de l’Espagne comme « unité de destin dans l’universalité » qui figure au deuxième point du programme de la Phalange7.

11Dans cet espace de dimensions mondiales ouvert à l’Espagne s’inscrit, à partir du début de la seconde Guerre mondiale, un autre espace plus réduit mais plus dense. C’est l’espace de la Hispanidad, qui se substitue à celui de l’Europe comme espace privilégié de la civilisation à partir de la fin de la Guerre civile. L’image d’une Espagne nationale volant au secours de l’Europe catholique, sans disparaître complètement, perd de l’importance à partir du début de la seconde Guerre mondiale dans les discours de Franco. La non-intervention de l’Espagne dans le conflit lui interdit des considérations trop appuyées sur le sort de l’Europe, et ne lui permet que des manifestations de compassion ou des comparaisons au bénéfice d’une Espagne nationale pacifique. En revanche, les bonnes relations du régime avec certains pays de l’Amérique hispanique fournissent à Franco l’occasion de reprendre à son compte la defensa de la hispanidad de Maeztu. Dans ces années d’après la Guerre civile en somme, le franquisme semble vouloir trancher en faveur de la Hispanidad un débat culturel et politique qui avait opposé Hispanidad et européanisation au cours du premier tiers du vingtième siècle. C’est ainsi qu’en décembre 1942 Franco explique à son Consejo Nacional qu’en dépit de son appartenance à l’Europe, l’Espagne se distingue de cette dernière, en raison des valeurs spécifiques qui sont celles de la Hispanidad :

Nosotros no pertenecemos a un mundo distinto del europeo, aunque poseemos características propias y reservas de espiritualidad para asombrarle. (7 décembre 1942)

12Lors de la cérémonie de réception de l’ambassadeur du Chili, le 20 février 1941, Franco déclare que la Hispanidad consiste, par le biais du Consejo de la Hispanidad, à « assurer la continuité et l’efficacité de l’idée et de l’œuvre du génie espagnol, en restaurant la conscience unitaire du monde hispanique ». Autrement dit, cette conception de la Hispanidad est fondée sur la reconnaissance d’une primauté morale de l’Espagne, même si Franco ajoute un peu plus loin dans ce même discours que l’unité recherchée respectera le principe de l’égalité entre les peuples qui la constituent :

El mundo hispánico ha de ser un algo único e indivisible, de pleno entendimiento universal, en el que sean partes iguales España y cada uno de « los pueblos de América libres, independientes y soberanos ». Largo y difícil es el camino, pero más largo y más difícil fue el primer viaje, y obtuvo el espléndido resultado de dar América a España y España a América. […] Esta colaboración sincera en pro de la unidad hispánica, […] no necesitará el sacrificio de ninguna característica nacional. Antes al contrario, nosotros sabemos mejor que nadie —porque nuestro pueblo español es vario— que de la más rica variedad suele brotar la unidad más potente cuando por sobre aquélla se eleva una fuerte conciencia unitaria de común destino histórico.

13On remarquera l’extrême ambiguïté de ces propos qui prononcent et nient en même temps la supériorité et la prééminence de l’Espagne dans la communauté du monde hispanique, d’une part, et qui proposent comme modèle à cette communauté la structure étatique d’une Espagne dans laquelle les spécificités régionales accepteraient de s’effacer au profit d’un destin historique commun. Dans le même esprit, quoique plus brutalement, Franco avait récusé le caractère localiste ou régionaliste de la tradition espagnole, et affirmé la vocation universaliste de cette même tradition comme étant absolument incompatible avec la première.

[…] aquella España unida para defender y extender por el mundo una idea universal y católica, un imperio cristiano […] aquella tradición española que no representaba carácter alguno local ni regional, sino al contrario, universalista, hispánico e imperial. (18 avril 1937)

14Autrement dit, au cœur de la conception franquiste de la Hispanidad se trouve un nationalisme nostalgique de l’Empire qui ne reconnaît qu’à grand peine la fin de l’hégémonie politique. Aussi toute manifestation d’identité alternative est-elle perçue comme une menace : celle de la poursuite d’un processus de démembrement commencé avec les proclamations d’indépendance du dix-neuvième siècle. C’est sans doute ainsi que s’explique en partie le farouche centralisme du franquisme.

15Est-il nécessaire d’ajouter que pour Franco, comme pour la plupart des nationalistes espagnolistes libéraux ou réactionnaires depuis le dix-neuvième siècle, le cœur de cette construction concentrique que représente la Hispanidad est la Castille ? Dans la foulée des générations précédentes qui ont vu toute l’Espagne dans la Castille du Cid et des Rois Catholiques Franco considère la Castille comme le creuset de l’histoire de cette Espagne, et donc, du monde.

 

DÉSIGNER ET COMBATTRE L’ANTIESPAGNE

 

16Javier Herrero a souligné très justement la grande influence, dans le champ diffus des idéologies du premier tiers du vingtième siècle espagnol, de la pensée de Menéndez y Pelayo qui concevait l’histoire d’Espagne comme un conflit entre « la vieille Espagne traditionnelle et une pensée étrangère, révolutionnaire et antiespagnole »8. L’historiographie espagnole des années trente et quarante étant très tributaire de l’œuvre de Menéndez y Pelayo, même à travers les dénégations des intellectuels les plus libéraux, il serait mal venu de s’étonner de l’adhésion de Franco à l’idée d’une Espagne soumise à ce conflit. En revanche, il convient de remarquer qu’il adopte dans son entier la position politique réactionnaire qui fait de ce conflit un conflit destructeur résultant d’un complot international plutôt qu’un conflit dialectique opposant progrès et tradition. Aussi, suivant en cela le courant réactionnaire nationaliste, Franco désigne-t-il à la vindicte l’antiEspagne, c’est-à-dire un ennemi réputé étranger, même quand c’est de l’intérieur que cet « ennemi » ronge l’identité espagnole. La notion d’antiEspagne permet en effet, on va le voir, de refuser la qualité d’Espagnol à quiconque n’adhère pas sans réserves aux valeurs traditionnelles de l’Espagne catholique.

17Quand il parle de l’adversaire de la « zona roja », Franco semble se refuser à évoquer dans sa complexité l’éventail politique que fédère le camp républicain. Globalement, il désigne l’adversaire espagnol par l’expression courante rojos. Certes, cette expression est très lexicalisée, et aussi bien revendiquée par ceux-là mêmes qu’elle désigne. Il n’en reste pas moins qu’elle a pour le camp national et pour Franco qui en est le chef, l’avantage de réunir sous un même vocable évoquant le sang tout le spectre politique, des républicains libéraux les plus tièdes aux communistes les plus ardents. Si le lexique de Franco dans sa désignation de l’ennemi espagnol est relativement réduit, c’est pour mieux lui permettre de mettre l’accent sur la complexité du rôle de l’Étranger dans ce qu’il considère comme une perversion de l’âme espagnole. En d’autres termes, son discours consiste essentiellement à dire et à répéter que le mal à combattre pendant la Guerre civile, que le mal à craindre après la guerre provient exclusivement de l’Étranger. Très vieille stratégie nationaliste de repli qui prend chez Franco des proportions gigantesques.

18Franco distingue dans le monde extérieur deux grands blocs. Le premier est sans ambiguïté le monde communiste, symbolisé par une référence récurrente à la Russie. L’association Étranger-adversaire politique est d’autant plus efficace qu’elle ne s’embarrasse pas de nuances. Certes, à partir de 1938 la Russie Soviétique accepte de soutenir les républicains, mais l’hostilité avérée de Franco à cette même Russie Soviétique précède de loin cet événement, puisque dès septembre-octobre 1936 il met en cause la « barbarie de Moscou » (1er octobre) et une République « au service de Moscou » (6 septembre). Le second bloc hostile, apparemment non défini (extranjero, internacional, imperialismo) est de toute évidence le reste du monde occidental, même si l’Europe, en tant que telle, n’est désignée de façon négative que rarement dans les discours de Franco. En d’autres termes, Franco désigne à la vindicte nationale à la fois le monde communiste et le monde libéral. Même en 1945, où le régime a tout intérêt à réduire son agressivité à l’égard des alliés vainqueurs de la Guerre mondiale, Franco met encore en cause l’Étranger, bien que ce soit désormais davantage pour lui reprocher son incompréhension que pour l’accuser d’avoir des intentions hostiles à l’égard de l’Espagne. C’est ainsi que s’opère une première étape dans l’amalgame : les « rouges » sont les jouets ou les complices de l’Étranger. Leur responsabilité ne serait réellement engagée, selon Franco, que quand ils trahissent délibérément, cessant par là même d’appartenir à la communauté nationale.

19Il faut donc établir la liste des moyens qui permettent au complot international de parvenir à ses fins de destruction de l’Espagne. C’est pourquoi Franco, si avare en vocabulaire politique quand il s’agit de son propre régime, si imprécis dans sa désignation des composantes de la « zona roja », devient fort prolixe aussitôt qu’il désigne ceux qui, selon lui, manipulent les républicains espagnols, même et surtout si cette prolixité ne fait que renforcer la confusion. Indiquons avant d’aller plus avant que les cibles privilégiées de Franco sont le communisme et la franc-maçonnerie, en tant que l’un comme l’autre seraient des forces occultes d’origine étrangère qui menacent l’Espagne.

Nuestro anticomunismo no ha sido un capricho, sino una necesidad[…] en nuestra lucha por liberar a España de los poderes ocultos que amenazaban destruirla, y entre ellos el comunismo ocupa un lugar preponderante. (17 juillet 1945)

20Selon Franco, ces deux ennemis fondamentaux sont d’autant plus pernicieux que pour parvenir à leurs fins, ils infiltrent d’autres idéologies — quand ils n’en sont pas les instigateurs directs— prennent des formes multiples, et s’associent entre eux afin de mieux manipuler l’opinion dans un but impérialiste. Il faut en effet noter que Franco emploie assez souvent le terme imperialista et toujours pour désigner les intentions expansionnistes de l’Étranger : la Russie, mais aussi l’Angleterre, et plus généralement, « l’Étranger ». C’est ainsi que Franco peut désigner un ennemi unique (l’Étranger et ses complices intérieurs) et multiple dans des amalgames souvent surprenants. Le plus frappant de ces amalgames est sans doute celui-ci, énoncé le 17 mars 1943, lors du discours de l’inauguration des Cortes :

El grandioso alzamiento nacional del dos de mayo, turbiamente explotado por enciclopedistas y masones, permite asentar […] el régimen liberal parlamentario que presidió los días más tristes de nuestra Patria y que culmina en el presente siglo en la proclamación de la segunda República española, que, no teniendo ya territorios ultramarinos que liquidar, intentaba fragmentar el propio solar al que acabó sumiendo en la bárbara invasión del materialismo bolchevique. (17/03/43)

21Dans cette seule phrase d’un seul souffle se trouvent réunis tous les éléments de la chaîne d’amalgames que pratique volontiers Franco, et que nous schématiserons ainsi :

Esprit de l’Encyclopédie, Révolution française, Europe & Francs-maçons, Juifs
 = Libéralisme, capitalisme, démocratie, République
 = Révolution internationale et communisme
 = Complot international.

22En d’autres termes, selon Franco, il y a une collusion absolue des idées et des systèmes contre l’essence même de l’Espagne, symbolisée par la « véritable démocratie » pratiquée avant la Révolution Française. Le complot semble remonter, selon Franco, à l’esprit de l’Encyclopédie, fomenté par la franc-maçonnerie, qui aurait conduit précisément à la Révolution Française, grâce à laquelle aurait triomphé un esprit afrancesado y europeizante (18 avril 1937) caractérisé par le libéralisme en politique et le capitalisme en économie, entretenus avec malignité par Juifs et Francs-maçons qui, en faisant le lit des démocraties « formulistas » (20 mai 1945), ouvriraient enfin la voie à la révolution communiste internationale.

23Rares sont, naturellement, les moments où Franco parvient, comme dans la citation que nous avons produite plus haut, à associer tous les éléments qui figurent dans ce schéma. En revanche, il les associe fréquemment par groupes de deux ou trois. On observe néanmoins, à la lecture des textes, que le nombre des attaques verbales renvoyant à chacun des noyaux du schéma ci-dessus décroît assez régulièrement de 1936 à 1945, sauf en ce qui concerne le couple libéralisme-capitalisme, particulièrement attaqué par Franco entre 1939 et 1943, période pendant laquelle il pouvait espérer une victoire de l’Axe. On notera aussi l’importance numérique écrasante des occurrences renvoyant au groupe communisme-révolution, qui supplante de façon significative les autres groupes. Aussi ce groupe, étroitement lié à l’Étranger, aux Juifs, à la démocratie, au capitalisme, à la révolution et au Front populaire, se trouve-t-il au centre de nombreuses associations.

24Mais le communisme n’est, selon Franco, que l’un des aspects —le plus récent et le plus virulent— de l’entreprise destructrice, puisque, toujours selon Franco, le monde libéral avec ses Francs-maçons, ses capitalistes et son libéralisme y participent aussi activement, en étroite collaboration C’est ainsi que le communisme et le marxisme, loin d’être des options politiques ou philosophiques choisies par des Espagnols, apparaissent plutôt comme le cheval de Troie d’un internationalisme remontant au Siècle des Lumières, et dont le seul objectif serait de détruire l’Espagne en tant qu’elle symbolise des valeurs que ce même internationalisme — communiste ou issu des Lumières — prétend anéantir. De la sorte les deux grands ensembles, contradictoires selon la logique commune, ne font plus qu’un, selon la logique du discours de Franco.

25La xénophobie que manifeste quotidiennement Franco dans ses interventions verbales est au bout du compte assez abstraite. Elle n’est que le support qui lui permet de condamner une antiEspagne qu’il sait espagnole, subterfuge rhétorique par lequel il exclut de la communauté nationale cette antiEspagne, renforçant ainsi contre elle le sentiment d’unité. L’exclusion formule ici une unité patriotique qui se fonde contre l’antiEspagne étrangère. En d’autres termes, on peut dire que Franco sait habilement jouer d’une tradition xénophobe, et plus particulièrement francophobe, afin de pratiquer un amalgame qui désigne comme traître à la Patrie quiconque se montre hostile, voire indifférent, au Mouvement national né de l’insurrection.

 

SCELLER L’UNITÉ

 

26À plusieurs reprises nous avons fait valoir plus haut que le mythe de l’antiEspagne impliquait l’exclusion de ceux qui n’adhéraient pas à une certaine idée de l’Espagne. D’où la nécessité de rendre audible la réalité de la communauté scellée autour des valeurs de cette idée de l’Espagne.

27Dans cette perspective, un travail de redéfinition9 de la collectivité s’imposait, par le truchement du nous et plus encore par le truchement du possessif qui lui correspond. Par son seul énoncé, le possessif redéfinit les éléments auxquels il est associé, aussi ce procédé simple permet-il à Franco de définir et de redéfinir en permanence la collectivité nationale et de marquer son identité qui la distingue de celle de l’adversaire : des formules répétées à l’envi comme « nuestra Patria », « nuestra nación », « nuestro pueblo », « nuestro suelo », et surtout « nuestra España », scellent une communauté et établissent une ligne de démarcation entre cette communauté nationale reconnue comme telle et cette communauté autre que l’on rejette. L’appropriation qui dessine une identité collective se manifeste aussi massivement par l’appropriation de l’histoire et de la culture : « nuestra historia, nuestra cultura, nuestra civilización, nuestras tradiciones, nuestros Reyes, nuestros siglos de oro, nuestros capitanes ».

28Notons ici combien l’emploi réitératif du possessif nuestro est exclusif : par le jeu de l’appropriation et de la redéfinition, le discours de Franco exclut de l’univers qu’il construit verbalement, non seulement les hommes, mais aussi des pans de l’histoire et même de la langue. Aussi les marques actives de l’élocuteur collectif (formes verbales, pronoms sujet et compléments) sont-elles à la fois exclusives et inclusives. Exclusives puisqu’elles écartent ceux qui n’adhèrent pas à l’énoncé ; Inclusives dans la mesure où la distinction entre la volonté de l’élocuteur singulier (Franco) et celle des destinataires au nom desquels il parle est nécessairement gommée par l’emploi du nous. Nombreuses sont en effet parmi les marques verbales de l’élocuteur collectif, celles qui indiquent un pouvoir-faire ou un devoir-faire. Ce procédé donne à entendre, au double sens du terme, un devoir et un pouvoir personnels acceptés par la minorité qui soutient le Pouvoir, et en même temps un devoir et un pouvoir collectifs délégués au chef charismatique.

29Nous avons énuméré plus haut les noms donnés à la communauté nationale. Les usages et emplois de España, Estado, nación, Patria, pueblo ont fait l’objet de nombreuses études dans le cadre de recherches linguistiques en politologie10 et l’auteur de ces pages a souligné l’importance dans un précédent article dont les grandes lignes sont reprises ci-dessous11.

30On observera tout d’abord la supériorité numérique écrasante du mot España, qui est présent dans presque tous les textes du corpus. Il n’est d’ailleurs pas rare que le mot España apparaisse 8, 10, voire près de 30 fois dans un même discours. Une telle fréquence est lourde de signification, et nous pensons avec Anna Rémis que cette fréquence répond à la nécessité pour Franco de fournir au pays une identité de substitution, de « nommer » un État encore innommé.

31Le mot Estado est aussi très couramment utilisé, surtout dans les premières années du franquisme. Selon Anna Rémis, Estado s’oppose à República en tant qu’État Nouveau, en tant qu’Espagne Nouvelle, ces deux dernières expressions étant synonymes dans l’esprit de Franco. D’ailleurs, la fréquence du mot Estado ne diminue en 1945 qu’après le 17 juillet, date de la promulgation du Fuero de los Españoles. À cette occasion, dans son discours devant le Consejo Nacional, Franco prononce jusqu’à 30 fois le nom de l’Espagne, alors qu’il ne prononce que 7 fois le mot Estado, mais 13 fois le mot nación. Car selon lui, España et nación définies l’une et l’autre comme unidad de destino et Estado défini comme un instrumento totalitario al servicio de la integridad de la Patria12 se confondent, chacun étant à la fois la communauté nationale et l’autorité transcendante et immanente qui les guide. Concepción Otaola, fait remarquer que dans le discours de Franco, en effet :

— L’État n’est pas considéré dans son seul aspect d’organisation politique ; les autres éléments du noyau sémique —unité territoriale, unité de liens, unité de population— sont également pris en compte. — Conformément à la conception de l’État national, l’aspect politique de nación est souligné. Lui sont données importance et suprématie dans tous les domaines : le socio-économique, le politique, les individus doivent être soumis aux « intérêts suprêmes de la nation ». Tout ceci fait que la valeur de nación est proche de celle de Estado.

32Cependant, le mot Estado, généralement suivi de ses déterminants español ou nacional n’apparaît massivement dans les discours de Franco que de façon sporadique, à des dates clefs. En d’autres termes, Franco n’utilise en fait cette notion que comme un subterfuge pour désigner son régime autoritaire avec ses implications dans tous les domaines de la société franquiste, en évitant de définir ledit régime.

33Indissociable de Estado le mot nación, emprunté à la tradition éclairée et récupéré dès le dix-neuvième siècle, semble cependant moins fondamental chez Franco que celui de Patria. Nación est pourtant le mot qui définit le mieux la communauté des individus nés d’un même peuple, comme se plaisait à le rappeler un Giménez Caballero qui voulait rendre à la nación « su etimología de nacer » ainsi qu’il le dira plus tard13. Franco ne renie pas cette idée, tant s’en faut. Il use d’ailleurs très fréquemment de cette notion dans sa version adjectivée qui lui permet de surdéterminer la plus grande partie de son lexique. Or, si l’adjectif nacional tient précisément lieu de marqueur de l’identité collective, le substantif correspondant a besoin, à l’inverse, d’un adjectif susceptible de marquer son identité pour qu’il puisse remplir pleinement sa fonction de reconnaissance — il a besoin d’un possessif : nuestra, ou d’un qualificatif : española. Dans la mesure où il admet le pluriel, en effet, le substantif situe la nation espagnole sur le même plan que les autres nations, et exige de ce fait une marque distinctive. Les contextes où nación s’oppose syntaxiquement à naciones ne manquent pas dans notre corpus pour confirmer que Franco a parfaitement conscience de cette caractéristique du mot nación. C’est pourquoi, croyons-nous, il lui préfère résolument le mot Patria, qui recouvre une notion singulière par définition, militaire et paternelle, exempte de connotations politiques marquées.

34Pour en terminer avec les mots de la reconnaissance de l’identité, il reste à examiner le cas du mot pueblo, que Franco emploie avec mesure, mais aussi avec constance. Concepción Otaola n’hésite pas à écrire qu’il y a « identification de pueblo en tant que communauté politique avec nación et avec España ». De fait, et dans de nombreux cas, España, nación et pueblo sont interchangeables. On en verra un exemple très caractéristique dans ces paroles prononcées le 21 juin 1937 : « es el resurgir de un pueblo que quiere ser libre, de una nación que pide un puesto ».

35Si pueblo, nación et España sont équivalents et interchangeables, c’est seulement dans la mesure où ces trois notions ne désignent qu’un seul pan de la réalité espagnole de la Guerre civile, celui de la Zone nationale et du Mouvement national. On retrouve ici plus que jamais le discours de l’exclusion comme ciment de l’unité et de l’identité. On en veut pour preuve le fait que jamais, dans le discours de Franco, le mot pueblo ne s’applique aux populations hostiles. On trouve à leur place les mots turba et horda. Autrement dit, et pendant la période de la Guerre civile en tout cas, le mot pueblo tend à désigner l’ensemble national favorable au soulèvement, toutes catégories sociales confondues. Ceux qui constituent le peuple sont, selon Franco :

Los que conozcáis esta idea, que une el burgués al obrero, el noble al campesino, el humilde al intelectual, serán acogidos (6/03/37).

36Néanmoins, cette communauté qui se situerait au-dessus de la lutte des classes se caractérise fondamentalement, dans les propos de Franco, par un esprit de sacrifice et de service cher à la morale militaire, à la morale la Phalange, et qui implique naturellement un respect aveugle de la hiérarchie militaire et politique. Car le maître mot qui résume en fin de compte les obsessions du Caudillo, c’est l’unité organique, cette unité fondée sur la hiérarchisation des éléments du corps national et sur le rejet de tout corps étranger ou réputé tel.

37II semblerait que Franco ait très rapidement trouvé dans son entourage immédiat des théoriciens qui ont su lui indiquer les ingrédients nécessaires et le conseiller habilement dans la composition de ses discours. La pauvreté littéraire et stylistique évidente qu’il ne nous appartient pas d’évaluer n’a pas à entrer en ligne de compte, tant il est vrai que l’on ne mesure pas l’efficacité d’un discours politique à cette aune, mais à celle de la clarté des schémas qu’il propose, et de leur répétition. Or, si l’on s’en tient aux quelques repères que nous venons de relever, on peut restituer sans peine le récit sur lequel Franco assoit les bases de son autorité : à l’origine serait le complot international, qui de tout temps s’est employé et s’emploie encore à détruire les valeurs éternelles du Bien symbolisées par la Civilisation Chrétienne. Or c’est à l’Espagne qu’incombe le devoir transcendant de conserver ces valeurs, de les répandre de par le monde et de les défendre contre le Mal. C’est pourquoi l’Espagne, investie d’une mission universelle, ne peut être elle-même qu’en assumant dans le passé et dans l’avenir cette mission. L’irruption des Lumières ne serait que le début de la dernière offensive séculaire menée par le complot international contre l’Espagne éternelle porteuse et gardienne des valeurs de la Civilisation chrétienne. Mais avec le Mouvement incarné par Franco, le retour de l’Espagne à sa vocation première est assuré. Car ce Mouvement est l’émanation de la nation espagnole, pourvue de vertus spécifiques dont les plus importantes sont le catholicisme et le patriotisme qui s’épanouissent dans l’orgueil national et le refus de toute influence étrangère susceptible de pervertir la nature éternelle de l’Espagne. Aussi toute déviation par rapport à cette nature doit-elle être rejetée comme anti-espagnole. L’uniformité, par le truchement d’une stratégie discursive de l’exclusion, devient synonyme d’unité, et le politique finit par être délibérément évacué au bénéfice du national.

 

 

 

NOTES

1 Cet article s’inspire de travaux antérieurs de l’auteur : Recherches sur les ressorts de la propagande franquiste (1936-1945), discours, mises en scène, supports culturels, Septentrion, Presses universitaires de Lille, 1995, et « Sur les discours de Franco (1936-1945) », Textes, langues, informatique, Les Cahiers Forell, n° 7, Université de Poitiers, mai 1996, pp. 39-76.

2 Javier Tusell, Franco en la Guerra civil, una biografía política, Barcelona, Tusquets editores, 1992, p. 50.

3 « Proclama del General en jefe de las fuerzas militares de Marruecos, en Melilla el 18 de julio de 1936 », José Emilio Diez, Colección de proclamas y arengas del general Francisco Franco, Generalísimo del Ejército, Sevilla, M. Carmona, 1937, pp. 133-134.

4 Bartolomé Bennassar, Franco, Paris, Perrin, 1995, p. 99 et suiv.. Voir aussi Paul Prestan, Franco, Caudillo de España, Barcelone, Grijalbo, 1994.

5 Voir Javier Herrero, Los orígenes del pensamiento reaccionario español, Madrid, Edicusa 1971 (et autres éditions)

6 Jaime Balmes, El protestantismo comparado con el catolicismo en sus relaciones con la civilización europea, 4 vols. 1842-1844, François Guizot, Histoire générale de la civilisation eu Europe (1828).

7 José Antonio Primo de Rivera, Escritos y discursos, obras completas, Madrid, éd. Agustín del Río Cisneros, Instituto de Estudios Políticos, 1976, (2 vol. ). Puntos programáticos de Falange Española de las J.O.N.S, Vol 1, p. 476.

8 Herrero, op. cit., p. 15.

9 Nous empruntons cette expression à Dominique Larroque-Laborde, tout particulièrement dans son article sur « Marc Sangnier : discours de formation », MOTS/ les langages du politique, n° 19, juin 1989, p. 48.

10 Voir Antonio Cillán Apalategui, El léxico político de Franco en las Cortes españolas, Zaragoza, 1970 ; Miguel Ángel Rebollo Torio, Lenguaje y política, introducción al vocabulario político republicano y franquista, 1931-1971, Valencia, Femando Torres editor, 1978 ; « Historia y lenguaje », Historiografía española contemporánea, X coloquio del Centro de Investigaciones Hispánicas de la Universidad de Pau, dir. Manuel Tuñón de Lara, Madrid, siglo xxi, 1980, p. 275-294 ; Anna Rémis, « Discours nationaliste et stratégies discursives », Nation et nationalisme en Espagne du franquisme à la démocratie. Vocabulaire et politique, Paris, publications de l’Inalf, collection « Saint-Cloud », Klincksieck, 1986, p. 11-20 ; Esteri Forsberg « Emploi et fréquence de « patria » et de nación » dans le discours de Franco », idem, ibidem, pp. 21-30 ; Concepción Otaola, « Estado et Pueblo dans le discours franquiste », Mots/les langages du politique, Paris, Presses de la fondation nationale des Sciences politiques, n° 13, p. 111-127.

11 « Sur les discours de Franco (1936-1945) », Textes, langues, informatique, Les cahiers forell, n° 7, Université de Poitiers, mai 1996, p. 39-76.

12 « Fuero del trabajo », 9 mars 1938.

13 Ernesto Giménez Caballero, Memorias de un dictador, Barcelona, Planeta, Espejo de España, 1979, p. 55.

 

LA TUTELLE DES ENFANTS REPUBLICAINS EXPATRIES : « Qui exerce l’autorité parentale sur ces enfants ? »

La tutelle des enfants républicains expatriés pendant la Guerre d’Espagne :
dispositions légales et conflits internes, 1936-1938 1
Jesús J. Alonso Carballés
(Université de Bordeaux 3)

 

Programme ANR Enfance Violence Exil
enfance-violence-exil.net

 

Colloque
LES ENFANTS DE LA GUERRE D’ESPAGNE.
EXPERIENCES ET REPRESENTATIONS CULTURELLES
Université Blaise Pascal – Clermont-Ferrand
9-10 juin 2011

 

 

 

« Qui exerce l’autorité parentale sur ces enfants ? » s’interrogeait Matilde Huici dans un rapport adressé au Ministère d’État à propos de la situation des plus de 20 000 mineurs espagnols réfugiés à l’étranger dans le courant de l’année 19382. Plus de soixante ans après, nous voudrions apporter une première réponse à cette question révélatrice d’un important problème juridique et aborder globalement la question de la tutelle, légale et effective, des enfants expatriés en raison de la Guerre civile et avant le grand exode de 1939.
Soucieux des effets de la guerre sur les enfants les plus déshérités, le gouvernement de la République organisa, à partir de la fin de l’année 1936, l’évacuation vers la région du Levant des mineurs vivant près des zones de combat : Tolède, Madrid… Peu après, en raison de la saturation de certaines colonies d’enfants et grâce à l’initiative du Comité d’Accueil aux Enfants d’Espagne3, arrivaient en France les premiers enfants évacués vers l’étranger de manière organisée.
Le gouvernement de Valence souhaita expressément que ces petits, à peine quelques centaines, soient installés dans des colonies et confiés à un personnel éducatif républicain. Cette situation initiale caractérisée par un contrôle effectif des mineurs par les autorités espagnoles se vit complètement bouleversée au printemps 1937 lorsque l’offensive franquiste contre l’Euskadi autonome provoqua l’exode de plus de 32 000 enfants basques. À cette occasion, les enfants furent évacués en France (22 000) mais aussi en Belgique (3 250), en Grande-Bretagne (3 800), en URSS (1 610), en Suisse (250) et au Danemark (100)4.
Le gouvernement d’Euskadi, responsable de cette évacuation, organisa quelques colonies pour l’accueil des mineurs en France. Cependant, en raison de leur nombre élevé, la plupart fut accueillie par des organismes créés par des syndicats ouvriers, des organisations politiques, des ordres religieux et des associations humanitaires5.
La diversité de ces organismes d’accueil et l’énorme dispersion territoriale des enfants rendirent difficile le contrôle effectif des mineurs par les autorités basques et espagnoles. Et plus encore si l’on prend en compte que de juillet à octobre 1937 des milliers d’enfants en provenance de Santander, de León et des Asturies arrivèrent sur les côtes françaises.

 

 

Préoccupé par l’envergure de cet exode, le gouvernement de la République promulgue le 6 août 1937 un décret destiné à unifier les actions d’accueil, de tutelle et d’assistance aux petits réfugiés6. Quatre jours plus tard, le ministère de l’Instruction publique et de la Santé – chargé par décret des colonies d’enfants en Espagne et à l’étranger – annonce la création, sous la direction de Juan Comas, d’une Délégation Espagnole pour l’Enfance Évacuée (DEIE). Le but principal de cet organisme était de devenir « la seule entité responsable de tout ce qui a trait à l’installation, l’organisation, l’éducation et l’inspection des groupes espagnols résidant à l’étranger, quels que soient les organismes qui aient procédé à leur évacuation ou qui contribuent à leur entretien7 ». Un objectif complexe dans la mesure où, au moment de sa création, la majeure partie des enfants expatriés étaient déjà installés dans des colonies ou des familles adoptives disséminées dans la moitié de l’Europe. A quoi il faut ajouter les faibles ressources économiques dont disposait le gouvernement de la République pour mener à bien cette entreprise ainsi qu’on put le constater quelques mois après8.
Cependant, l’obstacle majeur à cette initiative d’unification entreprise par la Délégation Espagnole pour l’Enfance Evacuée provint des rangs républicains, divisés au sujet des critères définissant les responsabilités de tutelle sur les mineurs expatriés. Le délégué du Ministère de l’Assistance sociale, Amós Sabrás, chargé avant la création de la DEIE de coordonner la répartition et l’hébergement des enfants espagnols en France, refusa de renoncer à ses fonctions, approuvées en Conseil des ministres, au bénéfice de la nouvelle Délégation, laquelle était soutenue par le ministère de l’Instruction publique9. Une première solution consista à répartir la tutelle des enfants entre la Délégation Espagnole pour l’Enfance Évacuée, qui prit en charge les enfants en âge scolaire, entre 6 et 14 ans, et la Délégation du ministère de l’Assistance sociale, dirigée par Amós Sabrás, qui s’occupait des enfants qui n’entraient pas dans ce groupe d’âges. Mais, en dépit de cet accord formel, les divergences persistèrent entre les deux délégations. Au-delà de la question de personnes, cet affrontement, dont les causes profondes n’apparaissent pas clairement dans la documentation consultée – les rapports évoquent des « ressentiments et des jalousies » –, se transforma en un véritable conflit qui atteignit des sommets inouïs comme en témoigne la Conférence internationale du Comité International de Coordination et d’Information pour l’Aide à l’Espagne Républicaine qui se tint en décembre 1937 à Paris :
« Nous assistions à une conférence de coordination des activités internationales pour nos réfugiés et pourtant, nous, les délégués espagnols, éprouvions l’impression paradoxale de manquer complètement de coordination dans notre secteur. »
L’envoyé de l’ambassade relata avec une profonde amertume ce désaccord :
« En ce qui concerne les enfants en particulier, il n’existe pas seulement un manque de coordination mais une véritable discorde entre les Délégations de l’Assistance sociale et de l’Instruction publique. Pour sa part, la Délégation basque agit selon des critères et un point de vue particuliers et le résultat est un spectacle triste et révoltant dans lequel les représentations des deux ministères se disputent le leadership de l’enfance déshéritée. Tous veulent faire quelque chose des enfants ; les uns des catéchumènes de leur idéal social, les autres de leur pensée religieuse ; d’autres encore veulent en faire les sujets de leur juridiction administrative. Je me permets de penser que la seule chose qu’il faudrait vouloir pour eux est qu’ils soient moins malheureux ».10
L’absence de coordination et les affrontements entre organismes républicains provoquèrent un grave affaiblissement du contrôle, de l’installation et de la tutelle des enfants qui arrivèrent dans les ports français au cours de l’année 193711.
Ángel Ossorio y Gallardo, l’ambassadeur d’Espagne, essaya d’intervenir dans cette « lutte interne » et lança d’innombrables appels au gouvernement de Valence afin qu’il trouve une solution définitive à ce conflit de compétences : « Le conflit entre les deux délégations s’accentue et s’aggrave… J’insiste et je répète à nouveau qu’il faut absolument que le gouvernement mette un terme à cette situation. Si l’on ne parvenait pas à instaurer une autorité unique et efficace, il serait préférable d’emmener tous les enfants en Espagne quand bien même on ferait alors preuve d’une véritable cruauté. J’espère du gouvernement, en dépit de ses nombreuses et considérables préoccupations, la solution énergique que réclame la situation »12

 

 

Les résultats de ces appels furent plutôt maigres et la centralisation tant désirée ne dépassa jamais le stade du souhait. En septembre 1938, peu après sa nomination, le nouvel ambassadeur républicain en France, Marcelino Pascua, envoyait un rapport réservé au ministre d’État dans lequel il mettait à nouveau en cause le travail de la Délégation du ministère du Travail et de l’Assistance sociale13.

 

 

Quant au gouvernement basque – il ne faut pas oublier que la majorité des enfants réfugiés à l’étranger avant 1939 venaient du Pays basque – il agit de manière pratiquement indépendante par rapport aux enfants basques. Au départ ce fut autant par initiative propre que par nécessité, en raison de l’attitude de Sabrás qui était hostile au fait que le gouvernement du Pays basque prenne en charge les enfants évacués en France par l’exécutif basque 14. Et plus tard ce fut par opposition à l’unification proposée par la Délégation Espagnole à l’Enfance Evacuée, face à qui le gouvernement basque défendit sans cesse la légitimité de ses fonctions au sein de l’Espagne républicaine et à l’étranger en insistant sur le fait que la tutelle et l’instruction publique étaient des secteurs prioritaires de son action gouvernementale15. Comme nous l’avons dit précédemment, l’action indépendante de l’exécutif basque provoqua des difficultés sérieuses dans le contrôle des enfants par les autorités consulaires de la République. Le gouvernement du Pays basque déploya un réseau d’inspecteurs sur le territoire français qui lui permit d’avoir une idée approximative de la situation réelle des enfants réfugiés, sauf dans les régions Languedoc-Roussillon et Provence 16. Curieusement la plupart des mineurs accueillis dans ces régions ont été répartis par le consulat d’Espagne dans des familles d’origine espagnole installées à Sète avant la guerre 17. Que les autorités basques ne fussent pas au courant de cette répartition révèle l’ampleur des divergences dans le camp républicain entre les organismes ayant autorité sur les enfants réfugiés. Bien que les désaccords internes aient été importants et perceptibles dans d’autres secteurs de l’activité politique et militaire républicaine, ce furent toutefois les actions entreprises par l’ennemi commun en faveur du retour des enfants dans l’Espagne franquiste qui mirent en évidence l’envergure du problème de la tutelle légale des enfants réfugiés à l’étranger.
En mai 1937, la Junte Technique d’État, premier embryon du gouvernement franquiste, présidée par le général Fidel Dávila, avait désigné Antonio Maseda Bouso responsable de la Délégation Spéciale de la Protection des Mineurs dont l’objectif prioritaire allait être la localisation et le rapatriement des enfants espagnols. Leur séjour prolongé à l’étranger donnait une image clairement négative du camp franquiste, ce qui était manifeste dans le cas des enfants basques dont la condition catholique mettait en cause ouvertement la thèse qui faisait de la Guerre civile espagnole une « Croisade », image qui avait eu tant de succès auprès des milieux conservateurs catholiques un peu partout dans le monde.
Au début du mois d’août 1937, à l’époque de la création de la Délégation Espagnole pour l’Enfance Évacuée et un mois et demi avant le rétablissement des relations officielles entre le gouvernement de Burgos et le Saint-Siège, arrivait à Bilbao le Délégué apostolique de Sa Sainteté, Monseigneur Hildebrando Antoniutti avec un objectif précis :
« Je suis venu chargé par Sa Sainteté d’une mission de charité que j’accomplis avec grand plaisir et qui est de faciliter, en collaboration avec les autorités espagnoles, le retour des enfants expatriés et dispersés de par le monde »18 La venue du représentant du Vatican et l’ouverture d’un bureau de rapatriement à Bilbao comblaient les vœux des autorités nationalistes puisque leur initiative de rapatriement apparaissait ainsi soutenue par le Pape lui-même. Cette campagne reposait sur l’argument spécieux selon lequel les enfants avaient été évacués sans le consentement des parents et dans le seul but de servir la propagande républicaine à l’extérieur. Cependant c’étaient bien les autorités franquistes qui utilisaient le rapatriement à des fins de propagande, au bénéfice du régime, et sans se préoccuper outre mesure de questions humanitaires. Car s’il est vrai que le retour des enfants obéissait au désir réel de beaucoup de parents, il n’en demeure pas moins que derrière d’autres cas se cachait un véritable intérêt politique si l’on considère qu’il y eut de nombreuses réclamations concernant de faux rapatriements demandés au nom de parents introuvables, exilés, emprisonnés, voire décédés 19.

 

C’est ainsi que s’engageait une nouvelle bataille entre républicains et franquistes dont l’enjeu était de déterminer qui exerçait l’autorité parentale dans le cas des enfants réfugiés à l’étranger ou, en d’autres termes, qui représentait la légitimité en Espagne. D’une part, le maigre succès du rapatriement en 1937 – à peine un millier d’enfants retournèrent dans l’Espagne franquiste – servit politiquement Franco en le présentant comme une figure paternelle qui avait obtenu le retour « des enfants que les rouges avaient arrachés à leur patrie »20. D’autre part, et ce fut là son véritable succès, l’initiative franquiste révéla l’incapacité des autorités républicaines à contrôler le sort des enfants évacués sous leur propre responsabilité.

 

Sur le plan législatif et en réaction au retour indiscriminé des enfants revendiqué par les autorités franquistes, la présidence du Conseil des ministres de la République promulgua le 15 octobre 1937 un décret par lequel elle étendait la juridiction consulaire relative à la tutelle des mineurs en matière de justice, d’assistance et d’éducation 21. Quatre jours plus tard, le ministère de la Justice étendait le décret qui établissait les normes que devaient suivre les consuls pour faire face aux prétentions franquistes22. Le gouvernement de Valence et le gouvernement du Pays basque œuvrèrent en cette occasion de concert et sans failles, défendant leur position face aux objectifs franquistes car les périls qui avaient motivé l’évacuation persistaient – représailles, otages, enrôlement dans des organisations enfantines paramilitaires de type totalitaire – et car de fausses réclamations de parents obtenues sous la contrainte et les menaces n’étaient pas rares.
Dans le cadre de cette ligne d’action, le 14 mars 1938, le gouvernement du Pays basque promulgua un décret qui nommait Jesús María Leizaola conseiller à la Justice dudit gouvernement et qui, à ce titre, détenait désormais la responsabilité légale de la tutelle de tous les mineurs basques évacués hors d’Euskadi. Enfin, en septembre de la même année, le gouvernement de la République approuvait une série de dispositions légales qui régulaient « définitivement » la tutelle de tous les mineurs espagnols à l’étranger et qui, comme gage d’un nouvel esprit de collaboration, reconnaissaient la légalité de la tutelle exercée par les gouvernements autonomes :
« Les mineurs espagnols qui se trouveraient évacués à l’étranger et dont les parents ou tuteurs se trouveraient sur le territoire national ou qui manqueraient de représentation légale avant leur départ d’Espagne, sont déclarés en situation de tutelle légale. Cette tutelle est assumée par l’État espagnol qui l’exercera en application du Statut civil des mineurs, en vertu du principe contenu dans les articles premier et second de la Convention de La Haye du 12 juin 1902 […] S’agissant de mineurs originaires des régions autonomes, l’exercice de la fonction de tutelle auquel se réfère le paragraphe antérieur appartient aux gouvernements autonomes respectifs » 23
En dépit de cet appui légal, à peine ébauché dans les lignes qui précèdent, le nombre de mineurs rapatriés en 1938 augmenta considérablement par rapport à l’année antérieure et en particulier depuis les pays dont les organismes catholiques avaient activement participé à l’accueil des enfants24. Si en France le nombre d’enfants rapatriés par les autorités franquistes n’excéda pas les trois cents au cours des deux premières années de guerre, dans le cas de la Grande-Bretagne, révélateur en cela de l’important travail des organisations catholiques, le flux de retour fut considérable et affecta, pour la seule année 1938, 1 846 mineurs. De même, en Belgique, l’organisation catholique du cardinal Van Roey, L’Œuvre des Enfants Basques-Baskisch Kinderwerk, qui avait réparti dans des familles catholiques près de 1 300 enfants provenant d’Euzkadi, fut l’organisme le plus réceptif aux demandes franquistes et ignora complètement la légitimité du gouvernement républicain et sa législation25. Fin 1938, la moitié des enfants accueillis par cette œuvre, près de 640, avaient été conduits par l’organisation jusqu’à la frontière espagnole, ne faisant aucun cas de l’avis contraire émis par l’organisme catholique français qui avait servi d’intermédiaire lors de l’arrivée de ces enfants en Belgique26 ou des demandes du gouvernement basque27 qui allaient dans le même sens. Une situation qui met également en évidence la faible marge de manœuvre du gouvernement républicain28.

 

 

Avec l’appui du Vatican et sous couvert de répondre aux désirs des parents, les autorités franquistes parvinrent à ouvrir une profonde brèche dans l’autorité extérieure de la République. La tentative frustrée de réunir au sein d’un unique organisme tutelle des mineurs et représentativité extérieure – objet d’un décret tardif de 1938 – fut un grave obstacle pour les autorités républicaines qui ne purent exercer qu’une tutelle réduite sur les enfants expatriés, ainsi en attestent « les bons offices » des autorités franquistes29. Par ailleurs, les moyens économiques limités – ils obligèrent les autorités républicaines à confier les enfants à des organismes privés – et le retard accumulé entre l’arrivée des enfants dans les pays d’accueil et l’approbation et la mise en œuvre des décrets régulant la tutelle, fréquemment élaborés en réaction aux initiatives franquistes, donnèrent le coup de grâce aux prétentions de tutelle des républicains :
« Les mois passent et le problème demeure sans solution. Lors d’un récent voyage à Genève, j’ai eu l’occasion de constater que ni les consuls, ni la représentation diplomatique en Suisse n’ont pu ouvrir un dossier de tutelle pour les mineurs qui s’y trouvent réfugiés, ils ne savent pas lesquels sont des réfugiés ; c’est-à-dire que les enfants espagnols sont hors du contrôle du gouvernement espagnol »30

Loin des conclusions simplistes, il apparaît que les cas analysés sont de bons révélateurs des difficultés internes et externes que durent affronter les autorités républicaines pour exercer leur tutelle sur les enfants expatriés pendant la Guerre civile. Le dramatique exode de 1939, qui affecta plus de 60 000 enfants, et la défaite républicaine changèrent la donne, en particulier après le début de la guerre en Europe lorsque, au sein même des autorités républicaines, le retour des mineurs en Espagne apparut comme un « moindre mal » face à l’angoisse qu’impliquait pour ces enfants de devoir affronter un nouveau conflit armé.

 


 

1 Article publié initialement en espagnol sous le titre « En torno a la tutela de los niños republicanos expatriados durante la Guerra Civil: disposiciones legales y conflictos internos, 1936-1938 », in Francesc Bonamusa et Josep Puy (coord.), L’exili republicà: Actes del Vè Col•loqui República, Guerra Civil i Franquisme, Barberà del Vallès, Ajuntament de Barberà del Vallès, 2002, pp. 75-84. Traduction de Danielle Corrado et Didier Corderot.
2 Rapport relatif aux enfants espagnols évacués à l’étranger, 30-V-1938, Archivo del Ministerio de Asuntos Exteriores (AMAE) [Archives du ministère espagnol des Affaires étrangères], Fondo Renovado Leg. 1069 / Exp. 9.
3 Créé à l’initiative de la CGT, ce Comité était présidé par Léon Jouhaux, Secrétaire général de cette même CGT, et par Victor Basch, Président de la Ligue Internationale des Droits de l’Homme. Le gouvernement de la République était représenté par Amós Sabrás, délégué du ministère du Travail et de l’Assistance sociale, responsable espagnol de l’accueil et de la tutelle des enfants, ainsi que par Luis Rodríguez Guerra et A. Lumbreras, tous deux membres de la Ligue espagnole des Droits de l’Homme.
4 Plus de la moitié des enfants furent évacués sans tutelle familiale. En France, le refoulement des adultes ordonné par les autorités françaises en octobre 1937 entraîna le retour en Espagne d’au moins 11 000 enfants qui étaient sous la tutelle de leurs mères. Voir Jesús Alonso Carballés, Los niños vascos evacuados a Francia y Bélgica. Historia y memoria de un éxodo infantil, 1936-1940, Bilbao, Asociación de Niños Evacuados del 37, 1998, pp. 177-181.
5 Parmi les organismes d’accueil on signalera le Basque Children’s Committee en Grande-Bretagne, le Comité d’Accueil aux Enfants d’Espagne déjà mentionné et le Comité Catholique d’Accueil aux Enfants Basques en France. En Belgique on signalera le Comité pour l’Hébergement des Enfants Espagnols en Belgique (CHEEB), créé par les socialistes et L’OEuvre des Enfants Basques, organisation catholique créée par le cardinal archevêque de Malines, Monseigneur Van Roey. En France et en Belgique, la plupart des enfants – respectivement 7 000 et plus de 3 000 – furent répartis par ces organismes et par d’autres dans des familles soutenant la cause républicaine ou sympathisantes avec le peuple basque. Dans le cas de l’URSS, les mineurs furent hébergés dans des colonies et des résidences organisées par les autorités soviétiques.
6 Décret de la présidence du Conseil des ministres du 6-VIII-1937 (Gaceta de la República, 7-VIII-1937) : « L’état de dispersion dans lequel se trouvent actuellement, dans la plupart des pays, les services d’aide aux enfants espagnols évacués de notre territoire vers l’étranger et l’assistance apportée dans tous les secteurs et en particulier en matière d’éducation et d’enseignement, impose de doter impérativement ces services d’une direction unique. ».
7 Ordre du ministère de l’Instruction publique du 10-VIII-1937 (Gaceta de la República, 16-VIII-1937).
8 Télégramme de Juan Comas, 23-X-1937 : « La très grave carence de fonds couvrant les dépenses pour le personnel enseignant et les besoins de centaines d’enfants dans les colonies met la Délégation dans une situation intenable. Je sollicite des instructions concrètes afin de régler les impayés et d’éviter à l’avenir le lamentable spectacle du manque de sérieux dans le paiement à l’étranger. Il est impossible de continuer à diriger dignement la Délégation sans les 200 000 francs promis le 15 et la certitude de la concession d’un crédit extraordinaire de 4 millions jusqu’à la fin de l’année. Il faut également penser aux conséquences si nous devions rapatrier en Catalogne des milliers d’enfants et aux problèmes que poseraient leur éducation et leur alimentation. », AMAE R. Leg. 631 Exp. 182.
9 Plusieurs rapports du Département d’Assistance sociale du gouvernement basque, dirigé par le socialiste Juan Gracia et donc a priori peu suspect d’hostilité politique envers les représentants de la République, présentent Amós Sabrás comme un homme plus soucieux de revendiquer son autorité que d’organiser l’accueil des enfants. Voir note 14.
10 Lettre de Bernardino Valle y Gracia à l’ambassadeur d’Espagne, Ángel Ossorio y Gallardo, 14-XII-1937, Archivo General de la Administración (AGA), Sección de Asuntos Exteriores, Legajo 11.239. [Archives Générales de l’Administration section Affaires étrangères].
11 « Outre les organisations représentatives légitimes, ambassade et corps consulaire, fonctionnaient et fonctionnent encore avec une autonomie farouche, antagonique et souvent hostile, d’autres organes représentatifs soit de divers secteurs ministériels, de délégations de l’Assistance sociale et de l’Instruction publique, soit de régions autonomes comme la Délégation d’Euskadi. Le résultat était lamentable : des centaines d’enfants grands et petits, impossibles à localiser, de nombreux enfants en bas âge ne sachant pas dire qui ils étaient ; des petits séparés de leurs frères et sœurs et des mères de leurs enfants sans possibilité de les retrouver car nul ne savait où ils avaient été envoyés ; des enfants qui étaient admis à l’hôpital avec leur seul prénom et qui mouraient sans que l’on connaisse leur filiation ; des douzaines d’enfants nés à bord, sur le quai ou dans les maternités et de nombreux compatriotes morts dans les hôpitaux et dont les naissances et les décès n’ont pas été enregistrés dans les registres consulaires », ibidem.
12 Lettre de l’ambassadeur d’Espagne en France, Ángel Ossorio y Gallardo, au ministre d’État, 23-XII-1937. Ce même jour il s’adresse au ministre du Travail et de l’Assistance sociale en des termes similaires : « Une fois encore je dois dire à Votre Excellence et au gouvernement qu’il est imprudent et très dangereux pour l’Espagne de conserver ici deux délégations dont la principale occupation est de se combattre. Jour après jour, ces affrontements mettent en péril l’autorité morale de l’Espagne. », AMAE R. Leg. 631/ Exp 132.
13 Lettre de Marcelino Pascua, ambassadeur d’Espagne à Paris au ministre d’État, Julio Álvarez del Vayo, 5-IX-1938 : « Il conviendrait, à mon avis, que Votre Excellence fasse savoir dicrètement à son collègue du gouvernement, Son Excellence José Moix, qu’il existe des doutes sur le fait que la Délégation en question, dont a la charge M. Amós Sabrás, fonctionne ne serait-ce que de manière acceptable à en croire les rapports réguliers qui sont portés à ma connaissance », AMAE R. Leg. 1069, Exp. 44.
14 Rapport du Département d’Assistance sociale sur la manière de procéder et les difficultés rencontrées, XII-1937 : « La partie espagnole du comité (Sabrás, Guerra et Lumbreras) s’est installée au consulat d’Espagne et a commencé à accaparer les listes. Ces membres affirmèrent au Comité d’Accueil que le gouvernement basque n’avait pas à intervenir, que les enfants étaient tous espagnols et qu’ils étaient eux les seuls représentants du gouvernement de la République. Ils nous isolèrent, exigeant qu’on leur envoyât à eux une copie des listes d’enfants placés et pas à nous, et bien que M. Gracia demeurât au sein du Comité, ils nous écartèrent complètement. Au cours de réunions du Comité, lorsque les fonctionnaires de notre département revendiquèrent le droit de veiller aux intérêts des enfants basques, les Français étaient d’accord mais M. Sabrás, de manière systématique, excessive et violente, soutint qu’il était le seul habilité à veiller sur les réfugiés espagnols et exhiba à chaque fois sa nomination par le Conseil des ministres, et bien entendu les Français se rendirent à ses raisons car ils ne connaissent pas l’autonomie dont jouit le Pays basque… », Archivo del Nacionalismo Fundación Sabino Arana S. K.338 C. 7 (AN FSA) [Archives du Nationalisme, Fondation Sabino Arana].
15 Lettre du gouvernement basque au gouvernement de la République, 16-VIII-1937 : « La perte du territoire envahi au mépris du droit et de la justice n’entraîne pas la dérogation de la loi d’autonomie qui le régissait ni la perte de l’exercice des compétences qui lui étaient reconnues.
Les intérêts défendus par le gouvernement basque, y compris depuis la perte du territoire, relèvent de plusieurs secteurs et ont pour objet les besoins concrets et incontestables du peuple basque partout où il se trouve. Ces intérêts se situent soit en territoire étranger soit sur le territoire fidèle à la cause républicaine. Plus de 30 000 enfants se trouvent en territoire étranger et, en raison des circonstances, plus de 20 000 d’entre eux ne reçoivent pas une instruction suffisante. Le secrétariat à la Culture s’efforce de remédier à cette situation. Nous considérons que cette prérogative appartient aux organes de l’autonomie, non seulement en vertu des contenus de l’article 4 du Statut mais également en conformité avec la volonté explicite des citoyens de ce pays selon les dispositions de la Constitution. », AN FSA S. K.338 C. 7.
16 Rapport établi par le Dr Samperio à l’issue d’une visite d’inspection de cette zone, 21-IX-1937, AN FSA S. K.338 C. 7.
17 Rapport du consulat de la Nation à Sète correspondant à l’année 1937, 15-III-1938, AGA Sección de Asuntos Exteriores Leg. 11.074.
18 El Correo español, 7-VIII-1937.
19 Jesús Alonso Carballés et Miguel Mayoral, « La repatriación de los niños del exilio : un intento de afirmación del régimen franquista 1937-1939 » in Javier Tusell, Alicia Alted, Abdón Mateos (éd), El Régimen de Franco (1936-1975). Política y relaciones exteriores, T. 1, Madrid, UNED, 1993, pp. 341-349.
20 C’est dans ce but que la presse franquiste rendit compte des rares arrivées d’enfants à la frontière espagnole au cours de l’année 1937 à travers de longs articles abondamment illustrés de photos et sous le titre évocateur de « L’oeuvre du Caudillo ». Parmi les nombreux articles publiés en 1937 et destinés à exalter la figure de Franco, citons celui-ci, publié en première page du quotidien ABC de Séville, le 3-XII-1937 :
« Ces enfants espagnols que la haine marxiste dispersa à travers le monde sont rapatriés grâce à l’énergie et à la bonté du Généralissime […] C’est au Généralissime seul que l’on doit cette généreuse action. Soucieux et accablé par cette situation, il souhaite que, le plus rapidement possible, puissent revenir dans leurs foyers ces malheureux enfants qui, depuis leurs terres lointaines, pleurent leur patrie et le soleil de leur patrie… Si l’Espagne ne devait pas lui être reconnaissante de tant de choses, elle trouverait là un nouveau motif de gratitude. ».
21 L’article 1 de ce décret attribuait aux organes juridictionnels ordinaires de l’État espagnol à l’étranger les prérogatives qui correspondaient aux tribunaux de tutelle des mineurs et « faisant des consuls espagnols à l’étranger, ou des vice-consuls ou des personnes qui, en leur absence, les remplaceraient, des juges pour mineurs avec les mêmes attributions et soumis aux mêmes procédures, dans les cas de tutelle de mineurs, entre ou contre des citoyens espagnols », AMAE R. Leg. 1069 / Exp. 44.
22 Les deux décrets furent adressés aux représentants diplomatiques républicains avec une lettre où l’on peut lire : « Vous procéderez à toutes les actions de type politique ou diplomatique nécessaires auprès du gouvernement afin que les desseins des rebelles vis-à-vis des enfants
évacués se heurtent à la résistance et à l’opposition des autorités de ce pays », 25-X-1937, AMAE R. Leg. 629/11.
23 Législation relative à la tutelle des mineurs espagnols à l’étranger, Gaceta de la República, 8-IX-1938.
24 Le cas de l’URSS offre des particularités remarquables dans la mesure où les autorités soviétiques se refusèrent à tout rapatriement vers l’Espagne franquiste jusque dans le milieu des années 50.
25 Rapport de l’ambassadeur d’Espagne à Bruxelles, Mariano Ruiz Funes, relatif à l’envoi en Espagne franquiste d’enfants accueillis par l’archevêque de Malines, 28-I-1938 : « Faisant preuve d’une patience de bénédictin, j’ai tenté à de multiples reprises de me mettre en contact avec Son Éminence et n’ai reçu en retour qu’un dédain sans faille », AMAE R. Leg. 629 / Exp. 76.
26 Lettre du Secrétariat social du Sud Ouest à L’Oeuvre des Enfants Basques du Cardinal Van Roey, 29-IX-1937 : « Monsieur, au sujet du rapatriement d’enfants vers l’Espagne, je vous confirme formellement les termes de ma lettre adressée à votre oncle le père Bernaerts. Les enfants placés en Belgique vous ont été confiés par nos soins. De même que nous en sommes responsables vis-à-vis du gouvernement d’Euzkadi et de l’ambassade d’Espagne de Paris, vous en êtes responsables vis-à-vis de nous. Nous ne saurions admettre que des enfants soient dirigés sur l’Espagne sans notre accord et nous ne pouvons donner cet accord qu’avec celui de l’ambassade d’Espagne de Paris. Vous nous mettriez dans une situation infiniment délicate si vous passiez outre à ces recommandations. », Archives de l’Archevêché de Malines.
27 Lettre du gouvernement basque au cardinal Van Roey, IX-1937 : « Le gouvernement basque pense nécessairement que rien ne se trouve et rien ne peut être entrepris au nom de Son Éminence le cardinal Archevêque de Malines concernant le sort des enfants réfugiés, sans l’accord du gouvernement basque, qui a la responsabilité des enfants et doit conserver cette responsabilité », AMAE R. Leg. 629/Exp. 11.
28 Lettre de l’ambassadeur d’Espagne en France au ministre d’État : « L’ambassadeur d’Espagne en Belgique a effectué des démarches auprès du Comité cité afin que soit reconnue la tutelle indiscutable de l’État espagnol sur les enfants réfugiés en Belgique, mais ces démarches n’ont donné aucun résultat. », AMAE R. Leg. 629/ Exp. 76.
29 Télégramme de l’ambassadeur d’Espagne en Belgique au ministre d’État, 18-I-1938 : « Sont partis ce jour vers le territoire factieux 200 enfants remis par le gouvernement basque à l’archevêque de Malines et jamais contrôlés par cette ambassade », AMAE R. Leg. 629/ Exp.76.
30 Rapport de Matilde Huici relatif aux enfants espagnols évacués à l’étranger, 30-V-1938, AMAE R. Leg. 1069/ Exp. 44.