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« Un été impardonnable. 1936 : la guerre d’Espagne et le scandale de la non intervention »

Dans le cadre des conférences du 2ème semestre 2017 de RETIRADA 37 :

Rencontre avec Gilbert GRELLET
Ecrivain, journaliste


le samedi 14 octobre 2017 à 14 h 30
autour de son livre :
« Un été impardonnable.
1936 : la guerre d’Espagne
et le scandale de la non intervention »

au Centre de vie du Sanitas à Tours

À l’été 1936, les troupes nationalistes du général Franco, avec l’appui d’avions allemands et italiens, remontent du sud de l’Espagne vers Madrid. C’est une véritable « colonne de la mort », formée de légionnaires et de mercenaires marocains. En chemin, ils multiplient les massacres de civils et assassinent les responsables politiques d’une République espagnole fragile, qui avait appelé au secours le gouvernement français du Front populaire. Indifférentes à ces crimes de masse, la France de Léon Blum, l’Angleterre de Churchill et l’Amérique de Roosevelt ont refusé d’intervenir pour aider les démocrates espagnols, alors que les régimes fascistes prenaient fait et cause pour Franco et les militaires putschistes. Le livre de Gilbert Grellet est le récit de cette faute impardonnable, qui allait meurtrir le peuple espagnol et accroître l’appétit de conquête d’Hitler et de Mussolini, préfigurant Munich et la Seconde Guerre mondiale. A l’heure où se repose la question des interventions extérieures, cette leçon d’histoire sonne comme un avertissement. L’attentisme et la démission sont inexcusables dans les situations extrêmes. Gilbert Grellet est écrivain et journaliste à l’Agence France-Presse, dont il a notamment dirigé le bureau de Madrid de 2005 à 2010.

Centre de vie du Sanitas – Salle Frédéric Maurice 10 Place neuve – Tours
Entré gratuite
Arrêt tramway : Palais des sports

Le Groupe des Amis de Durruti ( 1937 )

La salve d’honneur de la CNT ?

« Pour battre Franco, il fallait d’abord battre Companys et Caballero. Pour vaincre le fascisme, il fallait d’abord écraser la bourgeoisie et ses alliés staliniens et socialiste. Il fallait détruire de fond en comble l’Etat capitaliste et instaurer un pouvoir ouvrier surgi des comités de base des travailleurs. L’apolitisme anarchiste a échoué … » (Manifeste d’Union Communiste, juin 1937, in Bilan 10/18. Un extrait est aussi reproduit dans Lorenzo page 270, note 32.)

Au travers de ces quelques morceaux du livre d’Agustín Guillamón,  » Barricades à Barcelone « , nous saluons la résistance de la base anarchiste, de tous ceux qui continuèrent jusqu’au bout à marcher vers un monde meilleur.

Sam

Extraits :

« La Agrupación de los Amigos de Durruti est une organisation anarchiste fondée en mars 1937. Ses membres étaient des miliciens de la colonne Durruti opposés à la militarisation et des anarchistes critiques vis-à-vis de la CNT qui collabora au gouvernement central républicain et à celui de la Généralité.

En octobre 1936, le décret de militarisation des milices populaires provoqua un énorme mécontentement parmi les miliciens anarchistes de la colonne Durruti et sur le front d’Aragon. Après de longues discussions enflammées, en mars 1937, plusieurs centaines de miliciens volontaires, établis dans le secteur de Gelsa, décidèrent d’abandonner le front et de retourner à l’arrière. […] Une fois à Barcelone, avec d’autres anarchistes (défenseurs de la continuité et de l’approfondissement de la révolution de juillet et opposés au collaborationnisme confédéral avec le gouvernement), les miliciens de Gelsa décidèrent de constituer une organisation anarchiste, distincte de la FAI, de la CNT ou des Jeunesses libertaires, ayant pour mission de canaliser le mouvement anarchiste dans la voie révolutionnaire. […] C’est le comité directeur de cette nouvelle organisation qui décida de l’appeler Agrupación de los Amigos de Durruti, nom qui d’une part faisait allusion à l’origine commune des ex-miliciens de la colonne Durruti, et qui d’autre part, comme le disait très bien Balius, ne faisait référence aucunement à la pensée de Durruti, mais à sa mythification populaire.

Le siège central du Groupe était situé sur les Ramblas, à l’angle de la rue Hospital. Le nombre de ses membres augmenta très rapidement et de façon considérable. Avant mai 1937, il y eut entre 4 000 et 5 000 cartes d’adhésion au Groupe. […] La croissance du Groupe était due au mécontentement d’un large secteur du militantisme anarchiste par rapport à la politique défaillante de la CNT. Un autre facteur qui la favorisa avait été la lutte engagée contre l’application du décret de collectivisation, (…), par lesquels le gouvernement de la Généralité prétendait contrôler et diriger toutes les entreprises catalanes en les soumettant à un plan économique d’Etat très rigide. […] Les ouvriers de l’industrie convoquèrent de nombreuses assemblées dans les usines à Barcelone entre le mois de janvier et le mois de juillet 1937. Ces assemblées posaient la question, de façon plus ou moins claire et précise, de l’opposition entre socialisation et collectivisation, et débattaient du problème très grave de la baisse du pouvoir d’achat et des difficultés d’approvisionnement en aliment et en produits de première nécessité. Ces assemblées étaient souvent menacées par un fort dispositif policier. […]

Le Groupe déploya une activité frénétique, prit de nombreuses initiatives. Depuis sa constitution formelle, le 17 mars, jusqu’au 3 mai, il organisa plusieurs meetings (au théâtre Poliorama le 18 avril et au théâtre Goya le 2 mai), distribua plusieurs brochures et plusieurs tracts, sabota l’intervention de Federica Monstseny au meeting des arènes de la Monumental le 11 avril et tapissa les murs de Barcelone d’affiches qui expliquaient son programme. […]

Les porte-parole des Amis de Durruti les plus en vue furent Jaime Balius et Pablo Ruiz. Le dimanche 18 avril, le Groupe convoqua un meeting au théâtre Poliorama pour présenter son programme et pour se faire connaître publiquement comme organisation. Au meeting intervinrent Jaime Balius, Pablo Ruiz (délégué du groupe de Gelsa de la colonne Durruti), Francisco Pellicer (du syndicat de l’alimentation) et Francisco Carreňo (membre du Comité de guerre de la colonne Durruti). Le meeting fut un succès et les concepts exprimés par les orateurs furent largement applaudis. […]

Ils exposèrent leur programme par une affiche dont ils tapissèrent les murs de Barcelone à la fin du mois d’avril 1937. Sur ces affiches, ils affirmaient, avant que ne se produise l’insurrection de mai, la nécessité de remplacer le gouvernement bourgeois de la Généralité de Catalogne par une Junte révolutionnaire. On pouvait y lire :

« Agrupación de Los Amigos de Durruti. A la classe travailleuse :

1 – Constitution immédiate d’une Junte révolutionnaire formée par les ouvriers de la ville, de la campagne et par les combattants.

2 – Salaire familial. Carte de rationnement. Direction de l’économie et contrôle de la distribution par les syndicats.

3 – Liquidation de la contre-révolution.

4 – Création d’une armée révolutionnaire.

5 – Contrôle absolu de l’ordre public par la classe travailleuse.

6 – Opposition ferme à tout armistice.

7 – Justice prolétarienne.

8 – Abolition des échanges de personnalité. [N.D.T. : Echange entre Franco et la République de prisonniers antifascistes contre des prisonniers fascistes.]

Travailleurs, attention ! Notre regroupement s’oppose à l’avancée de la contre-révolution. Les décrets sur l’ordre public, soutenus par Aiguadé, ne seront pas appliqués. Nous exigeons la liberté de Maroto et des autres camarades déténus.

Tout le pouvoir à la classe travailleuse.

Tout le pouvoir économique aux syndicats.

Contre la Généralité, la Junte révolutionnaire. »

[…] Le programme politique exprimé par cette affiche, juste avant les Journées de mai, étaient sans nul doute le plus avancé et le plus lucide de tous ceux des groupes prolétariens existants, et faisait des Amis de Durruti l’avant-garde révolutionnaire du prolétariat espagnol dans cette situation critique et décisive. Et c’est ce que reconnurent alors alors le POUM et la Sección bolchevique-leninista de Espaňa (SBLE) [Section espagnole de la IV° Internationale, dirigée par Manuel Fernández-Grandizo, dit Munis.]

Companys était décidé à casser une politique, toujours plus compliquée, de pacte avec la CNT et pensa que l’heure était arrivée, grâce à l’appui du PSUC et des Soviétiques, d’imposer par la force l’autorité et les décisions d’un gouvernement de la Généralité qui, comme les faits le démontrèrent, n’était pas encore assez puissant pour cesser de négocier avec la CNT. […] Pendant que les ouvriers luttaient les armes à la main, les Amis de Durruti essayèrent de les diriger et de les doter d’un objectif révolutionnaire. Mais ils rencontrèrent vite leurs limites. Ils critiquèrent les dirigeants de la CNT, qu’ils traitèrent même de traîtres, dans le manifeste du 8 mai, mais ils ne surent pas contrer leurs appels à abandonner les barricades. Ils ne se proposèrent pas non plus de déborder la direction confédérale, qui voulut stopper nette l’insurrection initiée par les comités de défense, lorsque les premiers matadors, comme Garcia Oliver, Federica Montseny et Abad de Santillan, essayèrent d’éteindre le feu. […] D’autre part, le Groupe était jeune, sans expérience et ne jouissait d’aucun prestige au sein de la masse confédérale.

[…] Le mercredi 5 mai, les Amis de Durruti distribuèrent sur les barricades le tract qui les rendit célèbre et qui disait :

« CNT – FAI Agrupación de Los Amigos de Durruti.

TRAVAILLEURS ! Une junte révolutionnaire. Exécution des coupables. Désarmement de tous les corps armés. Socialisation de l’économie. Dissolution des partis politiques qui ont agressé la classe des travailleurs. Ne cédons pas la rue. La révolution avant tout. Nous saluons nos camarades du POUM qui ont fraternisé dans la rue avec nous. VIVE LA REVOLUTION SOCIALE ! A BAS LA CONTRE-REVOLUTION ! »

Mais les discours radiophoniques des ministres et autres chefaillons anarchistes eurent un énorme pouvoir démobilisateur. […] Le jeudi 6 mai, les militants de la CNT, pour prouver leur bonne volonté et obtenir l’apaisement de la ville, abandonnèrent l’immeuble du central téléphonique, origine du conflit, qui fut immédiatement occupé par les forces de police, qui assurèrent la sécurité des militants de l’UGT à leurs postes de travail, afin que l’activité du service téléphonique [« Il est important de comprendre ce que signifiait la Telefónica aux yeux des ouvriers de Barcelone et pourquoi tant de mensonges grouillent autour de cet immeuble. C’est que ce bâtiment admirablement situé a été en quelque sorte l’axe de combat entre les militaires soulevés et les ouvriers de la ville à partir du 19 juillet. Les factieux qui l’avaient occupé donnèrent aux ouvriers l’ordre de couper les communications des centres de résistance ouvriers. Les techniciens avaient fait mine d’obtempérer, mais avaient en réalité coupé les relations entre les quartiers généraux des militaires soulevés (Capitania General, Comandancia Militar) et les différentes casernes. Sa prise avait été le signe de la victoire ouvrière et il avait été immédiatement placé sous le contrôle effectif – surveillance et écoute des communications – d’un comité CNT-UGT. […] Rien n’est plus instructif à cet égard que les récriminations des hommes politiques à propos du contrôle de leurs communications : elles émanent d’hommes pour qui n’existe qu’un seul pouvoir légitime : le leur. Joan Comorera l’exprime avec une franchise presque désarmante : « Tous les contrôle intérieurs de la Telefónica étaient au service, non de la collectivité, mais d’une organisation : ni le président Azaňa, ni le président Companys, ni personne ne pouvaient parler sans que l’oreille du contrôleur sache ce qu’ils disaient. Les ouvriers de la CNT, la classe ouvrière barcelonaise en général, considèrent de leur côté que le contrôle des conversations par eux est une conquête révolutionnaire et la reconnaissance de leur droit au pouvoir. […] Treball le reconnaît de façon tout à fait explicite quand il titre « Pas de dualité de pouvoirs » le discours de justification de Comorera sur mai. C’est bien la question du pouvoir qui était posée. » in Staline et la révolution, pages 240-241.] reprenne en toute normalité.

[…] Lorsque l’on sut que partait de Valence un contingent de troupes pour pacifier Barcelone, Balius proposa de constituer une colonne confédérale qui aille à sa rencontre. Formée à Barcelone, la colonne grossirait en chemin en comptant sur l’incorporation de nombreux miliciens du front d’Aragon : « On pouvait arriver jusqu’à Valence, et ensuite prendre le ciel d’assaut … ! » Des commissions se formèrent pour consulter les militants dans les syndicats et dans la rue, mais la proposition n’eut aucune répercussion. Elle était déjà totalement irréelle. Le vendredi 7 mai, à partir de 19 heures, les troupes de Valence défilèrent sur l’avenue Diagonal et le Paseo de Gracia. Quelques jours après, il ne restait plus que les barricades que le PSUC avait voulu conserver pour montrer et démontrer à tout le monde qui avait gagné.

[…] Le manifeste distribué le 8 mai par les Amis de Durruti, où apparaissait un bilan des Journées de mai, fut imprimé à l’imprimerie de La Batalla. Le Groupe, dénoncé par la CNT comme étant une organisation de provocateurs, n’avait pas d’imprimerie. Lorsqu’un milicien du POUM, Paradell, leader du Syndicat du commerce, connut la difficulté ainsi rencontrée par les Amis de Durruti, il en informa Josep Rebull, gérant de l’organe du POUM, qui, en accord avec le plus élémentaire devoir de solidarité révolutionnaire, sans consulter aucune instance supérieure du parti, mit l’imprimerie à la disposition des Amis.

[…] A aucun moment, mai 37 n’a été une insurrection ouvrière offensive et décidée, elle a été défensive et sans objectifs précis, même si se poursuivait le combat pour la socialisation contre la collectivisation et pour la défense des « conquêtes de Juillet. […] Une insurrection ouvrière vaincue peut ne pas abandonner les armes, mais elle ne peut espérer que la répression ne s’abattra pas sur les insurgés, comme ce fut le cas à partir du 16 juin. […] Le bilan de ces journées fut de 500 morts environ et de 1000 blessés. ».

D’un point de vue théorique, le rôle du Groupe des Amis de Durruti fut beaucoup plus remarquable après les Journées de mai, lorsqu’ils commencèrent à publier leur organe, qui emprunta le nom du journal publié par Marat au cours de la Révolution française : El Amigo del Pueblo (l’ami du peuple). La direction de la CNT proposa l’expulsion des membres du Groupe des Amis de Durruti, mais ne réussit jamais à ce que cette mesure fût ratifiée par une assemblée des syndicats. Le premier numéro d’El Amigo del Pueblo fut publié légalement le 19 mai avec des parties totalement censurées. La couverture de grand format en noir et rouge reproduisait un dessin où apparaissait un Durruti souriant, brandissant le drapeau noir et rouge. […] Pour éviter la censure, à partir du deuxième numéro, El Amigo del Pueblo fut édité clandestinement. Le numéro 5 est l’un des plus intéressants. En première page apparaît un article intitulé Una teoría revolucionaria. […] Dans cet éditorial, les Amis de Durruti attribuaient la montée de la contre-révolution et l’échec de la CNT, après son triomphe irréfutable et absolu en juillet 36, à une seule raison : l’absence de programme révolutionnaire, cause également de la défaite de mai 37. La conclusion à laquelle ils étaient arrivés est exprimée de façon très limpide :

« La trajectoire descendante [de la révolution] doit être exclusivement attribuée à l’inexistence d’un programme concret et au manque de réalisations immédiates. A cause de cela, nous sommes tombés dans les filets des secteurs contre-révolutionnaires juste au moment où les circonstances devenaient nettement favorables au couronnement des aspirations du prolétariat. Parce que nous n’avons pas laissé libre cours à l’éveil de Juillet, dans un sens clairement classiste, nous avons permis une domination bourgeoise qui n’aurait pas pu s’imposer si dans les milieux confédéraux et anarchistes avait prévalu la décision unanime de consolider le pouvoir du prolétariat à la direction du pays. […] en étant assez niais pour croire que le cœur d’une révolution à caractère social pouvait partager ses battements économiques et sociaux avec l’ennemi. […] En mai 37 s’est posé le même problème. A nouveau, la question de la direction de la révolution a été ignorée. Mais ceux qui étaient effrayés en juillet 36 par le danger d’une intervention étrangère tombèrent à nouveau durant les Journées de mai dans ce manque de vision qui aboutit au « cessez-le-feu » fatidique, qui plus tard s’est traduit, malgré la trêve convenue, à la poursuite du désarmement et à la répression impitoyable de la classe ouvrière. […] Il fallait écraser les partis petits-bourgeois en juillet et en mai. Nous pensons que n’importe quel secteur, s’il avait eu la majorité absolue que nous avions, se serait érigé en maître absolu de la situation. Dans le numéro antérieur de notre publication nous précisions un programme. Nous affirmions le besoin d’une junte révolutionnaire, de la prépondérance des syndicats dans le domaine économique et d’une restructuration libre des municipalités. […] La victoire dépend de l’existence d’un programme qui doit être appuyé, sans hésitation, par les fusils […]. Sans théorie, les révolutions ne peuvent aller de l’avant. Nous, Amis de Durruti, avons esquissé notre pensée, pouvant être l’objet de retouches appropriées aux grandes secousses sociales, qui se fonde sur deux points essentiels qui ne peuvent être éludés : un programme et des fusils. »

[…] Le numéro 12 d’El Amigo del Pueblo, daté du 1er février 1938, a été le dernier numéro de l’organe du Groupe des Amis de Durruti.

La brochure Hacia una nueva revolución fut éditée clandestinement en janvier 1938, bien que Balius ait commencé à la rédiger vers le mois de novembre 1937. […] Il est intéressant de souligner l’analyse profonde que les Amis de Durruti faisaient de la révolution du 19 juillet 1936 : « C’est le peuple qui s’est procuré les armes. Il les a gagnées. Il les a conquises de toutes ses forces. Personne ne les lui a données. Ni le gouvernement de la République, ni la Généralité n’ont donné un seul fusil. […] L’immense majorité des travailleurs était du côté de la CNT. La Confédération était l’organisation majoritaire en Catalogne. Que s’est-il passé pour que la CNT ne fasse pas la révolution qui était celle du peuple, celle de la majorité du prolétariat. […] Nous n’avions pas de programme correct. Nous ne savions pas où nous allions. Un grand enthousiasme, mais en fin de compte nous n’avons su que faire avec ces énormes masses de travailleurs, nous n’avons pas su concrétiser cette vague populaire qui s’en remettait à nos organisations … »

[…] « Lorsqu’une organisation a passé toute sa vie à défendre la révolution sociale, elle a l’obligation de la faire lorsque précisément l’occasion s’en présente. En juillet, la conjoncture y était favorable. La CNT devait se jucher jusqu’au sommet de la direction du pays, en donnant des coups de pieds qui en auraient fini avec tout ce qui était archaïque, avec tout ce qui était vétuste, et ainsi nous aurions gagné la guerre et nous aurions gagné la révolution. Mais c’est tout le contraire qui se produisit. C’est la collaboration avec la bourgeoisie dans les sphères étatiques qui fut choisie, au moment précis où l’Etat éclatait en mille morceaux. Cela fortifia Companys et sa suite. Un ballon d’oxygène fut apporté à une bourgeoisie anémique et terrifiée. […] D’autre part, nous affirmons que les révolutions sont totalitaires, et que beaucoup pensent le contraire n’y change rien. Ce qui se passe, c’est que divers aspects de la révolution se concrétisent peu à peu, mais avec la garantie que c’est la classe qui représente l’ordre nouveau qui en porte la plus grande responsabilité. Et lorsqu’on fait les choses à moitié, il se produit ce que nous venons de dire, le désastre de Juillet. En juillet s’est constitué un Comité des milices antifascistes. Ce n’était pas un organisme de classe. En son sein étaient représentées les fractions bourgeoises et contre-révolutionnaires. Il semblait que ce Comité s’était dressé face à la Généralité. Mais ce n’était que du vent. »

Source :

— Pages 109 à 156 de l’excellent livre de Agustín Guillamón : Barricades à Barcelone aux Editions Spartacus (2009). Profitons aussi de l’occasion pour remercier les membres des Amis de Spartacus qui depuis des années, avec une magnifique constance, proposent de bons textes variés !

Bibliographie complémentaire :

— A Contretemps, D’une Espagne rouge et noire – Entretiens avec Diego Abad de Santillán, Félix Carrasquer, Juan García Oliver et José Peirats, Les Editions Libertaires 2009 [Cf. les pages 64/ 68 – 88/ 89 – 155/ 174 – 208/ 216] ;

— ALBA Victor, Histoire du POUM, Ivrea, 2000, Cf. les pages 275-306 ;

— AMOROS Miguel, La Revolución traicionada : la verdadera historia de Balius y Los Amigos de Durruti, Virus editorial, Barcelone, 2003 ; José Pellicer, el anarquista integro, Virus, 2009 ;

— BROUÉ Pierre, Staline et la révolution – Le cas espagnol, Fayard, 1993 ;

— CCI, Les Amis de Durruti : leçons d’une rupture incomplète avec l’anarchisme ;

— CHRIST Michel, Le POUM – Histoire d’un parti révolutionnaire espagnol (1935-1952), L’Harmattan, 2006 ; Cf. pages 16 à 19 puis 37 et les nombreuses notices biographiques des staliniens, du POUM, du PSOE/ UGT et des anarchistes ;

— CHURCHILL Winston, Journal politique – 1936-1939, Tallandier, 2010 ;

— GODICHEAU François, Militer pour survivre – Lettres d’anarchistes français emprisonnés à Barcelone (1937-1938) :

« La persécution soufferte par le POUM est relativement connue (le parti est dissout, ses locaux fermés, ses journaux interdits, plusieurs centaines de militants emprisonnés, des dirigeants inculpés de haute trahison), le martyr de son dirigeant Andrés Nin, mort aux mains du NKVD, la police politique soviétique, en est le symbole. Le vaste mouvement d’arrestations qui jette en prison des milliers de libertaires entre mai 1937 et août 1938 est en revanche fréquemment oublié ; il touche le plus souvent de simples militants, des activistes des campagnes, des quartiers de Barcelone ou des miliciens de retour du front. Parmi eux, quelques centaines de militants étrangers venus s’engager dans les colonnes anarchistes ou dans la colonne du POUM, anarchistes français, italiens, allemands, communistes oppositionnels de tous les pays. Les lettres de Danon et de Kaplan, retrouvées à l’Institut International d’Histoire Sociale (IISH) d’Amsterdam, font partie d’un ensemble plus vaste de correspondance de ces « prisonniers antifascistes », ainsi qu’ils s’appelaient eux-mêmes, lettres collectives et individuelles, écrites depuis diverses prisons catalanes et aragonaises, et qui constituent une documentation précieuse à plus d’un titre. Elles sont une voix originale dans le concert politique de l’arrière républicain ; elles contribuent toutes à l’expression d’un courant politique qui ne prend quasiment jamais la parole de façon directe. Contre le cours des événements politiques, contre la remise en cause de la révolution de juillet 1936, elles parlent aussi contre les comités de la CNT, et contre la Commission juridique chargée par celle-ci de les défendre. Elles sont une voix qui n’est pas passée au tamis de l’organisation et de la discipline politique. » ;

— LORENZO César, Les anarchistes espagnols et le pouvoir, Seuil, 1969 ; Cf. pages 268-270 : « Un certain nombre d’anarchistes s’engagèrent à fond aux côtés du POUM et surtout de l’aile gauche de ce parti (la section bolcheviste-léniniste que pilotait le trotskyste G. Munis et dont le journal s’intitulait La Voz leninista) […] Les « Amis de Durruti » étaient en fait des anarchistes bolchevisés. […] démagogues obscurs, n’hésitaient pas dans un moment de surexcitation, de dépit violent, à l’affronter [la CNT] ouvertement en se mettant à la traîne du POUM. […] Si les « Amis de Durruti » eurent une audience fort limitée, ils n’en sont pas moins un exemple curieux de l’évolution de certains anarchistes face aux réalités politiques et à la collaboration de la CNT au gouvernement. » ;

— MUNIS Grandizo, Leçons d’une défaite, promesse d’une victoire, Editions Science Marxiste, 2007 ;

— NICOLAS Lazarevitch, A travers les révolutions espagnoles, Poche-Club « Changer la vie », 1972 ; Cf. pages 152-163 ;

— OLLIVIER Marcel et LANDAU Katia, Espagne – Les fossoyeurs de la révolution sociale, Spartacus, 1975 ; Cf. le récit complet « Les Journées sanglantes de Barcelone », pages 11-27 ;

— PECINA M. et MINTZ F., The Friends of Durruti, the Trotskyts and the May Events (manuscrit Hoover Institution, 88 pages dactylographiées in papiers Bolloten, note 9, page 304 du livre de Broué) ;

— VAN DAAL Julius, Le rêve en armes – Révolution et contre-révolution en Espagne 1936-37, Nautilus, 2001 ; Voir surtout les pages 84-85] ;

1936 : les premiers réfugiés espagnols arrivent

Ci- dessous, la reproduction d’une série d’articles parus dans « La Nouvelle République » (édition du Loir et Cher) entre juillet et août 2017 :

CARTE POSTALE PLACE DE LA REPUBLIQUE


La Halle aux grains de Blois abrita 160 petits Madrilènes – (Archives départementales de Loir-et-Cher)
Été 1936. La guerre civile éclate en Espagne et l’exil commence pour beaucoup d’habitants. Les premiers réfugiés, surtout des enfants, arrivent à Blois.

Grâce au Front populaire arrivé au pouvoir au printemps 1936, les Français profitent pour la première fois des congés payés. Au même moment, l’Espagne plonge dans la tourmente. La guerre civile éclate à la mi-juillet suite au soulèvement militaire dirigé par le général Franco contre la jeune République. Dans les semaines qui suivent, les combats autour de Madrid et au Pays Basque coupent pratiquement le pays en deux, entraînant les premiers départs de réfugiés vers la France. Dès le 18 août, comme l’indique Jeanine Sodigne Lostau dans sa thèse (*) , des réfugiés arrivent seuls ou par petits groupes en Loir-et-Cher et se présentent aux services de police.
Le dimanche 13 septembre 1936, plus de 160 enfants madrilènes sont accueillis en tenue de plage avec leurs accompagnateurs, en gare de Blois. Ils appartiennent à une colonie de vacances de Santander sur la côte cantabrique qui a été évacuée en urgence. Les autorités préfectorales et municipales leur proposent un repas servi au buffet de la gare et offert par le Bureau de bienfaisance. Puis les enfants sont conduits à la Halle aux grains où l’armée a installé des couchages. Le lendemain, les petits Madrilènes partent en promenade dans les rues de la ville puis sont répartis dans des lieux d’hébergement en l’occurrence l’hôtel d’Angleterre et son annexe située rue Foulerie ainsi qu’une ancienne école de garçons, place Louis-XII.

Un Blésois s’inquiète particulièrement de leur sort. Il s’agit de l’avocat Hubert Fillay qui, le 16 septembre, écrit au préfet : « En voyant passer les petits Espagnols réfugiés à Blois, il est impossible de ne pas éprouver un sentiment de pitié pour ces malheureux innocents et de ne pas se demander, aux approches de l’hiver, comment on subviendra à tous leurs besoins en vêtements chauds, linge, chaussures, aliments etc. »

Et le juriste de suggérer au représentant de l’État de réunir un comité d’accueil précédemment créé pour la venue de Canadiens et de lui faire lancer un appel à la population en faveur des petits réfugiés. Un couple d’origine espagnole et domicilié à Saint-Lubin (l’homme exerce la profession de carrier) se propose d’accueillir des enfants à son domicile. La communauté de la Providence à Blois se déclare, elle aussi, prête à en héberger. Finalement, les combats s’interrompent temporairement et les enfants peuvent regagner Madrid via la Catalogne.

En prévision de l’arrivée de nouveaux réfugiés, le préfet s’adresse aux principales communes pour dresser un inventaire de leurs capacités d’hébergement. La ville de Blois dispose alors de 280 places, celle de Vendôme ne peut offrir qu’un hébergement « très provisoire » pour 50 personnes.
Une nouvelle vague de civils arrive en France après le déclenchement de l’offensive nationaliste dans le nord de l’Espagne au printemps 1937. Cet afflux oblige les pouvoirs publics à rechercher d’autres lieux d’accueil. Ce seront principalement les communs du château de La Gaudinière à La Ville-aux-Clercs et le camp de Remonte de Selles-sur-Cher, deux sites qui accueilleront près de 1.000 personnes durant l’été 1937.

La municipalité de Selles-sur-Cher propose un haras militaire désaffecté qui peut abriter jusqu’à 500 personnes. Le camp de Remonte se compose d’une caserne, de hangars et de deux écuries qui seront transformées en dortoirs. D’après les recherches de Jeanine Sodigné Lostau (*), le lieu est décrit comme un « abri sommaire et peu recommandable ». « L’air et la lumière ne pénètrent que par une grande porte fermant mal. » Les réfugiés dorment dans des couchages rudimentaires disposés sur un sol en terre battue.
(*) L’immigration politique espagnole en région Centre de 1936 à 1946, Université Paris 7.

Réfugiés espagnols : l’exode s’intensifie


Le château de la Gaudinière à La Ville-aux-Clercs abrita dans ses communs 300 réfugiés entre juin et septembre 1937.

Au printemps 1937, la guerre civile redouble d’intensité en Espagne. Le Loir-et-Cher doit faire face à un afflux de plusieurs centaines de réfugiés.

Si dans les premiers mois de la guerre civile qui éclate en Espagne en juillet 1936, la France a pu accueillir des réfugiés sans trop de difficultés, la situation se complique à partir du printemps 1937. L’offensive des troupes franquistes sur la Biscaye et Bilbao pousse des milliers de civils à fuir vers la mer et la France. Le 27 avril, jour de marché, la petite cité de Guernica est écrasée sous les bombes de la légion Condor.

Au début de juin 1937, des réfugiés, 476 personnes (dont seulement 16 hommes) arrivent à « pleins trains » (1) en gare de Selles-sur-Cher. La commune utilise alors l’annexe du camp de remonte, situé près du canal de Berry et de la route nationale 76, pour les installer. Beaucoup n’ont plus rien ou seulement quelques effets personnels. Le docteur René Massacré, à la tête de la municipalité socialiste alors en place, fait appel à la générosité de ses concitoyens pour leur fournir des vêtements. Le comité local d’accueil réunit 4.000 francs de dons.

Fin juillet, la population du camp atteint son maximum avec 679 personnes. Parmi elles, 327 enfants dont l’état sanitaire est préoccupant. L’hospice de Selles note de nombreux cas de rougeoles et de diarrhées. Une infirmerie sera ensuite installée dans le haras tandis que les cas les plus graves sont évacués vers les hôpitaux de Blois et de Romorantin.

En cette deuxième année de guerre civile, un autre lieu d’accueil se distingue dans le département. Il s’agit du château de la Gaudinière à La Ville-aux-Clercs.

Jean-Jacques Loisel a consacré un article très fouillé (2) à ce sujet. L’auteur évoque l’installation des réfugiés espagnols dans ce lieu qui fut, de 1924 à 1934, un centre d’accueil et d’apprentissage pour les orphelins du génocide arménien fondé par un mécène américain d’origine arménienne. Il aborde aussi le traitement journalistique de la guerre d’Espagne dans les deux titres de la presse locale, Le Progrès du Loir-et-Cher, favorable au Front populaire et à la cause républicaine, et Le Carillon de Vendôme, alors classé très à droite et hostile aux réfugiés espagnols considérés comme des « rouges » anticléricaux.
La Ville-aux-Clercs est en 1936 située dans un canton où le Parti communiste est bien représenté. L’ancien centre de vacances est pressenti une première fois pour accueillir des écoliers madrilènes arrivés à Blois et qui finalement repartent en Espagne sans y séjourner. Le château de la Gaudinière fut détruit par un incendie le 17 novembre 1934. La propriété était en vente et il ne restait guère que les gardiens quand furent accueillis en juin 1937 environ 300 réfugiés, essentiellement des femmes et des enfants ayant fui Bilbao et ses environs, qui s’établirent dans les communs du château. Leur séjour fut payé par la préfecture qui recruta un directeur, un économe, un cuisinier, un électricien, une infirmière et un instituteur. Le ravitaillement était assuré par les boulangers et les bouchers de la commune et des environs.

Le journal Le Progrès se fit l’écho de leur présence et lança un appel aux dons. Une chaîne de solidarité se mit en place.

Sur le front du nord, les nationalistes achèvent leur conquête du Pays basque durant l’automne 1937. Une grande partie des civils accueillis à Selles-sur-Cher et La Ville-aux-Clercs retournent au pays, souvent sous la pression des autorités françaises.

(1) Souvenir de Roger Blondeau rapporté dans « Le camp des Espagnols (1937-1939) » par Yves Tanguy et Michel Ollier. (2) « Les réfugiés espagnols de la Gaudinière », par Jean-Jacques Loisel, Bulletin de la Société archéologique, scientifique et littéraire du Vendômois, 2009.

Bois-Brûlé de sinistre mémoire


A Boisseau, le camp de Bois-Brûlé ouvre ses portes le 1er septembre 1939. Il accueillera jusqu’à 1.600 personnes. – (Dessin réalisé par un réfugié et offert au préfet de l’époque en remerciement)
Début 1939. La République espagnole agonise. Le Loir-et-Cher se mobilise pour accueillir les réfugiés. Le camp de Bois-Brûlé est construit à Boisseau (4).

Dans les premières semaines de l’année 1939, la guerre civile espagnole touche à sa fin, la République est à l’agonie. Le 26 janvier, la prise de Barcelone par les troupes franquistes provoque un exode massif vers la frontière française. Plusieurs centaines de milliers de combattants et de civils fuient la répression des nationalistes et franchissent les Pyrénées. Les autorités françaises sont complètement débordées par l’ampleur de la Retirada (retraite). Des camps sont ouverts en urgence dans la région de Perpignan mais ils sont rapidement saturés. Les départements situés plus au nord sont appelés à la rescousse.

En prévision d’un afflux massif de civils, la préfecture du Loir-et-Cher charge la gendarmerie de repérer des lieux appropriés à l’aménagement d’un camp. Un site est repéré non loin de Oucques, en bordure de la départementale qui relie Blois à Châteaudun (D924). Le lieu-dit s’appelle Bois-Brûlé, non loin du bourg de Boisseau. Des appels d’offre sont passés aux entreprises locales pour fournir entre 15 et 30 baraquements en bois d’une longueur de 40 m sur 6 m de large. Au mois d’août, un directeur est recruté avec un traitement mensuel de 1.500 francs, ainsi qu’un secrétaire interprète, un enseignant, un cuisinier, un responsable d’atelier.

Le camp de Bois-Brûlé ouvre ses portes le 1er septembre 1939, le jour où les troupes nazies entrent en Pologne, déclenchant le second conflit mondial. Trois semaines plus tard, le site abrite 1.618 personnes, en majorité des femmes et des enfants, répartis en 28 baraques dépourvues de plafond. Les réfugiés sont placés sous la surveillance continuelle de gendarmes et d’hommes de troupe.
Les conditions de vie sont difficiles d’autant que l’hiver 1939-1940 est glacial. Jeannine Sodigné Loustau, dans sa thèse consacrée aux réfugiés espagnols dans la région (1), cite le témoignage du médecin affecté au centre. Celui-ci craint les incendies si on installe des poêles dans les baraquements : « Les Espagnols mettent leur linge dessus, les gosses se feront flamber, si on donne bois ou charbon pour 8 jours, il sera brûlé en 48 h d’où six jours sans feu. » Il faudra l’intervention de la Commission internationale d’aide aux enfants réfugiés pour que l’administration du camp installe en mars 1940 des plafonds, des lavabos et des douches. Le rapporteur de cette commission a décrit le camp comme l’un des pires qu’il ait visité. « Environ 250 réfugiés étaient installés dans des baraques sales, dans lesquelles la température était proche de zéro […] Le sol était maculé d’urine gelée. »

Originaire de la région de Saragosse, Carmen Martin née Lazaro a témoigné de son passage à Bois-Brûlé (2). Elle avait à peine 7 ans. « J’ai le souvenir qu’avec d’autres de nos compatriotes, nous avons été poussés dans des wagons à bestiaux. On a dit aux mères que nous allions nous diriger vers le camp de concentration du Bois-Brûlé. Dans ce train on nous vaccinait (avec des produits périmés !) et j’en ai été très malade. Nous avons donc attendu dans ce camp jusqu’en février 1940. Nous y avons souffert de froid car l’hiver fut très rude, et de malnutrition (un pain qui gelait dans la journée, pour 7 personnes et une boîte de conserve contenant un bouillon chaud) »

Un autre témoignage poignant, celui de Rosa Casany, évoque des conditions de vie « inhumaines ». « La construction des baraques n’avait pas été achevée et le froid passait entre le haut du mur et le toit. La nourriture… il n’y en avait pas. L’eau était gelée.

Pendant cette période, ma tante a accouché de son fils qui est mort quand il avait trois mois, faute de médicaments. »

Juste après le début de l’offensive allemande contre la France et le Bénélux, à la mi-mai 1940, le camp ne comptait plus que 21 personnes. Beaucoup de réfugiés avaient été répartis dans différentes communes ou renvoyés vers l’Espagne.

(1) L’immigration politique en région Centre de 1936 à 1946, Université Paris 7 (2) Mémoire Histoire des Républicains Espagnols de l’Yonne


Le triste sort des réfugiés espagnols

Une réfugiée espagnole. Le Loir-et-Cher accueillit en majorité des femmes et des enfants.

Les conditions de vie des réfugiés ayant fui la guerre civile espagnole étaient difficiles. Ils furent répartis dans une quarantaine de communes (5).

Entre 1936 et 1939, le département accueillit de nombreux réfugiés espagnols qui fuyaient les horreurs de la guerre civile. L’exode prit une ampleur particulière durant les derniers mois du conflit (janvier-avril 1939). Alors que les combattants républicains résistaient encore aux franquistes dans Barcelone, Madrid et Valence, des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants trouvèrent refuge en France.

Durant cette période, environ 3.000 personnes furent réparties dans une quarantaine de communes. Leurs conditions de vie furent difficiles car les moyens alloués aux préfectures étaient limités. Des épidémies de typhoïde et de diphtérie touchèrent cette population fragile, surtout les enfants. Les pouvoirs publics se méfiaient de ces exilés qu’ils surveillaient en permanence. Les réfugiés n’avaient pas le droit de quitter leur lieu de résidence sans une autorisation qui leur était le plus souvent refusée.

Le rapport d’un gendarme de Mondoubleau datant de mars 1939 évoque l’escapade de femmes parties prendre un peu de bon temps au bal de Souday un dimanche soir. « Effectant une visite aux abords du camp de réfugiés, j’ai constaté que les locaux étaient ouverts et éclairés. Deux femmes gardaient les enfants, toutes les autres se trouvant au bal public installé sur la place à l’occasion de la fête locale. A notre vue, une quinzaine de femmes et de jeunes filles se sont précipitées vers la sortie pour regagner leur camp. »

 » Considérés comme des prisonniers  »

La nourriture fut souvent source de polémique. A Lamotte-Beuvron, un scandale éclate dans la salle à manger, les réfugiés se plaignent qu’« il y a surtout du gras et beaucoup d’os dans la viande », relève Jeanine Sodigné-Loustau (1).
En mars 1939, un habitant de Pontlevoy écrit au député socialiste Robert Mauger au sujet des réfugiés hébergés dans sa commune. « Ces pauvres gens sont considérés comme des prisonniers gardés par un garde champêtre qui fait de la propagande fasciste […] Ils n’ont pas le droit de sortir ni de recevoir des amis. […] La nourriture n’est pas ce qu’elle devrait être, dimanche dernier encore il y avait de la viande avariée. »

Bien des habitants se sont émus du sort qui leur réservé, en particulier les enfants. Telle cette institutrice de Lamotte-Beuvron, Mme Moreau, qui propose d’organiser une fête au sanatorium au profit des petits Espagnols. « Je crois qu’ils ont à peu près ce qui leur est nécessaire mais aucune gâterie et je suis navrée quand je les vois contempler les devantures », confie-t-elle dans une lettre adressée à M. Coursaget, conseiller général.Elle sollicite l’autorisation d’entrer dans le camp. Mais le préfet décline le projet qui lui paraît « peu opportun, pour l’instant tout au moins ».

Dans certains lieux d’hébergement, on s’accuse de favoritisme parce que des « douceurs » sont accordées à certains. Parfois des discussions houleuses opposent les sympathisants nationalistes et les pro-républicains. Dans une commune de la vallée du Cher, un délégué d’un comité d’accueil proteste contre le médecin qui, « appelé quatre fois, n’est venu qu’après la mort d’un enfant ».
Au début de l’année 1940, en pleine « Drôle de guerre », les autorités décident de fermer les centres et d’organiser le retour vers l’Espagne des « inaptes » au travail. Certains réfugiés choisissent de s’exiler en Amérique du Sud pour éviter les représailles franquistes. La mobilisation a cependant entraîné un besoin de main-d’œuvre dans l’agriculture et l’industrie (en particuliers les ateliers de chargement de munitions de Salbris) si bien que de nombreux hommes restent dans la région.

(1) L’immigration politique en région Centre de 1936 à 1946, Université Paris 7.
 à 1946, Université Paris 7.

Ces réfugiés espagnols résistants sous l’Occupation

Le 10 mai 1940, l’Allemagne lance une offensive foudroyante qui submerge rapidement le Benelux et la France. Après l’armistice du 22 juin 1940, le pays est coupé en deux. En Loir-et-Cher, les communes situées sur la rive sud du Cher se retrouvent en zone « libre ». Comme le précise Jeanine Sodigné Loustau dans sa thèse (1), les réfugiés espagnols, environ 1.000 personnes recensées dans le département, sont vite considérés comme indésirables par le maréchal Pétain, chef de l’État français installé à Vichy. En zone occupée, la police allemande, avec l’aide des autorités françaises, surveille de près les « Espagnols rouges ». Les hommes se retrouvent au chômage en raison du chaos entraîné par l’exode et la défaite, puis retrouvent progressivement du travail dans les fermes ou comme bûcherons.

La justice plus sévère avec ces réfugiés

L’occupant va par la suite en réintégrer un certain nombre dans des chantiers militaires comme à Pruniers ou Salbris au sein de groupement de travailleurs étrangers (GTE). À partir de 1943 et de l’instauration du service du travail obligatoire (STO), le Reich réquisitionne aussi des Espagnols pour les envoyer dans les usines allemandes. Les femmes se voient, quant à elles, proposer des emplois domestiques. Sous l’Occupation, la justice se montre plus sévère avec ces réfugiés : pour un Espagnol, le moindre délit est puni systématiquement d’un minimum 15 jours d’internement et d’une amende.

La présence de républicains espagnols dans les réseaux de Résistance est signalée dès 1941. Leur engagement constitue la poursuite sur le sol français de la guerre civile, l’occupant nazi ayant soutenu activement le général Franco. Il s’agit aussi pour eux d’exprimer leur gratitude envers leurs camarades français qui avaient défendu la République espagnole au sein des brigades internationales. Parmi les résistants espagnols, les communistes sont particulièrement actifs au sein de l’organisation MOI (Main d’œuvre immigrée).

Des groupes de combat

Des groupes de combat sont créés et intègrent des Espagnols dans leurs rangs pour effectuer des sabotages ou des attentats. Et lorsqu’ils sont capturés, ils partagent le même sort que leurs camarades français, à savoir la torture, la déportation, le peloton d’exécution.

Peu après le Débarquement du 6 juin 1944, le préfet du Loir-et-Cher fait prononcer l’internement de 19 personnes dont des Espagnols qui seront libérés le 16 août par les FFI.

La forêt domaniale de Chambord employait à l’époque des bûcherons, dont des réfugiés espagnols, qui cachèrent sous des fours à charbon de bois, des armes parachutées par les Alliés et qui furent utilisées lors des combats pour la libération de Blois et du département. Plusieurs dizaines de « guérilleros » étaient alors actifs au sein du maquis de Mont-près-Chambord où le drapeau espagnol flottait au côté du drapeau tricolore (2). Certains tombèrent lors des affrontements qui marquèrent la retraite des Allemands ou furent capturés et fusillés, à l’exemple de Juan Correas, exécuté le 21 août 1944 à La Ferté-Saint-Cyr avec deux de ses camarades

L’engagement des républicains espagnols dans la Résistance est, malheureusement, trop souvent oublié. Mais si la France retrouve la liberté et la paix en 1945, l’Espagne reste sous la férule de Franco jusqu’à sa mort en 1975. C’est pourquoi, dans les années d’après-guerre, bien d’autres Espagnols traversèrent les Pyrénées pour construire une nouvelle vie en France.

(1) « L’immigration politique espagnole en région Centre de 1936 à 1946 », Université Paris 7. (2) « La Résistance en Loir-et-Cher », par Lucien Jardel et Raymond Casas.

Lionel Oger

Les anarchistes espagnols et la résistance

« Ce n’est pas la patrie française qui est en danger, ni la liberté de la France qui est en jeu, c’est la Liberté, la culture et la paix mondiale »
Francisco Ponzan Vidal, dit « François Vidal », militant de la CNT, résistant exécuté par les nazis le 17 août 1944.

Les espagnols sont plus de 500’000 à fuir Franco entre le mois d’août 1938 et le 12 février 1939. Parmi eux, beaucoup de miliciens aguerris aux armes et à la guerre, la tête pleine de compagnons tombés au front, d’amies violées, de parents massacrés ; des combattants défaits qui ne survivent que par leur haine du fascisme, sous la neige, dans des prés entourés de barbelés où sévit la dysenterie et la famine, appelés déjà « camps de concentrations », symbolisant à eux seuls l’hospitalité française fidèle à l’attitude criminelle des démocraties occidentales vis-à-vis du peuple espagnol durant la guerre civile. Ces militants ont eu du poids dans la résistance, un poids que l’on cache souvent. Pourtant la célèbre 2ème Division Blindée (DB) du Général Leclerc est composée d’espagnols à plus de 60% [1] ; dans tous les maquis, ils sont des premiers résistants.

Parmi eux, les anarcho-syndicalistes — courant majoritaire durant la guerre civile — sont encore présents dans la lutte en France. Il n’est pas simple de suivre leur trajectoire. La victoire de Franco, c’est d’abord leur défaite militaire et politique. Durant toute la résistance (et même après) l’empreinte de cette défaite influe sur les décisions prises et celles qui ne le sont pas… Ce courant est aussi celui qui a le plus souffert et qui souffre encore, car il est isolé. Dans les camps, les militants du PCE noyautent les instances avec l’aide du PCF et discriminent les anarchistes. Par ailleurs, le gouvernement français les hait plus que tout et certains de leurs représentants les plus illustres, comme Juan Peiro, sont livrés à Franco par Dalladier et fusillés. Le courant anarcho-syndicaliste doit se réorganiser, il a du mal ; il doit faire face à une situation nouvelle… Comme toujours, dans les organisations libertaires, le vide organique est remplacé par la spontanéité des militants qui finissent par réorganiser le mouvement. Cela pose aussi des problèmes à qui veut en faire une rétrospective : la complexité due à la multitude des expériences parfois contradictoires.

Deux périodes distinctes apparaissent : la période de réorganisation où il faut faire la distinction entre le mouvement qui s’organise et l’action concrète des militants dans la lutte ; et la période des huit derniers mois avant la libération où se pose le problème d’adhérer ou non à la Union Nacíonal Española (UNE). Une organisation tenue par les militants du parti communiste espagnol (PCE) et du parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC) qui se veut hégémonique parmi les résistants espagnols.
Un mouvement qui s’organise tant bien que mal

Dès le 25 février 1939, le mouvement tente de se réorganiser. Le comité national de la CNT et les comités péninsulaires de la FAI et de la FIJL [2] s’unissent dans une seule et même organisation : le Mouvement libertaire en exil (MLE). Dans le Conseil général du MLE, figurent des noms déjà célèbres et qui ont de l’importance durant toute la période tels que : Germinal de Souza, Mariano Rodriguez Vasquez, Gresco Isgleas, Germinal Esgleas (compagnon de Frederica Montseny), Pedro Herrera, Juan Gallego Crespo et Juan Manuel Molina (Juanel) qui est responsable des liaisons avec les camps de concentration. Par la suite et durant la guerre, le MLE s’organise, s’étend par le biais de plusieurs commissions en zone libre et en zone occupée qui représentent des groupes de militants affiliés dans des villes ou des lieux géographiques. Ainsi une des commissions les plus actives dans la reconstruction du mouvement libertaire est celle du Barrage de l’Aigle où, nous le verrons, le maquis est tenu par la CNT espagnole.

Il faut souligner que les mêmes militants sont partie prenante de la résistance et de la réorganisation du mouvement, ce qui est peu adéquat à l’action clandestine. Ainsi actions armées et structures organiques se chevauchent parfois, ce qui a des conséquences fâcheuses lors des arrestations. D’autant que le gouvernement de Vichy a fait de la neutralisation du MLE une priorité. Ainsi, dès fin 1941, la répression s’abat sur le MLE. C’est le premier mouvement de résistance espagnol qui subit un tel coup (les autres subissent le même sort par la suite). Les principaux responsables du MLE, c’est-à-dire les militants les plus aguerris qui ne sont pas encore emprisonnés ou morts, sont arrêtés. On reconnaît les noms de Germinal Esgleas (secrétaire du MLE), Federica Montseny, Germinal de Souza (secrétaire de la FAI), Francisco Isgleas Pierman, Valerien Mas Casas, Pedro Herra Camarero (membre du Comité péninsulaire de la FAI et délégué au Conseil général de SIA [3]) ainsi que des membres des « amis de Londres » (des anarchistes qui ont préféré agir directement avec les Anglais) tels que Manuel Gonzalez Marin « Marin Manuel », Eduardo Val Basco et Francisco Ponzan Vidal (dont nous reparlerons). Les premiers sont déportés en Afrique, afin de prévenir les tentatives d’évasions et empêcher tout contact avec le MLE. Celui-ci met du temps à se réorganiser après un tel coup.

Ce n’est que le 6 Juin 1943 qu’a lieu un plénum [4] du MLE où, pour la première fois, on aborde le thème de l’action conjointe avec la résistance française. Mais ce plénum n’apporte pas de solution. Il faut faire ici une parenthèse pour expliquer les problèmes qui se posent alors dans l’organisation. Cela nous évitera de tomber dans quelques erreurs faites par bon nombre d’historiens même aussi honnête que Marie-Claude Rafaneau Boj.

Le Mouvement Libertaire voit apparaître, dans ce plénum, deux tendances distinctes qui vont s’affronter durant une dizaine d’années allant jusqu’à la scission. Il s’agit d’une part, de la tendance « collaborationniste » ou « politique » et d’autre part, de la tendance « maximaliste » ou « apolitique » (c’est-à-dire anti-politique). Les premiers affirment que les conditions historiques de la guerre d’Espagne sont toujours d’actualité et que, par conséquent, la CNT doit prendre part au gouvernement républicain en exil, dans le cadre d’une stratégie frontiste de reprise de l’Espagne ; les seconds considèrent qu’il faut revenir aux positions rupturistes de la CNT et baser le renversement de Franco sur un combat insurrectionnel du peuple espagnol. Cette deuxième tendance souligne qu’il faut analyser les leçons de la défaite.

Ces deux tendances sont très marquées et le MLE se trouvera par la suite avec deux comités à sa tête : celui de Juanel (du nom d’un des leader du courant collaborationniste) et celui de Bézier (composé par les « apolitiques »). L’erreur trop répandue est de calquer sur ces deux tendances, les positions pour ou contre l’action dans la résistance française. On croit souvent que les « collaborationnistes » appelaient à rentrer dans la résistance alors que les « apolitiques » refusaient de prendre part à une guerre bourgeoise entre des gens qui avaient laissé massacrer le peuple espagnol. Or la réalité est bien différente. Le sous-comité national (comité de la zone occupée) qui regroupe les deux tendances pour cette partie du territoire français se prononce contre l’entrée dans la résistance dans des proportions qui ne recoupent pas le poids respectif des deux tendances en présence. Il y aurait beaucoup de recherches à faire pour retracer une ligne exacte de ce qui s’est passé au sein du MLE vis-à-vis de la résistance, indépendamment des autres problèmes que se posait le mouvement. Par contre, au plénum de Marseille, en décembre 1943, le MLE conseille « à tous les militants de la CNT et du MLE de rejoindre la résistance française plutôt que de se laisser emmener en Allemagne » [5].

Le MLE venait d’entériner une situation de fait, puisque bon nombre de militants avaient déjà rejoint la résistance française. Mais nous le verrons tout à l’heure, la réorganisation tardive du MLE qui l’amène à ratifier des situations de faits, au lieu d’agir directement sur le cours des choses, le met dans une situation difficile dans les derniers mois de la guerre lorsque l’UNE aura des prétentions hégémoniques.
La présence des anarchistes.

Dans les maquis, dans les réseaux, à Londres, dans la 2ème DB du général Leclerc, les anarchistes espagnols ont joué un rôle important dans la libération de la France et de l’Allemagne. Ils l’ont fait par conviction anti-fasciste, mais aussi dans l’espoir que De Gaulle tiendrait sa promesse : ouvrir les frontières et chasser Franco. Les grands hommes ont le geste noble : les Espagnols morts pour la France ont reçu des médailles, leurs noms sont gravés sur les monuments aux morts. Comme une insulte, chaque 8 mai, cynique, une gerbe tricolore vient honorer leur sacrifice. En 1945, De Gaulle a envoyé un émissaire pour normaliser les relations avec le Caudillo. En 1975, Franco est mort dans son lit, toujours au pouvoir, 30 ans après…

Parmi les nombreux militants anonymes, certains ont joué un rôle important dans la guerre d’Espagne, d’autre resteront à jamais inscrits dans les pages de la résistance. Ainsi Antonio Ortiz s’engage dans les corps francs d’Afrique, blessé il est hospitalisé, avant de repartir dans les « commandos d’Afrique » du Général Leclerc, puis dans le premier bataillon de choc comme instructeur du premier commando lourd. Il débarque à Saint-Tropez, participe à la bataille de Belfort et fait la campagne d’Allemagne où il est grièvement blessé. Ortiz n’est pas un inconnu de l’histoire de l’Espagne, le 24 juillet 1936, juste après la colonne Durruti, il avait pris la tête de la colonne de la CNT-FAI qui a porté son nom. C’était la deuxième colonne qui s’est levée contre Franco. Ces deux colonnes réalisèrent ce que personne d’autre ne fît : elles reprirent durablement du terrain sur les factieux (sur le front d’Aragon).

Ramon Villa Capdevilla avait lui aussi montré son courage durant la guerre civile. Il s’enfuit du camp d’Argelès et devient, en 1940, un des tous premiers résistants de la région. Il est plus connu sous le surnom de « commandant Raymond ». Spécialiste en explosif, son aide est précieuse pour le déraillement des trains, il commande deux cents résistants espagnols. Ce sont eux qui anéantissent la garnison qui avait massacré les habitants d’Oradour. Lui et ses compagnons rejoignent ensuite le bataillon « Libertad ». Ramon Villa Capdevilla est mort en 1963, dans une rixe avec des franquistes, alors qu’il était un des meilleurs passeurs d’hommes de la CNT et que depuis 1945, il faisait partie des groupes d’action qui n’ont de cessé de harceler le régime franquiste.

Enfin, avant de parler des résistants anarchistes espagnols de façon plus générale, il nous faut encore évoquer le parcours d’une figure exemplaire, qui fut la pierre angulaire du plus grand réseau de passeurs de la résistance, le réseau Pat O’Leary. Il s’agit de Francisco Ponzan Vidal, plus connu sous le nom de François Vidal. Militant de la CNT, il avait été responsable d’une comarcal [6] de la CNT en Aragon durant la guerre civile, puis il avait fait partie du groupe « Libertador » de la CNT, spécialisé dans la recherche d’informations militaires et dans les actions de sabotage derrière les lignes franquistes. Ce groupe fut, par la suite, intégré aux services secrets de la République espagnole. A partir de mai 1939, Vidal organise un réseau de passeurs d’hommes dans les Pyrénées pour faire sortir d’Espagne les militants en danger. Dès le début de la guerre ce groupe de cénétistes se met au service de la résistance et travaille activement avec l’Intelligence service et le Bureau central de renseignement et d’action (BCRA) de Gaulle, mais aussi avec le réseau Sabot et le groupe Combat. Ce réseau permet l’évasion de 1’500 personnes dont plus de 700 aviateurs alliés [7] et le passage de nombreux documents (sans compter tout ce qui sert la CNT et la lutte anti-franquiste). Le réseau couvre une zone qui va de Bruxelles à Lisbonne. Fait prisonnier en 1944 par la police française, Francisco Ponzan Vidal est livré aux Allemands et exécuté le 17 août 1944 par les nazis qui gardent la prison où il est enfermé à Toulouse.

D’une manière générale les anarcho-syndicalistes ont participé à pratiquement tous les réseaux de passeurs des Pyrénées (on en décompte une vingtaine). On les voit aussi dans les maquis. Voici la liste de ceux où leur présence fut suffisamment significative pour laisser des traces : le maquis de Dordogne, de la Montagne Noire, de Querigut (dans l’Aude), les maquis de l’Aveyron, du Pic Violent, de Savoie, les maquis du Lot, de Loches, de Belves, de l’Isère, de la Gouzette (Saint Girons), de Privas, les maquis du Cantal et de Corrèze, de Maleterne, de Bagnères, des Landes, du Rouergue, des Glières, du Limousin, le maquis Bidon 5 et le maquis du Vercors et n’oublions pas le maquis du COFRA (à moitié cénétistes) et du Barrage de Aigle (où les anarchistes sont hégémoniques).

Nous connaissons la présence d’anarchistes dans d’autres maquis, mais il s’agit souvent d’individus essaimés de-ci de-là sans lien entre eux. Notons aussi leur présence dans le réseau Robul Alfred et leur présence massive dans le Bataillon de la mort. Certains se retrouvent avec des responsabilité comme La Rey, membre de la CNT et responsable de la résistance à Montluçon ou Emilio Castro Ballesta qui, avec sa compagne, le commandant Pariset et l’épouse de Tavet dirigent, à l’arrestation de ce dernier, le maquis du Limousin. Dans le Gers, la moitié des résistants de l’UNE sont confédéraux et ce n’est pas un cas isolé. Faute d’organisation nationale de résistance, les anarchistes apparaissent peu, bien qu’ils soient très présents. Citons tout de même le maquis du Barrage de L’Aigle, dirigé par José German Gonzalez militant de la CNT, qui est un haut lieu de la reconstruction de la CNT en exil et un des maquis les plus actifs de la résistance. Ce maquis est pratiquement à 100% confédéral, tout comme le maquis de Bort les Orgues. D’une manière générale, les maquis du Massif Central sont en forte proportion composés d’anarchistes espagnols tout comme ceux issus des chantiers de barrages sur la Dordogne, des barrages de Marèges et de Chastang.

Bon nombre de ces maquisards se retrouveront dans le bataillon « Libertad » sous la responsabilité de l’anarchiste Santos. Ce bataillon atteint par la suite la pointe de Grave et libère le Lot et Cahors. Enfin, la présence anarchiste est particulièrement remarquable (et superbement ignorée) dans la 2ème DB du Général Leclerc. A plus de 60% espagnole, la 2ème DB compte bon nombre d’anarcho-syndicalistes tant et si bien qu’ils sont hégémoniques dans la 9ème compagnie du 3ème RMT, « la nueve », uniquement composée d’espagnols à l’exception du Capitaine Dronne qui la commande. C’est elle qui rentre la première dans Paris. Les premiers blindés portent des noms qui rappellent l’Espagne, les deux premiers se nomment « Ascaso » et « Durruti » rappelant les illustres solidarios (militants de la CNT), un autre s’appelle « Casas Viejas » pour ne pas oublier la répression anti-cénétiste de 1931 et un autre encore « Teruel » en référence à une grande bataille de la guerre civile. Les militants de la CNT-FAI sont bel et bien présents, la nueve installe un premier canon, nommé « El Abuelo », dans l’Hôtel de ville de Paris ainsi que le premier drapeau… ironie du sort. Cette présence est complètement occultée par bon nombre d’historiens tel Lapierre et Collins dans Paris brûle-t-il ? (édition R. Laffont 1964), Adrien Dansette dans Histoire de la libération de Paris (édition Fayard, 1946) où encore Henri Michel dans La libération de Paris (édition Comps, 1980). Même le Capitaine Dronne semble frappé d’amnésie dans son livre La libération de Paris alors que dans son journal de marche, il évoquait abondamment les combattants issus de la CNT-FAI [8]. Les six derniers mois de la guerre sont ceux d’un courage qui est effacé par un manque d’organisation nationale en réseau de résistance, qui condamne les anarchistes à l’oubli, pour certains à la mort.

L’UNE, l’hégémonie dans le sang

Le mouvement libertaire est empêtré dans ses problèmes internes qui tournent autour de la question de savoir s’il faut participer ou non au gouvernement de la république espagnole en exil. La défaite contre Franco est encore dans tous les esprits et la question gouvernementale, qu’il aurait fallu trancher en juillet 1936, les anarchistes se la posent toujours au point de négliger des aspects importants. Le plus dramatique est certainement cette absence totale d’organisation des anarcho-syndicalistes espagnols en tant que corps dans la résistance. Rien pour faire valoir leurs droits, aucune structure pour assurer l’arrivée d’armes, de ravitaillement : les anarcho-syndicalistes se sont fondus dans la résistance comme nul autre, sans se soucier un seul instant de leurs intérêts propres.

D’autres sont plus réalistes. Les communistes dirigent la UNE qui se veut hégémonique et se présente comme « l’unique mouvement de résistance espagnole ». Sur un plan historiographique, cette situation a permis aux historiens de passer allègrement sur la complexité des courants d’idées qui animaient les résistants espagnols en les décrivant comme de simples anti-franquistes voire carrément des communistes. Cette conséquence n’est que la moins dramatique, car les volontés hégémoniques de l’UNE ne s’arrêtent pas là.

Les militants anarchistes n’ont pas rejoint unanimement la UNE. Certains y sont rentrés à contre cœur, d’autres dans l’idée de contrecarrer l’influence des communistes, tels les militants de la Agnupacíon Cenetista en la Union Nacional (ACUN). Si certains, quoique méfiants, sont tentés par la reconquête de l’Espagne proposée par la UNE, beaucoup d’anarchistes y adhèrent sous la menace et par peur des représailles. Les groupes de militants les plus avertis ont préféré intégrer les Forces françaises de l’intérieur (FFI), notamment dans le bataillon « Libertad ». Il faut souligner ici le travail essentiel fait dans ce sens par José German Gonzalez, commandant du maquis du Barrage de l’Aigle qui organisa, à travers les Groupes de travailleurs étrangers (GTE), l’entrée des cénétistes directement dans la résistance française.

C’est que les réticences envers la UNE étaient grandes. Comme le disait Pierre Bertaux très cyniquement « le Parti communiste n’a pas de rancune, il n’a que des tactiques ». La phrase convient à merveille au Parti communiste espagnol. On trouve dans la UNE des communistes certes, mais aussi des anti-franquistes très tardifs comme certains requetes, ces monarchistes absolutistes qui ont toujours brillé par leur conservatisme, et aussi les membres de la CEDA de Gil Robles. La CEDA, c’est la droite espagnole qui était au pouvoir durant le bieno negro, ces années de toutes les répressions anti-anarchistes d’avant 1936, quand le mot d’ordre était « pas de blessé, tirez au ventre ». Les anarcho-syndicalistes espagnols ont tous en tête les actes de répression d’avant la guerre, au point que « Casas viejas » transpire sur leurs chars. Et surtout la UNE est tenue par les communistes, ceux qui ont tué Berneri, Nin et tant d’autres. La UNE, c’est le gouvernement de Negrin, c’est la telefónica… [9]

La suite des événements va prouver que les inquiétudes des anarchistes n’étaient pas vaines. La UNE se sert d’appuis pour éliminer ses adversaires de toujours. Le 20 septembre 1944, Santos, qui dirige le bataillon « Libertad », reçoit l’ordre du colonel Ravanel de transférer 350 de ses hommes à la UNE. En même temps, l’ordre est donné de ne plus ravitailler le bataillon « Libertad ». En cas de refus, le bataillon devait être désarmé par la UNE. Celui-ci préfère alors se dissoudre. Mais la UNE n’en reste pas là, elle fait pression, elle menace et elle tue ceux qui ne veulent pas se joindre à elle (anarchistes en particulier mais pas seulement, on connaît des cas de socialistes qui subirent le même sort). Angel Aransaez, secrétaire du comité régional CNT de l’Aveyron dénombre pour son département 56 exécutions sommaire. On en compte 13 dans l’Aude (crimes que des ex-guerilleros de la UNE avoueront en octobre 1953). Certains meurtres sont relatés dans Le Républicain du Midi d’août et novembre 1944. Tous sont commis sur des résistants socialistes et anarchistes en conflits avec la UNE. A Lavelanet, Francisco Alberich et Mercedes Miralles sont retrouvés morts après avoir été appréhendés par des guérilleros de la UNE. A Manse dans l’Ariège, Belmonte, anarchiste responsable d’une exploitation forestière où se cachent des réfractaires est abattu avec son compagnon Molina pour avoir refusé que la UNE vienne contrôler leur organisation. On peut aussi s’interroger sur toute la série d’exécutions sommaires d’anarchistes commises par des inconnus dans le Lot, dont celle de l’agent de liaison de tous les maquis du Lot : José Mana dit « Martins ». A Saint Girons, Royo et un de ses compagnons de la CNT, qui étaient en conflit avec la UNE, échappent miraculeusement à l’incendie et le mitraillage de la maison de Royo. Sa compagne, ses deux enfants et trois de ses amis n’ont pas eu la même chance… En Août 1945, Antonio Tellez, militant de la FIJL, lieutenant de la 9ème brigade des FFI de l’Aveyron, avertit Angel Aransaez que la UNE a prévu d’envoyer un commando à Decazeville, contre le Comité Régional de la CNT. Le capitaine espagnol Bariso, traducteur du commandant français du 412ème GTE, est enlevé. Aransaez va voir le responsable de la résistance Degoy dit « Valzergues » qui lui déclare « pas d’objection pour les traîtres ». Ce qui montre une fois de plus la collusion de certaines instances de la résistance avec la UNE. Aransaez et les principaux responsables de la CNT sont arrêtés par les Francs tireurs et partisans, mais ils sont libérés sous la pression des résistants libertaires qui les menacent d’insurrection armée (Aransaez était dans les FFI au barrage de l’Aigle).

Toute une série de cas similaires ont été répertoriés. On peut consulter à ce sujet Les dossiers noirs d’une certaine résistance, (Perpignan, Ed du CES, 1984) ainsi que le livre de Marie-Claude Rafaneau Boj, Odyssée pour la liberté. Les camps de prisonniers espagnols (Paris, Denoël, 1993) dans lesquels sont relatés les cas les plus flagrants, mais ces ouvrages ne tiennent pas compte de tous les charniers inconnus et de toutes les disparitions. Il est un fait historique qui prouve la gravité et l’importance de ces méthodes expéditives. Il s’agit du rassemblement de l’essentiel du camp républicain espagnol qui se réalise contre la UNE. Cette union se fait au sein de la Alianza Democratica Española (ADE) avec la participation de la Gauche républicaine, de l’Union républicaine, du Parti républicain fédéral démocratique, du Parti socialiste ouvrier espagnol, de la Gauche républicaine de Catalogne, du mouvement libertaire et des centrales syndicales UGT et CNT. L’ADE dénonce les agissements de la UNE au gouvernement provisoire de la République française en mentionnant, dans un communiqué officiel en 1944, toute une série d’exécutions sommaires, détentions abusives, pressions en tous genres perpétrées par la UNE.

Fin 1944, la famille Soler est brûlée vive dans sa ferme. Le fils en réchappe et parvient à contacter la CNT. Un plénum national est organisé et un ultimatum des plus menaçants est adressé au PCE : « à partir de cette communication, la CNT n’est plus disposée à tolérer ni une brutalité, ni un attentat de plus. Elle rend directement responsable la direction du PCE en la personne de ses dirigeants de ce qui pourrait arriver ». La vague d’attentats s’arrête…

Après ce bref aperçu qui ne prétend pas couvrir l’ensemble de la réalité, on peut se faire une idée de la complexité de la période, une complexité accentuée par la situation d’un mouvement libertaire qui se cherche, qui n’est pas remis de sa défaite. Le mouvement est en pleine reconstruction avec tout ce que cela implique de conflits, il n’a pas l’efficacité nécessaire au niveau national, ne serait-ce que pour protéger ses militants. Dans le même temps, les militants qui le composent sont des combattants aguerris, qui ont des réflexes de lutte, d’organisation clandestine au niveau local et qui sont très précieux pour la résistance.

Si bien que l’on se retrouve devant un paradoxe : le mouvement libertaire est en plein dans la résistance, mais ses préoccupations semblent ailleurs, dans un passé récent qu’il cherche à comprendre. Cela lui coûte cher… mais il n’a pas fini de souffrir. Pire que la lutte, il y a l’exil. Un exil de quarante ans, d’une vie.

Qu’ils étaient dignes ces Espagnols que l’on rencontrait parfois dans la rue (que l’on rencontre encore quand on a de la chance). Souvent raillés, souvent pauvres. Ils n’ont pas haï les Français, ils n’ont pas confondu la trahison de ceux qui dirigent à la bête ignorance du petit qui subit. Ils ne lui ont même pas reproché son ignorance. On a laissé Franco les massacrer, bourgeoisement, poliment, sans trop de vagues. On leur a promis l’Espagne pour qu’ils apprennent aux Français à se battre. On a envoyé des émissaires auprès de Franco. Et quand, ces résistants anarchistes espagnols qui se sont battus pour la France, les Sabaté, les Facerias, les Ramon Capdevilla, plutôt que de se venger sur ceux qui les ont toujours trahis, sont repartis combattre Franco, seuls avec ceux d’Espagne qui maîtrisaient encore leur peur, les gouvernements français de la quatrième et de la cinquième République, les ministres de l’intérieur de ces gouvernements de gauche comme de droite, « résistants » comme Mitterand, ces gouvernements ont collaboré avec la police franquiste et ont permis qu’ils soient abattus comme des chiens. Honneur aux braves !

[Extrait de L’Affranchi n°14, printemps – été 1997.]

P.-S.

Complément bibliographique

J. Borras, Politicas de los exilados españoles, 1944-1945, Paris, Ruedo Ibérico, 1976.
A. Tellez Sola, Sabaté, Toulouse, Repère-Siléna, 1990.
Les anarchistes espagnols dans la tourmente (1939-1945), Bulletin du Centre international de recherche sur l’anarchisme, Marseille, 1er trimestre 1989.
F. Montseny, Seis años de mi vida (1939-1945), Barcelone, Ed. Galba, 1978.
D. Wingeate Pike, Jours de gloire, jours de honte : le parti communiste d’Espagne en France…, Paris, SEDES, 1984.

Notes

[1] NdNF : Chiffres inexacts puisque c’est surtout dans la « nueve » que se trouvaient la plus grande partie des espagnols de la 2ème DB.

[2] Confédération nationale du travail (CNT) qui constitue l’organisation syndicale, la Fédération anarchiste ibérique (FAI) et la Fédération ibérique des jeunesses libertaires (FIJL).

[3] Solidarité internationale antifasciste (SIA) est une organisation de soutien à la lutte antifranquiste qui est proche de la CNT espagnole. Après la guerre, des personnalités comme Jean Rostand, Louis Lecoin et Albert Camus adhèrent à SIA

[4] Dans les organisations libertaires espagnoles, le plénum réunit les délégués mandatés par leurs régions respectives et les organes représentatifs de l’organisation (tel le Comité national) dont le mandat et le travail est alors vérifié. Le plénum gère administrativement l’organisation, donne des directives et peut prendre des décisions ponctuelles.

[5] Déclaration du plénum de Marseille du MLE (déc 1943).

[6] Une comarcal est un regroupement de fédérations locales de la CNT espagnole, que l’on pourrait comparer, par la taille, à une union départementale.

[7] Sur le réseau Pat O’Leary, voir Henri Michel, La guerre de l’ombre, Paris, Grasset, 1970.

[8] Ce journal de marche est reproduit par Antonio Villanova dans son livre Los Olvidados, Paris, Ruedo Iberico, 1969, pp. 371-450.

[9] Camillo Berneri, anarchiste italien et Andres Nin, leader du Partido obrero de unificacíon marxista (POUM) furent assassinés à la suite des événements de la centrale téléphonique de Barcelone, en mai 1937, lorsque les communistes lancèrent une offensive contre le POUM et la CNT-FAI.

José Pellicer Gandía

José Pellicer Gandía, né le 27 avril 1912 à El Grau (Valence, Espagne) et fusillé par le régime franquiste le 8 juin 1942, est un anarchiste et anarcho-syndicaliste espagnol principalement connu pour être le fondateur de la Colonne de fer des milices confédérales durant la Guerre d’Espagne en 1936. On le surnomme parfois le « Durruti valencien ».

José Pellicer naît dans une famille aisée. Son sens aigu de la justice se manifeste dès son plus jeune âge, ce qui l’amène à renoncer à une vie bourgeoise. Grand lecteur et doté d’une vaste culture, José Pellicer était également végétarien et naturiste.

Il adhère à l’âge de 18 ans aux organisations anarchistes de la CNT et de la FAI. Partisan de l’insurrection prolétaire, il défend par l’acte et la parole une conception révolutionnaire de la lutte des classes différente du syndicalisme : le Mouvement Ouvrier Anarchiste, dont le but est le communisme libertaire.

Lorsque survient le soulèvement militaire fasciste du 17 juillet 1936, le groupe Nosotros1 (dont José Pellicer fait partie avec Segarra, Cortés, Rodilla et Berga) est l’élément moteur de la Colonne de Fer (Columna de Hierro) aux côtés d’autres anarchistes tels que Rafael Martí (dit « Pancho Villa »), Francisco Mares, Diego Navarro ou Pedro Pellicer, le frère de José.

La Colonne de fer devient vite le symbole de ceux qui voulaient mener la révolution jusqu’à ses dernières conséquences, tant au front qu’à l’arrière. José Pellicer fut l’un des principaux opposants à la bureaucratisation des organisations anarchistes CNT et FAI qui avaient décidé de collaborer avec le gouvernement républicain. Pellicer s’opposa également à la militarisation des milices car cela portait atteinte à leur contenu anarchiste et révolutionnaire.

L’éloignement progressif de la part de la CNT et de la FAI des idéaux anarchistes au nom des nécessités de la guerre amène José Pellicer à entrer dans un conflit ouvert avec ces organisations. À travers la revue Nosotros et les éditions du même nom, Pellicer tenta à contre-courant de renforcer les idées anarchistes, mais son incarcération dans les geôles du SIM (le Servicio de Información Militar, les services secrets républicains, sorte de Guépéou espagnole contrôlée par les communistes) mit un terme à son action.

Lorsque la défaite du camp républicain fut proche, José Pellicer refusa de quitter le territoire espagnol. Il fut capturé, jugé et condamné à mort par le régime franquiste. Il fut exécuté avec son frère Pedro le 8 juin 1942 après avoir enduré de dures conditions de détention.

José Pellicer est l’exemple d’un anarchisme intransigeant du point de vue des principes, allié à une profonde éthique révolutionnaire refusant toute violence vengeresse et gratuite.

La Colonne de fer

La Colonne de fer collabora avec les paysans des villages où elle était présente en leur montrant comment être libres. Les premières expériences de communisme libertaire eurent lieu à la chaleur des combats contre les troupes fascistes (front de Teruel). Plus qu’aucune autre, y compris la Colonne Durruti, la Colonne de fer fonctionna à la fois comme milice de guerre et comme organisation révolutionnaire : elle leva les actes de ses assemblées, publia un quotidien (Línea de Fuego), rédigea des manifestes et diffusa des communiqués, tout cela dans le but d’expliquer ses actions à l’arrière-garde et justifier ses décisions devant les travailleurs et les paysans. Une telle organisation prêche par l’exemple et laisse des preuves. C’est une caractéristique de la Colonne de fer que l’historien Burnett Bolloten nota dans ses livres sur la Révolution espagnole.

Solidarité internationale antifasciste

Solidarité internationale antifasciste, en espagnol Solidaridad Internacional Antifascista (SIA), est fondée en Espagne, le 27 mai 1937, par la Confédération nationale du travail (CNT) avec les autres organisations libertaires, la Fédération anarchiste ibérique (FAI) et la Fédération ibérique des jeunesses libertaires (FIJL), composantes du Mouvement libertaire.

À la fois organisme humanitaire et politique en faveur de l’anarchisme, SIA est conçue comme une réponse à la mainmise des communistes et de leurs organisations (le Secours rouge notamment) sur la vie publique et politique lors de la guerre d’Espagne.

Pour compenser la faiblesse du mouvement libertaire hors d’Espagne et donc le manque d’appuis internationaux pour la CNT, la décision officielle de créer une organisation de solidarité internationale est prise par le plénum national de la centrale anarcho-syndicaliste à Valence le 15 avril 1937.

SIA est effectivement créée en juin2, après les affrontements des journées de mai 1937 à Barcelone qui opposent, d’une part les anarchistes et des groupes communistes anti-staliniens partisans de la Révolution sociale et d’autre part l’Etat républicain, la Généralité de Catalogne et des groupes politiques socialistes et communistes.

Conçue dès le départ comme une organisation humanitaire ayant pour but de soutenir le mouvement libertaire espagnol et la révolution sociale, SIA est pendant toute la guerre d’Espagne un moyen de diffusion des idées anarchistes.

Pour le Mouvement Libertaire Espagnol (Movimiento Libertario Español – MLE), cette structure doit permettre de combler le besoin vital qu’a la CNT de trouver des soutiens à l’étranger pour contrer politiquement l’Internationale communiste et améliorer son approvisionnement en armes, matériel médical, vivres, etc. Même si la CNT fait partie d’une organisation internationale, l’Association internationale des travailleurs, cette dernière n’a que très peu d’influence et de marge de manœuvre pour l’aider.

La création de la SIA, une fois votée et décidée par la CNT commence par la mise en place des sections locales, tout d’abord en Espagne. Dès le 5 juin 1937, des groupes sont constitués avec l’appui du mouvement libertaire.

En quelques mois, SIA va regrouper des milliers d’adhérents (plus de 150000 ?) et de groupes (plus de 400 en Espagne républicaine ?).

Actions humanitaires

Si la SIA est d’abord créée comme moyen politique au service du mouvement libertaire, elle est rapidement amenée à intervenir sur le terrain afin de pallier le manque d’efficacité des organismes déjà en place.

Entre juin 1937 et janvier 1939, les sections hôpital et sanitaire de la SIA sont présentes, tant au Front qu’à l’arrière. Reconnues par l’État-major républicain et le gouvernement de Valence, des brigades de sauvetage au Front assurent le transport des blessés des zones de combat à l’arrière, et apportent les premiers secours aux combattants. Elles sont composées de volontaires, médecins, infirmières, brancardiers. Cette action sur le Front, se double d’une action à l’arrière en faveur des combattants. Un hospice pour les blessés de guerre est créé et la SIA gère, en commun avec la CNT, quatre hôpitaux militaires en Catalogne. Leur approvisionnement est assuré par l’organisation.

En ce qui concerne l’aide des sections sanitaires et hospitalières aux civils, elle est surtout marquée par la constitution d’une brigade de volontaires équipés de matériel médical et de recherche pour porter secours aux civils victimes de bombardements. C’est le service d’action sociale de la SIA qui effectue la plus grosse partie du travail de solidarité : envoi de colis pour les combattants et les civils, ouverture et gestion de lieux publics (casa de dormir, qui correspondent à des foyers d’hébergement, restaurant du milicien, restaurants populaires, etc.), mais aussi distribution de nourriture, de vêtements, de repas. Cette action sociale est large et dépend des sections locales qui l’organisent selon les besoins et les forces disponibles. L’organisation gère également la distribution les dons venant de l’étranger.

Pour aider les enfants orphelins ou réfugiés, la SIA a ouvert trois garderies à Barcelone, un foyer à Badalone installé dans un ancien couvent et des colonies à Masnou, Rabos, Cervera, Beguda Alta, Esparraguera, Sabadell (Catalogne) et deux foyers pour enfants à Madrid.

Solidarité internationale

Organisation politico-humanitaire, ayant une action non négligeable en Espagne, la SIA est aussi une organisation internationale.

De sa création, en juin 1937, aux premiers mois de 1939, un certain nombre de sections étrangères voient le jour. Les premières sections à être créées, avant la fin 1937, sont les sections française, suédoise, britannique, portugaise et nord-africaine.

Le 30 octobre 1937, à Paris. Lors du congrès de l’Union Anarchiste, le Comité pour l’Espagne Libre créé par Louis Lecoin, Nicolas Faucier, Pierre Odéon et Pierre Le Meillour se transforme (à la demande de la CNT-FAI) en section française de Solidarité internationale antifasciste et édite, à partir du 10 novembre 1938, l’hebdomadaire du même nom SIA. La section française compte 15000 adhérents et son journal, 5500 abonnés, en février 1939. Elle organise l’envoi de vivres, d’argent et de médicaments au profit des libertaires espagnols. Le produit des souscriptions lui permet d’entretenir une colonie d’orphelins à Llançà non loin de la frontière française. Mais ses activités ne se limitent pas à ces actions d’ordre humanitaire, elle organise également l’expédition d’armes et de munitions à l’intention des anarchistes espagnols qui en manquent cruellement. Le journal est interdit par le gouvernement en avril 1939.

La section nord-africaine ne concerne que la partie espagnole du Maroc d’où une partie de la rébellion nationaliste est partie et est créée par des militants de la CNT entrés en clandestinité et qui se réfugient dans les territoires français pour échapper aux troupes nationalistes.

Dans le Portugal d’António de Oliveira Salazar, la section ne peut avoir qu’une activité clandestine. Même si elles existent sur le papier, la création de ces sections est donc plus un effet d’annonce qu’une existence et une implantation réelle.

Au Royaume-Uni, Emma Goldman, fait partie du conseil d’honneur de la SIA, est sollicitée pour constituer autour d’elle une section britannique.

En Suède, c’est la centrale anarcho-syndicaliste Sveriges Arbetares Centralorganisation qui fonde la section.

En janvier 1938, la section américaine est créée autour du syndicaliste et théoricien allemand exilé aux États-Unis, Rudolf Rocker.

Dans le premier semestre 1938, des sections sont créées en Argentine, au Chili, au Mexique et en Uruguay. Dans ces pays hispanophones, ce sont souvent des militants exilés de la CNT, informés par le biais de leurs anciens camarades, qui sont à l’initiative.

En Chine, c’est autour de Chang-Ching-Chiu, qui a effectué plusieurs séjours en Europe, que se forme la SIA locale.

Aux Pays-Bas, c’est Harm Kolthek, militant anarcho-syndicaliste, qui fonde la section hollandaise.

En Australie, ce sont d’anciens militants de la CNT et de la FAI, exilés après la répression de la grève dans les Asturies en 1934, qui créent des sections à Melbourne et Sidney en mars 1938.

En tout, il existe fin juin 1938 treize sections nationales de la SIA.

Le 1er novembre 1938, lors de la réunion internationale de la SIA tenue à Paris, est mentionné l’existence d’une section polonaise ainsi que de sections palestinienne, canadienne et japonaise en création auxquelles il faut ajouter celles de Cuba et Honolulu, qui ne fait pas encore officiellement partie des Ètats-Unis.

Au début de l’année 1939, en a peine plus d’un an d’existence, la SIA est une organisation qui revendique des sections dans une vingtaine de pays, réparties sur les cinq continents.

Renaissance en 1945

Après la Deuxième Guerre mondiale, mi-juin 1945, Solidarité internationale antifasciste (en exil) est reconstituée à Toulouse par des réfugiés espagnols.

La section belge est fondée le 18 mai 1946 et rassemble des anti-fascistes anti-staliniens (voir Anarchisme en Belgique). L’association organise la défense des demandeurs d’asile qui ont fui leur pays et les régimes autoritaires. Elle constitue un lieu de rencontre pour les immigrés dont les nombreux espagnols anarcho-syndicalistes de la CNT en exil.

Personnalités

En Espagne

En 1937, Lucia Sanchez Saornil, est secrétaire de presse et propagande de la SIA. L’année suivante elle est secrétaire du Conseil Mondial de SIA et en mai est nommée secrétaire national. Elle fait pendant toute cette période de fréquents voyages en France pour y recueillir vivres et aides.
En juillet 1937, Pedro Herrera Camareto est le secrétaire du Comité national de la SIA16.
En 1939, Mateo Baruta Vila (1901-1980), est le secrétaire national de SIA.
Renée Lamberet développe une intense activité au sein de la SIA, notamment avec la colonie d’enfant Spartaco organisée à Ajentona par le syndicat CNT des chemins de fer et la colonie organisée à Llançà pour accueillir des enfants réfugiés du Pays Basque, des Asturies et du front de Madrid4,.

En France

Edgar Morin : « Mon premier acte politique fut d’intégrer une organisation libertaire, Solidarité internationale antifasciste, pour préparer des colis à destination de l’Espagne républicaine. »
En 1937, Fernand Vintrigner, gérant du journal SIA, organe de la section française.
Nicolas Faucier, trésorier, en 1937, de la section française.
Jean Roumilhac, premier président, en 1937, de la section française
Louis Lecoin, secrétaire, en 1937, de la section française.
Henri Jeanson,.
Robert Louzon.
René Lochu
Paul Reclus participe, en 1937, à la Solidarité internationale antifasciste.
Fin 1944, Jean-René Saulière réorganise la SIA dont il devient le secrétaire général.
Émilienne Morin

En Belgique

Jean De Boë est parmi les fondateurs de la section belge.

Citation

« La SIA espagnole demande au peuple français solidarité complète pour aider à évacuer la population des zones d’opérations où l’armée de la liberté résiste héroïquement devant l’avalanche barbare. Nous prions la France républicaine, la France issue de 1789, de recevoir nos enfants, nos vieillards, nos femmes et de leur faire bon accueil. Ils le méritent. Mille et mille fois merci » – Télégramme envoyé par Mateo Baruta Vila et Lucia Sanchez Saornil au nom de la SIA, 26 janvier 1939.

Commentaire

Selon l’historien Valentin Cionini : « Émanation du MLE, la SIA est destinée à apporter un soutien politique et matériel aux anti-autoritaires espagnols sous couvert d’actions de solidarité. Pourtant, les réalités de la guerre amènent la SIA à évoluer. Que cela soit dans ses objectifs, ses méthodes, cette évolution laisse peu à peu au second plan l’idéologie, pour développer l’acte de solidarité. Mais même en recentrant son action sur la solidarité en faveur des victimes de la guerre, la SIA n’oublie pas que cette aide doit être apportée en priorité à son propre camp. A aucun moment des actions de secours en faveur des nationalistes ne sont envisagées. La SIA réserve ses activités au camp républicain. Cette sélectivité est importante dans la construction de la SIA. Pour des raisons matérielles, idéologiques, le refus de secourir ceux qui ne sont pas de son côté forge son identité. […] Construite par le mouvement libertaire en Espagne et dans les autres pays où elle a une section, la SIA ne se détache à aucun moment de celui-ci. Il lui est difficile de couper les liens qu’elle entretient avec un mouvement qui a tout fait pour la mettre sur les rails et l’imposer dans le paysage de l’aide internationale […] qui voi[en]t dans la SIA la structure internationale qui leur manque face au développement des organisations communistes. »

Les cheminements d’une histoire singulière

■ Guillaume GOUTTE
PASSEURS D’ESPOIR
Réseaux de passage du Mouvement libertaire espagnol 1939-1975
Saint-Georges d’Oléron, Les Éditions libertaires, 2013, 230 p
.

AU FOND de l’histoire, indiquait Lucien Febvre, il y a toujours des sentiments. Longtemps le récit de cette histoire-là – notamment celle de la résistance libertaire antifranquiste des années 1950 – fut raconté de manière sentimentale et avec l’idée qu’il fallait revendiquer le parcours tragique de ces quelques hommes qui marchèrent vers la mort au nom de leurs convictions. On était alors dans une double nécessité : la première relevait d’une dette morale envers ces combattants disparus et la seconde d’une mise en cause des instances du Mouvement libertaire espagnol en exil dans la gestion approximative et cahotante de la stratégie d’action armée contre l’État franquiste. Cette tâche, Antonio Téllez Solá (1921-2005) fut le premier à la mener à bien en consacrant partie de son existence à raconter cette histoire qui fut aussi la sienne. D’où le caractère indiscutablement affectif de ses récits, par ailleurs bien informés [1]. Avec le livre de Guillaume Goutte, qui assume clairement l’héritage de l’ « œuvre fondatrice » de Téllez Solá, nous entrons à l’évidence dans une autre dimension, celle qui tient à égale distance, et avec constance, l’histoire froide, antiquaire et dématérialisée, des universitaires à prétention objectiviste et l’histoire héroïque à vocation militante plus encline à manier l’émotion que le bilan. C’est sans doute le principal mérite de cette étude, fruit d’un travail universitaire transformé en livre, que de s’efforcer d’éviter ces deux écueils en tenant fermement le cap de l’histoire critique pour restituer sur le long terme – trois décennies et demie – les cheminements complexes d’une résistance libertaire.

CENTRÉ sur la figure du « passeur » – et plus largement sur la question de « l’organisation de la traversée de la frontière » –, le livre de Guillaume Goutte adopte, en effet, un angle de vision original par rapport à la production historiographique dominante sur le sujet. Il s’agit ici de comprendre, à ras de terre pourrait-on dire, comment fonctionnèrent ces réseaux de passage mis en place par les anarchistes espagnols, mais aussi de montrer comment ils évoluèrent, sur le long terme, en regard des conditions de la clandestinité et des changements de ligne stratégiques du Mouvement libertaire espagnol en exil. Sur cet aspect du problème, Passeurs d’espoir offre une vision globale bien documentée des conflits internes que suscitèrent, au sein de l’exil libertaire, les activités des groupes de la résistance intérieure tout en se gardant de les réduire, comme c’est souvent le cas dans la sphère de l’histoire héroïque, à une éternelle dichotomie entre une « juste ligne » (activiste) et les pesanteurs bureaucratiques visant à la paralyser. Ici, les évidentes sympathies de l’auteur pour l’activité de la résistance libertaire n’oblitèrent pas son jugement quant à ses faiblesses et ses contradictions, mais aussi quant à l’entêtement qu’elle manifesta à se maintenir, malgré son faible rendement, dans les pires conditions.

Indépendamment de son principal objet – « réévaluer l’intense activité antifasciste à laquelle se sont livrés les anarchistes espagnols » entre 1939 et 1975 –, Passeurs d’espoir peut induire, tant son champ est vaste, plusieurs niveaux de lecture. On y trouvera, au choix, une description fouillée de l’exil anarchiste espagnol en France, un exposé méthodique des motivations du passage clandestin de la frontière pyrénéenne dans les deux sens durant toute cette période, une analyse précise de l’organisation de l’activité des réseaux de passage anarchistes et un relevé circonstancié des politiques de répression que suscita, des deux côtés de la frontière, cette délictueuse activité. De quoi penser, en somme, les divers éléments configurant un dispositif complexe où le « passeur anarchiste » (ou « passeur de guérilla ») représente une « pièce maîtresse » de la résistance libertaire contre le franquisme.

Cet homme, qui est-il ? À la différence du passeur « classique » – ou encore du guide salarié par d’autres organisations antifascistes –, le passeur anarchiste fait intimement corps avec le projet qu’il sert. Cette adéquation entre son idéal militant et son activité constitue, sans doute, sa grande singularité. Il est un combattant conscient des risques qu’il encourt, risques qu’il partagera avec ses compagnons en cas d’échec – d’autant qu’il est parfois passeur et guérillero, comme c’est, par exemple, le cas de Ramón Vila Capdevila, dit Caraquemada. En clair, avant d’être « passeur », cet homme est d’abord un militant anarchiste qui met sa connaissance du terrain au service d’une cause qu’il fait sienne et qui, sans lui, ne pourrait pas prospérer. Le reste est affaire de circonstances et d’opportunités. Le moins qu’on puisse dire, c’est que, suivant le long cours de cette histoire, les conditions et les enjeux du passage changeront souvent.

On aurait tort, en effet, de voir dans cette résistance un continuum mythique de l’esprit de rébellion fondé sur le seul refus anarchiste de la dictature. Elle épouse, au contraire, jusque dans ses moments de recul ou d’hésitation, les mouvements, plus ou moins favorables, d’une histoire hésitante. D’où la nécessité de la saisir dans le détail en s’attachant aux ruptures d’approche qui la caractérisèrent d’une période à l’autre. La première saison de la résistance s’inscrit, de 1939 à 1945, dans le mouvement plus général de la lutte contre le nazi-fascisme et engage, très tôt, au sein du réseau Ponzán notamment [2], des anarchistes convaincus que l’issue de ce combat déterminera forcément l’avenir de l’Espagne. Atypique, cette phase reste marquée par le pragmatisme des réseaux libertaires qui s’y impliquent et n’hésitent pas à travailler pour des alliés provisoires en échange de certains avantages pour leur propre cause [3]. La deuxième saison se subdivise en deux périodes : l’une, qui va de 1946 à 1950, voit éclore des groupes d’action apparemment soutenus par l’exil mais fonctionnant plutôt de manière autonome ; l’autre, qui court de 1951 à 1960, se caractérise par la persistance de l’activisme armé des derniers groupes d’action malgré l’abandon de cette ligne par les instances de l’exil en 1951. La troisième saison (1961-1967) est liée à la fondation de l’organisme Défense Intérieur, puis à l’« insurgence » d’une nouvelle génération d’activistes des Jeunesses libertaires à travers les activités du Groupe 1er-Mai. Enfin, la quatrième et dernière saison, celle des années 1970, met en mouvement des groupes sans lien organique direct avec le Mouvement libertaire espagnol (ou ses dissidences), comme les GARI et le MIL.

LA LUTTE contre la dictature franquiste demeure, du début à la fin de cette histoire singulière, la principale raison d’être des passeurs anarchistes (de la France vers l’Espagne – pour y transférer des combattants, des fonds, des armes et de la propagande – ou de l’Espagne vers la France – pour y rapatrier des militants en danger). Chevilles ouvrières de la résistance, le succès des missions dont ils ont la charge repose essentiellement sur leurs épaules.

À la différences d’autres ouvrages où la question de la rémunération des passeurs se voit souvent reléguée aux oubliettes de l’idéalisme, le livre de Guillaume Goutte apporte, sur le sujet, quelques éléments d’information chiffrés intéressants, notamment sur la première saison de la résistance. On y apprend, par exemple, que le réseau Ponzán demandait de 2 000 à 3 000 pesetas aux services britanniques pour chaque personne passée à leur demande [4]. Pour ce qui concerne le transport de Juifs vers l’Espagne – que le réseau prit parfois en charge contre la volonté des services britanniques, qui n’en faisaient pas une priorité –, les tarifs exacts ne sont pas connus, mais il semble qu’ils n’aient rien eu à voir avec ceux – exorbitants – pratiqués par les passeurs classiques. Jusqu’en 1942, l’argent perçu par le réseau Ponzán était, nous dit Guillaume Goutte, « intégralement versé à une caisse commune » destinée à subvenir aux besoins de ses membres et de leurs familles, mais aussi à financer les activités proprement anarchistes du réseau [5] et ses infrastructures (hébergeurs, faussaires, imprimeurs, agents de liaison).

Les passeurs des années suivantes – dont certains exerçaient, pour leur propre compte, des activités de contrebande – n’étaient, semble-t-il, rémunérés que lorsqu’ils passaient, de l’Espagne vers la France, des « migrants “économiques” ou “familiaux” ». Cela dit, on peut penser, que, même s’ils travaillaient souvent pour la gloire, il leur arrivait aussi, à l’occasion, d’être défrayés par les groupes d’action de la résistance [6]. De même, sur les bases d’appui dont disposait la résistance des années 1950 – notamment, du côté français, le mas Tartas et le mas Graboudeille et, du côté espagnol, Can Moreno et Can Flaquer –, sur les itinéraires de passage clandestin et sur les expéditions elles-mêmes, Passeurs d’espoir fourmille de données fort utiles pour comprendre comment fonctionnaient, dans le détail, ces réseaux.

Essentiel dans les deux premières saisons de la résistance libertaire, le rôle des passeurs tend à décliner à partir des années 1960, date à laquelle, avec le début de la grande migration touristique, s’ouvrent d’autres voies, moins dangereuses, de passage vers l’Espagne. « Nombre de jeunes activistes anti-franquistes, nés en exil, [étant] de nationalité française », la plupart des entrées se font alors, indique Guillaume Goutte, « par les postes frontaliers, avec des papiers le plus souvent en règle ». Presque « légalement », en somme. Reste que, certaines traversées clandestines demeurant encore nécessaires, « notamment pour évacuer des militants recherchés par la police », les passeurs ne disparaissent pas complètement. En cas de besoin, ils reprennent le collier, en adaptant, il est vrai, leurs activités aux nouvelles formes de déplacement motorisées. Ce changement de méthode est ici évoquée par Jordi Gonzalbo et Jeanine Lalet, qui participèrent de près, dans les années 1960 et 1970, aux activités de passage liées au groupe des Jeunesses libertaires de Perpignan [7].

SI, D’UNE PHASE À L’AUTRE de la résistance libertaire au franquisme, perdure un même imaginaire réactivant les mêmes vertus combattantes, les différences sont évidemment nombreuses, comme le montre Guillaume Goutte, entre la résistance à mort des premiers temps, l’extrême solitude des maquisards des années 1950, l’activisme à vocation spectaculaire des années 1960 et l’illégalisme assumé des années 1970.

Guillaume Goutte accorde une attention particulière – et attendrie – aux maquisards des années 1950, seconde époque, dont le seul – mais vrai – mérite fut probablement de sauver symboliquement l’honneur des vaincus d’une déjà lointaine guerre civile. Ceux qui s’adonnèrent, en ces temps de désarroi, à cette résistance solitaire étaient en réalité de drôles de types incapables d’admettre d’autre manière de vivre – et de mourir – que celle-là. Porteurs de flamme côtoyant des fantômes, ils se battaient non pour vaincre, mais pour ne pas démériter. Cette configuration mentale si particulière d’une résistance ultra minoritaire, le franquisme la perçut comme un réel danger, non pour sa survie – elle était assurée au vu du déséquilibre des forces engagées –, mais parce qu’elle ravivait constamment la mémoire du peuple des ombres. D’où la constance qu’il mit à l’éradiquer. Qu’on entende bien : il ne s’agit pas, ici, de sur-valoriser la « dangerosité » anti-franquiste des Sabaté, Facerías et autres Caraquemada – au bout du compte, leurs clandestines activités n’eurent aucun effet déstabilisateur réel sur le régime –, mais d’insister sur l’exceptionnelle motivation individuelle de ces combattants solitaires que rien ne fit céder : ni l’adversité, ni le rejet dont ils furent l’objet de la part de leur organisation. C’est sans doute cette étrange prédisposition à l’entêtement et au refus qui les firent passer pour des aventuriers quand ils n’étaient que des irréductibles.

Au tournant des années 1960, les adeptes d’une nouvelle forme de résistance, moins lyrique et plus méthodique, critiquèrent, dans les rangs d’un mouvement libertaire en voie d’apparente réunification, la facture par trop improvisée de l’ancienne. Pour Guillaume Goutte, si l’on « peut assurément parler d’impasse de la lutte armée » à la fin des années 1950, cet échec s’explique surtout par la féroce répression qu’elle subit et par « l’inadéquation entre le soutien supposé de l’appareil confédéral de la CNT “apolitique“ à la lutte armée et la réalité des moyens qu’il était capable ou souhaitait mettre en œuvre pour l’assumer ». Il poursuit : « Cette dualité permanente entre les intentions et les actes induisit indubitablement, du côté des groupes d’action, autant de faux espoirs que de sourdes rancœurs ». Pour la nouvelle génération résistante, celle qui fit ses premières armes dans le cadre de l’organisme Défense Intérieur (DI), il s’agissait, en revanche, d’opérer un « saut qualitatif » – pour reprendre l’expression d’un de ses stratèges, Octavio Alberola [8] –, en rompant avec le côté « romantique » et « désorganisé » de la vieille garde. Pour un autre « jeune libertaire » de l’époque, Tomás Ibáñez, dont Guillaume Goutte rapporte les propos, les principales différences entre ces deux âges de la résistance étaient au nombre de quatre : la tactique d’action directe ne devait plus être « l’affaire d’individualités », mais engager « l’ensemble du MLE » ; les braquages devaient être exclus ; les opérations devaient être menées dans l’intention de susciter des « effets médiatiques » ; l’objectif essentiel de cette résistance devait être d’abattre Franco [9].

Au terme de deux années d’activités régulièrement contrariées par ceux-là mêmes dont la présence au sein du DI n’avait, depuis sa création, d’autre but que celui-là [10], un bilan honnête de la courte existence de cet organisme « conspiratif » impose de reconnaître, comme le fait Guillaume Goutte, que, malgré sa louable aspiration au « saut qualitatif », ses « lacunes » furent aussi évidentes que ses difficultés « à gérer correctement ses entreprises » [11]. Pour s’en convaincre, nous dit-il, il suffit de s’intéresser, « au-delà des imprévus que toute action clandestine peut connaître, [à l’] amoncellement d’erreurs [qui lui sont] directement imputables », notamment au moment de la confuse opération madrilène de l’été 1962 – qui deviendra la tragique « affaire Granado-Delgado » et « entamera définitivement son crédit » [12]. Par la suite, le flambeau fut repris par les seules Jeunesses libertaires qui persistèrent, à travers le Groupe 1er-Mai, à emprunter, pendant quelques années encore, la voie activiste avant qu’une nouvelle vague d’insurgés, plus proche de l’illégalisme armé post-soixante-huitard que de la résistance libertaire antifranquiste classique, n’occupe, au début des années 1970, le devant d’une scène où tout se décidait dans les coulisses – y compris le tempo d’une transition démocratique déjà programmée. Quelque dix ans après Francisco Granado et Joaquín Delgado, Salvador Puig Antich, militant du MIL, sera le dernier garrotté – mais non le dernier exécuté – d’un généralissime exterminateur qu’aucune résistance ne parvint, hélas, à éliminer.

S’IL CONVIENT de saluer le travail de Guillaume Goutte, c’est qu’il est rare que, sur un tel sujet, l’équilibre soit à ce point tenu entre l’évidente empathie ressentie pour les fantômes de cette résistance au long cours et la claire volonté d’en retracer l’histoire sans sombrer dans sa mythification. Centré sur la figure du passeur anarchiste, un des grands oubliés – notons-le – de cette longue épopée, le récit qu’il en tire nous replace au centre de cet entrelacs de passions et de refus qui poussèrent quelques hommes à poursuivre un combat bien trop inégal pour pouvoir être remporté. La première leçon qui se dégage de cette épopée, la principale peut-être, c’est qu’il existe, quelles que soient les circonstances, des individus – rares – qui se sentent portés par un défi nécessaire et que rien n’abat, pas plus la défaite que la solitude. La seconde, c’est que cette histoire leur appartient en propre, et non pas à l’organisation à laquelle ils étaient liés et qui, souvent, les lâcha sans jamais le leur dire clairement. Quant à supposer que cet abandon valut trahison, ce serait évidemment ignorer qu’aucune organisation, aussi libertaire fût-elle, ne pouvait lier son sort et ses intérêts à une stratégie qui risquait, à terme, de remettre en cause le statut légal qu’elle avait acquis en exil. Son grand tort fut de jouer sur les deux tableaux, et même de surenchérir dans le martyrologe, en laissant accroire, par pure démagogie, qu’elle était, encore et toujours, le centre névralgique d’une résistance qui la gêna plutôt aux entournures – double langage qui conduisit, au début des années 1960, à la création d’un organisme « conspiratif » dont les concepteurs firent tout pour qu’il ne conspire surtout pas.

Il n’est plus temps, cela dit, de se demander si la voie de la résistance armée contre le franquisme était possible. Ni même de savoir dans quelles conditions elle aurait pu l’être. Elle fut tentée, sous diverses formes, et elle échoua, quelles que fussent les méthodes employées, à atteindre la plupart de ses objectifs. Sauf un : maintenir vivante la mémoire des vaincus et, avec elle, ouverte la perspective qu’il n’était jamais vain d’arpenter les chemins d’insoumission. Au risque de s’y perdre en cherchant un passage. À l’heure des bilans, c’est sans doute ce qui demeure, et c’est bien comme ça.

José FERGO

[1] Deux livres de cet auteur sont disponibles en français : Sabaté. Guérilla urbaine en Espagne (1945-1960), Toulouse, Repères-Silena, 1990, et Le Réseau d’évasion du groupe Ponzán. Anarchistes dans la guerre secrète contre le franquisme et le nazisme (1936-1944), Toulouse, Le Coquelicot, 2008.

[2] Francisco Vidal Ponzán (1911-1944) demeure indiscutablement la figure dominante de cette « première résistance ». Ancien agent du Service d’intelligence spéciale périphérique (SIEP) de l’armée républicaine, cet anarchiste aragonais, instituteur de profession, fut, de 1939 à sa mort, au cœur d’un vaste réseau de passage de frontière travaillant de concert avec les services secrets britanniques.

[3] Dans une perspective parallèle, il faut noter que leurs commanditaires – ici, les services britanniques, mais il y en eut d’autres, notamment dans les rangs gaullistes – surent le plus souvent réutiliser, pour la cause résistante, les compétences particulières que des combattants anarchistes comme Ponzán – mais aussi Agustín Remiro ou Juan Catalá – avaient acquises, pendant la guerre d’Espagne, sur le front d’Aragon, en matière de renseignement, d’évasion et d’infiltration.

[4] Juan Catalá et Joaquín Baldrich touchaient, eux, 3 000 pesetas par agent ou aviateur transporté en Espagne, en 1943.

[5] Entré clandestinement en France en 1947, Cipriano Mera racontait que la vie d’un condamné à mort valait alors, en Espagne franquiste, 500 pesetas. Autrement dit, avec 500 pesetas on pouvait corrompre un fonctionnaire de prison. Partant de là, Mera, lui aussi pragmatique en diable, s’évertua à convaincre les instances dirigeantes de la CNT en exil qu’il était sans doute plus urgent, pour l’heure, de faire sortir un maximum de compagnons libertaires des geôles franquistes que de publier livres et journaux en quantité. Sans succès. L’anecdote vaut ce qu’elle vaut, mais elle restitue assez précisément une réalité que connaissaient Ponzán et ses camarades, qui réinvestirent dans cette tâche partie des prestations reçues des services britanniques.

[6] Les passeurs les plus célèbres de cette époque seront Francisco Denís Diéz, dit Catalá, et Ramón Vila Capdevila, dit Caraquemada – voir, à leur sujet, l’entretien avec Mariano Aguayo Morán publié dans ce numéro –, mais aussi Antonio Gónzalez Péres, dit Tono, Antonio Cereza Grasa et Antonio Cuesta Hernández.

[7] On lira, dans ce numéro, une recension du livre récemment paru de Jordi Gonzalbo : Itinéraires Barcelone-Perpignan. Chroniques non misérabilistes d’un jeune libertaire en exil.

[8] Dans l’entretien accordé à Guillaume Goutte, Octavio Alberola affirme curieusement que la situation internationale de l’époque – guerre froide, mouvements de décolonisation et, surtout, révolution cubaine – joua un rôle dans la réunification, en 1961, de la CNT. L’hypothèse est hardie mais sans fondement. Ce qui, en revanche, n’est pas discutable, c’est l’influence évidente que joua le processus révolutionnaire cubain sur Alberola, qui en fut longtemps un ardent panégyriste.

[9] Hormis les illusions d’époque sur une implication réelle – c’est-à-dire logistique et financière – des instances dirigeantes du MLE en exil dans ce genre d’activités et l’intérêt manifeste, lui aussi d’époque, porté aux impacts médiatiques de telle ou telle action, l’idée d’attenter à la vie du dictateur n’était pas, elle, à proprement parler originale, comme le prouve l’entretien avec Mariano Aguayo Morán que nous publions dans ce numéro.

[10] C’est ainsi que Germinal Esgleas et Vicente Llansola, représentants de la très immobiliste orthodoxie faïste, furent tout à la fois les inspirateurs et les fossoyeurs du DI.

[11] Sans parler des infiltrations policières qu’il subit et ne soupçonna pas. Sur ce chapitre, Goutte situe à ses justes proportions l’ampleur de la calamiteuse insouciance du DI, puis du Groupe 1er-Mai, vis-à-vis d’un indicateur qui sévit quatorze années durant dans le milieu activiste.

[12] Sur cet épisode, on peut se reporter, malgré ses lacunes, au livre de Carlos Fonseca, Le Garrot pour deux innocents : l’affaire Granado-Delgado – Éditions CNT-RP, 2004 – recensé dans le n° 16 – avril 2004 – de ce bulletin sous le titre : « De “l’innocentisme” et de ses limites ». Sur l’activisme des années 1960, on peut puiser, avec mesure, au livre de Salvador Gurucharri et Tomás Ibáñez, Une résurgence anarchiste. Les Jeunesses libertaires dans la lutte contre le franquisme : la FIJL dans les années 1960 – Acratie, 2012 –, dont l’édition espagnole fut longuement recensée dans le n° 39 – janvier 2011 – de ce même bulletin sous le titre : « Au temps des “Jeunesses” ardentes : l’histoire en héritage ».