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Joseph Putz, le destin hors norme d’un Compagnon de la Libération

L’association 24 août 1944 vous informe de la parution de l’ouvrage :

Joseph Putz, le destin hors norme d’un compagnon de la libération, du général Jean-Paul Michel, passionné de l’histoire de la 2e DB

Nous vous proposons cet ouvrage incontournable à notre avis sur l’histoire de la 2e DB et surtout sur cet homme hors norme qui s’est engagé pour la justice dès la première guerre mondiale.Il en reviendra avec de fortes convictions antimilitaristes et pourtant il restera dans l’armée bien que sous surveillance à cause de son penchant à suivre ses inclinations.

Ce qui nous a déterminé à suivre son parcours c’est son engagement et sa clairvoyance auprès des républicains espagnols en Espagne dès 1936. Voici ce que notre association en dit : Putz Joseph, (1895-1945).

Officier supérieur au renom de légende, Compagnon de la Libération, le colonel Putz va jouer un rôle de premier plan dans le recrutement des Espagnols dans l’armée Leclerc. Héros de la Première Guerre mondiale, ancien des Brigades Internationales, Commandant du bataillon Henri Barbusse de la XIV Brigade Internationale.

Il s’éloigne des BI après l’exécution du commandant Delasalle, accusé de trahison et d’espionnage au profit des franquistes après la bataille désastreuse de Lopera (Andalousie). Delasalle s’était opposé à André Marty, dans la mer noire en 1919. André Marty qui est commandant en chef des Brigades Internationales en 1936. Putz Joseph Putz préside le tribunal militaire qui va condamner Delasalle à la peine de mort. Mais, par son intervention personnelle il le fait acquitter de l’accusation d’intelligence avec l’ennemi pour essayer de lui sauver la vie. Pourtant la sentence est appliquée. À partir de ce moment, Putz va chercher à rétablir l’honneur de Delasalle et André Marty commence une campagne de dénigrement contre lui. Rentré en France il contacte des députés de l’assemblée nationale afin de réhabiliter Delasalle.

Nommé colonel, Joseph Putz combattit en tant que brigadiste sur le front républicain, sous les ordres du fameux général Walter (Karol Świerczewski), qui devait en faire, plus tard, son lieutenant. De Lopera (Andalousie) à Morata, Jarama, Madrid ou Guadalajara, blessé plusieurs fois, toujours à la tête de ses hommes dans les combats, Putz obtint l’estime, l’admiration et l’adhésion sans faille de ses soldats.

Sollicité en dernière instance par le gouvernement basque pour la défense de Bilbao, face à la pression des troupes nationalistes du général Mola, Josep Putz se retrouva – en tant que commandant de brigade, de division et de corps d’armée républicaine – à la division Eusko Deya. Sa valeureuse action au cours de la défense de Bilbao fut saluée par l’Anglais George Steer, dans son livre L’arbre de Guernika.

De retour en France, en 1938, et réintégré dans l’armée, le capitaine Putz fut mobilisé en septembre 1939, au moment de la déclaration de guerre à l’Allemagne. Installé en Afrique du Nord, après la signature de l’armistice, avec le statut de capitaine de réserve, et employé dans l’administration, Joseph Putz travailla comme chef de groupe des travaux du chemin de fer transsaharien Méditerranée-Niger, tout près des républicains espagnols, à Colomb-Béchar.

Suspect à cause de cette relation, on l’obligea à démissionner de sa charge, sous la menace d’une arrestation. Putz décida de se retirer discrètement dans le sud marocain, où il organisa sa participation secrète à la résistance, comptant sur les nombreux Espagnols réfugiés dans la région, et avec lesquels il maintenait des relations…

Après le débarquement allié, en novembre 1942, son épopée dans la 2e DB est à découvrir dans cet ouvrage à ne pas manquer.

Voici la composition de l’ouvrage et nous vous conseillons de souscrire avant le 31 mai pour bénéficier d’une remise de prix.

Comprenant plus de 600 pages, illustré avec 12 cartes et 40 photos, l’ouvrage est divisé en 7 chapitres, avec un prologue et un épilogue :

PROLOGUE : Mort au champ d’honneur, (28.01.1945), 9 pages

CHAPITRE I : Un début de vie difficile, (1895-1914), 22 pages

CHAPITRE II : Dans l’enfer des tranchées, (1914-1918), 140 pages

CHAPITRE III : L’Entre-deux guerres, vie tumultueuse, (1918-1936), 45 pages,

CHAPITRE IV : Les brigades internationales, la désillusion, (1936-1938), 90 pages,

CHAPITRE V : Afrique du Nord, sous la botte de Vichy, (1939-1942), 25 pages,

CHAPITRE VI : Corps franc d’Afrique, l’honneur retrouvé, (1942-1943), 35 pages,

CHAPITRE VII : Libération de la France à la tête du 3e bataillon du RMT, 230 pages.

7.1 : Djidjelli, la fusion CFA-RMT (5 sept.- 31 oct. 1943),

7.2 : Temara, la préparation au combat, (1er nov.43-20 mai 44),

7.3 : Angleterre, avant le débarquement (21mai-31juillet 44),

7.4 : Normandie, les premiers combats victorieux (1-22 août 44),

7.5 : Paris, l’euphorie et la politique (23 août-7 sept. 44),

7.6 : Lorraine, en marche vers la Rhin (8 sept.-20 nov.1944),

7.7 : Strasbourg, le serment de Koufra tenu, (21 au 28 nov. 1944),

7.8 : Colmar, la poche sanglante, (27 nov. 44- 27 janv. 1945).

ÉPILOGUE : Le Compagnon de la Libération, sa mémoire.

Une souscription est lancée voir le bon.

https://www.24-aout-1944.org/newsletter/bon-de-souscription%20.pdf

Chaumont-sur-Loire : la mémoire des républicains espagnols honorée

Ce 7 avril, une émouvante cérémonie s’est tenue au château de Chaumont sur Loire. Une plaque en mémoire des souffrances endurées par les républicains espagnols en exil a été dévoilée. Une délégation de 7 membres de Retirada37 s’y est déplacée.

Ci-dessous, les différents articles parus dans la presse régionale a cette ocacsion.

Chaumont-sur-Loire : la mémoire des réfugiés espagnols honorée

À l’initiative de descendantes de réfugiées, une plaque à la mémoire de 320 exilés·e·s a été posée au Domaine régional de Chaumont-sur-Loire le 7 avril. Ils avaient été accueilli·e·s en février 1939 dans les dépendances du château.

On doit ce projet mémoriel au travail minutieux de Sylvie Allouin-Bastien (1) et Patricia Allouin-Ratton, petites-filles de Clemencia Lorente Vega qui avait été accueillie à Chaumont avec sa fille Lola le 11 février 1939 après avoir fui l’Espagne républicaine tombée aux mains des Franquistes à l’issue d’une terrible guerre civile. Leur projet a trouvé un écho favorable auprès de la municipalité de Chaumont-sur-Loire, du collège Joseph Crocheton et de la région Centre-Val de Loire. Le cabinet du président de la République a également apporté son soutien.

Originaires de Serón, dans la province d’Almería en Andalousie, Clemencia et Lola avaient franchi la frontière le 4 février 1939 à Purcharda (Puigcerda) près de Bourg-Madame. Elles sont ensuite évacuées en train vers la région Centre et arrivent à Blois le 6 février 1939, avant d’être transférées dans les écuries du Château de Chaumont-sur-Loire qui servira de centre d’hébergement d’urgence aux réfugiés.

Nouvelle terre pour une nouvelle vie

Comme tous les réfugiés, elles sont exténuées et souffrent de dénutrition et du manque d’hygiène. Lola est au plus mal suite au vaccin reçu à la frontière. Elle frôle la mort. Le 15 février 1939, Clemencia, Lola et leurs amies ainsi qu’un des trois hommes du camp, sont transférés dans le village de Montlivault, près de Chambord. Clemencia travaillera alors comme « bonne de ferme » au sein d’une famille.

Clemencia retrouvera finalement son époux Juan en 1945, valeureux combattant de la bataille de l’Èbre, qui fut d’abord incarcéré au camp d’Argelès-sur-Mer puis à Bordeaux. Deux enfants, Maria (présente à la cérémonie) et José naîtront ensuite. Ne pouvant retourner vivre dans l’Espagne franquiste, le couple installé près de Bagnères-de-Luchon reviendra vivre en Loir-et-Cher à Maslives en 1958. Clemencia, qui acquit la nationalité française en 1962, travaillera alors comme femme de ménage.

Les différents discours dont celui de François Bonneau, président de la région Centre-Val de Loire, du général Jean-Marie Beyer, délégué départemental du Souvenir français, et du conseiller culturel de l’ambassade d’Espagne Ignacio Diaz de la Guardia Bueno, ont salué le courage des exilés et l’engagement à leur côté de Français qui ont fait preuve de solidarité et d’humanité. « La mémoire, c’est la démocratie », a déclaré le conseiller en citant le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez.

« L’exil, c’est aussi la guerre, l’atrocité et la désolation. C’est abandonner son identité », a souligné avec émotion Lola qui cite aussi le poète républicain Antonio Machado pour qui en exil « on meurt le cœur gelé ».

Travail de mémoire des collégiens

En amont de la cérémonie officielle, les 24 élèves d’une classe de 3e du collège Joseph Crocheton de Veuzain-sur-Loire ont présenté leur travail de recherche effectué depuis décembre sous la direction de leurs professeures d’espagnol et d’histoire, Céline Lepinière et Océane Delfour. Cette recherche très documentée s’est faite dans le cadre du programme sur les migrations.

Le centre d’hébergement d’urgence du Château de Chaumont-sur-Loire a été mis en place par le Préfet du Loir-et-Cher dès le 3 février 1939. Il s’agissait d’un cantonnement provisoire de 320 personnes dans les dépendances et les écuries. Les 320 réfugiés accueillis à Chaumont-sur-Loire, 133 femmes, 178 enfants et 9 hommes dont un mutilé, sont hébergés à même le sol, sur de la paille et soumis à une surveillance permanente et très serrée des gendarmes, présents 24h /24.

Les conditions d’accueil sont difficiles. Les préfets des départements du Centre interdisent à la population locale de s’approcher des réfugiés. Seuls les services dédiés à l’accueil sont autorisés. Un comité d’accueil composé de bénévoles fait son possible pour rendre les conditions d’hébergement meilleures. Un instituteur de Chaumont-sur-Loire, Monsieur Loron se fait alors le porte-parole du camp auprès du Préfet. On retrouve notamment quatre de ses lettres aux Archives Départementales du Loir-et-Cher.

L’importance de la mémoire « dans un contexte de montée du fascisme »

Cet homme a joué un rôle essentiel dans l’organisation du camp. Petit à petit, les producteurs locaux sont invités à venir livrer des denrées, du bois, de la paille. Le camp de Chaumont-sur-Loire sera dissous le 2 mars 1939.

« C’est un projet magnifique qui honore ses porteurs et rappelle l’importance de la mémoire dans un contexte de montée du fascisme. Prenons garde de ne pas oublier car l’histoire repasse trop souvent les plats » conclura François Zaragoza président par intérim de l’association Mémoires Plurielles dont la présidente, Hélène Mouchard-Zay, est décédée soudainement voilà quelques semaines.

Fils de réfugié catalan, originaire d’Amposta dans le delta de l’Èbre, ce grand connaisseur de la République espagnole reste attentif aux mémoires de l’immigration dont on ne dira jamais assez qu’elles façonnent l’histoire de notre pays.

www.memoires-plurielles.org

(1) Auteure de SOS la Vida (Edi. CoolLibri).
– Elles traversent les Pyrénées en train puis à pied jusqu’à la frontière dans des conditions très difficiles, sous les bombardements de l’aviation italienne.

Par Jean-Luc Vezon.

La Retirada, un souvenir douloureux

Un demi-million de personnes fuient la guerre en Espagne (17/07/1936 – 01/04/1939) et cherchent refuge en France en un temps très limité comme on peut le lire dans le remarquable ouvrage de l’historien-journaliste Frédéric Sabourin (Franchir les Pyrénées sur les chemins de la liberté, éditions Ouest-France, Lieux de l’histoire). Entre le 26 janvier (chute de Barcelone) et le 10 février 1939, 154 trains spéciaux vont transporter, à partir de la frontière et vers 70 départements français, 218 000 réfugiés, essentiellement des civils.

La région Centre est le territoire qui accueille le plus grand nombre de réfugiés : 14 000 personnes dont 3 133 en Loir-et-Cher. Dans ce département, le premier convoi de réfugiés arrive dans la nuit du 2 au 3 février 1939 en gare de Blois où il est attendu par le préfet Pierre-Antoine Vieillescazes, un service d’ordre, un corps médical ainsi que par douze interprètes militaires du 131e R.I. de Blois d’après les informations de la thèse de Jeanine Sodigné-Loustau.

Les mesures sont prises dans l’urgence par les préfets qui ne sont pas prêts à un tel afflux de personnes. Après avoir subi un contrôle sanitaire à la gare de Blois, les réfugiés vont ensuite être dirigés en autocar dans des centres d’hébergement répartis sur 48 communes. Contrairement aux camps du Roussillon comme celui d’Argelès-sur-Mer, il ne s’agit pas de camps de concentration où les Républicains espagnols sont emprisonnés et étroitement surveillés. Le gouvernement d’Édouard Daladier a alors très peur d’une contagion révolutionnaire par « les Rouges » communistes et anarchistes.

https://www.magcentre.fr/367339-chaumont-sur-loire-la-memoire-des-refugies-espagnols-honoree/

Article de LA NOUVELLE REPUBLIQUE du Loir et Cher (8 avril 2026) :
https://www.lanouvellerepublique.fr/loir-et-cher/commune/chaumont-sur-loire/des-rouges-indesirables-l-emouvant-hommage-a-lola-et-aux-320-refugies-espagnols-oublies-de-chaumont-sur-loire-1775664686

« Des rouges indésirables » : l’émouvant hommage à Lola et aux 320 réfugiés espagnols oubliés de Chaumont-sur-Loire

320 réfugiés espagnols ont passé un mois dans les écuries du Domaine de Chaumont-sur-Loire, à l’hiver 1939. Parmi eux Lola, 17 mois, qui a été officiellement honorée mardi à Chaumont.

320 personnes qui arrivent en février 1939 à Chaumont-sur-Loire, essentiellement des femmes et des enfants, soit 43 % de la population du village qui compte alors 750 habitants. Et qui passent totalement inaperçus. C’est l’histoire incroyable des réfugiés espagnols, poussés sur les routes de l’exode à la chute de la Seconde République espagnole en janvier 1939 : 14.000 en région Centre et 3.133 en Loir-et-Cher. C’est une histoire de femmes, Clemencia et Lola dans ses bras, alors âgée de 17 mois, qui arrivent à Chaumont en 1939 ; Sylvie et Patricia, les filles de Lola ; Alessia, son arrière-petite-fille, réunies au domaine ce 7 avril 2026. 87 ans après…

Cette cérémonie commémorative inédite qui s’est tenue dans l’ancienne ferme du domaine, à l’entrée, on la doit à la ténacité de ces femmes, qui ont fait leur vie en Loir-et-Cher mais dont les racines et le cœur sont restés en Espagne. « Vous avez donné un nom, un visage, à ceux dont l’histoire a été reléguée au silence », les remercie Jean-Marie Beyer, président du Souvenir français. Désormais, les centaines de milliers de visiteurs du Festival international des Jardins passeront forcément devant cette plaque. Peut-être ne s’y arrêteront-ils pas. Pourtant, le message interpelle : « En hommage aux 320 femmes et enfants fuyant la répression franquiste réfugiés en 1939 dans les dépendances et écuries du château de Chaumont. Pour que demeure la mémoire. »

« Tu avais la couleur de l’innocence »

À l’époque, le château appartient à l’État français qui l’a acquis en 1938. Alors quand le préfet de Loir-et-Cher reçoit l’ordre d’accueillir provisoirement les réfugiés, il réquisitionne des hébergements dans de nombreuses communes. Et les dépendances du château de Chaumont s’imposent. Mais le contexte est plus que compliqué : les réfugiés, suspectés d’être communistes, sont davantage gardés qu’accueillis. « Des rouges indésirables. Mais à 17 mois, tu n’avais que la couleur de l’innocence », souligne Sylvie en s’adressant à sa mère Lola. Heureusement, des bénévoles « ont su remettre un peu d’humanité dans cet accueil, l’instituteur de Chaumont et un infirmier de Montlivault qui va ensuite vous protéger durant la guerre. »

Ces souvenirs, dont la mère de Lola ne parlait pas, ont été confrontés à un minutieux travail mené par Sylvie Allouin-Bastien, aux archives départementales. Qui ont donné naissance à un livre, SOS la vida !, sur la famille Lorente Vega, et plus généralement sur ces réfugiés arrivés en Loir-et-Cher. Il s’est inscrit dans les pas de l’historienne Jeanine Sodigne-Loustau, autrice de l’unique thèse sur « L’accueil des réfugiés civils espagnols en Région Centre de 1936 à 1939 ». Et qui a tenu à faire le déplacement à Chaumont. Car la reconnaissance officielle de cette partie de l’histoire est un véritable pas en avant.

« Dans la montée des totalitarismes et de la barbarie dans l’Europe de 1939, ce qui s’est joué ici est de l’ordre de la solidarité, vers des femmes et des enfants menacés de tout, déclare François Bonneau, président de la région Centre-Val de Loire et actuel propriétaire du Domaine de Chaumont. Une solidarité qu’il faut à tout prix préserver. Nous avons vécu une situation de même nature avec l’Ukraine. » Le président de région a souligné l’importance que des lieux comme le domaine portent l’histoire de France « sans oublier aucune des périodes qui l’ont marqué ». Lola le nomme « sa résidence secondaire », avec à la fois humour et émotion. « Ne t’inquiète pas, tu ne dormiras pas sur la paille », ajoute sa fille.

À ceux qui ont fait souche

En cette journée baignée de soleil, où la commune, le Département, la Région, mais aussi l’ambassade d’Espagne représentée par son attaché culturel, ont d’une seule voix rappelé l’importance absolue du droit d’asile, les conditions terribles de l’arrivée des réfugiés espagnols en 1939 n’ont pas été tues. « Quand même, pourquoi autant de gendarmes ? », souligne Sylvie. Alors que le pain et le savon manquent cruellement, que l’hiver se fait mordant. Et qu’à l’arrivée en France, les hommes sont envoyés sur les plages du Sud, parqués derrière des barbelés, les familles brutalement séparées. Baptiste Marseault, maire de Chaumont-sur-Loire, a conclu : « En tant que commune, nous allons faire connaître ce passé douloureux, le relayer à la population, et rendre hommage aux personnes qui ont fait souche ici. »

Les collégiens garants de la mémoire

« Les collégiens ont leur mot à dire dans ce monde où les réfugiés existent toujours et arrivent encore sur le territoire. » Le principal de l’établissement de Veuzain-sur-Loire, François Aragon, accompagnait les élèves d’une classe de 3e qui ont travaillé depuis la fin de l’année sur les réfugiés espagnols de Chaumont. Ces citoyens ordinaires contraints à l’exil et arrivés juste de l’autre côté de la Loire. Leurs professeures d’histoire, Céline Lépinière, et d’espagnol, Océane Deffour, travaillent depuis 4 ans ensemble avec les élèves sur la Retirada. Le Souvenir français les a mis en contact avec Sylvie et Patricia Allouin-Lorente, afin que cette année, le travail d’archives puisse aboutir à une rencontre avec un témoin, Lola.

« Ce qui m’a plus marqué, ce sont leurs conditions de vie ici, le manque de nourriture », témoigne Tidian. « Nous avons été étonnés de voir comment ils étaient traités. En classe nous avons travaillé aussi sur les camps du Sud, sur les plages », ajoute Inès. Un véritable travail d’enquête. Pour l’avenir. « Défendez le devoir de générosité, d’accueil, au-delà de toutes les peurs », leur a confié François Bonneau.

Béatrice BOSSARD

À Chaumont-sur-Loire, la mémoire retrouvée des réfugiés espagnols de 1939
https://bloiscapitale.com/a-chaumont-sur-loire-la-memoire-retrouvee-des-refugies-espagnols-de-1939
Le mardi 7 avril 2026, une plaque commémorative a été dévoilée au Domaine de Chaumont-sur-Loire en hommage aux réfugiés espagnols hébergés en 1939 dans les dépendances et les écuries du château. Une cérémonie, des discours officiels et la présentation d’un travail abouti de collégiens furent le moyen d’un coup de projecteur sur une histoire locale longtemps restée dans l’ombre, et désormais inscrite dans la pierre.

Une plaque sous le soleil, et tout un passé qui remonte

Au mur, la plaque est sobre, nette, presque austère. Mais elle dit l’essentiel : un hommage, un lieu, une date, un exil. Elle rappelle qu’en 1939, ici, dans les dépendances et les écuries du château de Chaumont-sur-Loire, furent accueillis des réfugiés espagnols fuyant la répression franquiste. Plus bas, une formule simple enfonce le clou : « Pour que demeure la mémoire. ¡Nunca olvidar! » (Ne jamais oublier)

Autour d’elle, ce 7 avril 2026, il y avait des descendants, des collégiens, des enseignants, des élus, des représentants associatifs, le Souvenir Français, un représentant de l’ambassade d’Espagne, des drapeaux républicains espagnols dans l’assemblée, des applaudissements, des regards très attentifs. Il y avait aussi, dans ce lieu aujourd’hui associé à l’art, aux jardins et à la beauté du domaine, une impression tenace de décalage. Car ce mur paisible, cette cour ensoleillée, ces façades ordonnées, renvoient soudain à une autre réalité : celle d’un accueil d’urgence, d’un exil massif, de familles déplacées, de femmes et d’enfants arrivés ici après la débâcle de la guerre civile, et la Retirada.

Une histoire longtemps restée à la marge

En cet hiver de 1939, 320 réfugiés dans un village qui comptait alors environ 750 habitants, ce fut énorme. Et pourtant, l’affaire a presque disparu du récit local. Le maire de Chaumont-sur-Loire, Baptiste Marseault, l’a raconté très simplement. Tout est reparti, pour la commune, d’un message reçu de Patricia Allouin-Ratton, descendante de cette histoire. Il lui répond aussitôt qu’il n’en a « jamais entendu parler ». Deux jours plus tard, lors d’un goûter réunissant les anciens de la commune, il pose la question. Même silence ou presque. Oui, il y avait bien eu des Espagnols, se souvient-on vaguement.

Comment un accueil de cette dimension, même bref, même organisé dans l’urgence, a-t-il pu s’effacer à ce point ? Les réponses se trouvent sans doute dans la nature même de ce qui s’est joué en 1939. Un hébergement d’urgence. Une population déplacée, très majoritairement féminine et enfantine. Un passage plus qu’une installation. Une organisation administrative et sécuritaire. Un contexte national et européen saturé par d’autres angoisses. Et, surtout, une mémoire qui a davantage survécu dans l’intimité des vies que dans les récits officiels. C’est ce renversement qu’a opéré la cérémonie : ce qui était resté dans les familles est entré dans l’espace public.

Chaumont-sur-Loire, fragment local de la Retirada

Pour comprendre ce qui s’est joué ici, il fallait évidemment revenir à l’hiver 1939. Les prises de parole des familles, des collégiens, des élus et du conseiller culturel de l’ambassade d’Espagne ont toutes, à leur manière, rappelé le cadre : la guerre civile espagnole, la défaite républicaine, l’exode massif vers la France.

Dans son intervention, Ignacio Díaz de la Guardia a rappelé l’ampleur du phénomène : environ 465 000 personnes franchissant la frontière française en quelques mois. Une masse humaine considérable. « Les gens, normalement, ne partent pas de chez eux », a-t-il rappelé, soulignant que ce qui déclenche l’exil, c’est d’abord la crainte, la nécessité, l’impossibilité de demeurer là où l’on est né. A Chaumont, il s’agissait en immense majorité de femmes et d’enfants. Un tri avait été opéré. Les hommes, eux, avaient été dirigés vers d’autres lieux, notamment des camps d’internement. Cette séparation, au cœur de la Retirada, traverse la mémoire des familles comme une blessure fondatrice.

Dormir sur la paille, manquer de tout

Les collégiens d’Onzain ont donné à cette histoire une épaisseur concrète. Ils ont restitué des faits, des conditions de vie, des détails matériels qui font saisir ce qu’était, au quotidien, cet accueil d’urgence. Les élèves de 3e ont évoqué la sous-alimentation, des repas peu variés, composés notamment d’un peu de boudin, de lentilles, d’œufs et de pommes de terre. Ils ont rappelé des quantités comptées, du lait distribué, du pain, parfois un peu de chocolat. Ils ont parlé de manque d’hygiène, de toilettes communes, de savon insuffisant, de vêtements souvent usés ou de mauvaise qualité, de peu de change. Ils ont aussi parlé du sommeil sur la paille, de l’inconfort, du froid, des maladies redoutées, des visites médicales organisées pour tenter d’éviter la propagation des contagions. Ils ont évoqué la peur des vaccins, la barrière de la langue, les effets psychologiques de l’exil, la séparation familiale, cette impression de précarité complète qui accompagne les vies déplacées.

Clemencia, Lola, Juan : une histoire familiale dans la grande déchirure

À l’intérieur de cette histoire collective, une trajectoire a joué le rôle de fil humain : celle de Clemencia, de sa fille Lola, présente lors de la cérémonie, et de Juan. Il y a la frontière franchie, la séparation d’avec Juan, l’angoisse, l’absence de nouvelles, l’arrivée à Chaumont-sur-Loire. Il y a cette petite fille de 17 mois, Lola, portée dans les bras de sa mère. Il y a l’hébergement dans les dépendances et les écuries. Puis, après plusieurs jours d’errance et de précarité, le déplacement vers un fermier qui a besoin de main-d’œuvre. Clemencia travaille dans les champs, fait la cuisine. Plus tard, grâce à l’aide de Français qui tentent de réunir les familles, elle retrouve Juan dans un camp de travaux forcés à Bordeaux. Les retrouvailles n’effacent rien, mais elles rouvrent un avenir. Elles viennent après des années de séparation et de recherches.

Juan et Clemencia espèrent rentrer en Espagne lorsque la guerre est terminée, mais y renoncent. Trop dangereux. Trop incertain. Il faut rester en France, reconstruire là, dans cette terre qui n’était pas celle d’origine mais devient le lieu possible d’une survie. La famille Lorente s’installe en Centre-Val de Loire. D’autres enfants naissent, Maria et José. Juan travaille dans le bâtiment. Puis l’histoire bascule de nouveau : il meurt en 1965 à la suite d’un accident du travail. Clemencia, restée seule, travaille comme femme de ménage. Elle meurt en 1990.

Toute la cérémonie, en réalité, reposait aussi sur cette capacité à faire entendre ce que l’histoire générale recouvre trop souvent : non seulement des masses, des flux, des chiffres, mais des vies singulières, fragiles, acharnées, reconstruites morceau par morceau. Une histoire racontée par Sylvie Allouin-Bastien dans ¡ S.O.S. LA VIDA ! C’est la vie !.

Le discours de Maria Lorente, fille de Clemencia et Juan, a donné à cette mémoire familiale une intensité particulière. « L’exil, c’est aussi la guerre, la férocité et la désolation », a-t-elle dit. « Il n’est pas de condamnation plus terrible pour un être humain que d’abandonner de force ses proches, d’abandonner le paysage où il a grandi, d’abandonner sa profession, les objets qui lui sont chers, les habitudes bienheureuses, et même d’abandonner sa propre langue. » Mes parents, a-t-elle rappelé, étaient « des personnes pacifiques, sensées, tolérantes », des personnes que « tout pays aurait voulu compter parmi ses citoyens ». Tous deux sont morts en France, loin de leur terre.

Maria a voulu aussi alerter. « Souvenons-nous qu’il n’y a pas de place pour l’indifférence », a-t-elle lancé. « Nous ne pouvons pas détourner le regard. » La formule traversait d’un seul mouvement le passé et le présent. Chez les descendantes de Lola, cette même intention. « Nous sommes là pour vous rendre hommage », ont dit Sylvie et Patricia, en dédiant la plaque à leur mère, à leur grand-mère, aux autres personnes passées par là, et plus largement « à toutes les victimes de la folie d’une poignée d’êtres humains, hier comme aujourd’hui ».

De la mémoire familiale à la mémoire publique

Le général Jean-Marie Beyer, délégué général du Souvenir Français, a vu dans cette initiative la transformation d’« un souvenir intime en mémoire collective ». Le Souvenir Français, a-t-il insisté, porte une attention particulière à ces « mémoires d’exil et d’engagement » qui font pleinement partie de l’histoire commune. En dévoilant cette plaque, a-t-il dit encore, il s’agissait « d’inscrire dans la pierre ce que le temps ne pourrait pas effacer ».

François Bonneau, le président de la Région Centre-Val de Loire, a replacé la séquence dans le contexte européen de 1939, lorsque « montent le totalitarisme, la barbarie, la volonté de fouler aux pieds les libertés fondamentales ». Il a insisté sur ce qui s’était joué ici comme expérience de solidarité : accueillir des femmes, des enfants, des familles menacées de tout, jusque dans leur existence même. Son intervention tirait aussi un fil vers le présent. Sans écraser le passé sous l’actualité, il a évoqué les murs érigés aujourd’hui dans le monde, les frontières fermées, les systèmes politiques qui font de l’exclusion un principe.

Le conseiller culturel de l’ambassade d’Espagne, Ignacio Díaz de la Guardia, a, quant à lui, apporté une autre profondeur : celle du rapport espagnol à sa propre mémoire. Avec un ton très personnel, parfois hésitant, il a raconté combien, en Espagne, ces questions ont longtemps été cantonnées à la sphère familiale, avant de retrouver une place plus affirmée dans le débat public. Il a rappelé que parler de mémoire n’est pas diviser, mais reconnaître les victimes, comprendre le passé et construire « un futur plus juste et plus inclusif ».

Le lieu, autrement

Le Domaine de Chaumont-sur-Loire continuera d’être ce lieu de jardins, de création, de patrimoine. Mais désormais, un fragment de son histoire, longtemps demeuré discret, a trouvé sa forme publique. Dans leur discours, les descendantes de Lola ont formulé cela avec une grande justesse. Là où leur mère et leur grand-mère étaient arrivées en fuyant, Lola revient aujourd’hui librement. Là où il y avait eu l’attente, l’incertitude, l’arrachement, il y a désormais une inscription visible, une reconnaissance, un nom donné à l’épreuve traversée. La plaque ne clôt rien. Elle ouvre. Elle oblige à regarder autrement. Elle relie une mémoire familiale à une mémoire territoriale. Elle rappelle que l’exil ne relève jamais seulement des archives ou des chiffres, mais de vies traversées par la peur, la séparation, le travail, la perte et la reconstruction. Et, dans la cour ensoleillée de Chaumont-sur-Loire, ce 7 avril, c’est bien cela qui est apparu : une histoire revenue, désormais assez forte pour demeurer.

Marc Alvarez

LE MAÎTRE QUI A PROMIS LA MER

Ici, à Bureba Bainuelos, il y avait une école où un enseignant a promis la mer.
Dans une Espagne qui sentait encore la terre aride et l’analphabétisme, la République a apporté des maîtres et des livres là où ils n’étaient jamais arrivés auparavant.
Entrer ici, ce n’est pas juste entrer dans une école. C’est retrouver le cœur d’une pédagogie révolutionnaire.

Antoni Benaiges a enseigné ici.

Un professeur qui ne parlait pas d’obéissance mais d’avenir. Qui a non seulement appris aux enfants à écrire, mais aussi à quelque chose de bien plus dangereux : à penser. Imaginez la mer sans jamais l’avoir vue.

Ici, on éduquait dans la liberté, quand la liberté était encore possible.
Et c’est pour ça qu’il a été tué.

Parce qu’il n’est pas mort au combat. Ce n’était pas une erreur.

Antoni Benaiges est allé chercher. Ils l’ont retiré de son école. Ils l’ont humilié. Ils l’ont torturé. Et tué en juillet 1936.
Pour avoir appris à lire.
Pour avoir appris à penser.

Parce qu’un maître libre est une menace pour tout régime bâti sur la peur.
Parce que la violence du franquisme n’était pas un excès : c’était la méthode.

Et ici, à Bureba Bains, non seulement une promesse a été brisée : ici, on a essayé de briser l’avenir.
Mais ils n’ont pas réussi. Parce que même si le corps d’Antoni est toujours introuvable, sa mémoire est de plus en plus vivante chaque jour : dans les livres, dans les films, dans cette école de nouveau ouverte…
Parce que sa mémoire est la seule chose que ses bourreaux n’ont pas pu fusiller.

Souvenirs d’une exilée espagnole 1936-1975

María a 14 ans lorsque la guerre d’Espagne éclate en 1936. Deux de ses frères sont tués dès les premiers mois comme nombre d’habitants d’Angüés, en Aragon. Malgré la répression franquiste et la trahison des staliniens, le village s’organise avec l’aide de militants de la CNT et collectivise les terres. Puis, en 1939, ce qui reste de la famille de María doit se résoudre à gonfler les rangs des centaines de milliers d’exilés de la Retirada, pour trouver refuge en France.

Plusieurs décennies après avoir connu la terreur des bombardements, la faim et la fatigue des routes de l’exil et l’incertitude des camps de réfugiés, elle raconte ici ses souvenirs. Son récit, qui s’inscrit dans la tradition de l’« histoire par en bas », est empreint de candeur et de lucidité. Véritable testament contre l’oubli, il honore la mémoire de ceux et celles qui ont combattu le fascisme et lutté pour la liberté et la solidarité.

Auteur : María Sesé Sarvisé
Éditeur : Éditions Lux
Sélection du mois : mars 2026
Thèmes : révolution espagnole, 1936, antifranquisme 2026 | 168 pages | 14,00 €

Traduit de l’espagnol par Lauro Del Prado

Présentation d’ Ariane Miéville

LE MAÎTRE QUI A PROMIS LA MER

Ici, à Bureba Bainuelos, il y avait une école où un enseignant a promis la mer.
Dans une Espagne qui sentait encore la terre aride et l’analphabétisme, la République a apporté des maîtres et des livres là où ils n’étaient jamais arrivés auparavant.
Entrer ici, ce n’est pas juste entrer dans une école. C’est retrouver le cœur d’une pédagogie révolutionnaire.

Antoni Benaiges a enseigné ici.

Un professeur qui ne parlait pas d’obéissance mais d’avenir. Qui a non seulement appris aux enfants à écrire, mais aussi à quelque chose de bien plus dangereux : à penser. Imaginez la mer sans jamais l’avoir vue.
Ici, on éduquait dans la liberté, quand la liberté était encore possible.
Et c’est pour ça qu’il a été tué.
Parce qu’il n’est pas mort au combat. Ce n’était pas une erreur
Antoni Benaiges est allé chercher. Ils l’ont retiré de son école. Ils l’ont humilié. Ils l’ont torturé. Et tué en juillet 1936.
Pour avoir appris à lire.
Pour avoir appris à penser.

Parce qu’un maître libre est une menace pour tout régime bâti sur la peur.
Parce que la violence du franquisme n’était pas un excès : c’était la méthode.
Et ici, à Bureba Bains, non seulement une promesse a été brisée : ici, on a essayé de briser l’avenir.
Mais ils n’ont pas réussi. Parce que même si le corps d’Antoni est toujours introuvable, sa mémoire est de plus en plus vivante chaque jour : dans les livres, dans les films, dans cette école de nouveau ouverte…

Parce que sa mémoire est la seule chose que ses bourreaux n’ont pas pu fusiller.

SOUVENIR D’UNE TENTATIVE DE COUP D’ETAT

Le 23 février 1981 eut lieu en Espagne une tentative de coup d’Etat. Ce jour-là, deux cents gardes civils, menés par le lieutenant-colonel Antonio Tejero, un abruti total qui servit d’idiot utile aux véritables responsables de ce putsch raté, pénétraient au sein du congrès des députés, à Madrid, tiraient à la mitraillette dans les plafonds, obligeant les élus à se planquer derrière leurs pupitres.
A Valence, le général Jaime Milans del Bosch, franquiste jusqu’à la moelle, qui avait combattu dans les rangs de la sinistre Division Azul, corps de volontaires dans les rangs de la Wermacht sur le front de l’Est, fit sortir les chars dans les principales artères de la ville, tandis qu’à Madrid le général Alfonso Armada se proclamait chef d’une junte opposée à la transition démocratique.

A l’époque, je vivais en Espagne, à Saragosse. J’avais passé la journée à traduire une brochure, sans écouter la radio ni voir personne. Je n’avais pas non plus le téléphone dans le petit appartement que j’occupais. Si bien que je n’étais absolument pas au courant des événements qui étaient en train de se produire. En fin d’après-midi, on sonna à ma porte. C’était une amie, prénommée Carmen. Elle avait le téléphone et j’avais fourni son numéro à ma mère, à Paris, au cas où… Et cette amie venait précisément me dire que ma mère l’avait appelée et souhaitait que je la rappelle car elle était inquiète. Je demandai alors à cette amie si ma mère avait précisé pourquoi elle était inquiète. Mon amie se mit à rire en s’apercevant que je tombais des nues alors que toute l’Espagne était plongée dans la peur, figée devant la télévision ou la radio en se demandant comment allaient tourner les événements.

Après le départ de cette amie, je suis sorti pour téléphoner à ma mère depuis une cabine située sur l’avenue principale de Saragosse, habituellement très animée et bruyante. Je garderai toujours le souvenir de cette vision de fin du monde d’une avenue complètement déserte, sans personne, sans voitures qui circulent, et moi tout seul dans cette cabine parlant à ma mère en regardant cette ville morte.

Je me suis rendu ensuite au local de la CNT, le syndicat libertaire, où étaient présents plusieurs amis et camarades. Nous nous sommes partagés en deux groupes et, en voiture, avons fait le tour des casernes pour voir si les militaires restaient calmes ou montraient des signes de nervosité. Mais rien ne s’est passé.

Floréal Melgar

Marina Ginestà

★ Beaucoup d’années après ces événements, Marina a déclaré que le ton de l’interview entre Durruti et Kolstov était critique envers Staline et que ce fait aurait été la cause de leur mort…

Marina Ginestà est née le 29 janvier 1919 et est devenue symbolique de la résistance du peuple espagnol au fascisme, à cause de la photo prise par Juan Guzmán sur le toit de l’hôtel Colón, Barcelone lors du soulèvement militaire de juillet 1936 à Barcelone.

Elle était membre de la Juventudes Socialistas Unificadas (Jeunesse Socialiste), l’organisation de jeunesse principalement dirigée par le Partido Comunista de España (PCE, Parti communiste d’Espagne). Alors que la guerre éclate, elle a servi comme journaliste et traductrice assistant Mikhail Koltsov, correspondant du journal soviétique Pravda. Malgré son implication initiale, elle s’est rapidement désillusionnée par le chemin que les staliniens empruntaient.

Marina est restée militante pendant le reste de la guerre et a été attirée par d’autres groupes à cette époque comme le P.O.U.M anti-staliniste et le C.N.T. Anarchiste avant la fin de la guerre, Ginestà est blessé et évacué à Montpellier.

• Marina Ginestà et la guerre civile espagnole : déballer la photographie emblématique qui a défini une génération.


• Sur la photo : Marina Ginestà avec Mikhail Kolstov, correspondant soviétique et peut-être agent de Staline en Espagne. Et au centre, portant une casquette rouge et noire, l’anarchiste révolutionnaire, Buenaventura Durruti. Pendant la guerre civile, le PSUC a chargé Marina Ginestá d’être la traductrice de Mikhail Kolstov. Elle a facilité l’interview entre Durruti et Kolstov. Durruti est mort 3 mois plus tard, d’une « balle perdue ». Kolstov a été exécuté en URSS (purgé) par le régime de Staline en 1940. De nombreuses années après ces événements, Marina a déclaré que le ton de l’interview entre Durruti et Kolstov était critique envers Staline et que ce fait aurait été la cause de leur mort. Cette photo a été prise par Hans Gutmann (Juan Guzmán).

Dave Downes

Centre de la Résistance de la Déportation et de la Mémoire : LES RENDEZ- VOUS

Exposition Du 07/01 au 01/03 au Centre de la résistance, de la Déportation et de la Mémoire à Blois.

« Jorge Semprun. Écrire et combattre. La Peste réveille encore ses rats »Conçue en collaboration avec Jorge Semprun, cette exposition porte sur les nombreux engagements dans l’écriture et la vie de cet humaniste qui fut tour à tour acteur, victime et témoin des deux grandes idéologies du XXe siècle (nazisme et communisme).

À partir d’éléments biographiques et d’extraits de ses œuvres littéraires, le visiteur est invité à découvrir le parcours de Jorge Semprun, celui d’un homme politique, écrivain mais aussi scénariste, profondément marqué par son expérience concentrationnaire. Cette exposition nous permet aussi de réfléchir à la question du Mal en l’Homme et dans l’Histoire.

Association Confluences


Spectacle « Le Grand Voyage » par la Compagnie La BAM, le 29 janvier à 19h.

Adaptée du roman autobiographique « Le Grand Voyage » de Jorge Semprun, cette lecture théâtralisée et musicale raconte le voyage de Semprun, lors de sa déportation au camp de Buchenwald. Il témoigne autant
de l’horreur que de la solidarité et parle de résistance et d’enrôlement en présentant des
réflexions sur l’engagement pour la liberté.

Cette lecture rappelle les actes comme la pensée de l’idéologie fasciste et nazie et permet une prise de conscience grâce à la véracité des faits, la charge émotionnelle et la réflexion déconstruisant les stéréotypes.

Ce spectacle participe au travail de mémoire tout en étant très proche de notre actualité.
Au CRDM Conception et réalisation : Association Confluences, à l’Espace Jorge-Semprun.

Gratuit, sans réservation (places limitées). À partir de 12 ans

Projection-débat, « La plume au poing », de Patrick ROTMAN, (documentaire, 2023, 52 min, Cinétévé). Le 10 février, à 18h30.

À l’auditorium Samuel-Paty de la bibliothèque Abbé-Grégoire.
En présence de Stéphane Michonneau, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris-Est Créteil, spécialiste des mémoires espagnoles, auteur de Franco, le temps et la légende (2025, Flammarion).

Proposé par les Rendez-vous de l’histoire (CEPH)
Gratuit sans réservation

RAMON RUFAT LLOP : « DANS LES PRISONS D’ESPAGNE ».

Ramón Rufat Llop (Maella, 28 décembre 1916 – Villanueva et Geltrú, 3 novembre 1993) était un anarchosyndicaliste, agent des services secrets républicains et combattant antifranquiste.

Fils d’un maçon aragonais, sa mère est morte de la grippe de 1918 quand il avait 20 mois. En 1926, il a été envoyé pour suivre l’enseignement gratuit à Calanda (Teruel). Peu avant les élections de février 1936, il adhère à la jeunesse libertaire.

Au début de la guerre civile, il s’est rendu à Barcelone en juillet 1936 pour rejoindre la colonne DURRUTI des miliciens de la Confédération nationale du travail (CNT) avec le projet de libération de Saragosse. Il a été l’un des fondateurs, en octobre 1936, de « Los Fijos de la Nuit » – un groupe spécial devenu en 1937 le Service d’information spéciale périphérique (SIEP) sur les fronts de l’Aragon -, étant l’un des membres les plus éminents.

Entre octobre 1936 et décembre 1938, il a effectué plus de 50 missions de pénétration profonde derrière les lignes ennemies en Aragon et en Catalogne. Il recueille des informations en se faisant passer pour un officier du camp révolté. Petit à petit, il constitue et anime un vaste réseau d’agents. Ses informations ont contribué aux tentatives d’assassinat de Francisco Franco à Salamanque en janvier 1937 et aux funérailles d’Emilio Mola en juin 1937. Sur le front de Levante, les informations qu’il a fournies à l’armée républicaine ont été cruciales pour les offensives de Saragosse (octobre 1936 et août 1937), la bataille de Belchite (septembre 1937), la bataille de Teruel (décembre 1937), l’offensive d’Aragon (mars 1938), puis la Bataille de l’Èbre (juillet 1938).

Il a été dénoncé et capturé par les troupes franquistes alors qu’il traversait le fleuve Turia (Guadalaviar) dans la Sierra de Albarracín au début de l’offensive de Catalogne le 18 décembre 1938.
Le 4 mars 1939, il a été condamné à deux condamnations à mort, l’une pour « espionnage » et l’autre pour « perversité » en raison de son activité politique. En septembre 1940, la Croix-Rouge belge a fourni à l’Espagne un bateau de nourriture en échange d’une liste de 100 personnes à pardonner. Rufat était en haut de la liste et sa sentence a été changée à perpétuité. Après avoir traversé plusieurs camps de concentration tels que Santa Eulalia del Campo, Calatayud, Torrero, Yeserías et exercices d’exécution, Rufat réussit à falsifier son dossier carcéral et à sortir de prison le 10 août 1944.

Le même jour, il s’est rendu directement au Comité national du CNT, avec lequel il avait été en contact pendant son incarcération. Il est immédiatement nommé vice-secrétaire du Mouvement libertaire (ML), organisme de coordination regroupant la Confédération nationale du travail (CNT), la Fédération anarchiste ibérique (FIA) et la Fédération ibérique des jeunes libertaires (FIJL).

Également responsable de la propagande, il a relancé les publications clandestines de la résistance interne du Mouvement libertaire et du CNT, notamment Solidarité Ouvrière, Fragua Sociale et Terre et Liberté, qui avaient été interdites. En juillet 1945, le CNT-ML (intérieur) organise son congrès national à Carabaña (autour de Madrid) avec de nombreux délégués régionaux et réaffirme la ligne d’union antifasciste. Cela se reflète dans sa participation à l’Alliance nationale des forces démocratiques (ANFD) et la désignation d’Horacio Prieto et de José Exposito Leiva comme représentants du CNT au gouvernement républicain en exil de José Giral. C’est l' »âge d’or » de la résistance anarchiste au régime de Franco, avec une large diffusion de la presse clandestine dans toutes les régions, les premières grèves importantes en 1945 à Barcelone puis à Vizcaya, les premières manifestations, puis la reprise de la guérilla urbaine, notamment avec des attaques de banque.

Après l’arrestation de Siegfrido Catalá Tineo, Rufat est élu secrétaire général du CNT. La lutte révolutionnaire dans la clandestinité s’est poursuivie jusqu’à ce qu’il soit arrêté en même temps que la majorité du neuvième Comité national du CNT le 6 octobre 1945 à Madrid par la Brigade Politico-Sociale franquiste.

Rufat a été condamné par la cour martiale du 21 mars 1947 à 20 ans de prison. Il a été interrogé et torturé à Madrid puis emprisonné dans les prisons d’Alcalá de Henares, Ocaña, puis 11 ans à El Dueso. Jusqu’à sept comités nationaux successifs du CNT seront simultanément emprisonnés à la prison d’Ocaña. La résistance anarchiste continue de s’organiser de l’intérieur des prisons franquistes. Obtenant sa liberté provisoire en 1958, 20 ans après son arrestation en 1938, il s’est échappé pour commencer une nouvelle vie en France.

En France, il a travaillé pour l’Office des réfugiés politiques (OFPRA) du Ministère des affaires étrangères. A participé à la création des revues Polémica et Anthropos et publié dans plusieurs autres revues en français et espagnol. De retour à Barcelone en 1976, après la mort de Franco, il découvre que selon les archives, il avait été fusillé deux fois, en 1938 et 1940. Il aurait du mal à faire reconnaître aux nouvelles institutions démocratiques qu’il est toujours en vie malgré ses activités clandestines. Cela l’a amené à consacrer la fin de sa vie à écrire « l’histoire des vaincus », notamment en collaboration avec la Bibliothèque internationale de documentation contemporaine (BDIC) de l’Université de Nanterre. Beaucoup de ses manuscrits, textes et mémoires restent inédits ou non traduits, bien qu’il ait remporté le premier prix Juan García Durán en 1986.