Tous les articles par Eric Sionneau

Mémorial du camp de Rivesaltes : Céline Sala-Pons défend un « nœud mémoriel » crucial pour l’éducation à la citoyenneté

Un « laboratoire d’innovation pédagogique ». C’est ainsi que Céline Sala-Pons qualifie le mémorial du camp de Rivesaltes, camp militaire devenu camp d’internement pour les réfugiés espagnols dans les années 40, puis outil du régime de Vichy dans la déportation des Juifs et des Tsiganes avant d’accueillir les Harkis après la fin de la guerre d’Algérie.

Alors que le site vient de signer une convention unique en France avec l’Éducation nationale, sa directrice reconnaît un lieu crucial dans la formation de l’esprit critique et la transmission d’une histoire parfois instrumentalisée. Interview.
Le camp de Rivesaltes devient un site pilote de la politique d’éducation à la mémoire et à la citoyenneté. Que va permettre la signature de cette convention unique en France ?

Nous devenons un lieu de référence en Europe. Je vois cette signature comme une marque de confiance mutuelle. On va conforter ce qui est en place, mais aussi missionner un nouvel enseignant dès septembre, en plus des trois qui sont déjà à la tâche une journée par semaine.

On se projette donc sur les cinq prochaines années avec des ambitions renouvelées et amplifiées autour de quatre axes principaux. Déjà, le renforcement de l’inclusivité du lieu. Il faut qu’on puisse s’adresser à des publics en situation de handicap ou éloignés de la culture. Des classes d’enfants sourds, par exemple. Deuxième axe. Il faut rapprocher le mémorial des établissements qui ne peuvent pas s’y rendre. Nous avons l’ambition de structurer un service de ressources itinérantes, une sorte de mémobus, qui pourrait irriguer le territoire. Ce n’est qu’une piste de réflexion, pour l’heure, mais la perspective est exaltante. Il pourrait se déplacer dans les écoles, les médiathèques, sur les zones rurales comme le Vallespir ou la Cerdagne.

Troisième axe : la coopération. Il s’agit de favoriser les croisements entre établissements scolaires, artistes créateurs, mais aussi de s’ouvrir sur la société civile. Enfin, le quatrième point, c’est l’internationalisation. Nous voulons façonner des projets scolaires internationaux qui contribuent à la construction d’une identité et d’une citoyenneté européenne.
Plus de la moitié des visiteurs du mémorial ont moins de 18 ans. Depuis 3 ans, vous avez fait de l’accueil des écoles maternelle et élémentaire une priorité. Pourquoi ?

J’ai été pendant 17 ans formatrice, dans le cadre de l’Institut national de formation des professeurs des écoles. J’y ai appris que le vivre-ensemble s’acquiert. Et que les politiques de lutte contre les discriminations, contre les racismes et contre l’antisémitisme sont les plus efficaces avec de jeunes publics. Nous sommes en train de refondre l’exposition permanente. Un parcours leur sera dédié.
Comment transmettre des histoires telles que celle de l’antisémitisme ou des racismes à des enfants en si bas âges ?

On ne présente pas d’images violentes au mémorial. C’est un parti pris. L’idée, c’est de transmettre sans traumatiser. En maternelle, un enfant viendra assister à un spectacle, puis il reviendra à 8, 14 et 18 ans avec une autre entrée pédagogique, dans une forme de compagnonnage émotionnel et éducatif.

Nous faisons une immense confiance aux jeunes. Nous les considérons comme des ambassadeurs du mémorial, en leur remettant une carte qui leur permet d’inviter un adulte de leur famille pour une prochaine visite. On est dans une inversion des chaînes de transmission.
Aujourd’hui, l’histoire des migrations et des identités est régulièrement au centre du débat public. Comment le mémorial peut-il contribuer à lutter contre des instrumentalisations de l’histoire ?

À l’échelle du mémorial, nous n’observons pas de recrudescence du négationnisme ou de la falsification des faits de l’histoire. Cela s’explique d’abord par la présence du passé. On arrive sur le plus grand camp de l’Europe de l’Ouest, où les vestiges sont encore visibles. Nier ce qu’on a sous les yeux, c’est difficile. Mémoire des Espagnols, des nomades, des Tsiganes, des Juifs, des Harkis, des soldats coloniaux, des Guinéens jusqu’à, finalement, des étrangers en situation irrégulière. C’est un nœud mémoriel sans équivalent en Europe qui a été le théâtre des malheurs du 20ᵉ siècle.

Une autre explication réside dans l’approche universaliste de l’établissement. Elle est propice à la convergence et à l’apaisement mémoriel. On ne fait pas la leçon, mais on cherche à développer l’esprit critique et l’introspection.
En octobre dernier, la mémorial a été la cible d’attaques de l’extrême droite. Laurent Jacobelli, député du Rassemblement national, a qualifié le lieu de « temple du gauchisme » et du « wokisme »avec des positions « pro-migrants », fustigeant notamment la diffusion d’un documentaire sur les communautés LGBT fuyant l’Ouganda. Quelle position tient le mémorial face à ces invectives ?

Je crois que cette séquence est terminée. Elle a tourné court, avec une réponse des collectivités fondatrices. La force du lieu, sa crédibilité, c’est sa neutralité, ce millefeuille mémoriel. Ici, tout est sourcé. Cela repose sur la rigueur de notre conseil scientifique. C’est le seul axe possible dans le contexte actuel, contre la désinformation. La fréquentation a augmenté de 68% en quatre ans. On voit bien que le mémorial répond à une demande sociétale, un besoin de sortir des autres formes de médias pour penser par soi-même. C’est particulièrement exaltant pour nous d’amener une société à la réflexion. L’histoire du lieu le mérite.

Mona Bru,  » Made In Perpignan », 30 janvier 2026.

Centre de la Résistance de la Déportation et de la Mémoire : LES RENDEZ- VOUS

Exposition Du 07/01 au 01/03 au Centre de la résistance, de la Déportation et de la Mémoire à Blois.

« Jorge Semprun. Écrire et combattre. La Peste réveille encore ses rats »Conçue en collaboration avec Jorge Semprun, cette exposition porte sur les nombreux engagements dans l’écriture et la vie de cet humaniste qui fut tour à tour acteur, victime et témoin des deux grandes idéologies du XXe siècle (nazisme et communisme).

À partir d’éléments biographiques et d’extraits de ses œuvres littéraires, le visiteur est invité à découvrir le parcours de Jorge Semprun, celui d’un homme politique, écrivain mais aussi scénariste, profondément marqué par son expérience concentrationnaire. Cette exposition nous permet aussi de réfléchir à la question du Mal en l’Homme et dans l’Histoire.

Association Confluences


Spectacle « Le Grand Voyage » par la Compagnie La BAM, le 29 janvier à 19h.

Adaptée du roman autobiographique « Le Grand Voyage » de Jorge Semprun, cette lecture théâtralisée et musicale raconte le voyage de Semprun, lors de sa déportation au camp de Buchenwald. Il témoigne autant
de l’horreur que de la solidarité et parle de résistance et d’enrôlement en présentant des
réflexions sur l’engagement pour la liberté.

Cette lecture rappelle les actes comme la pensée de l’idéologie fasciste et nazie et permet une prise de conscience grâce à la véracité des faits, la charge émotionnelle et la réflexion déconstruisant les stéréotypes.

Ce spectacle participe au travail de mémoire tout en étant très proche de notre actualité.
Au CRDM Conception et réalisation : Association Confluences, à l’Espace Jorge-Semprun.

Gratuit, sans réservation (places limitées). À partir de 12 ans

Projection-débat, « La plume au poing », de Patrick ROTMAN, (documentaire, 2023, 52 min, Cinétévé). Le 10 février, à 18h30.

À l’auditorium Samuel-Paty de la bibliothèque Abbé-Grégoire.
En présence de Stéphane Michonneau, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris-Est Créteil, spécialiste des mémoires espagnoles, auteur de Franco, le temps et la légende (2025, Flammarion).

Proposé par les Rendez-vous de l’histoire (CEPH)
Gratuit sans réservation

Retour sur l’incendie de la Scala de Barcelone.

Le 15 janvier 1978, plusieurs cocktails Molotov ont incendié la salle de fête Scala de Barcelone, tuant quatre personnes. L’incendie, les arrestations et la criminalisation de la CNT qui en ont résulté représentent l’un des cas les plus significatifs de guerre sale pendant la Transition : l’affaire Scala.

Ce jour-là, la CNT avait organisé une manifestation contre les Pactes de Moncloa, signés quelques mois auparavant, qui consolidaient le régime tout en attaquant les droits de la classe ouvrière. La manifestation s’est déroulée sans incident jusqu’à ce que des inconnus lancent plusieurs bombes incendiaires contre la salle de fête de l’Eixample à Barcelone.

La presse n’a pas tardé à désigner les anarcho-syndicalistes comme responsables de l’incendie et des morts. 48 heures plus tard, un communiqué de la police annonçait l’arrestation des auteurs présumés, qu’elle avait identifiés parmi plus de 10 000 personnes présentes à la manifestation. Le communiqué insistait sur l’affiliation des détenus à la CNT.

Les arrestations, près de 170, se sont poursuivies les jours suivants, accompagnées d’une campagne médiatique de discrédit de la CNT, qui comptait alors des dizaines de milliers d’adhérents et représentait une gêne pour les forces acceptant la transition. Le traitement de la presse a conduit une grande partie de l’opinion publique à croire au récit d’une organisation terroriste qui voulait déstabiliser le « fragile » processus de transition. Malgré les protestations et l’accusation de montage policier, de nombreux adhérents n’ont pas pu éviter les pertes.

La CNT et certains journalistes d’investigation ont rapidement commencé à mettre en lumière plusieurs points obscurs de cette affaire, tels que la préparation et la participation à l’attaque d’un infiltré de la police, Joaquín Gambín, qui a fini par avouer. De plus, le déroulement de l’incendie n’était pas cohérent. Des témoins ont affirmé qu’il avait commencé à l’arrière du bâtiment, très loin de l’endroit où les cocktails Molotov ont été lancés.

Pendant le procès, les avocats ont demandé la comparution de Joaquin Gambín et du ministre fasciste de la Gouvernance, Rodolfo Martín Villa. Le juge a rejeté la demande et a condamné les accusés à 18 ans d’emprisonnement.

Avec le temps, le rôle de l’infiltré, capturé par le service de la Gouvernance, a été révélé. Il avait dirigé l’attentat et désigné les personnes finalement condamnées. En 1981, il a été arrêté lors d’une fusillade à Valence et l’affaire Scala a été rouverte avec un second procès où il a été condamné à 7 ans d’emprisonnement. Bien que le montage policier ait été démontré, le mal était fait et la CNT n’aurait plus jamais le poids politique et syndical qu’elle avait avant les événements, avant de devenir victime de la répression et de la campagne médiatique impitoyable.

Quand Cuba flirtait avec Franco

Les relations entre le régime des frères Castro et l’Espagne, tant à l’époque de Franco qu’à l’époque de la démocratie, ont été marquées par des hauts et des bas. Lunes de miel et de fiel se sont succédé les unes après les autres.

Le régime fasciste de Francisco Franco avait un regard ambivalent sur Fidel Castro, il rejetait l’alliance de Cuba avec le bloc de l’Est et les nationalisations des propriétés appartenant à des émigrants espagnols qui avaient fait fortune. Mais l’Espagne de Franco n’a jamais rompu les relations diplomatiques et commerciales avec la Cuba castriste, alors que parallèlement elle ne maintenait pas de relations avec l’URSS ou le Mexique du PRI, le Parti révolutionnaire institutionnel, un pays qui hébergeait le gouvernement républicain en exil.

Même s’il y eut des moments de tension entre les deux régimes, comme l’incident au cours duquel l’ambassadeur espagnol Juan Pablo Lojendio prit la parole à la télévision pour réfuter les accusations contre l’Espagne de Fidel Castro, le régime de Franco, en pleine guerre froide, n’a jamais soutenu le blocus de Cuba décrété par les États-Unis. À la mort de Franco en 1976, Cuba décréta trois jours de deuil national durant lesquels les drapeaux sur les sites officiels restèrent en berne.

Qu’avaient en commun Franco et Castro ? Un catholique et un fasciste fervent et un national-communiste athée ? Leurs origines galiciennes et leur goût pour le caudillisme et l’autoritarisme peuvent être un début d’explication. On peut expliquer aussi ce respect mutuel, par le ressentiment qu’éprouvait le dictateur Franco vis-à-vis de l’administration américaine, en raison de la victoire des États-Unis lors de la guerre de Cuba en 1898, ce qui signifia la perte de la dernière colonie espagnole en terres américaines et la faillite d’un système socio-économique féodal qui maintint au pouvoir en Espagne la monarchie et l’aristocratie foncière. Dans ce conflit, les Espagnols ne se battirent pas contre le peuple cubain, mais contre les Nord-Américains. Cette même année, l’Espagne perdit également sa seule colonie asiatique, les Philippines. Il s’ensuivit que tout acte de « vengeance historique » contre les Américains était bien accueilli par Franco et les militaires espagnols. Franco appréciait Castro et il demanda à ses subalternes de ne pas toucher au galleguito, le petit Galicien. Même si le régime fasciste espagnol, à la fin des années 1950, devint un allié des États-Unis et laissa s’installer des bases militaires américaines sur son territoire.

Les Cubains purent à Noël, jusqu’aux années 1970, déguster les turrones de Jijona, les nougats espagnols, grâce à leurs amis espagnols, avant que les frères Castro décident de supprimer les fêtes de fin d’année. C’est aussi grâce à Franco que les petites filles cubaines se virent offrir des poupées espagnoles. Poupées pour lesquelles les mères cubaines faisaient la queue durant des heures nuit et jour. Car il faut dire que les autorités franquistes et castristes ne pouvaient pas garantir la quantité suffisante de poupées pour que chaque petite Cubaine puisse recevoir le jour de la fête des rois une poupée espagnole. Et puis vint le moment où Castro supprima la fête des rois.

Des années plus tard, Manuel Fraga Iribarne, l’un des ministres galiciens de Franco et le créateur de l’actuel Parti populaire, se déplaça à Cuba. Mais avant il avait invité son ami Fidel à visiter Láncara, le village du patriarche de la famille Castro. Ce n’était plus Manuel Fraga Iribarne, le ministre et censeur de l’information espagnol durant la dictature fasciste, il était depuis longtemps devenu, avec la démocratie espagnole et par la grâce d’un désir de croissance économique, le promoteur d’une nouvelle économie basée sur le tourisme. Et c’est ainsi qu’il expliquait son rapprochement avec Cuba. Le fait est que les visites que ces deux personnages se rendaient mutuellement sur leur terre d’origine (Fraga était né à Cuba) et d’enfance se déroulèrent, selon les observateurs cubains et espagnols, dans une atmosphère émouvante (sic), entre queimadas, un vin chaud de Gallice, tartes galiciennes et autres délices du terroir.

Et ce ne fut pas la seule fois où ils se réunirent, il y eut aussi une rencontre historique avec le roi Juan Carlos, dans le pavillon de l’Espagne, à l’Exposition universelle de Séville, dans la moiteur du mois de juillet 1992, la chaleur n’étant pas seulement lié à la température andalouse mais aussi à la rencontre chaleureuse qui unit alors le Parti communiste de Cuba, la monarchie et l’ancienne droite fasciste devenue démocratique. Les représentants de toutes ces tendances politiques se réunirent lors d’un banquet et d’un échange de blagues et de plaisanteries, sans aucun type de réflexion historique, sans parler du passé mais du présent et de l’avenir, avec un objectif commun : le développement de l’économie touristique cubaine avec l’apport de sociétés touristiques espagnoles. Cependant, malgré les tentatives frustrées dans les années 1990 de Fraga pour faire de Cuba un solide allié économique de l’Espagne, Fidel et lui restèrent amis. La maison des parents de Castro fut restaurée par le gouvernement galicien présidé par Fraga et le village galicien où naquit le père de Fidel accueillit celui-ci comme un héros. Fraga se donna pour tâche personnelle la restauration de la société espagnole Rosalia de Castro, le Centre culturel galicien de La Havane. L’université de l’Est décerna à cet ancien ministre d’un État fasciste le titre de docteur honoris causa et il fut déclaré hôte illustre de la ville de Santiago de Cuba. Castro appela à cette occasion Fraga « compagnon », et tous les convives continuèrent à rire, heureux d’entendre les meilleures histoires pour « les enfants, les adultes et les handicapés mentaux », comme l’écrivait Lydia Cabrera.

Ces actes politiques peuvent paraître au départ inexplicables. Cette histoire aurait pu être écrite par Ramón María Valle-Inclán, le célèbre auteur surréaliste galicien, et des faits tragi-comiques comme l’attentat aux explosifs perpétré par la CIA contre des bateaux espagnols remplis de turrones de Jijona ou la visite en 1959 de Che Guevara à Madrid et sa présence lors d’une corrida aux arènes de cette ville auraient pu faire partie d’une de ses œuvres.

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« OPÉRATION CARCHUNA » : OPÉRATION AUDACE ET SPECTACULAIRE DE COMMANDEMENT DE L’ARMÉE RÉPUBLICAINE, DANS laquelle 300 CAMARADES ONT LIBÉRÉ.

C’était l’opération Carchuna, commandée par un couple de Fernández, les lieutenants José et Joaquín, et exécutée, entre autres, par les brigadistes internationaux Irving Goff (un juif brigué dans les rues de Brooklyn lors de combats contre des gangs antisémites) et William Aalto, également New Yorkais, poète, communiste et homosexuel (plus tard leurs compagnons d’armes le trahissent au chef de l’OSS, prédécesseur de la CIA, en dénonçant sa condition sexuelle. Aalto aux côtés de camarades brigadistes formaient des agents secrets dans l’Europe occupée par les nazis. Malheureusement, les supérieurs le transférent dans un camp d’entraînement aux États-Unis. Et là une recrue retire, par inadvertance, la goupille de sécurité d’une grenade et la laisse tomber. Aalto l’intercepte mais avant que je puisse la lancer, elle explose : elle perdra sa main et une partie de son avant-bras. Sa vie est digne d’être emmenée au cinéma, après de nombreuses vicissitudes il meurt en 1958 de leucémie 43 ans).

L’opération Carchuna était une incursion républicaine derrière les lignes du camp national sur la côte Grenadine, à quelques kilomètres de Motril. Là-bas, la nuit et avec des bateaux, un groupe de soldats de ce qui serait aujourd’hui considéré comme un commando des opérations spéciales, ont infiltré le château de Carchuna, alors transformé en prison, ont tué quatre geôliers cruels (« pour justice poétique », semble-t-il avoir déclaré l’un des assaillants) et ont libéré les quelque 300 Asturiens là-bas prisonniers, plus huit soldats du camp national qui ont profité de l’occasion pour changer d’armée. C’est cette opération, indépendamment de la couleur politique, la plus audacieuse et cinématographique d’une armée espagnole à l’arrière de l’ennemi et pourtant, c’est une action pendant près de 70 ans réduite au silence, jusqu’à ce qu’un groupe d’historiens tirés et d’autres simplement amateurs (Jesus Castillo, Txema Prada et Floren Dimas, entre autres) l’ont repêchée il y a environ 10 ans et ont réussi à trouver même des survivants de ce sauvetage, comme Marcelino Diaz : « C’était une chose spectaculaire, une manœuvre éclair avec laquelle ils ont réussi à nous sortir de la prison. Nous étions des centaines de personnes et nous en sommes sortis vivants… Et que personne ne se souvienne de nous aujourd’hui. »

Les préparatifs qui n’ont duré que 48 heures, du groupe de 35 soldats d’un corps auquel le Gouvernement de la République allouait 200 000 pesetas par mois sur ordre de Francisco Largo Caballero pour encourager le désordre dans la zone ennemie, parfois de manière inouïe, comme l’a fait un certain Currito, dans une autre mission, lorsqu’il a été pris en uniforme de légionnaire et ainsi déguisé, il s’est faufilé à Saragosse pour obtenir des informations sur ce qui se préparait à l’arrière-garde fasciste. Ce qu’il y a de bien dans son cas, presque Berlanguiano, c’est que pour ne pas être découvert, il a séjourné pendant des semaines dans un bordel, un moment qui a peut-être été le plus heureux de sa vie.

Selon Castillo et ses collègues, l’Espagnol a été la première armée à disposer de manière régulière d’une unité de commandos comme celle qui serait ensuite les Bérets verts américains ou les Rats du désert britannique.

Irving Goff, né à New York en 1900 au sein d’une famille juive originaire d’Odessa, avant de partir pour l’Espagne, a compatible ses emplois de danseur, acrobate de cirque et vigile des plages de Coney Island, avec des combats de gang contre des groupes antisémites des rues de Brooklyn. C’est la source la plus riche de l’opération Carchuna, puisqu’il conserve des enregistrements qui relèvent en détail de sa participation. Il a également été responsable pendant la guerre civile d’une mission de capture d’un groupe d’officiers fascistes sur le front de Serós (Segrià) et de l’explosion d’un pont stratégique à Albarracín, une action dont ils sont supposés s’inspirer, avec plus de sirop qu’il n’en fallait les scénaristes qui ont adapté pour qui sonne les cloches d’Ernest Hemingway au cinéma Si Ingrid Bergman avait été là – a-t-elle blagué des années plus tard Goff – il n’aurait pas quitté l’Espagne. À Carchuna, Goff a dirigé un des commandos. Un autre a été dirigé par son bon ami de bataille William Aalto, né dans le Bronx mais d’origine finlandaise.

Un autre, comme Alex Kunslich, polyglotte, docker de New York, un homme cultivé, mais avec moins d’histoire, parce que son histoire a été interrompue à Cordoba, où il a été capturé par les troupes fascistes, mais n’a pas participé au sauvetage de Carchuna, qui, à ce stade, mérite d’être rappelé.

Le château de Carchuna a été élevé en 1777 près de la plage pour défendre la zone des attaques pirates. Lorsque le front de guerre a été bloqué à l’est de cette fortification, entre Castell de Ferro et Calahonda, le camp national l’a transformé en pénal pour travaux forcés. Il y a emmené trois centaines de prisonniers républicains asturiens, car il était supposé que certains d’entre eux brigés dans les mines étaient parfaits pour le dur labeur d’aménager les environs du château comme piste d’atterrissage de la Légion Condor.

Le fait est que quatre officiers détenus à Carchuna (Joaquín Fernández Canga, Secundino Alvarez Torres, Esteban Alonso García et Candido Adolfo Muriel López) se sont évadés et ont traversé les lignes républicaines à la recherche d’un refuge. Il n’a pas été facile de convaincre les dirigeants d’où ils venaient et qui ils étaient, mais, surmontés les craintes, une mission de sauvetage a été organisée en moins de 48 heures et confiée à Los Niños de la Nuit, ce qui est le nom des membres de cette unité de commande. Les quatre évadés ont non seulement donné des données précises et précieuses pour organiser la mission, mais aussi à la question de « Êtes-vous prêts à retourner en enfer ? », se sont mis aux ordres de Goff et Aalto, entre autres.

Après une première tentative ratée, l’opération Carchuna a commencé la nuit du 23 mai comme prévu, par mer, non pas avec des bateaux pneumatiques, mais avec des bateaux de pêcheurs. Les assaillants portaient leurs sous-fusils shmeisser (ils étaient la seule unité républicaine ayant ce privilège) et des dizaines de grenades à main pour donner ensuite aux prisonniers, au cas où leur évasion se compliquerait. Une fois au sol, une montre suisse n’aurait pas mieux fonctionné. Les gardiens ont été pris au dépourvu, quatre d’entre eux sont morts, les armes disponibles ont été réparties et, silencieusement, le chemin du retour vers la zone républicaine a été lancé, d’où une attaque d’artillerie a été lancée pour semer l’ennemi. À la hauteur de Calahonda, les évadés ont eu une petite bagarre avec les gardes civils d’une caserne, qui se sont écrasés par le lancement de grenades. Seulement à la fin, l’opération a eu des revers, car quatre des commandos se sont décrochés du groupe et ont dû retourner à la nage. Le reste, pendant que, est arrivé à destination comme prévu. Ils chantaient joyeuses Asturies, chère patrie.

Nous savons déjà que la guerre est écrite par les vainqueurs, mais il est impardonnable que la totale méconnaissance de l’action et de la vie de ces braves, qui donneraient pour plus d’un scénario de cinéma.

https://www.elperiodico.com/es/sociedad/20180328/operacion-carchuna-los-malditos-bastardos-de-la-guerra-civil-espanola-6713759?fbclid=IwY2xjawOo7SVleHRuA2FlbQIxMABzcnRjBmFwcF9pZBAyMjIwMzkxNzg4MjAwODkyAAEeNZuqpqT_OpuW81t-CZBWUX0Ql-rV0MPmZKqqgf7oURs8AMkyPrCjLedXAq4_aem_QLqT9yfXqQ6CKCYru7zUvQ