Ils sont venus se réfugier dans le pays des Lumières, de Victor Hugo, du capitaine Dreyfus et de Robespierre. Après avoir fui les persécutions politiques et antisémites, ces femmes et ces hommes ont participé au combat de la Libération, parfois au prix de leur vie.
À l’heure où des discours de rejet et de haine des étrangers prennent partout le pouvoir dans le monde et menacent de le faire en France, cette rencontre entre deux historiennes et un élu de la République, petit-fils d’un dirigeant de la Résistance, permet de mesurer l’apport essentiel de ces femmes et de ces hommes. Ces étrangers, fuyant les persécutions antisémites et politiques, ont trouvé refuge en France.
L’échange entre trois points de vue savants et engagés sur cette réalité historique fait écho à la panthéonisation, il y a deux ans, de Missak et Mélinée Manouchian et de la reconnaissance des membres des résistants communistes du groupe de l’Affiche rouge.
Le 21 février 2024, Missak et Mélinée Manouchian entraient au Panthéon, quatre-vingts ans après l’exécution du groupe de l’Affiche rouge. Pourquoi cette reconnaissance est-elle si importante ?
Pierre Ouzoulias
Sénateur PCF des Hauts-de-Seine et membre du Comité pour la panthéonisation de Missak Manouchian
Ce combat pour la reconnaissance de la figure de Manouchian est engagé depuis 1951. Mon grand-père, Albert Ouzoulias, « colonel André », conseiller municipal de Paris, dépose alors un vœu devant le Conseil de Paris pour qu’une rue porte le nom de Missak Manouchian et du groupe de l’Affiche rouge. En 2024, au moment de la panthéonisation de Manouchian, des voix à gauche et à droite ont pourtant exprimé une vision critique de la façon dont le Parti communiste aurait oublié ses résistants étrangers. Selon eux, le PCF avait surtout mis en avant les Français.
C’est faux. Dès la Libération, le Parti communiste a honoré tous les étrangers qui s’étaient investis et étaient morts dans le combat libérateur. Manouchian au Panthéon, c’est le moment durant lequel la Résistance communiste trouve enfin sa place après une forme de rejet et de suspicion de principe sur la place des étrangers dans la Résistance. Il a fallu attendre ce moment exceptionnel d’unité nationale telle qu’on en voit peu. Durant cette période, je suis allé dans beaucoup de collèges et lycées.
Chez les jeunes, une interrogation revenait : « Pourquoi, quand on est un étranger, on meurt pour la France ? » À partir de cette question de fond, un débat tout à fait passionnant s’installait sur ce que c’est que la nation. La France, ce n’est pas le sang, ce n’est pas le sol, c’est le projet politique porté par la Révolution, par les Lumières et par Victor Hugo. Manouchian, à travers ses écrits, est un amoureux absolu de la culture française, mais aussi de ce que la France représente pour un certain nombre d’étrangers : la patrie des droits de l’homme et des Lumières.
Aujourd’hui, face à l’extrême droite, montrer que la France c’est d’abord un projet politique pour lequel des étrangers peuvent combattre et mourir, c’est une leçon tout à fait exceptionnelle et complètement d’actualité.
Ces résistants étaient des juifs des pays d’Europe centrale, des Italiens, des Espagnols, des Arméniens, etc. Manouchian, fusillé au Mont-Valérien avec ses camarades, est arménien. En quoi cette origine revêt-elle un écho particulier ?
Astrig Atamian
Historienne et autrice de Ceux de Manouchian
La figure de Missak Manouchian a été la porte d’entrée de mon intérêt pour les communistes arméniens de France. En me penchant sur son parcours, je me suis rendu compte que son engagement dans les Francs-tireurs et partisans-Main-d’œuvre immigrée (FTP-MOI) n’était pas le fruit d’une démarche individuelle mais s’inscrivait dans une histoire collective. Celle d’abord de la Main-d’œuvre étrangère (MOE), qui deviendra ensuite la MOI. La section française de l’Internationale communiste a très tôt organisé les étrangers. Les Arméniens étaient regroupés au sein d’un groupe de langues qui deviendra une sous-section arménienne.
Ces Arméniens étaient des rescapés du génocide perpétré dans l’Empire ottoman. Réfugiés en France, ils ont formé ce que l’on appelait la « colonie arménienne » très polarisée politiquement entre les partisans de l’indépendance de l’Arménie et les partisans de l’Arménie soviétique. En France, le Parti communiste commençait à encadrer les immigrés. De son côté, l’Arménie soviétique cherchait aussi à asseoir son influence sur les Arméniens dans le monde.
Arménien et français, il existe ce double horizon dans la Résistance étrangère. On peut même parler de double patriotisme. On peut avoir plusieurs identités qui ne rentrent pas en confrontation les unes les autres. Missak Manouchian était patriote. Il avait voulu devenir français et la nationalité lui avait été refusée à deux reprises. Il chérissait les valeurs de la République française.
Il était francophile comme la plupart des Arméniens issus de l’Empire ottoman. Et, en même temps, il chérissait ses racines arméniennes. Les identités ne rentrent pas en contradiction, elles se superposent. Ce double horizon a été un moteur fort du combat des résistants étrangers.
Zoé Grumberg
Historienne et autrice de Militer en minorité ?
Je réagis à l’interrogation évoquée par Pierre Ouzoulias de savoir pourquoi des étrangers vont mourir pour la France. D’abord, ils n’étaient pas tous des étrangers. Certains avaient des origines étrangères. Issus de l’immigration, ils avaient été naturalisés. Dans le cas des juifs que j’ai étudiés, je me suis demandé comment on peut être à la fois juif, communiste et français ?
Ce sont des identités solubles qui évoluent et ne sont pas antagonistes. Parfois, elles créent des conflits ou peuvent conduire à se désengager. Il y a des moments où ces identités deviennent plus fortes ensemble. Cela a été le cas de la période de la guerre et de l’Occupation où, paradoxalement, ces étrangers sont rejetés. Les Arméniens, les juifs sont traités de métèques, subissent une politique antisémite.
De surcroît, ils subissent une politique de persécution parce qu’ils sont communistes, mais ils ont envie de se battre pour la France et de devenir français. Par ailleurs, ils revendiquent leur identité arménienne ou juive. Ces trois identités, pendant la guerre et dans la Résistance, on peut dire qu’elles n’en forment qu’une, s’enrichissant les unes des autres. Elles renforcent même le combat pour une France qui accueille les étrangers.
D’où le titre de votre ouvrage Militer en minorité ?
Zoé Grumberg Oui, en effet. Il s’agit d’une minorité en France, au sein du Parti communiste et aussi au sein du monde juif. Et donc, comment fait-on quand on milite en minorité ? Est-ce qu’on milite que pour cette minorité ? La réponse est non. Le Parti communiste a organisé des groupes spécifiques pour les étrangers et les immigrés pour leur permettre de militer dans leur langue.
Mais ces groupes ne militent pas à part. Si les étrangers défendent les causes qui leur sont chères, ils adhèrent aux cellules du PCF et participent aux combats des Français. Le Front populaire va être un premier moment de ce creuset d’intégration dans la nation française. Ensuite, la Résistance vient renforcer ce mouvement. Après la création de l’Etat en 1948, Israël ne constituera pas une solution. Bien sûr, ils sont pour l’existence de l’État d’Israël mais, en aucun cas pour eux, il s’agit de s’y installer. Ils veulent vivre en diaspora. Ils défendent la création de l’État d’Israël car il faut bien que les juifs rejetés aillent quelque part. Personne n’en veut. En Amérique ou en Europe, il y a des quotas partout.
Qu’est-ce qu’on fait quand on est un juif polonais et qu’on se fait massacrer après être revenu d’Auschwitz ? On crée un État. Par contre, très vite, tout en soutenant l’existence de l’État, ils vont critiquer, voire s’opposer à la politique de l’État. C’est encore la position des juifs communistes aujourd’hui.
Au sein du mouvement ouvrier au début du XXe siècle, dans le PCF et la CGT, il s’agit de rassembler et d’organiser les immigrés. Quel est l’objectif ?
Zoé Grumberg Pour comprendre cette organisation, il faut revenir à l’URSS de Lénine. Le dirigeant bolchevique constate que, dans les républiques soviétiques, peu de gens parlent russe. Comment fait-on alors pour diffuser le socialisme ? Il va alors autoriser le fait de militer dans une autre langue. En fait, on diffuse le communisme par le biais des spécificités de chaque peuple. Et le Parti communiste français va donc engager dans l’entre-deux-guerres cette diffusion du communisme dans tous ces groupes linguistiques.
À la Libération, cela est maintenu, notamment chez les juifs. Le secteur juif du Parti communiste français maintient ou crée un certain nombre d’organisations (notamment l’UJRE et la CCE – NDLR), qui vont défendre la situation des victimes des persécutions, de la déportation et des spoliations. Tous ces groupes créent des organisations de masse. C’est le cas notamment des juifs, des Arméniens, des Italiens et d’autres.
Ces organisations de masse au sein du Parti communiste vont promouvoir une pénétration sociétale du communisme. Cette diffusion va s’opérer par le biais d’associations sociales ou culturelles. Lorsqu’on ouvre une cantine ou un dispensaire, le mot d’ordre, c’est que chaque personne qui y vient doit ressortir membre du parti. Cela ne marche pas toujours… On organise des chorales pour chanter ensemble en yiddish mais les chants sont tous révolutionnaires ! C’est un peu pareil, chez les Arméniens, même si, après guerre, c’est différent.
Astrig Atamian C’est vrai que le sentiment national est investi par les Arméniens communistes, ne serait-ce que pour combattre l’influence de leurs opposants nationalistes. Et en fait chez les Arméniens, les organisations de masse vont davantage s’organiser sous l’égide soviétique. À la Libération, seuls les « garmir » (« rouges »), communistes et prosoviétiques, honorent la mémoire de Manouchian.
Puis, à partir du moment où l’enjeu a été de faire reconnaître le génocide nié par la Turquie, la figure de Manouchian a été réinvestie par toutes les composantes de la diaspora pour faire avancer cette cause. Et même des Arméniens de droite se revendiquent de l’héritage de Manouchian. C’est le paradoxe, c’est une figure qui unit.
Pierre Ouzoulias Sur le plan historique, un lien très fort a alors été tissé entre les juifs et les Arméniens de France et les communistes. Cela s’est poursuivi très longtemps. Guy Ducoloné, député PCF des Hauts-de-Seine, déposera chaque année une proposition de loi pour la reconnaissance du génocide arménien.
De son côté, le communiste Jean-Claude Gayssot portera, lui, à l’Assemblée nationale, la loi qui pénalise la négation de la Shoah et des chambres à gaz. Quelque chose s’est noué pendant la Résistance qui se poursuit sur la longue durée.
Comment cette histoire peut-elle nous permettre de penser pour aujourd’hui une construction politique possible ?
Zoé Grumberg Tous les discours politiques de droite idéalisent le passé avec des étrangers, des immigrés qui devenaient français, parlaient français et quittaient leur religion, etc. Comme si c’était toujours mieux avant. En fait, on se rend compte que ce n’était pas possible de faire rentrer à marche forcée des gens dans un moule, et surtout qu’être français ne signifiait pas renoncer à ses origines, à sa langue et à sa culture. L’intégration prend du temps. Parler sa langue maternelle, cela ne veut pas dire qu’on ne s’intègre pas.
Continuer à pratiquer une religion ou avoir des rites spécifiques, cela ne signifie pas qu’on ne devient pas français. En définitive, nos deux ouvrages historiques, avec Astrig Atamian, montrent qu’il est possible d’être à la fois juif et français, ou encore arménien et français. Ces différentes identités ne s’excluent pas. C’est un appel à des identités multiples qui cohabitent et qui ne vont pas mettre en danger une identité nationale.
Quand on parle d’universalisme, on pense souvent à une norme blanche, catholique, hétérosexuelle. Et, en fait, l’universalité, c’est plutôt un creuset de différences.
Astrig Atamian Je rejoins complètement Zoé Grumberg. L’intégration, ce n’est pas de renoncer à son histoire, à sa culture d’origine, à la langue de ses parents ou de ses grands-parents. Au contraire, cette différence tend à enrichir le collectif national.
Pierre Ouzoulias Pour employer une formule : on peut et on doit être à la fois patriote et internationaliste. Patriote, c’est défendre sa patrie, quelle qu’elle soit. Et on peut participer pleinement à un projet collectif qui va beaucoup plus loin et traverse même les frontières nationales.
C’est quelque chose de fondamental dans la période actuelle où on a tendance à opposer les identités. L’addition des identités permet à terme de viser l’universalité. Ce qui nous manque, c’est une République qui défend les droits des femmes et des hommes à l’échelle planétaire. Pour cela, il faut dépasser ce que nous sommes pour penser une République universelle.
Table ronde réalisée par Pierre Chaillan





