Comment les étrangers ont-ils pris part à la Résistance ? En débat

Ils sont venus se réfugier dans le pays des Lumières, de Victor Hugo, du capitaine Dreyfus et de Robespierre. Après avoir fui les persécutions politiques et antisémites, ces femmes et ces hommes ont participé au combat de la Libération, parfois au prix de leur vie.

À l’heure où des discours de rejet et de haine des étrangers prennent partout le pouvoir dans le monde et menacent de le faire en France, cette rencontre entre deux historiennes et un élu de la République, petit-fils d’un dirigeant de la Résistance, permet de mesurer l’apport essentiel de ces femmes et de ces hommes. Ces étrangers, fuyant les persécutions antisémites et politiques, ont trouvé refuge en France.

L’échange entre trois points de vue savants et engagés sur cette réalité historique fait écho à la panthéonisation, il y a deux ans, de Missak et Mélinée Manouchian et de la reconnaissance des membres des résistants communistes du groupe de l’Affiche rouge.

Le 21 février 2024, Missak et Mélinée Manouchian entraient au Panthéon, quatre-vingts ans après l’exécution du groupe de l’Affiche rouge. Pourquoi cette reconnaissance est-elle si importante ?

Pierre Ouzoulias

Sénateur PCF des Hauts-de-Seine et membre du Comité pour la panthéonisation de Missak Manouchian

Ce combat pour la reconnaissance de la figure de Manouchian est engagé depuis 1951. Mon grand-père, Albert Ouzoulias, « colonel André », conseiller municipal de Paris, dépose alors un vœu devant le Conseil de Paris pour qu’une rue porte le nom de Missak Manouchian et du groupe de l’Affiche rouge. En 2024, au moment de la panthéonisation de Manouchian, des voix à gauche et à droite ont pourtant exprimé une vision critique de la façon dont le Parti communiste aurait oublié ses résistants étrangers. Selon eux, le PCF avait surtout mis en avant les Français.

C’est faux. Dès la Libération, le Parti communiste a honoré tous les étrangers qui s’étaient investis et étaient morts dans le combat libérateur. Manouchian au Panthéon, c’est le moment durant lequel la Résistance communiste trouve enfin sa place après une forme de rejet et de suspicion de principe sur la place des étrangers dans la Résistance. Il a fallu attendre ce moment exceptionnel d’unité nationale telle qu’on en voit peu. Durant cette période, je suis allé dans beaucoup de collèges et lycées.

Chez les jeunes, une interrogation revenait : « Pourquoi, quand on est un étranger, on meurt pour la France ? » À partir de cette question de fond, un débat tout à fait passionnant s’installait sur ce que c’est que la nation. La France, ce n’est pas le sang, ce n’est pas le sol, c’est le projet politique porté par la Révolution, par les Lumières et par Victor Hugo. Manouchian, à travers ses écrits, est un amoureux absolu de la culture française, mais aussi de ce que la France représente pour un certain nombre d’étrangers : la patrie des droits de l’homme et des Lumières.

Aujourd’hui, face à l’extrême droite, montrer que la France c’est d’abord un projet politique pour lequel des étrangers peuvent combattre et mourir, c’est une leçon tout à fait exceptionnelle et complètement d’actualité.

Ces résistants étaient des juifs des pays d’Europe centrale, des Italiens, des Espagnols, des Arméniens, etc. Manouchian, fusillé au Mont-Valérien avec ses camarades, est arménien. En quoi cette origine revêt-elle un écho particulier ?

Astrig Atamian

Historienne et autrice de Ceux de Manouchian

La figure de Missak Manouchian a été la porte d’entrée de mon intérêt pour les communistes arméniens de France. En me penchant sur son parcours, je me suis rendu compte que son engagement dans les Francs-tireurs et partisans-Main-d’œuvre immigrée (FTP-MOI) n’était pas le fruit d’une démarche individuelle mais s’inscrivait dans une histoire collective. Celle d’abord de la Main-d’œuvre étrangère (MOE), qui deviendra ensuite la MOI. La section française de l’Internationale communiste a très tôt organisé les étrangers. Les Arméniens étaient regroupés au sein d’un groupe de langues qui deviendra une sous-section arménienne.

Ces Arméniens étaient des rescapés du génocide perpétré dans l’Empire ottoman. Réfugiés en France, ils ont formé ce que l’on appelait la « colonie arménienne » très polarisée politiquement entre les partisans de l’indépendance de l’Arménie et les partisans de l’Arménie soviétique. En France, le Parti communiste commençait à encadrer les immigrés. De son côté, l’Arménie soviétique cherchait aussi à asseoir son influence sur les Arméniens dans le monde.

Arménien et français, il existe ce double horizon dans la Résistance étrangère. On peut même parler de double patriotisme. On peut avoir plusieurs identités qui ne rentrent pas en confrontation les unes les autres. Missak Manouchian était patriote. Il avait voulu devenir français et la nationalité lui avait été refusée à deux reprises. Il chérissait les valeurs de la République française.

Il était francophile comme la plupart des Arméniens issus de l’Empire ottoman. Et, en même temps, il chérissait ses racines arméniennes. Les identités ne rentrent pas en contradiction, elles se superposent. Ce double horizon a été un moteur fort du combat des résistants étrangers.

Zoé Grumberg

Historienne et autrice de Militer en minorité ?

Je réagis à l’interrogation évoquée par Pierre Ouzoulias de savoir pourquoi des étrangers vont mourir pour la France. D’abord, ils n’étaient pas tous des étrangers. Certains avaient des origines étrangères. Issus de l’immigration, ils avaient été naturalisés. Dans le cas des juifs que j’ai étudiés, je me suis demandé comment on peut être à la fois juif, communiste et français ?

Ce sont des identités solubles qui évoluent et ne sont pas antagonistes. Parfois, elles créent des conflits ou peuvent conduire à se désengager. Il y a des moments où ces identités deviennent plus fortes ensemble. Cela a été le cas de la période de la guerre et de l’Occupation où, paradoxalement, ces étrangers sont rejetés. Les Arméniens, les juifs sont traités de métèques, subissent une politique antisémite.

De surcroît, ils subissent une politique de persécution parce qu’ils sont communistes, mais ils ont envie de se battre pour la France et de devenir français. Par ailleurs, ils revendiquent leur identité arménienne ou juive. Ces trois identités, pendant la guerre et dans la Résistance, on peut dire qu’elles n’en forment qu’une, s’enrichissant les unes des autres. Elles renforcent même le combat pour une France qui accueille les étrangers.

D’où le titre de votre ouvrage Militer en minorité ?

Zoé Grumberg Oui, en effet. Il s’agit d’une minorité en France, au sein du Parti communiste et aussi au sein du monde juif. Et donc, comment fait-on quand on milite en minorité ? Est-ce qu’on milite que pour cette minorité ? La réponse est non. Le Parti communiste a organisé des groupes spécifiques pour les étrangers et les immigrés pour leur permettre de militer dans leur langue.

Mais ces groupes ne militent pas à part. Si les étrangers défendent les causes qui leur sont chères, ils adhèrent aux cellules du PCF et participent aux combats des Français. Le Front populaire va être un premier moment de ce creuset d’intégration dans la nation française. Ensuite, la Résistance vient renforcer ce mouvement. Après la création de l’Etat en 1948, Israël ne constituera pas une solution. Bien sûr, ils sont pour l’existence de l’État d’Israël mais, en aucun cas pour eux, il s’agit de s’y installer. Ils veulent vivre en diaspora. Ils défendent la création de l’État d’Israël car il faut bien que les juifs rejetés aillent quelque part. Personne n’en veut. En Amérique ou en Europe, il y a des quotas partout.

Qu’est-ce qu’on fait quand on est un juif polonais et qu’on se fait massacrer après être revenu d’Auschwitz ? On crée un État. Par contre, très vite, tout en soutenant l’existence de l’État, ils vont critiquer, voire s’opposer à la politique de l’État. C’est encore la position des juifs communistes aujourd’hui.

Au sein du mouvement ouvrier au début du XXe siècle, dans le PCF et la CGT, il s’agit de rassembler et d’organiser les immigrés. Quel est l’objectif ?

Zoé Grumberg Pour comprendre cette organisation, il faut revenir à l’URSS de Lénine. Le dirigeant bolchevique constate que, dans les républiques soviétiques, peu de gens parlent russe. Comment fait-on alors pour diffuser le socialisme ? Il va alors autoriser le fait de militer dans une autre langue. En fait, on diffuse le communisme par le biais des spécificités de chaque peuple. Et le Parti communiste français va donc engager dans l’entre-deux-guerres cette diffusion du communisme dans tous ces groupes linguistiques.

À la Libération, cela est maintenu, notamment chez les juifs. Le secteur juif du Parti communiste français maintient ou crée un certain nombre d’organisations (notamment l’UJRE et la CCE – NDLR), qui vont défendre la situation des victimes des persécutions, de la déportation et des spoliations. Tous ces groupes créent des organisations de masse. C’est le cas notamment des juifs, des Arméniens, des Italiens et d’autres.

Ces organisations de masse au sein du Parti communiste vont promouvoir une pénétration sociétale du communisme. Cette diffusion va s’opérer par le biais d’associations sociales ou culturelles. Lorsqu’on ouvre une cantine ou un dispensaire, le mot d’ordre, c’est que chaque personne qui y vient doit ressortir membre du parti. Cela ne marche pas toujours… On organise des chorales pour chanter ensemble en yiddish mais les chants sont tous révolutionnaires ! C’est un peu pareil, chez les Arméniens, même si, après guerre, c’est différent.

Astrig Atamian C’est vrai que le sentiment national est investi par les Arméniens communistes, ne serait-ce que pour combattre l’influence de leurs opposants nationalistes. Et en fait chez les Arméniens, les organisations de masse vont davantage s’organiser sous l’égide soviétique. À la Libération, seuls les « garmir » (« rouges »), communistes et prosoviétiques, honorent la mémoire de Manouchian.

Puis, à partir du moment où l’enjeu a été de faire reconnaître le génocide nié par la Turquie, la figure de Manouchian a été réinvestie par toutes les composantes de la diaspora pour faire avancer cette cause. Et même des Arméniens de droite se revendiquent de l’héritage de Manouchian. C’est le paradoxe, c’est une figure qui unit.

Pierre Ouzoulias Sur le plan historique, un lien très fort a alors été tissé entre les juifs et les Arméniens de France et les communistes. Cela s’est poursuivi très longtemps. Guy Ducoloné, député PCF des Hauts-de-Seine, déposera chaque année une proposition de loi pour la reconnaissance du génocide arménien.

De son côté, le communiste Jean-Claude Gayssot portera, lui, à l’Assemblée nationale, la loi qui pénalise la négation de la Shoah et des chambres à gaz. Quelque chose s’est noué pendant la Résistance qui se poursuit sur la longue durée.

Comment cette histoire peut-elle nous permettre de penser pour aujourd’hui une construction politique possible ?

Zoé Grumberg Tous les discours politiques de droite idéalisent le passé avec des étrangers, des immigrés qui devenaient français, parlaient français et quittaient leur religion, etc. Comme si c’était toujours mieux avant. En fait, on se rend compte que ce n’était pas possible de faire rentrer à marche forcée des gens dans un moule, et surtout qu’être français ne signifiait pas renoncer à ses origines, à sa langue et à sa culture. L’intégration prend du temps. Parler sa langue maternelle, cela ne veut pas dire qu’on ne s’intègre pas.

Continuer à pratiquer une religion ou avoir des rites spécifiques, cela ne signifie pas qu’on ne devient pas français. En définitive, nos deux ouvrages historiques, avec Astrig Atamian, montrent qu’il est possible d’être à la fois juif et français, ou encore arménien et français. Ces différentes identités ne s’excluent pas. C’est un appel à des identités multiples qui cohabitent et qui ne vont pas mettre en danger une identité nationale.

Quand on parle d’universalisme, on pense souvent à une norme blanche, catholique, hétérosexuelle. Et, en fait, l’universalité, c’est plutôt un creuset de différences.

Astrig Atamian Je rejoins complètement Zoé Grumberg. L’intégration, ce n’est pas de renoncer à son histoire, à sa culture d’origine, à la langue de ses parents ou de ses grands-parents. Au contraire, cette différence tend à enrichir le collectif national.

Pierre Ouzoulias Pour employer une formule : on peut et on doit être à la fois patriote et internationaliste. Patriote, c’est défendre sa patrie, quelle qu’elle soit. Et on peut participer pleinement à un projet collectif qui va beaucoup plus loin et traverse même les frontières nationales.

C’est quelque chose de fondamental dans la période actuelle où on a tendance à opposer les identités. L’addition des identités permet à terme de viser l’universalité. Ce qui nous manque, c’est une République qui défend les droits des femmes et des hommes à l’échelle planétaire. Pour cela, il faut dépasser ce que nous sommes pour penser une République universelle.

Table ronde réalisée par Pierre Chaillan

16 février 1936Victoire du Frente Popular

Le 13 février, Léon Blum est agressé et blessé par les Camelots du roi, la milice de l’Action française. Le directeur du Populaire quittait la Chambre des députés quand sa voiture est immobilisée, boulevard St-Germain, bloquée par le cortège funèbre de l’académicien royaliste Jacques Bainville. Les factieux reconnaissent le dirigeant socialiste, se mettent à crier « Blum à la Seine ! » et s’apprêtent à le lyncher ; il est sauvé par l’intervention d’ouvriers maçons travaillant dans les environs. Blum a été transporté à l’Hôtel-Dieu. Protestation indignée du PCF qui déplore la mansuétude du gouvernement à l’égard de l’extrême droite. « Le secrétariat du parti fait un devoir aux organisations du parti d’assurer la protection des militants », dit un communiqué. Une délégation de députés de gauche, dont Maurice Thorez, demande des mesures contre les ultras ; dans la soirée, l’Action française est mise hors-la-loi.
Une manifestation de protestation des organisations de gauche est organisée le dimanche 16, du Panthéon à la Nation; l’Humanité titre : « En prison, tous les chefs factieux sans exception ! Désarmement et dissolution de toutes les ligues fascistes ! » Plus d’un demi-million de Parisiens manifestent contre le fascisme assassin, titrera le lendemain le journal.
Toujours ce 16 février, victoire du Frente Popular en Espagne ; la coalition de gauche l’emporte avec 47,03 % des voix et 286 sièges (+ 186) devant le Bloc national, coalition des droites, 46,4 % (141 sièges, – 56). La coalition du Frente Popular inclut notamment le Parti communiste d’Espagne (PCE), le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), des partis républicains et l’Union générale des travailleurs (UGT). Il est soutenu par les indépendantistes galiciens et catalans et par la CNT, Confédération nationale du travail (qui pour la première fois ne boycotte pas les élections).
Au programme du Frente Popular la libération des prisonniers politiques arrêtés après novembre 1933, réintégration des fonctionnaires suspendus ou licenciés pour des raisons politiques, révision de la loi sur l’ordre public, enquêtes sur les violences policières ; au plan économique extension de l’intervention de l’État dans les travaux publics. Notons que les femmes en Espagne ont le droit de vote depuis 1931.
Gérard Streiff

Sans Feu de la Cie TDC – Désirs partagés avec l’association Retirada 37

Sans Feu de la Cie TDC – Désirs partagés avec l’association Retirada 37. Un Spectacle au Château du Plessis de La Riche 37 Ce mardi 10 février à 19H30. « Sans Feu » nous parle des exils que produisent les temps de guerre. Son héros nous entraîne dans une errance en Espagne, en France et en Allemagne. Et ces « camps de misère » où la méchanceté côtoie la bonté, la dignité. Il s’agit encore et toujours de lutte contre l’oubli, de connaissance utile et nécessaire, et de transmission.
https://www.rfl101.fr/2026/01/31/sans-feu-au-plessis-37/

Marina Ginestà

★ Beaucoup d’années après ces événements, Marina a déclaré que le ton de l’interview entre Durruti et Kolstov était critique envers Staline et que ce fait aurait été la cause de leur mort…

Marina Ginestà est née le 29 janvier 1919 et est devenue symbolique de la résistance du peuple espagnol au fascisme, à cause de la photo prise par Juan Guzmán sur le toit de l’hôtel Colón, Barcelone lors du soulèvement militaire de juillet 1936 à Barcelone.

Elle était membre de la Juventudes Socialistas Unificadas (Jeunesse Socialiste), l’organisation de jeunesse principalement dirigée par le Partido Comunista de España (PCE, Parti communiste d’Espagne). Alors que la guerre éclate, elle a servi comme journaliste et traductrice assistant Mikhail Koltsov, correspondant du journal soviétique Pravda. Malgré son implication initiale, elle s’est rapidement désillusionnée par le chemin que les staliniens empruntaient.

Marina est restée militante pendant le reste de la guerre et a été attirée par d’autres groupes à cette époque comme le P.O.U.M anti-staliniste et le C.N.T. Anarchiste avant la fin de la guerre, Ginestà est blessé et évacué à Montpellier.

• Marina Ginestà et la guerre civile espagnole : déballer la photographie emblématique qui a défini une génération.


• Sur la photo : Marina Ginestà avec Mikhail Kolstov, correspondant soviétique et peut-être agent de Staline en Espagne. Et au centre, portant une casquette rouge et noire, l’anarchiste révolutionnaire, Buenaventura Durruti. Pendant la guerre civile, le PSUC a chargé Marina Ginestá d’être la traductrice de Mikhail Kolstov. Elle a facilité l’interview entre Durruti et Kolstov. Durruti est mort 3 mois plus tard, d’une « balle perdue ». Kolstov a été exécuté en URSS (purgé) par le régime de Staline en 1940. De nombreuses années après ces événements, Marina a déclaré que le ton de l’interview entre Durruti et Kolstov était critique envers Staline et que ce fait aurait été la cause de leur mort. Cette photo a été prise par Hans Gutmann (Juan Guzmán).

Dave Downes

Espagne : réactions syndicales « Contra el fascismo »

Article de Paco Audije dans la Vie Ouvrière, mensuel de la CGT de novembre 2025

Troisième force politique du pays, le parti ultranationaliste Vox donne de la voix, soutenu par nombre de responsables français, italiens, et d’ailleurs, de l’extrême droite

Presque un millier de personnes se sont réunies ce 28 septembre devant la délégation du gouvernement central (l’équivalent d’une préfecture en France). Elles demandaient l’interdiction de Galerna Fest, un festival néofasciste annuel qui programme des tables rondes et des concerts de musique. Des militants de l’ultradroite sont venus de toutes parts, des autres provinces d’Espagne, mais aussi d’autres pays européens.

Raphaël Ayma (Rafael Ferron Lagier, de son vrai nom) est présent. Il appartient à un groupuscule néofasciste d’Aix-en-Provence et a travaillé comme assistant
parlementaire pour le Rassemblement national (RN).

Surveillé par la police, le groupe d’extrême droite s’est rendu devant le siège local du PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) derrière une pancarte qui demandait la « remigración ». C’est Santiago Abascal, président de Vox, le parti frère du RN en Espagne, qui réclame cette « remigration » : l’expulsion dans leurs pays d’origine de plusieurs millions d’immigrés, y compris ceux qui ont été naturalisés. Abascal est député, il est proche de Marine Le Pen et de Jordan Bardella.

« C’est un danger de premier ordre, l’extrême droite utilise les instruments de la démocratie contre la démocratie », nous a dit Lucía, la quarantaine, rencontrée parmi les manifestants antifascistes de Santander. Féministe, syndicaliste de l’UGT (Union générale de travailleurs, syndicat proche des socialistes), Lucía milite aussi au sein de l’association Las calles contra el fascismo (Les rues contre le fascisme), qui se mobilise toujours contre les événements publics organisés par les groupes fascistes.

LES JEUNES, UNE CIBLE PRIORITAIRE

Des activistes du réseau Rock contra el fascismo étaient aussi présents. Environ 1 300 groupes de rock originaires de toute l’Espagne ont signé un manifeste pour s’opposer à la présence croissante d’expressions fascistes dans les rues. Ce manifeste de Rock contra el fascismo a été annoncé en juin 2021, au siège madrilène de la Confédération syndicale des Commissions ouvrières (CCOO), le premier syndicat du pays, avec la présence et le soutien d’Unai Sordo, le secrétaire général de CCOO.

« Nous n’avons pas de structures spécifiques contre l’extrême droite, mais nous organisons de séminaires pour créer d’instruments pédagogiques, par exemple sur les femmes ou sur la communication, dans les médias et sur les réseaux sociaux, contre ces discours démagogiques », déclare Luis Lombardo, responsable de communication des CCOO de Madrid. Ce dernier estime que l’action syndicale doit avant tout se concentrer dans la jeunesse. « C’est un espace qu’il faut gagner », insiste-t-il.

Selon un sondage récent publié par le quotidien El País, Vox progresse surtout chez les jeunes : 40 pour cent parmi les âgés de 18 à 34 ans sont prêts, à l’occasion des prochains rendez-vous électoraux, à voter Vox. Et ils sont les plus nombreux à suivre Abascal sur TikTok, le réseau social le plus utilisé par les plus jeunes.

Luis Ángel Cardín, ancien secrétaire général de l’UGT en Cantabrie, pense que la gauche au pouvoir –malgré quelques avancées sociales– s’est éloignée d’enjeux comme l’enseignement ou la santé, qui restent la compétence des gouvernements régionaux surtout dirigées par le PP (droite classique devenue très trumpiste) en coalition avec Vox.

TIRER LES ENSEIGNEMENTS DE L’HISTOIRE

Cardín souligne aussi qu’on n’a pas suffisamment expliqué aux jeunes que la dictature de Franco, qui s’est étalée de 1936 à 1975, avait forcé à l’exil cinq millions d’Espagnols. « Nous n’avons pas fait le récit de cette émigration forcée, ni de leur exil ni des dernières peines de mort qui ont été appliquées vers la fin du régime franquiste », estime Luis Ángel Cardín.

Les discours néo-franquistes marchent, donc, avec peu d’entraves, tandis que la présidente de la région de Madrid, Isabel Ayuso (PP), vient de décider la suppression d’une formation de professeurs sur le traitement historique du franquisme. En même temps, en Murcie (sud-est), le PP et Vox ont supprimés dans les écoles quelques cours d’arabe qui étaient cofinancés par le Maroc. Il y a six mois, la Confédération syndicale CCOO a présenté à Berlin –avec d’autres syndicats internationaux– un projet pour « faire
face aux extrêmes droites dans le monde du travail », pour combattre les discours néofascistes dans les espaces où se développe l’action syndicale.

En Espagne, les déclarations anti–gauche sont de plus en plus violentes. Abascal a, par exemple, déclaré au journal argentin Clarín que « le peuple espagnol voudra pendre un jour Pedro Sánchez [le Premier ministre espagnol, NDLR], par ses pieds. »

Des propos récents du secrétaire général du PP, Miguel Tellado, suggéraient également aux Espagnols de commencer à « creuser la fosse de Sánchez ». Une déclaration pour le moins choquante dans un pays qui compte encore, disséminées sur l’ensemble du territoire, des milliers de fosses communes où sont enfouis plus d’une centaine de milliers de morts, fusillés par les troupes Franco.

Saisi par le PSOE qui avait porté plainte, le Tribunal suprême espagnol a tranché : les propos sont « inacceptables du point de vue du discours » mais ne constituent pas un délit. Dans cette ambiance toxique, les journalistes d’extrême droite jouent les provocateurs par l’utilisation illégitime d’accréditations de presse délivrées en faveur de publications financés par la droite. Agressifs, ils agissent même à l’intérieur du Congrès des députés (chambre basse) en harcelant leurs collègues d’autres médias et les dirigeants de gauche.

CAMPAGNES DE HAINE INCÉSSANTES

Selon Agustín Yanel, président de la Fédération de syndicats de journalistes, « Vox refuse à leurs réunions aux journalistes qu’ils n’aiment pas, en même temps qu’ils lancent de campagnes de haine contre d’autres professionnels des médias ». Les associations et syndicats de journalistes ont réussi à faire modifier le règlement de la chambre basse pour que ces accréditations usurpatoires soient annulées.

Il y a bien un syndicat proche à Vox qui porte le nom de Solidaridad, mais à niveau national, il n’a reçu que 0,2 pour cent de bulletins de vote pendant les dernières élections syndicales Cela étant, selon le dernier sondage du Centre d’investigations sociologiques (CIS), Vox perd peu d’intentions de vote. Il reste troisième force politique –après le PSOE et le PP– avec 17,3 pour cent

« Ils sont minoritaires, d’accord, mais il y a toujours des travailleurs qui restent adhérents aux syndicats ouvriers sensibles aux sirènes néofascistes», conclut Luis Ángel Cardín.

Mémorial du camp de Rivesaltes : Céline Sala-Pons défend un « nœud mémoriel » crucial pour l’éducation à la citoyenneté

Un « laboratoire d’innovation pédagogique ». C’est ainsi que Céline Sala-Pons qualifie le mémorial du camp de Rivesaltes, camp militaire devenu camp d’internement pour les réfugiés espagnols dans les années 40, puis outil du régime de Vichy dans la déportation des Juifs et des Tsiganes avant d’accueillir les Harkis après la fin de la guerre d’Algérie.

Alors que le site vient de signer une convention unique en France avec l’Éducation nationale, sa directrice reconnaît un lieu crucial dans la formation de l’esprit critique et la transmission d’une histoire parfois instrumentalisée. Interview.
Le camp de Rivesaltes devient un site pilote de la politique d’éducation à la mémoire et à la citoyenneté. Que va permettre la signature de cette convention unique en France ?

Nous devenons un lieu de référence en Europe. Je vois cette signature comme une marque de confiance mutuelle. On va conforter ce qui est en place, mais aussi missionner un nouvel enseignant dès septembre, en plus des trois qui sont déjà à la tâche une journée par semaine.

On se projette donc sur les cinq prochaines années avec des ambitions renouvelées et amplifiées autour de quatre axes principaux. Déjà, le renforcement de l’inclusivité du lieu. Il faut qu’on puisse s’adresser à des publics en situation de handicap ou éloignés de la culture. Des classes d’enfants sourds, par exemple. Deuxième axe. Il faut rapprocher le mémorial des établissements qui ne peuvent pas s’y rendre. Nous avons l’ambition de structurer un service de ressources itinérantes, une sorte de mémobus, qui pourrait irriguer le territoire. Ce n’est qu’une piste de réflexion, pour l’heure, mais la perspective est exaltante. Il pourrait se déplacer dans les écoles, les médiathèques, sur les zones rurales comme le Vallespir ou la Cerdagne.

Troisième axe : la coopération. Il s’agit de favoriser les croisements entre établissements scolaires, artistes créateurs, mais aussi de s’ouvrir sur la société civile. Enfin, le quatrième point, c’est l’internationalisation. Nous voulons façonner des projets scolaires internationaux qui contribuent à la construction d’une identité et d’une citoyenneté européenne.
Plus de la moitié des visiteurs du mémorial ont moins de 18 ans. Depuis 3 ans, vous avez fait de l’accueil des écoles maternelle et élémentaire une priorité. Pourquoi ?

J’ai été pendant 17 ans formatrice, dans le cadre de l’Institut national de formation des professeurs des écoles. J’y ai appris que le vivre-ensemble s’acquiert. Et que les politiques de lutte contre les discriminations, contre les racismes et contre l’antisémitisme sont les plus efficaces avec de jeunes publics. Nous sommes en train de refondre l’exposition permanente. Un parcours leur sera dédié.
Comment transmettre des histoires telles que celle de l’antisémitisme ou des racismes à des enfants en si bas âges ?

On ne présente pas d’images violentes au mémorial. C’est un parti pris. L’idée, c’est de transmettre sans traumatiser. En maternelle, un enfant viendra assister à un spectacle, puis il reviendra à 8, 14 et 18 ans avec une autre entrée pédagogique, dans une forme de compagnonnage émotionnel et éducatif.

Nous faisons une immense confiance aux jeunes. Nous les considérons comme des ambassadeurs du mémorial, en leur remettant une carte qui leur permet d’inviter un adulte de leur famille pour une prochaine visite. On est dans une inversion des chaînes de transmission.
Aujourd’hui, l’histoire des migrations et des identités est régulièrement au centre du débat public. Comment le mémorial peut-il contribuer à lutter contre des instrumentalisations de l’histoire ?

À l’échelle du mémorial, nous n’observons pas de recrudescence du négationnisme ou de la falsification des faits de l’histoire. Cela s’explique d’abord par la présence du passé. On arrive sur le plus grand camp de l’Europe de l’Ouest, où les vestiges sont encore visibles. Nier ce qu’on a sous les yeux, c’est difficile. Mémoire des Espagnols, des nomades, des Tsiganes, des Juifs, des Harkis, des soldats coloniaux, des Guinéens jusqu’à, finalement, des étrangers en situation irrégulière. C’est un nœud mémoriel sans équivalent en Europe qui a été le théâtre des malheurs du 20ᵉ siècle.

Une autre explication réside dans l’approche universaliste de l’établissement. Elle est propice à la convergence et à l’apaisement mémoriel. On ne fait pas la leçon, mais on cherche à développer l’esprit critique et l’introspection.
En octobre dernier, la mémorial a été la cible d’attaques de l’extrême droite. Laurent Jacobelli, député du Rassemblement national, a qualifié le lieu de « temple du gauchisme » et du « wokisme »avec des positions « pro-migrants », fustigeant notamment la diffusion d’un documentaire sur les communautés LGBT fuyant l’Ouganda. Quelle position tient le mémorial face à ces invectives ?

Je crois que cette séquence est terminée. Elle a tourné court, avec une réponse des collectivités fondatrices. La force du lieu, sa crédibilité, c’est sa neutralité, ce millefeuille mémoriel. Ici, tout est sourcé. Cela repose sur la rigueur de notre conseil scientifique. C’est le seul axe possible dans le contexte actuel, contre la désinformation. La fréquentation a augmenté de 68% en quatre ans. On voit bien que le mémorial répond à une demande sociétale, un besoin de sortir des autres formes de médias pour penser par soi-même. C’est particulièrement exaltant pour nous d’amener une société à la réflexion. L’histoire du lieu le mérite.

Mona Bru,  » Made In Perpignan », 30 janvier 2026.

Centre de la Résistance de la Déportation et de la Mémoire : LES RENDEZ- VOUS

Exposition Du 07/01 au 01/03 au Centre de la résistance, de la Déportation et de la Mémoire à Blois.

« Jorge Semprun. Écrire et combattre. La Peste réveille encore ses rats »Conçue en collaboration avec Jorge Semprun, cette exposition porte sur les nombreux engagements dans l’écriture et la vie de cet humaniste qui fut tour à tour acteur, victime et témoin des deux grandes idéologies du XXe siècle (nazisme et communisme).

À partir d’éléments biographiques et d’extraits de ses œuvres littéraires, le visiteur est invité à découvrir le parcours de Jorge Semprun, celui d’un homme politique, écrivain mais aussi scénariste, profondément marqué par son expérience concentrationnaire. Cette exposition nous permet aussi de réfléchir à la question du Mal en l’Homme et dans l’Histoire.

Association Confluences


Spectacle « Le Grand Voyage » par la Compagnie La BAM, le 29 janvier à 19h.

Adaptée du roman autobiographique « Le Grand Voyage » de Jorge Semprun, cette lecture théâtralisée et musicale raconte le voyage de Semprun, lors de sa déportation au camp de Buchenwald. Il témoigne autant
de l’horreur que de la solidarité et parle de résistance et d’enrôlement en présentant des
réflexions sur l’engagement pour la liberté.

Cette lecture rappelle les actes comme la pensée de l’idéologie fasciste et nazie et permet une prise de conscience grâce à la véracité des faits, la charge émotionnelle et la réflexion déconstruisant les stéréotypes.

Ce spectacle participe au travail de mémoire tout en étant très proche de notre actualité.
Au CRDM Conception et réalisation : Association Confluences, à l’Espace Jorge-Semprun.

Gratuit, sans réservation (places limitées). À partir de 12 ans

Projection-débat, « La plume au poing », de Patrick ROTMAN, (documentaire, 2023, 52 min, Cinétévé). Le 10 février, à 18h30.

À l’auditorium Samuel-Paty de la bibliothèque Abbé-Grégoire.
En présence de Stéphane Michonneau, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris-Est Créteil, spécialiste des mémoires espagnoles, auteur de Franco, le temps et la légende (2025, Flammarion).

Proposé par les Rendez-vous de l’histoire (CEPH)
Gratuit sans réservation