Los Girasoles ciegos ou la mémoire retrouvée…

MÉNDEZ Alberto, Los Girasoles ciegos. Barcelona : Editorial Anagrama, 2015

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Librairie Feltrinelli à Gênes…

Comme toujours un bon choix de livres espagnols dans  cette chaîne de librairies italiennes…

Un petit livre attire mon attention. Son titre si étrange, Los Girasoles ciegos, la photo de la couverture empreinte d’une noire tristesse… Je le prends, je le feuillette, je le repose dans le rayonnage et je m’en vais… J’hésite mais comme subjuguée, je retourne vers lui et je l’achète !

Quelle découverte ! Il m’attendait sans nul doute !

Qui est son auteur ? Alberto  Méndez (1941-2004) est le fils du poète et traducteur José Méndez Herrera. Militant politique engagé au Parti Communiste, il crée sa maison d’édition Ciencia Nueva que le Ministre franquiste de l’Information et du Tourisme, Manuel Fraga Iribarne, fait fermer en 1969. Alberto  Méndez est ensuite expulsé de l’Université pour son engagement politique contre le régime de Franco. Il va alors collaborer à d’autres maisons d’édition, il sera aussi scénariste et traducteur. Sa seule œuvre romanesque, son seul et unique livre, Los Girasoles ciegos, est publié en 2004… D’abord le succès du livre est plutôt confidentiel puis très vite le bouche à oreille fonctionne et le livre connaît un énorme succès de librairie. Il remporte de nombreux prix et ne connaît pas moins de six éditions. En 2005 Alberto Méndez, devenu à son tour un  tournesol aveugle, recevra le Prix National du Roman  à titre posthume.

Le livre est composé de quatre courts récits, quatre histoires d’horreur et de désolation, quatre  « derrotas » réparties sur quatre années, de 1939 à 1942. L’émotion que produit la lecture est forte et le style, comme ciselé au scalpel de l’écriture, est d’une indiscutable qualité littéraire. Il n’est pas utile de faire vibrer les violons des mots pour émouvoir le lecteur et le toucher au plus profond de sa sensibilité : c’est ce que réussit parfaitement Alberto Méndez !

Les récits donnent voix à des personnages désorientés et perdus, presque morts, déjà dans les limbes d’une existence vouée à la perte, des vaincus du régime franquiste. Ce sont eux les « girasoles ciegos » du titre… Ce sont eux que les récits, dans une tentative de récupération de la mémoire historique, réussissent à sortir de l’oubli.

Les quatre récits sont  à première vue indépendants les uns des autres mais en avançant dans la lecture, leur continuité apparaît comme évidente puisque des liens, ténus mais profonds, se tissent de l’un à l’autre.

Primera derrota : 1939 o Si el corazón pensara dejaría de latir

Le héros de ce récit est le capitaine Alegría qui, la veille de la chute de Madrid, choisit de se rendre aux armées républicaines car il a compris que les gens de son camp voulaient non pas gagner la guerre mais tuer l’ennemi. Personnage lunaire et incompris toujours, il est rejeté d’un camp à l’autre et même la Mort dans le charnier où il se retrouve enseveli sous des cadavres, ne veut pas de lui ! Le troisième récit donnera au lecteur la clé de son destin entre folie et héroïsme des faibles !

Segunda derrota : 1940 o Manuscrito encontrado en el olvido

Derniers mois de la vie d’un jeune poète de dix-huit ans, « ésa no es edad para tanto sufrimiento », dans une ferme abandonnée dans le froid et la neige d’un hiver glacial de la province de Santander. Il a fui avec Elena, l’amour de sa vie, pour rejoindre la France mais la jeune femme est morte en mettant au monde un petit garçon avant d’avoir pu passer la frontière. Vaincu, il survit un peu, puis il s’abandonne lentement à la mort avec le bébé dans cet univers glacé et inhumain. Un berger retrouvera son journal, ultime trace d’une mémoire brisée.

Tercera derrota : 1941 o El idioma de los muertos

Un Républicain condamné à mort, Juan Serna, sauve momentanément sa vie en racontant à la femme du colonel chargé des ordres d’exécution de la caserne où il est emprisonné, comment son fils a été un héros alors qu’il s’agit d’un lâche individu de la pire espèce. Quand le jeune adolescent avec lequel il se lie d’amitié est sur la liste des condamnés à mort, son mensonge n’a alors plus de sens et il ne lui reste plus qu’à mourir à son tour, détaché de tout. Il crache au visage de ses bourreaux l’image réelle de leur fils et il meurt en pensant que « del rostro del Coronel Eymar desaparecería para siempre esa mueca de satisfacción impune ». Le récit s’accompagne d’une évocation presque documentaire des conditions de vie dans la prison de Porlier.

Cuarta derrota : 1942 o Los girasoles ciegos

1942 : la chape de plomb du régime franquiste s’est abattue sur la vie quotidienne d’une famille républicaine, celle des parents d’Elena, la jeune amante du poète du deuxième récit. Le père, Ricardo, vit caché dans une armoire et de sa cachette, il voit un jour le diacre lubrique qui enseigne à l’école de son fils, Lorenzo, chercher à abuser de sa femme. La fin est dévastatrice comme le sera la mémoire fracassée  de l’enfant.

Les thèmes des récits sont l’enfermement, la peur, le froid, un monde glacé au propre et au figuré, entre la vie et la mort, incompréhensible par la raison dans la mémoire de ces vaincus que le triomphe de Franco et l’histoire officielle ont anéantie et que la démocratie n’a pas contribué à sortir de l’oubli. Les histoires individuelles deviennent des histoires exemplaires et grâce à elles, c’est la mémoire collective des vaincus qui renaît sous la plume de Alberto Méndez qui a révélé une partie « del agujero negro de la historia de su país ». Quatre récits, quatre pièces du puzzle de la mémoire, qui se mettent en place pour faire vivre ceux dont l’Histoire a voulu nier l’existence.

Une traduction française du livre, Les Tournesols aveugles, existe aux éditions Bourgois (2007).

José Luis CERDA a porté à l’écran le livre d’Alberto Méndez en 2008, Los Girasoles ciegos, et le film a obtenu le Goya de la meilleure adaptation littéraire.

La blessure de l’exil espagnol

Article de « La Nouvelle république » du 24 mars 2016.
REFUGIES ESPAGNOLS TETE (1)

Mar-y-Luz Cariño-Lopez tient dans ses mains une photo de son père. Ce dernier a été décoré par De Gaulle pour sa participation à la libération de la France.

2016 marque les 80 ans de la guerre d’Espagne. Elle se conclut par l’exil de centaines de milliers de Républicains en France. Témoignage d’une Lochoise, fille d’un exilé qui a combattu aussi les nazis.

Longtemps, elle n’a rien su, ou presque, des épreuves de son père. Simplement qu’il avait déserté l’armée franquiste et fait la Seconde Guerre mondiale dans la 2e DB du maréchal Leclerc. Son père, Angel Rodriguez-Leira, n’en parlait jamais. Mais, en 2010, plus de trente ans après sa mort, Mar-y-Luz Cariño-Lopez en a appris bien davantage grâce à l’historien Robert Coale dans le cadre d’un hommage aux républicains espagnols : « J’ai pris un coup de poing à la figure ».

Cette habitante de Ferrière-sur-Beaulieu porte le prénom que son père avait donné au canon de son tank qui défilera dans Paris libérée. Quant à son nom, Cariño-Lopez, c’est celui que son père s’est choisi, par sécurité, en 1943, en s’engageant dans les corps francs d’Afrique. Il renvoie au village espagnol où il est né en 1914 : Cariño. Dans ce port de Galice, il est marin pêcheur et adhérent au syndicat anarchiste CNT lorsqu’éclate le coup d’Etat nationaliste de Franco en 1936. Il est marié, père d’une petite fille, et son épouse attend un deuxième enfant, qui naîtra après son départ pour la guerre.

«  Continuer la lutte  »

Réquisitionné dans l’armée franquiste fin 1937-début 1938, Angel Rodriguez-Leira déserte et passe du côté des Républicains. Quand Madrid tombe aux mains de Franco fin mars 1939, son seul salut est de fuir l’Espagne par bateau depuis les environs d’Alicante. Avec d’autres Républicains, il traverse la Méditerrannée en chaloupe, à la rame. Accoste en Algérie française. Comme dans l’Hexagone, il va connaître, de l’âge de 25 ans à 28 ans, les camps où la France a parqué les Espagnols exilés. Il s’évade, mais est repris. « On lui a dit : soit vous rentrez dans la Légion étrangère, soit vous retournez chez Franco. » Ce qui signifiait l’envoyer à une mort presque certaine. Ce sera donc la Légion.
Il y reste huit mois, puis déserte une nouvelle fois le 27 juin 1943. Le lendemain, il signe dans les corps francs d’Afrique sous sa nouvelle identité. Rapidement, il intègre, au sein de la 2e DB, « la nueve », une compagnie majoritairement composée de Républicains espagnols. « Ils n’avaient qu’une idée en tête : continuer la lutte. » Et, au bout de la victoire des Alliés, reprendre l’Espagne aux Franquistes. Les espoirs d’Angel Rodriguez-Leira seront trahis. Jamais les alliés n’ont envisagé de renverser Franco pour y réinstaurer la République.
En France, l’exilé espagnol fondera une nouvelle famille, sans jamais oublier la première. Mais il ne reverra pas l’Espagne.

Pierre Calmeilles

Histoires de femmes espagnoles

couverture du livre
couverture du livre

CHACÓN, Dulce, La Voz dormida. Madrid : Alfaguara, 2002, 376p.

Il a été question des femmes espagnoles lors de la conférence de David Garcia à La Riche, il en sera question en juin dans le film de Jean Ortiz, Compañeras… Il en est aussi question dans ce très beau livre dont je veux vous parler maintenant.
La voz dormida est un roman historique de Dulce Chacón paru en 2002 et qui a remporté de nombreux prix littéraires. Dulce Chacón a écrit ce livre comme un devoir personnel de mémoire, la nécessité de connaître l’histoire de l’Espagne, et elle est allée à la rencontre de ces femmes victimes du franquisme dont elle a recueilli les témoignages. Elle dit avoir dû adoucir l’horreur de ces témoignages, la fiction littéraire étant, selon elle, impuissante à faire vivre dans sa réalité exacte l’horreur de ce que ces femmes ont vécu. Et pourtant aujourd’hui encore, ces femmes, malgré tout ce qu’elles ont subi, restent fidèles à leurs idéaux républicains et leur loyauté à l’égard des « compañeras » reste intacte. Dulce Chacón se sent en quelque sorte responsable du silence de la mémoire qui entoure l’histoire des Républicains, et de ces femmes héroïques en particulier, et qui les condamne finalement encore tant d’années après les faits. Elle écrit :
« Somos los hijos del silencio. Un silencio que, a su juicio (celui des femmes rencontrées), ha sido una condena impuesta que se ha prolongado demasiado tiempo. Ellas pueden entender los silencios anteriores pero un silencio en democracia no lo pueden entender. »
La première partie du livre se déroule en 1939 après la victoire de Franco dans la sinistre prison madrilène pour femmes de Las Ventas. Le lecteur découvre l’horreur des lieux dans lesquels vivent ces femmes emprisonnées en même temps qu’il apprend leur histoire et les liens qui se tissent entre elles.
Le personnage central du livre est sans nul doute Hortensia et d’ailleurs la deuxième partie du livre lui est entièrement consacrée. Hortensia est enceinte quand tombe l’annonce de sa condamnation à mort. Sa petite sœur, Pepita, deuxième personnage central du livre, écrit à Franco et obtient qu’Hortensia puisse mettre au monde son enfant avant de mourir. Ce sera une petite fille, du nom de Tensi, que Pepita va élever. Tous les jours Pepita vient à la prison avec le bébé dans les bras jusqu’au jour où, un mois et demi plus tard, Hortensia est fusillée. De sa mère Tensi gardera un sac à couture avec deux cahiers bleus qui la conduiront à s’engager politiquement sur les traces de ses parents.
D’autres femmes gravitent autour de ce personnage central, Elvira, Tomasa, Reme, Sole, Doña Celia…dont la solidarité est infaillible et dont Dulce Chacón raconte les destins. Des mauvaises aussi, La Veneno, Sor María de los Serafines, qui dirige d’une main de fer la prison… Des hommes aussi, ne les oublions pas, le médecin de la prison, Don Fernando, Jaime Alcántara, l’amoureux de Pepita qui ne la retrouvera que des années plus tard… et d’autres encore.
Dans la troisième partie, le temps s’écoule plus rapidement puisque nous découvrons ce que fut la vie et le sort de tous ces personnages jusqu’en 1963. Le livre se clôt sur l’image de Pepita et Jaime enfin réunis marchant ensemble dans une manifestation à Cordoue.
Ce roman reflète fidèlement ce que vécurent ces femmes, leurs souffrances quotidiennes, la torture de ne jamais savoir quel serait leur sort final dans cette prison livrée à l’arbitraire et à l’injustice, leur loyauté infaillible entre elles, plutôt mourir, plutôt être battues ou torturées, que dénoncer, la perte irrémédiable de tous les droits que la République leur avait octroyés, leur courage et leur abnégation… Dans la prison et aussi à l’extérieur, une fois la liberté retrouvée pour certaines, jamais elles ne renieront les idéaux auxquels elles avaient tout sacrifié.
Ce roman, si tant est que l’on puisse parler de roman, le dernier livre de Dulce Chacón, donne la parole à celles que certains aimeraient bien voir se taire définitivement dans une société où le silence de la mémoire a force de loi.

Benito Zambrano a porté le livre à l’écran en 2011 sous le même titre, La voz dormida. Le film a été tourné dans l’ancienne prison de Huelva.

Il existe aussi une traduction française du livre, Voix endormies, paru en poche aux éditions 10-18.

FRAGMENTS DE MÉMOIRE 11

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Sont reproduits ici les textes qui ont été mis en voix par la Compagnie Cano López le 20 novembre 2015 au Plessis-Théâtres  à  La Riche (Indre-et-Loire).

Souvenirs perdus.

 C’est en Espagne que ma génération a appris que l’on peut avoir raison et être vaincu, que la force peut détruire l’âme et que, parfois, le courage n’obtient pas de récompense. C’est, sans aucun doute, ce qui explique pourquoi tant d’hommes à travers le monde considèrent le drame espagnol comme étant une tragédie personnelle, la dernière grande cause.

 Ma chère petite maman, voici ce que dénonçait Albert Camus dans l’un de ses textes. Tu as vécu dans ta propre chair cette tragédie quand, dans la rigueur du froid de février 1939, traversant à pied avec tant d’autres la frontière de Cerbère, tu cherchais un refuge, refuge qui sera ton exil, exil qui sera ta patrie. Tu avais 16 ans.

Je sais trop peu de choses sur ton passé, la maladie armée de sa faux m’a privé de ta voix. Tu n’avais pas encore 45 ans. Je vivais alors ma jeunesse dans l’insouciance du présent, dans l’exaltation et la liberté des barricades, je ne pensais qu’à l’avenir, je n’étais pas curieux du passé, TON passé. Aujourd’hui, à l’automne de ma vie, je me retourne, et derrière moi je fouille dans mes souvenirs. Je cherche, en vain, mes racines, je cherche en vain à reconstruire ton histoire, à deviner ton parcours.

De ce petit village d’Aragon où tu es née, Paracuellos de la Ribera, on t’envoie en Catalogne vivre chez une tante car ton père, jeune veuf, ne peut s’occuper seul de ses trois enfants.

Puis la Catalogne tombe sous le feu des troupes rebelles. Vient alors ce que nous appelons la Retirada.

Mais pourquoi étais-tu seule quand tu as traversé la frontière ? Où était ta famille ? Que s’est-il passé ?

Et comment as-tu vécu, seule, cet exode, et qui t’a ensuite recueilli ?

Je n’ai qu’une seule trace de ton passage, celle du 18 octobre 1939, dans un camp pour réfugiés étrangers près de Bourges. Le registre indique ton nom, Carmen Lite Gracia, ta date de naissance et ta profession : « bonne ».

Toi ne parlant pas le français, toi analphabète, toi étrangère indésirable, comment as-tu vécu dans la France de Pétain ? 

Puis tu aurais résidé quelques années en Alsace. Pourquoi ?

Et puis ensuite à Paris. Pourquoi ?

A la libération de la France, celui qui sera mon père épouse la belle espagnole, tu étais fière en effet d’avoir gagné un prix de beauté dans une fête locale. Ça, je m’en souviens…

Pourquoi n’ai-je pas été curieux, pourquoi tant de négligence, pourquoi, maman, ne pas m’avoir dévoilé un peu plus de ta vie ? Serait-ce par pudeur, pour ne pas troubler mon innocence ? Papa n’est plus là depuis trop longtemps pour me parler de toi.

Je ne serais pas né sans cette guerre civile, serais-je alors un « enfant illégitime du franquisme » ?

Je sais au moins une chose : la monarchie, imposée par un dictateur, est doublement injustifiable.

 

Et nous avions le rêve illusoire de juger l’imposteur, de lui  demander des comptes !

Mais… le juger, aurait signifié le présumer innocent… il est mort coupable.

 

Maintenant nous réclamons simplement justice et réparation, nous devons recouvrer ce que le peuple espagnol avait choisi librement.

La République, qui fut trahie, poignardée, abandonnée, nous te la devons maman, saches que, contrairement à ce que l’on prétend, nous ne sommes pas vaincus car, comme l’écrivait bien justement le dramaturge Fernando de Rojas : No es vencido sino el que quiere serlo. (*)
« N’est vaincu qui croit l’être. »

 

 Pardonner ??

 ********

********

 

 

 

 

Oui…

 Mais avec la volonté de résipiscence de la part des bourreaux, c’est-à-dire qu’il leur faut reconnaître leur faute et s’amender, c’est le prix de la réconciliation. En effet, il n’y a pas de pardon sans justice et justice n’est pas vengeance car alors de victimes nous deviendrions bourreaux. Oui, la justice existe, sinon quelle serait la différence entre victimes et coupables ? Cependant, nous savons que « le pardon rature, il n’efface pas » (**), seule la vérité reste. Nous veillerons, moi et ma descendance, à  transmettre ta mémoire et celle de tes compatriotes, ces martyrs, ces déracinés et ce, jusqu’à ma fin, c’est un devoir, une mission pour moi, ma résilience, car oublier ce drame signifierait qu’il n’a pas existé.

 

En définitive, que me reste-t-il de toi, maman ?

Des lambeaux de souvenirs, un joli et tendre sourire, de beaux yeux marron attentifs et protecteurs…

La frustration du manque est immense, cruelle, car mes questions resteront à jamais une énigme sans réponses, à JAMAIS.

 

¡ Salud y República !

  

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Je peux vivre ailleurs mais j’aurai toujours la conviction que je suis en exil.
Albert Camus (1913-1960)

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Caminante, son tus huellas
el camino y nada más;
Caminante, no hay camino,
se hace camino al andar.
Al andar se hace el camino,
y al volver la vista atrás
se ve la senda que nunca
se ha de volver a pisar.
Caminante no hay camino
sino estelas en la mar.

Antonio Machado (1875 – Collioure, 22 février 1939)

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Dicen que al morir le hallaron España dentro del pecho.
Juan Rejano (1903-1976)

Jean-Claude Vanhille Lite

 

(*) Fernando de Rojas, La Celestina (Melibée répondant à la Célestine, Acte IV).

(**) Robert Sabatier, Le livre de la raison souriante.

FRAGMENTS DE MÉMOIRE 10

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Sont reproduits ici les textes qui ont été mis en voix par la Compagnie Cano López le 20 novembre 2015 au Plessis-Théâtres  à  La Riche (Indre-et-Loire).

Un  » abric »

Cette histoire m’a été racontée par ma mère  Je ne peux pas donner de date exacte mais je pense que je peux la situer au cours de l’hiver 1940.

« Il fait froid. Les hivers sont rudes en Creuse, très rudes même pour ces jeunes femmes  trimballées d’un camp à l’autre au bon vouloir des autorités

Paquita, (c’est ma maman mais on ne se connait pas encore) marche à pas lents, seule, certainement triste en pensant au petit garçon de 6 ans qu’elle a laissé là-bas, dans sa Catalogne, pour ne pas qu’il souffre dans un voyage improbable. Elle pense aussi à son cher mari, Juan, interné dans un autre camp.

En marchant, elle s’est approchée des limites du camp et voit un brave homme qui la regarde gentiment et la salue et tente de communiquer avec elle. Pas facile quand on ne parle pas la même langue. Elle finit par comprendre que cet homme lui apportera une brique pour qu’elle puisse se réchauffer les pieds.

Toute contente elle s’en va le dire à ses compagnes, Juana Font et la « mallorquina « ,

Le lendemain elle retrouve le bon monsieur qui lui remet un paquet entouré de papier journal.

Déception. C’est une brique.

En catalan un « abric » signifie manteau. »

Cette anecdote pas vraiment guerrière m’a toujours amusé et si tu peux en faire  quelque chose je serai ravi.

 Tony Torne

FRAGMENTS DE MÉMOIRE 9

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Sont reproduits ici les textes qui ont été mis en voix par la Compagnie Cano López le 20 novembre 2015 au Plessis-Théâtres  à  La Riche (Indre-et-Loire).

Emilio

 

C’était une photo prise sur la sierra, à quelques encablures de Saragosse. Deux jeunes servants posant à l’ombre d’un canon.

Ces hommes appartenaient à la colonne Ortiz, une formation de miliciens anarchistes, qui marchait avec ceux de la colonne Durutti en direction de Belchite afin de tenter d’écraser les troupes franquistes qui s’étaient emparées de la région et qui en profitaient pour exécuter, par milliers, les militant-e-s ouvriers qui tombaient sous leur coupe.

Une soixantaine d’années après, j’ai rencontré un de ces deux là. Emilio, à peine sorti de l’adolescence, s’était rué, comme une grande partie du peuple d’Espagne dans la révolution naissante, ce bref été de l’anarchie, qui va bousculer l’ordre établi durant quelques mois et faire entrevoir la possibilité d’un monde nouveau, ouvert au possible, émancipé des totalitarismes et de l’oppression.

De ces quelques mois, qui l’ont marqué à vie, il en gardait la flamme qui pétillait dans ses yeux lorsqu’il me parlait de ces instants magiques, des ses combats contre les fascistes et les staliniens,  de la beauté de l’Espagne libertaire.

Et puis, il s’assombrissait soudainement, lorsqu’il invoquait l’exil, les camps de concentration de la France républicaine, la dureté du camp du Vernet, les compagnons qui  avaient  disparu morts de canonnades,  de maladies, de trahisons, d’exil et de désespoirs…

Et pourtant la geste libertaire qui l’avait fait basculer dans la grande histoire le tenait toujours debout, humble et joyeux d’avoir vécu tout cela et désirant toujours l’écrire à l’encre du possible.

 Eric Sionneau

FRAGMENTS DE MÉMOIRE 8

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Sont reproduits ici les textes qui ont été mis en voix par la Compagnie Cano López le 20 novembre 2015 au Plessis-Théâtres  à  La Riche (Indre-et-Loire).

Un curé révolutionnaire !

Quand j’étais jeune (8-12 ans), j’ai eu l’occasion d’aller quelques fois en Espagne, en Catalogne, avec ma mère et ma sœur voir quelques membres de sa famille qui étaient restés là-bas à la fin de la guerre civile et qui continuaient à avoir quelques contacts avec ma mère.

Nous y allions sans mon père, ancien de la CNT marqué « d’une croix rouge » qui ne pouvait s’y rendre sans prendre le risque de représailles certaines.

Ma mère, Sofia, était catalane originaire de Rubi près de Barcelone. Elle avait un oncle curé (le frère de sa mère, ma grand-mère maternelle, l’avia en catalan) qui vivait à Vilasar-de-Mar, une station balnéaire un peu au nord de Barcelone.

Il s’appelait Monseigneur Jean Rebull (Mosèn Joan en catalan).

Il habitait une assez jolie maison blanche, en centre-ville, avec un petit jardin qui comportait en son centre un puits et une sorte de fontaine recouverte de plantes et de mousse d’où coulait un filet d’eau permanent.

Contrairement à la plupart des ecclésiastiques espagnols, Mosèn Joan, qui avait une forte et virulente personnalité, avait pris le parti de défendre la République dès le début de la guerre civile, et avait caché et défendu des républicains.

Cela lui valut d’être emprisonné dans une prison de la banlieue de Barcelone, torturé et condamné à mort par les franquistes.

Un jour, appelé à donner l’extrême onction à un prisonnier qui mourrait, il a réussi à s’évader de la prison.

Il s’est ensuite caché dans sa propre maison, au fond de son puits, pendant un mois.

N’imaginant pas qu’il soit retourné chez lui, la guardia civil ne l’a pas trouvé.

Des habitants du village lui apportaient en cachette de la nourriture.

Le temps passant, il a réapparu et a réussi à bénéficier d’une sorte d’amnistie. Il faut dire qu’il était également diacre au célèbre monastère de Montserrat et qu’il jouissait d’une certaine notoriété.

Quand nous allions le voir, dans les années qui précédèrent la mort de Franco, pour bien marquer sa liberté de penser, il ouvrait grand les fenêtres de sa maison et il mettait à fond la musique de « La Santa Espina », sardane emblématique des Catalans, interdite sous les dictatures de Primo de Rivera et de Franco.

Sa vieille servante se mettait alors à le disputer car elle craignait toujours des représailles de la guardia civil.

 

Georges Pares

 

La Santa Espina :

https://www.youtube.com/watch?v=48_yGM4e164

https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Santa_Espina

Une rue de Vilasar-de-Mar porte le nom de Mosen Juan Rebull.

 

 

FRAGMENTS DE MÉMOIRE 7

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Sont reproduits ici les textes qui ont été mis en voix par la Compagnie Cano López le 20 novembre 2015 au Plessis-Théâtres  à  La Riche (Indre-et-Loire).

Sur la plage d’Argelès-sur-Mer

Je suis une fille de la « retirada », la retraite ou l’exode des espagnols qui fuyaient le fascisme à la fin d’une guerre civile de près de 3 ans. Je suis fière d’avoir du sang espagnol qui coule dans mes veines, sang mêlé de celui d’un « rouge », mon père, et celui d’une petite orpheline, élevée chez les sœurs à cornettes, ma mère, orpheline dès l’âge de 2 ans.

Rien n’était fait pour qu’ils se rencontrent, sauf, hélas, qu’une guerre civile n’éclate en Espagne, leur pays, et ne se termine que par un exil forcé, ici en France, où ils se « trouvèrent ».

Ma mère était une jeune fille de 20 ans lorsqu’elle a « échoué », comme des centaines de milliers de ses compatriotes, sur la plage d’Argelès-sur-Mer. Les autorités françaises avaient « prévu » leur accueil sur cette plage en la délimitant par des fils de fer barbelés, la mer représentant un côté « naturel », le tout sous surveillance policière armée très importante. Ils ont été parqués dans ce camp de concentration à partir du mois de février 1939, un hiver qui fut particulièrement rigoureux. Ils étaient « logés » à même le sable si froid, rien n’avait été prévu pour l’hygiène, les soins médicaux…

C’était inhumain au possible, il y eut beaucoup de morts, surtout des enfants.

Papa, bien entendu, va se battre avec ses compagnons d’infortune, pour tenter de libérer son pays du joug fascisant, il fallait empêcher qu’il ne revienne entre les mains de ce dictateur, Franco.

Les « rouges » assiégeaient les églises, couvents… tout ce qu’ils haïssaient car, pour eux, cela représentait de grandes richesses qui n’étaient pas distribuées aux pauvres. Nombreux étaient anticléricaux  et leur souhait, ou leur idéal, était d’obtenir davantage de justice sociale. Maman qui était élevée dans un couvent se souvenait bien de l’arrivée de ces « rouges » qui saccageaient tout mais l’image la plus marquante pour elle fut celle de fœtus qui étaient entassés dans un placard (et oui il y avait de temps en temps des petites soirées libertines organisées entre les sœurs et les curés du monastère voisin qui empruntaient le souterrain reliant les 2 endroits).

Comme dans toute révolte, cela s’est fait dans le sang, Picasso en a rendu l’un de ses tableaux fort célèbre « Guernica ». Des poètes, des écrivains, des « internationaux » prenaient parti pour leur lutte qu’ils trouvaient juste. Franco les traquait, les torturait, les emprisonnait, ou les tuait froidement, tout en récitant ses prières matinales.

Franco avait fait alliance avec Hitler et Mussolini, les appels des républicains espagnols ne furent pas entendus par la France et la Grande-Bretagne. Pourtant, c’était bien là le signal d’une grande guerre qui devint mondiale et la création de camps d’extermination en masse, par la folie d’un autre dictateur qui voulait se créer un Empire, Hitler.

L’exil est le plus souvent forcé pour la plupart des peuples, il n’est jamais fait avec plaisir. Mes parents l’ont adopté de force puisque le Général Franco a dirigé de façon atroce l’Espagne jusqu’en 1975, papa étant décédé 10 ans auparavant. Il n’a jamais pu revoir sa « mère-patrie », il savait très bien que s’il remettait les pieds en Espagne, il risquait de se retrouver en prison, torturé ou assassiné.

J’ai vécu, petite, les sarcasmes des camarades de classe, comme quoi je mangeais le pain des français, ce que je ne comprenais pas à l’époque. Aujourd’hui encore je suis une indignée, je ne supporte pas les relents racistes extrémistes, j’ai même honte des prises de position politique de certains de mes frères et sœur actuellement.

J’ai atteint l’âge auquel papa est parti pour toujours, il me reste un manque énorme de lui. En effet je n’avais que 15 ans et à cet âge je n’avais pas ressenti ce besoin de parler avec lui de sa vie d’avant l’exil, de son Amour pour l’Espagne, de sa lutte contre le fascisme, là-bas, ou ici en France.

De lui, je me souviens d’énormes jurons espagnols, souvent anticléricaux et de chants comme « Ay Carmela » quand un groupe d’amis étaient réunis et que l’anisette coulait si joyeusement dans leurs gosiers. J’ai l’impression d’avoir des racines peu profondes car je n’ai jamais connu de grands-parents. C’est la 1ère fois cet été où j’ai foulé les terres aragonaises qui l’ont vu naître, travailler la terre, connaître la République, malheureusement fragile, et quitter son pays après avoir  lutté avec peu de moyens pour la Liberté. Je n’ai retrouvé aucune trace familiale mais j’ai parfois entendu les jurons qu’il avait tendance à prononcer assez souvent, jurons toujours en vigueur. Je n’ai pu que me rendre compte de l’hostilité de cette région si aride et m’imaginer comme la vie devait y être bien difficile. Que pouvaient faire ces pauvres bougres lors des combats contre l’armée de fascistes, très équipée ?

Je dis un grand MERCI à Papa et à Maman pour tout ce qu’ils ont fait pour nous après avoir subi tant d’horreurs.

 Mirabelle