Article de Paco Audije dans la Vie Ouvrière, mensuel de la CGT de novembre 2025
Troisième force politique du pays, le parti ultranationaliste Vox donne de la voix, soutenu par nombre de responsables français, italiens, et d’ailleurs, de l’extrême droite
Presque un millier de personnes se sont réunies ce 28 septembre devant la délégation du gouvernement central (l’équivalent d’une préfecture en France). Elles demandaient l’interdiction de Galerna Fest, un festival néofasciste annuel qui programme des tables rondes et des concerts de musique. Des militants de l’ultradroite sont venus de toutes parts, des autres provinces d’Espagne, mais aussi d’autres pays européens.
Raphaël Ayma (Rafael Ferron Lagier, de son vrai nom) est présent. Il appartient à un groupuscule néofasciste d’Aix-en-Provence et a travaillé comme assistant
parlementaire pour le Rassemblement national (RN).
Surveillé par la police, le groupe d’extrême droite s’est rendu devant le siège local du PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) derrière une pancarte qui demandait la « remigración ». C’est Santiago Abascal, président de Vox, le parti frère du RN en Espagne, qui réclame cette « remigration » : l’expulsion dans leurs pays d’origine de plusieurs millions d’immigrés, y compris ceux qui ont été naturalisés. Abascal est député, il est proche de Marine Le Pen et de Jordan Bardella.
« C’est un danger de premier ordre, l’extrême droite utilise les instruments de la démocratie contre la démocratie », nous a dit Lucía, la quarantaine, rencontrée parmi les manifestants antifascistes de Santander. Féministe, syndicaliste de l’UGT (Union générale de travailleurs, syndicat proche des socialistes), Lucía milite aussi au sein de l’association Las calles contra el fascismo (Les rues contre le fascisme), qui se mobilise toujours contre les événements publics organisés par les groupes fascistes.
LES JEUNES, UNE CIBLE PRIORITAIRE
Des activistes du réseau Rock contra el fascismo étaient aussi présents. Environ 1 300 groupes de rock originaires de toute l’Espagne ont signé un manifeste pour s’opposer à la présence croissante d’expressions fascistes dans les rues. Ce manifeste de Rock contra el fascismo a été annoncé en juin 2021, au siège madrilène de la Confédération syndicale des Commissions ouvrières (CCOO), le premier syndicat du pays, avec la présence et le soutien d’Unai Sordo, le secrétaire général de CCOO.
« Nous n’avons pas de structures spécifiques contre l’extrême droite, mais nous organisons de séminaires pour créer d’instruments pédagogiques, par exemple sur les femmes ou sur la communication, dans les médias et sur les réseaux sociaux, contre ces discours démagogiques », déclare Luis Lombardo, responsable de communication des CCOO de Madrid. Ce dernier estime que l’action syndicale doit avant tout se concentrer dans la jeunesse. « C’est un espace qu’il faut gagner », insiste-t-il.
Selon un sondage récent publié par le quotidien El País, Vox progresse surtout chez les jeunes : 40 pour cent parmi les âgés de 18 à 34 ans sont prêts, à l’occasion des prochains rendez-vous électoraux, à voter Vox. Et ils sont les plus nombreux à suivre Abascal sur TikTok, le réseau social le plus utilisé par les plus jeunes.
Luis Ángel Cardín, ancien secrétaire général de l’UGT en Cantabrie, pense que la gauche au pouvoir –malgré quelques avancées sociales– s’est éloignée d’enjeux comme l’enseignement ou la santé, qui restent la compétence des gouvernements régionaux surtout dirigées par le PP (droite classique devenue très trumpiste) en coalition avec Vox.
TIRER LES ENSEIGNEMENTS DE L’HISTOIRE
Cardín souligne aussi qu’on n’a pas suffisamment expliqué aux jeunes que la dictature de Franco, qui s’est étalée de 1936 à 1975, avait forcé à l’exil cinq millions d’Espagnols. « Nous n’avons pas fait le récit de cette émigration forcée, ni de leur exil ni des dernières peines de mort qui ont été appliquées vers la fin du régime franquiste », estime Luis Ángel Cardín.
Les discours néo-franquistes marchent, donc, avec peu d’entraves, tandis que la présidente de la région de Madrid, Isabel Ayuso (PP), vient de décider la suppression d’une formation de professeurs sur le traitement historique du franquisme. En même temps, en Murcie (sud-est), le PP et Vox ont supprimés dans les écoles quelques cours d’arabe qui étaient cofinancés par le Maroc. Il y a six mois, la Confédération syndicale CCOO a présenté à Berlin –avec d’autres syndicats internationaux– un projet pour « faire
face aux extrêmes droites dans le monde du travail », pour combattre les discours néofascistes dans les espaces où se développe l’action syndicale.
En Espagne, les déclarations anti–gauche sont de plus en plus violentes. Abascal a, par exemple, déclaré au journal argentin Clarín que « le peuple espagnol voudra pendre un jour Pedro Sánchez [le Premier ministre espagnol, NDLR], par ses pieds. »
Des propos récents du secrétaire général du PP, Miguel Tellado, suggéraient également aux Espagnols de commencer à « creuser la fosse de Sánchez ». Une déclaration pour le moins choquante dans un pays qui compte encore, disséminées sur l’ensemble du territoire, des milliers de fosses communes où sont enfouis plus d’une centaine de milliers de morts, fusillés par les troupes Franco.
Saisi par le PSOE qui avait porté plainte, le Tribunal suprême espagnol a tranché : les propos sont « inacceptables du point de vue du discours » mais ne constituent pas un délit. Dans cette ambiance toxique, les journalistes d’extrême droite jouent les provocateurs par l’utilisation illégitime d’accréditations de presse délivrées en faveur de publications financés par la droite. Agressifs, ils agissent même à l’intérieur du Congrès des députés (chambre basse) en harcelant leurs collègues d’autres médias et les dirigeants de gauche.
CAMPAGNES DE HAINE INCÉSSANTES
Selon Agustín Yanel, président de la Fédération de syndicats de journalistes, « Vox refuse à leurs réunions aux journalistes qu’ils n’aiment pas, en même temps qu’ils lancent de campagnes de haine contre d’autres professionnels des médias ». Les associations et syndicats de journalistes ont réussi à faire modifier le règlement de la chambre basse pour que ces accréditations usurpatoires soient annulées.
Il y a bien un syndicat proche à Vox qui porte le nom de Solidaridad, mais à niveau national, il n’a reçu que 0,2 pour cent de bulletins de vote pendant les dernières élections syndicales Cela étant, selon le dernier sondage du Centre d’investigations sociologiques (CIS), Vox perd peu d’intentions de vote. Il reste troisième force politique –après le PSOE et le PP– avec 17,3 pour cent
« Ils sont minoritaires, d’accord, mais il y a toujours des travailleurs qui restent adhérents aux syndicats ouvriers sensibles aux sirènes néofascistes», conclut Luis Ángel Cardín.