C’était ce samedi 25 juin 2016, à la bibliothèque municipale de Saint-Pierre-des-Corps :

C’était ce samedi 25 juin 2016, à la bibliothèque municipale de Saint-Pierre-des-Corps :

La célèbre photo de R. Capa ne drevait-elle pas être re-légender en : « Mort d’un cénétiste espagnol sur le front d’Andalousie en 1936 » ?

Puisqu‘il s’agissait de Federico Borrell García « Taino » : Il était anarcho-syndicaliste, militant de la CNT et fondateur des jeunesses libertaires (FIJL) à Alcoy : 
L’ouvrage s’inscrit dans les quatre temps de la chute entre la naissance et la mort d’Antonio, parce qu’aussi bien, conclut Antonio 
fils, « mon père mit 90 ans à tomber du quatrième étage »…
Antonio père désira voler depuis tout jeune pour échapper à une destinée insupportable : l’enracinement dans les contraintes familiales et la mentalité étriquée des petits paysans misérables de Peñaflor de Gállego, province de Saragosse, village où il naquit en 1910.
À l’âge de huit ans, comme tant d’autres, il dut quitter l’école pour aider aux travaux sur un lopin de terre que son père voulait étendre aux dépens du voisin. Chacun ayant la même pratique, des murs de propriété furent érigés sur toute la terre arable, annihilant à jamais l’horizon pour qui vivait courbé sur le sol, de sol a sol [1].
Antonio père concluait : « Les luttes fratricides que j’ai dû subir m’enseignèrent que les hommes ne doivent avoir d’autre village que l’humanité. […] J’ai grandi, oui, mais avec un horizon bouché par l’ambition, ou mieux dit par la misère. »
Perché sur un arbre, Antonio et son ami Basilio cherchent la direction de Saragosse, où le jeune révolté partira se confronter à une autre misère, de 1931 à 1936. Son seul passeport pour une relative liberté de mouvement était son permis de conduire obtenu en 1931, le jour de la proclamation de la République.
Puis la guerre civile éclate et la vie à Saragosse devient insupportable et terrorisante.
Antonio mûrit son plan pour échapper à la mobilisation et à l’Espagne franquiste. Les jeunes appelés dont il fait partie sont conduits sur le front à Quinto de Ebro : il arrive à passer la ligne…
…et tombe sur la centurie Francia, rassemblant des Espagnols qui vivaient en France avant 1936. Ces hommes faisaient partie de la colonne Ortiz, basée au sud de l’Èbre. Il trouve là une activité qui lui convient : transporter et distribuer les courriers des miliciens, entre Alcañiz, Azaila, La Puebla de Híjar… et une solide amitié avec trois de ces combattants, dont Mariano Díaz.
Quand les miliciens anarchistes apprennent qu’ils vont être militarisés et passer sous le commandement des communistes, la tension monte ; mais le processus est inexorable et la guerre petit à petit engloutit les espérances révolutionnaires.
Ensuite, comme l’écrit Antonio, ils commencèrent à assumer la possibilité de perdre aussi la guerre. La centurie Francia fut incorporée dans la 116e brigade de la 25e Division et Antonio père s’incorpora dans le 8e bataillon de transport. Le groupe d’amis se perdit et se retrouva au gré des batailles perdues ; la dernière étant celle de l’Èbre. Jusqu’à la retirada…
Beaucoup meurent à peine arrivés dans les camps de concentration français, à ciel ouvert ; puis ils doivent construire eux-mêmes leurs baraques : « Nous étions comme des oiseaux construisant leur propre cage. »
Miradors et mitrailleuses empêchent les internés d’être en France ; mais la route vers l’Espagne restera toujours ouverte. Comme elle n’était pas assez empruntée au goût des autorités françaises, celles-ci offrirent aux internés un faux choix : ou bien rentrer chez Franco, ou bien intégrer la Légion étrangère. Ceux qui ne choisissaient pas ne pouvaient être que des lâches :
Quand la guerre avec l’Allemagne éclate, Antonio ne sort de
St-Cyprien que pour aller trimer comme esclave dans les
forêts au sein d’une Compagnie de travailleurs. Après fuites
et détentions diverses, il trouve un havre de paix et de
bonheur à Guéret auprès d’une famille de paysans où le grand
père lui apprend à connaître la terre, qu’à la différence
des père et frères d’Antonio il aimait pour ses qualités et
non pour les quantités qu’elle produisait.
Et puis il y a Madeleine. qui rappellera sans doute aux
lecteurs des Fils de la Nuit une autre Madeleine qui
chevaucha également son Antonio.
Mais la guerre reprend le dessus : arrestations, vie clandestine et maquis se succèdent jusqu’à la libération. Une autre vie misérable commence qui voit l’espoir du renversement de Franco s’évanouir, et les idéaux d’existence se dégrader à Marseille dans la pratique du marché noir et la fréquentation du milieu.
Alors Antonio décide en 1949 de rentrer à Saragosse où sa cousine mariée à un phalangiste lui garantit la vie sauve s’il se soumet à la famille, à la Phalange, à l’argent. Pour compléter le tableau, il se marie à l’église.
« Le mariage fut aussi un enterrement, celui de la dignité et des idéaux […] comme beaucoup d’Espagnols, j’appris à vivre par-dessus mon propre cadavre. » Il annonce alors sa défaite à son ami Mariano, resté en France. Commence maintenant une vie de silence uniquement interrompu par la naissance de son unique fils Antonio en 1951…
…qui se rappelle encore aujourd’hui avec tendresse ces étés passés en France auprès de la famille de Mariano : le seul moyen qu’avait trouvé son père pour contrebalancer l’influence fascisto-cléricale de sa femme et de sa famille.
Puis tout se dégrada encore plus : la famille sombra dans la misère, le ressentiment, et Antonio père dans la dépression. En 1985, il entra dans une maison de retraite où il partagea avec deux compagnons quelques moments de fantaisie.
Jusqu’à la chute finale, en ce jour où « pour la première fois dans ma vie tout allait être facile ».
Les Giménologues, le 27 juin 2009.
[1] Du lever au coucher du soleil.
[youtube https://www.youtube.com/watch?v=JxyOG42YE8U]

Pendant mes vacances en juin de l’an dernier, j’ai voulu découvrir Belchite, alors que j’étais à la découverte de l’Aragon, région où mon père vécut sa jeunesse. Cette commune se situe à environ 50 km au sud de Saragosse. Pendant la guerre civile ce fut un point peu stratégique, en fait, pour les Républicains qui voulaient tenter de reprendre Saragosse, bastion important de l’anarchisme, qui avait été reprise trop facilement par les nationalistes, dès le lendemain du coup d’état militaire franquiste.

J’étais intéressée par le côté historique puisque d’âpres et rudes combats y eurent lieu et que j’en avais entendu parler par notre ami anarchiste Emilio Marco qui s’était jeté dans la bataille avec une immense conviction dans la colonne d’Antonio Ortiz de la CNT, mais également par Isabelle Sastron dont la maman était issue de cette ville.

Effectivement, quand on découvre les lieux restés intacts, on peut s’imaginer la violence des combats.

Cette ville était républicaine et a résisté héroïquement alors que les troupes franquistes voulaient absolument faire tomber ces «rojos».

Tout d’abord, aux environs, nous découvrons des terres arides, pierreuses, et ma première interrogation fut pour les combattants de la République qui n’avaient aucun abri existant de retranchement. Ils devaient se retrouver bien souvent à découvert face au lourd armement de massacre utilisé par le «rondouillard» de Franco, épaulé de ses amis hitlériens, ou mussoliniens.

Les combats les plus intenses se sont déroulés en période de très grosse chaleur, fin août et début septembre 1937, 15 jours d’intensité guerrière, mais les Républicains aidés par la XVème Brigade Internationale et quelques avions russes en sortirent vainqueurs. Les pertes furent très importantes, on dénombra environ 5000 morts.

Pourquoi Franco a-t-il voulu conserver ce village en ruines comme on découvre aujourd’hui ce «Pueblo Viejo de Belchite».

Pour en savoir davantage, nous avons fait la visite guidée, ma fille et moi, sous un soleil de plomb, pas de chance car elle débutait à midi.

Dès le portail d’entrée franchi, l’horreur nous saisit.
J’ai été effarée d’apprendre par la guide que Franco, durant son règne, a voulu garder ce village en l’état afin d’en faire sa propagande anti-républicaine. Tant qu’il a occupé son poste de dictateur, il obligeait les jeunes collégiens ou lycéens à des visites de ces lieux. On les «instrumentalisait» en leur disant de bien regarder les atrocités commises par ces « barbares rouges». Pendant des décennies les jeunes espagnols ont ainsi visité ce village, comment pouvaient-ils penser que de telles informations n’étaient que de la propagande franquiste ? Parce qu’il faut bien se dire que les langues ne se déliaient plus beaucoup, le peuple espagnol vivant sous la terreur d’une simple dénonciation, ne serait-ce bien souvent que par un membre de sa propre famille. Ce fut une longue amnésie collective, un long silence s’installa.

Un nouveau Belchite a été construit un peu plus loin par des prisonniers républicains, dans des conditions totalement inhumaines.
En fait, nous apprîmes pendant cette visite que le village, à la fin des combats, était jonché de cadavres d’humains ou animaux, que l’odeur y était pestilentielle et le risque d’épidémies très important pour les survivants. Ce sont les Républicains qui se sont attelés à faire brûler tous ces cadavres en décomposition dans les rues et les décombres, et non pas les franquistes.

La bataille s’était déroulée maison par maison, rue par rue, dans une extrême cruauté, parfois au corps à corps. Ce ne fut qu’en mars 1938 que les troupes franquistes reconquirent la ville.
Des familles continuèrent de vivre jusqu’au milieu des années 1960 dans les quelques maisons moins impactées par cette bataille.

Je suis toujours admirative de tous ces hommes qui, malgré leurs divergences syndicales ou politiques, ont bataillé fermement cet ennemi qu’est le fascisme. Ils ont défendu avec opiniâtreté un bel idéal, celui d’une République libre, fraternelle, laïque, solidaire, égalitaire, pacifique, celle en laquelle j’aspire encore aujourd’hui.

Je terminerai ce propos par la célèbre expression utilisée par ceux qui sont partis sur le front d’Aragon pour se donner du courage « ¡ A Zaragoza o al charco ! » Mon père se trouvait-il dans ce terrible enfer ?

Les Giménologues et L’Insomniaque publient en 2016 
« ¡ A Zaragoza o al charco ! » se lançaient les miliciens sur le front d’Aragon pour entretenir leur courage. Et cette formule [1], ils se la rappelèrent plus tard, dans les camps en France, nous disait un jour Emilio Marco, l’un des protagonistes de ce livre.
Le 18 juillet 1936, dans la capitale de l’Aragon, les jeunes libertaires comme Petra Gracia arpentent les boulevards en attendant de connaître l’attitude de la CNT-FAI face au soulèvement militaire prévisible. Le 19 juillet, Saragosse tombe aux mains des factieux.
La chute incompréhensible de la « perle anarchiste », encore retentissante de la motion sur le communisme libertaire adoptée au IVe congrès de la CNT en mai, est ressentie comme une catastrophe.
Le 24 juillet partent de Barcelone les miliciens de la « Primera columna », conduite par Buenaventura Durruti, puis ceux de la « Segunda columna », conduite par Antonio Ortiz, où Emilio Marco s’embarquera. Il combattra dans la centurie de Juan Peñalver, cénétiste de Sant Feliu de Llobregat.
Dans les quartiers ouvriers de Saragosse, les militants sont traqués et Florentino Galvàn se cache où il peut.
Alors que pour la plupart des libertaires, l’offensive pour reprendre Saragosse ne peut se dissocier de l’abolition du salariat et de l’argent, et de la mise en commun des terres, des outils et du travail, au niveau des Comités directeurs de la CNT et de la FAI on s’aligne sur l’antifascisme et l’on exige « que personne n’aille au-delà ».
Voilà le cœur de l’un des drames à plusieurs facettes qui se nouèrent dans la partie de l’Espagne restée républicaine. Mais avant que les mâchoires de la contre-révolution ne se referment sur les impatients du front et de l’arrière, une expérimentation aux dimensions historiques eut cours, un début de vie nouvelle fut savourée jusqu’à la dernière goutte, au sein de l’Aragon rural.

Miliciens catalans partant pour SaragosseAprès avoir accompagné les volontaires espagnols et internationaux de « la Durruti » dans le secteur de Pina, nous repartons en campagne au sud de l’Èbre, du côté de Belchite avec « la Ortiz ».
Et dans la continuité de À la recherche des fils de la nuit, nous tentons une fois encore d’articuler les histoires particulières et l’analyse des questions collectives.
Car cet ouvrage s’ancre dans les récits d’hommes et de femmes engagés dans les milices et dans les activités des collectivités aragonaises. Les rencontres qui se sont succédé après 2006 avec ces compañeros et compañeras – ou leurs enfants – représentent un petit miracle.
À Tours Engracia, fille de Florentino Galván [2], membre du Conseil d’Aragon, et Emilio Marco, milicien de la colonne Sur Ebro, ont sacrément animé notre soirée de présentation.
À Grenoble, Hélios se trouvait dans la même soirée que nous sur l’Espagne, et nous nous sommes « reconnus » au gré de nos interventions respectives. Il a lui-même rédigé l’histoire de son père Juan Peñalver [3], centurion d’Emilio (double surprise !).
Tomás Ibánez nous a dit un jour où nous étions au CIRA de Lausanne que sa mère Petra Gracia, fort âgée, n’arrêtait pas de lui parler (et pour la première fois) des terribles journées de l’été 1936 à Saragosse.
Après avoir lu l’édition espagnole des Souvenirs d’Antoine, Isidro Benet, un « ex » du Groupe international de la colonne Durruti, et son fils César, nous ont un jour contactés par mail depuis Valencia, histoire de savoir si les souvenirs du miliciano pouvaient nous intéresser…
Antoine et ses copains ont été un peu secoués en lisant dans « à la recherche des fils de la nuit » les noms de destacados anarchistes qu’avait bien connus son père, Manolo Valiña [4], lui-même ancien homme d’action de la CNT-FAI. Eux-mêmes avaient longtemps cherché à compléter son histoire.
Voilà que l’on pouvait encore approcher cette expérience de manière incarnée, avec des protagonistes du mouvement libertaire espagnol. Ce furent désormais les derniers témoins directs à nous avoir parlé aussi précisément, et avec toujours autant de passion, de ce moment fort de l’histoire.
Au fil des ans, nous avons régulièrement soumis à Emilio, Hélios, Petra, Isidro, Engracia et Antoine les nouvelles moutures des notices en cours de rédaction, jusqu’à la disparition des quatre premiers d’entre eux.
Nous saluons aussi au passage la mémoire de Josep Fortuny de Tarnac, et de Juan et María Gutiérrez de Banat, maintenant disparus.
Les récits de nos amis ont donc servi de matrice chronologique et événementielle que nous avons développée et recoupée à partir de ce que nous avons trouvé dans les centres d’archives, dans la presse des années trente, dans la documentation du mouvement libertaire espagnol, dans d’autres témoignages publiés ou non, et dans les travaux d’historiens ou de chercheurs amateurs.
Nous avons ajouté des développements de notre cru sur deux thèmes qui nous paraissent essentiels quand on se penche sur le processus révolutionnaire qui eut cours dans l’Espagne des années trente : le projet de société communiste libertaire, et la polémique, toujours entretenue aujourd’hui, sur une supposée cruauté spécifique des anarchistes espagnols.
Puisse cette mosaïque donner un peu à voir ce qui s’est joué au cours des luttes anticapitalistes dans les années trente en Espagne.
Le 24 avril 2016. Les Giménologues, Clermont-Ferrand, Lagarde, Marseille, Périgueux, Valbonnais.
[1] « ¡ A Zaragoza o al charco ! » [À Saragosse ou à la mare !] est une expression célèbre tirée d’une historiette datant du XIXe siècle, destinée à illustrer l’opiniâtreté des Aragonais. Un Aragonais rencontre sur son chemin un curé qui lui demande où il se dirige. « À Saragosse », répond-t-il. Le curé rétorque « Si Dieu le veut », et l’autre lui répond : « Qu’il le veuille ou non, c’est à Saragosse que je vais. » Dieu apparaît à cet instant, et pour punir le récalcitrant il le transforme en grenouille et le jette dans une petite mare, où il croupit.
Longtemps après, il lui redonne sa forme humaine, et l’Aragonais reprend sa route.
Mais il croise à nouveau un curé qui lui pose la même question, et il lui répond : « Voy a Zaragoza… o al charco », car il n’est pas acceptable pour lui de dire « Si Dieu le veut. »
Devant une telle détermination, Dieu jeta l’éponge.
On comprend que cette fable au fond irrévérencieux à l’égard de la religion, et où l’individu s’affirme face à l’autorité suprême ait séduit les anarchistes, au point que, comme on le verra dans ce livre, l’un d’entre eux signait ses articles : « Uno del charco ».
[2] Mort en 1966
[3] Mort en 1983
[4] Mort en 1976

CERCAS Javier, El Impostor. Barcelona : ediciones Delbolsillo, 2016.

29 janvier 2005
Enrique Marcos ou Enric Marco – son identité est fluctuante au gré des événements et de l’histoire – prononce devant les Cortés un discours rendant hommage aux républicains espagnols déportés dans les camps nazis. Il s’exprime en tant que matricule 6448, rescapé du camp de Flossenbürg. C’est la première fois qu’un hommage est rendu aux déportés républicains espagnols victimes du nazisme et devant une assemblée subjuguée et émue aux larmes, Enrique Marco évoque d’une voix vibrante d’émotion son expérience des camps.
11 mai 2005
A peine quatre mois plus tard, Enric Marco, à l’âge de 84 ans, est démasqué par un historien, Benito Bermejo, qui avait toujours eu des doutes sur la véracité des dires du personnage – il faut reconnaître qu’il n’était pas le seul, d’autres que lui avaient des doutes mais ne les exprimaient pas – et qui enquêtait en vain depuis longtemps sur lui : Enric Marco est donc un imposteur qui s’est inventé un passé de déporté au camp nazi de Flossenbürg ! C’est un scandale énorme qui dépasse largement les frontières de l’Espagne.
Cet imposteur, titulaire de la Croix de Sant Jordi, est le président de l’Amicale de Mauthausen qui regroupe les anciens déportés espagnols survivants des camps nazis, il a donné des centaines de conférences dans les établissements scolaires sur son expérience de déporté, il célébrait chaque année à Mauthausen la mémoire des camps et il devait inaugurer, juste avant d’être démasqué, le Mémorial de Mauthausen avec José Luis Rodríguez Zapatero lui-même…
En fait le personnage n’en est pas à une imposture près. Charismatique et menteur éloquent, il se présente aussi comme un héroïque résistant au franquisme, et en 1976 il devient secrétaire régional de la CNT en Catalogne d’où il est originaire, puis en 1978 secrétaire confédéral pour toute l’Espagne. Symbole vivant de l’anarcho-syndicalisme, il sera évincé de la CNT pour des raisons qui n’ont rien à voir avec ses mensonges !
En fait point d’héroïsme militant, point de fuite vers la France, point d’arrestation par la Gestapo, point de déportation… Tout cela est faux !
En 1941 Marco s’engage simplement comme travailleur volontaire en Allemagne, en tant que mécanicien, dans le cadre du soutien de Franco au régime nazi pour échapper au service militaire en Espagne et toucher un salaire substantiel ! Arrêté en Allemagne pour haute trahison pour avoir défendu les idées communistes, il est emprisonné à Kiel mais libéré et blanchi au bout de sept mois. Personne ne saura jamais pourquoi ! De la prison de Kiel à la déportation à Flossenbürg, Marco, menteur et affabulateur de talent, franchira vite le pas !
Quant à sa vie sous le franquisme, elle n’a rien d’héroïque. Citoyen très ordinaire, il fera partie de ceux qui plient l’échine, qui sont toujours du côté de la majorité et qui de fait se soumettront sans état d’âme à la dictature de Franco.
C’est ce personnage que Javier Cercas, auteur de Soldados de Salamina, a choisi de raconter.
Javier Cercas a longtemps hésité avant de se décider à écrire ce livre qu’il dit ne pas être un roman au sens habituel du mot mais bien plutôt un roman sans fiction ou un récit réel. En effet se pose la question suivante : pourquoi consacrer un livre à cet imposteur ? Le silence ne serait-il pas préférable pour lui refuser définitivement ce dont il a usé et abusé pour tromper les gens, la parole ? Lui consacrer un livre, n’est-ce pas chercher à le comprendre, donc dans une certaine mesure à l’excuser ? Primo Levi écrivait d’ailleurs à propos des camps : « Peut-être ce qui est arrivé ne doit-il pas être compris, car comprendre, c’est presque justifier ». Pour Tzevetan Todorov, au contraire, « comprendre le mal ne signifie pas le justifier, mais, peut-être, se donner les moyens pour empêcher son retour. »
Javier Cercas se décide finalement à écrire ce livre car il est sans nul doute fasciné par le personnage et poussé par le désir de découvrir la vérité profonde de Marco. « ¿ No son los libros imposibles los más necesarios, quizás los únicos que merece de verdad la pena intentar escribir ? »
Il se met en contact avec Marco qui accepte le projet car l’homme, narcissique à souhait, est satisfait chaque fois que l’on s’intéresse à lui, il l’interroge, enquête, cherchant des documents, rencontrant des témoins, se rendant sur les lieux mêmes du passé de Marco. Javier Cercas met l’imposteur face à ses mensonges et hanté par l’Histoire, il pose le problème de la mémoire historique, comment elle se fait, comment elle peut se corrompre ou se dénaturer, en particulier dans des discours manipulateurs brillants mais sans aucune conscience, style commémoration nauséeuse dégoulinante de bons sentiments, et pour lui, Marco est l’incarnation de la mémoire kitsch, « ese venenoso forraje sentimental aderezado de buena conciencia histórica ».
Javier Cercas met en parallèle le personnage de Marco et celui de don Quichotte qui, tous les deux, se sont inventé une vie pour ne pas voir la grisaille horrible de leur médiocre existence réelle et pour tenter d’y échapper. Tous les deux ont la même capacité affabulatoire, tous les deux recherchent la gloire. Différence importante cependant entre don Quichotte et Marco : don Quichotte ne trompe personne car tout le monde sait qu’il est un pauvre fou qui se prend pour un héros chevaleresque alors que Marco a été pendant des années adulé, recherché, porté en triomphe. Mais cela illustre bien pour Javier Cercas le dilemme posé par la littérature entre la fiction et le réel et qu’il présente ainsi : « La fiction sauve, la réalité tue ». La fiction a donc sauvé don Quichotte et Marco alors que la réalité, comme Narcisse découvrant ce qu’il est réellement, les aurait anéantis. Tous deux sont des écrivains frustrés que l’écriture d’un roman aurait pu sauver. Javier Cercas aurait-il des points communs avec Marco, serait-il lui-même un imposteur ? C’est la question qu’il pose et qu’il se pose à lui-même au début du roman.
A la fin du livre, lors du dernier entretien entre Marcos et Javier Cercas, ce dernier le tutoie pour la première fois comme si les barrières entre eux étaient enfin tombées. Marco semble aussi avoir enlevé le masque pour parler avec franchise, débarrassé pour la première fois de ce tic de langage qui émaillait son discours, « verdaderamente », l’adverbe que comble d’audace, l’imposteur utilisait à profusion ! Javier Cercas compare alors Marco au don Quichotte des dernières pages du livre quand ce dernier redevient le simple Alonso Quijano avant de rendre l’âme, réconcilié avec la réalité. Mais c’est là l’ultime rouerie de Marco que Javier Cercas découvrira plus tard en consultant les archives du camp de Flossenbürg ! Jusqu’au bout Marco aura donc menti et ce sera le coup de théâtre final du livre ! Même démasqué, Marco reste un imposteur !
Le livre de Javier Cercas est intéressant, peut-être un peu long quelquefois, avec des thèmes traités de manière trop répétitive. Ce que l’on a aussi reproché à Javier Cercas, c’est d’avoir lancé l’idée que Marco puisse avoir été un espion du franquisme mais sans qu’il creuse ou développe jamais cette accusation. Mais les hommes ont-ils vraiment besoin de la Vérité ? « Marco, dit Javier Cercas, dans une interview au quotidien français La Croix, est l’hyperbole monstrueuse de tous les hommes, un mélange de réalité et de fiction » mais en le diabolisant au moment où son imposture a été découverte, cela permettait à la société espagnole et aux médias de se dédouaner de leur responsabilité dans l’affaire Marco. Aurions-nous donc besoin de témoins médiatiques plus que de Vérité ?
Enric Marco n’a pas apprécié le livre de Javier Cercas. Le trompeur prétend avoir été trompé et il en revient toujours à la même ligne de défense : « Muchas cosas se hicieron gracias a mi mentiras », comme s’il pouvait y avoir de « bons » mensonges ! Platon le pensait, Montaigne et Voltaire aussi. Kant, au contraire, défendait le principe absolu de vérité qui n’admettait aucune exception ! Javier Cercas développe le thème philosophique du mensonge et ce sont ces considérations philosophiques sur le mensonge qui l’amènent à parler de la mémoire kitsch.
El Impostor, un livre qui n’est pas forcément d’un abord facile malgré la transparence du style, un livre qui n’est ni un roman, ni une biographie réelle mais qui est bien plus que cela, et c’est ce qui en fait la richesse, une réflexion sur le monde et nous-mêmes !
OSORIO Elsa, La Capitana. Madrid : Ediciones Siruela, 1992,

Elsa Osorio est argentine et elle raconte dans son livre, La Capitana, la vie de Micaela Feldman de Etchebéhère (1902-1992) qui fut elle aussi argentine, puisqu’elle est née dans une petite ville fondée par des colons juifs de Russie et d’Europe de l’Est dans la province de Santa Fe, avant de devenir une citoyenne du monde engagée dans le combat de la Révolution.
Pour Elsa Osorio, l’écriture de ce livre s’étend sur de nombreuses années, un quart de siècle, entre le moment où elle a eu connaissance du personnage et la sortie de son livre en 2012.
Elle va mener une véritable enquête avant de se décider à écrire. Elle retrouve les carnets de Micaela Feldman de Etchebéhère, elle se rend dans tous les lieux où vécut son héroïne, Paris, Berlin, Madrid, elle recueille les témoignages de ceux qui l’ont connue. Elle lit aussi le livre que La Capitana a écrit et qui a été publié à Paris en 1975, Ma Guerre d’Espagne à moi, et traduit en espagnol un an plus tard sous le titre, Mi guerra de España. Testimonio de una miliciana al mando de una columna del POUM.
On pourrait croire que ce travail de recherche allait conduire Elsa Osorio à écrire une biographie appliquée et détaillée, rien d’autre qu’une biographie retraçant pas à pas le destin de celle qu’on appelle aussi Mika.
Ce ne sera pas le cas. D’abord Elsa Osorio a fait un choix dans les passages de la vie de Mika en fonction de leur côté narratif mais dans le respect absolu des faits. Elle affirme : « Quería honrar su vida, no crear un personaje de ficción ». Elle a donc écrit plutôt une biographie littéraire d’à peine 300 pages en donnant vie dans un style d’une grande simplicité à cette femme exceptionnelle que l’Histoire a quelque peu oubliée, comme beaucoup d’autres d’ailleurs. La vie de Mika est un véritable roman et, comme le disait Borges, la réalité peut paraître invraisemblable et dépasser quelquefois la fiction.
Très jeune, Micaela Feldman s’affiche comme une militante engagée et sa rencontre avec celui qui sera l’unique amour de sa vie, un jeune Argentin d’origine française, Hipólito Etchebéhère, la fera renoncer au confort d’une vie bourgeoise pour se consacrer entièrement à la Révolution.
Hipólito étant tuberculeux, ils partent tous les deux pour le climat plus sec de la Patagonie argentine comme dentistes mais en même temps ils veulent collecter des témoignages sur le massacre des peones commis par l’armée dans la province du Chubut entre 1920 et 1921. Puis en 1930 ils partent en Europe à la recherche de la classe ouvrière et de la Révolution. Les voilà dans l’Espagne républicaine, puis à Berlin où ils assistent, impuissants, à la montée du nazisme, puis à Paris où ils fondent en 1934 une revue antistalinienne, Que faire ?
1936, six jours avant le coup d’état de Franco, ils sont à Madrid. C’est la période de la vie de Mika qu’Elsa Osorio raconte le plus longuement, fidèle en cela au titre qu’elle a donné à son livre, La Capitana. Hipólito et Mika rejoignent le POUM, Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, qui correspond le mieux à leurs idées. Hipólito commande une colonne motorisée mais il meurt au combat lors de la bataille d’Atienza. Mika décide alors de prendre le poste de son mari et elle réussit à imposer son autorité à ces hommes, révolutionnaires certes mais profondément machistes. Mika réussit à forcer leur admiration et leur respect par son courage, son abnégation, son charisme, son intelligence et ce sont les miliciens eux-mêmes qui vont la nommer « La Capitana » de leur colonne du POUM. Elle apprend la stratégie guerrière sur le tas, elle participe à plusieurs batailles et elle est désignée pour prendre la colline d’Ávila.
En 1937 elle est arrêtée par des agents staliniens sur le front de Guadalajara. Libérée sur intervention de Cipriano Mera, elle reste en Espagne jusqu’en 1938. En 1939 elle rejoint Paris puis en raison de ses origines juives, elle retourne en Argentine.
Elle revient à Paris en 1946 et en 1968, à 66 ans, on la retrouve sur les barricades auprès des étudiants auxquels elle conseille de mettre des gants afin que les policiers, en voyant leurs mains propres, ne puissent les soupçonner d’avoir dépavé des rues pour construire des barricades !
Quand elle meurt en 1992, ses cendres sont dispersées clandestinement dans la Seine par ses amis.
Quel sujet pour une romancière ! Quel superbe portrait d’une femme bien réelle, toujours fidèle aux combats et aux engagements qu’elle avait choisis, mais injustement oubliée ! Elsa Osorio lui rend hommage sans grandiloquence ni emphase et fait revivre cette grande figure de la Guerre Civile espagnole.
Ces femmes comme la Capitana ou comme Federica Montseny dont nous a parlé Georges, avaient un idéal pour lequel elles se battaient, pour lequel elles étaient prêtes à tout sacrifier. Pour rien au monde elles n’auraient renoncé aux luttes justes qu’elles menaient pour le droit, la paix, la justice, la liberté. Les femmes de pouvoir d’aujourd’hui bénéficient des combats passés de ces femmes mais l’idéal, qu’en ont-elles fait ? Elles l’ont relégué dans les profondeurs de leur conscience pour ne pas voir que l’addiction à l’exercice du pouvoir est devenue leur seule valeur, elles l’ont oublié comme on a oublié ces femmes qui furent grandes en toute modestie. Ce sera là ma conclusion ! Pessimiste, sans doute mais c’est ma conclusion !
Ce livre a été traduit en français, aux éditions Métailié, en 2012, avec son titre d’origine, La Capitana !
Víctor DEL ÁRBOL, Un millón de gotas. Barcelona : Ediciones Destino, 2015.

Ce livre de 700 pages est à la fois un roman noir, un thriller, un roman historique, un roman feuilleton et il se lit à belles dents, du début glaçant, le meurtre de sang-froid d’un petit garçon, à une fin plus apaisée qui donne son sens au titre.
Au centre de l’histoire, Gonzalo Gil, un personnage effacé et falot dont la vie et la carrière – il est avocat à Barcelone – sont régies par un beau-père peu soucieux d’honnêteté. C’est en quelque sorte un personnage sans mémoire ou plutôt un personnage dont la mémoire a été manipulée par son entourage.
Le suicide de sa sœur Laura, qu’il chérissait par-dessus tout mais qu’il n’avait pas revue depuis plusieurs années, va l’obliger à sortir du confort médiocre de sa vie et à explorer à ses risques et périls le passé trouble de sa famille. Laura est en fait le personnage central du livre car c’est en reprenant le fil ténu de l’enquête commencée par sa sœur que Gonzalo réussira à faire remonter le passé, son passé et celui de sa famille, à la surface.
Le roman fonctionne comme un gigantesque puzzle dont les pièces vont s’assembler peu à peu jusqu’à dévoiler l’intolérable vérité et il embrasse toute l’histoire du XX° siècle à travers la figure du père de Gonzalo, Elías Gil, grande figure héroïque de la résistance à tous les fascismes. Un héros ? C’est ce père dont Gonzalo voudrait percer le secret afin de le comprendre, voire de l’aimer enfin.
Dans les années 30, Elías Gil, jeune ingénieur espagnol, communiste fervent, part en URSS servir la révolution dans la Russie stalinienne. Son idéalisme le conduit tout droit en Sibérie dans l’enfer de Nazino, « l’île aux cannibales » où, avant le Goulag, sur ordre de Staline, furent abandonnés des milliers de détenus sans vivres ni abris. Elías Gil survivra à tous les drames de son époque : la déportation, la guerre civile espagnole, la seconde guerre mondiale, l’après-franquisme en Catalogne. Son destin va croiser d’autres personnages, Irina, la femme passionnément aimée, Igor, l’incarnation du Mal absolu, un damné à la Dostoïevski, Anna, la fille d’Irina, dont Elías et Igor s’arrachent la possession.
Mais ce n’est pas un monde en noir et blanc que peint Víctor del Árbol : la noirceur la plus absolue se cache au cœur du bien et le lecteur découvre peu à peu l’imposture de cet Elías Gil, la face noire de cet homme dont tous vantent l’héroïsme, le courage, la probité. Si son fils Gonzalo est sans mémoire, c’est que sa sœur a toujours voulu le protéger de ce père indigne dont elle connaissait les secrets. Policière émérite, elle voulait révéler au grand jour l’indignité multiforme de son père.
Le présent du roman se situe à Barcelone dans les années 2000 où, sur fond de corruption immobilière orchestrée par le beau-père de Gonzalo, sévit une organisation mafieuse russe, la Matriochka, dirigée par… Anna, la fille d’Irina !
Pour Víctor del Árbol, si la structure dramatique de son roman est celle du puzzle, c’est dans la Matriochka qu’il faut en chercher le sens symbolique puisque la vérité se cache toujours plus profondément dans la plus petite des poupées que l’on n’atteint qu’après avoir ouvert toutes les autres.
Vous l’aurez compris, c’est un roman trépidant qui enchaîne les coups de théâtre les uns après les autres – et encore je ne vous ai pas tout dit car Anna, la Matriochka, a une fille, Tania, dont Gonzalo…, mais chut ! vous le saurez en lisant le roman ! Le lecteur est souvent frappé de stupeur devant tant d’événements sanglants mais c’est un roman bien écrit qui embrasse avec justesse toute l’histoire du XX° siècle à travers la vie d’Elías Gil.
Je compte lire El Impostor de Javier Cercas dont Denis Romero avait conseillé la lecture et qui raconte lui aussi l’histoire d’une imposture mais d’une manière sans doute moins échevelée !
Un Millón de gotas a été traduit en français sous le titre Toutes les vagues de l’océan et a remporté en 2015 le grand prix de littérature policière du meilleur roman étranger. En 2016 Víctor del Árbol a reçu en Espagne le Prix Nadal pour son dernier roman.
La primera gota es la que empieza a romper la piedra
La primera gota es la que empieza a ser océano
Tels sont les derniers mots du livre !
Alors plongez-vous sans hésitation dans la lecture de ce roman que j’ai vraiment aimé et ne boudez pas votre plaisir !
Une autre fois je vous parlerai d’un autre livre de Víctor del Árbol, La Tristeza del Samurai, qui a obtenu en 2012 le Prix du polar européen et qui est sans doute plus ancré dans l’histoire contemporaine de l’Espagne mais tout aussi haletant.