Chaumont-sur-Loire : la mémoire des républicains espagnols honorée

Ce 7 avril, une émouvante cérémonie s’est tenue au château de Chaumont sur Loire. Une plaque en mémoire des souffrances endurées par les républicains espagnols en exil a été dévoilée. Une délégation de 7 membres de Retirada37 s’y est déplacée.

Ci-dessous, les différents articles parus dans la presse régionale a cette ocacsion.

Chaumont-sur-Loire : la mémoire des réfugiés espagnols honorée

À l’initiative de descendantes de réfugiées, une plaque à la mémoire de 320 exilés·e·s a été posée au Domaine régional de Chaumont-sur-Loire le 7 avril. Ils avaient été accueilli·e·s en février 1939 dans les dépendances du château.

On doit ce projet mémoriel au travail minutieux de Sylvie Allouin-Bastien (1) et Patricia Allouin-Ratton, petites-filles de Clemencia Lorente Vega qui avait été accueillie à Chaumont avec sa fille Lola le 11 février 1939 après avoir fui l’Espagne républicaine tombée aux mains des Franquistes à l’issue d’une terrible guerre civile. Leur projet a trouvé un écho favorable auprès de la municipalité de Chaumont-sur-Loire, du collège Joseph Crocheton et de la région Centre-Val de Loire. Le cabinet du président de la République a également apporté son soutien.

Originaires de Serón, dans la province d’Almería en Andalousie, Clemencia et Lola avaient franchi la frontière le 4 février 1939 à Purcharda (Puigcerda) près de Bourg-Madame. Elles sont ensuite évacuées en train vers la région Centre et arrivent à Blois le 6 février 1939, avant d’être transférées dans les écuries du Château de Chaumont-sur-Loire qui servira de centre d’hébergement d’urgence aux réfugiés.

Nouvelle terre pour une nouvelle vie

Comme tous les réfugiés, elles sont exténuées et souffrent de dénutrition et du manque d’hygiène. Lola est au plus mal suite au vaccin reçu à la frontière. Elle frôle la mort. Le 15 février 1939, Clemencia, Lola et leurs amies ainsi qu’un des trois hommes du camp, sont transférés dans le village de Montlivault, près de Chambord. Clemencia travaillera alors comme « bonne de ferme » au sein d’une famille.

Clemencia retrouvera finalement son époux Juan en 1945, valeureux combattant de la bataille de l’Èbre, qui fut d’abord incarcéré au camp d’Argelès-sur-Mer puis à Bordeaux. Deux enfants, Maria (présente à la cérémonie) et José naîtront ensuite. Ne pouvant retourner vivre dans l’Espagne franquiste, le couple installé près de Bagnères-de-Luchon reviendra vivre en Loir-et-Cher à Maslives en 1958. Clemencia, qui acquit la nationalité française en 1962, travaillera alors comme femme de ménage.

Les différents discours dont celui de François Bonneau, président de la région Centre-Val de Loire, du général Jean-Marie Beyer, délégué départemental du Souvenir français, et du conseiller culturel de l’ambassade d’Espagne Ignacio Diaz de la Guardia Bueno, ont salué le courage des exilés et l’engagement à leur côté de Français qui ont fait preuve de solidarité et d’humanité. « La mémoire, c’est la démocratie », a déclaré le conseiller en citant le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez.

« L’exil, c’est aussi la guerre, l’atrocité et la désolation. C’est abandonner son identité », a souligné avec émotion Lola qui cite aussi le poète républicain Antonio Machado pour qui en exil « on meurt le cœur gelé ».

Travail de mémoire des collégiens

En amont de la cérémonie officielle, les 24 élèves d’une classe de 3e du collège Joseph Crocheton de Veuzain-sur-Loire ont présenté leur travail de recherche effectué depuis décembre sous la direction de leurs professeures d’espagnol et d’histoire, Céline Lepinière et Océane Delfour. Cette recherche très documentée s’est faite dans le cadre du programme sur les migrations.

Le centre d’hébergement d’urgence du Château de Chaumont-sur-Loire a été mis en place par le Préfet du Loir-et-Cher dès le 3 février 1939. Il s’agissait d’un cantonnement provisoire de 320 personnes dans les dépendances et les écuries. Les 320 réfugiés accueillis à Chaumont-sur-Loire, 133 femmes, 178 enfants et 9 hommes dont un mutilé, sont hébergés à même le sol, sur de la paille et soumis à une surveillance permanente et très serrée des gendarmes, présents 24h /24.

Les conditions d’accueil sont difficiles. Les préfets des départements du Centre interdisent à la population locale de s’approcher des réfugiés. Seuls les services dédiés à l’accueil sont autorisés. Un comité d’accueil composé de bénévoles fait son possible pour rendre les conditions d’hébergement meilleures. Un instituteur de Chaumont-sur-Loire, Monsieur Loron se fait alors le porte-parole du camp auprès du Préfet. On retrouve notamment quatre de ses lettres aux Archives Départementales du Loir-et-Cher.

L’importance de la mémoire « dans un contexte de montée du fascisme »

Cet homme a joué un rôle essentiel dans l’organisation du camp. Petit à petit, les producteurs locaux sont invités à venir livrer des denrées, du bois, de la paille. Le camp de Chaumont-sur-Loire sera dissous le 2 mars 1939.

« C’est un projet magnifique qui honore ses porteurs et rappelle l’importance de la mémoire dans un contexte de montée du fascisme. Prenons garde de ne pas oublier car l’histoire repasse trop souvent les plats » conclura François Zaragoza président par intérim de l’association Mémoires Plurielles dont la présidente, Hélène Mouchard-Zay, est décédée soudainement voilà quelques semaines.

Fils de réfugié catalan, originaire d’Amposta dans le delta de l’Èbre, ce grand connaisseur de la République espagnole reste attentif aux mémoires de l’immigration dont on ne dira jamais assez qu’elles façonnent l’histoire de notre pays.

www.memoires-plurielles.org

(1) Auteure de SOS la Vida (Edi. CoolLibri).
– Elles traversent les Pyrénées en train puis à pied jusqu’à la frontière dans des conditions très difficiles, sous les bombardements de l’aviation italienne.

Par Jean-Luc Vezon.

La Retirada, un souvenir douloureux

Un demi-million de personnes fuient la guerre en Espagne (17/07/1936 – 01/04/1939) et cherchent refuge en France en un temps très limité comme on peut le lire dans le remarquable ouvrage de l’historien-journaliste Frédéric Sabourin (Franchir les Pyrénées sur les chemins de la liberté, éditions Ouest-France, Lieux de l’histoire). Entre le 26 janvier (chute de Barcelone) et le 10 février 1939, 154 trains spéciaux vont transporter, à partir de la frontière et vers 70 départements français, 218 000 réfugiés, essentiellement des civils.

La région Centre est le territoire qui accueille le plus grand nombre de réfugiés : 14 000 personnes dont 3 133 en Loir-et-Cher. Dans ce département, le premier convoi de réfugiés arrive dans la nuit du 2 au 3 février 1939 en gare de Blois où il est attendu par le préfet Pierre-Antoine Vieillescazes, un service d’ordre, un corps médical ainsi que par douze interprètes militaires du 131e R.I. de Blois d’après les informations de la thèse de Jeanine Sodigné-Loustau.

Les mesures sont prises dans l’urgence par les préfets qui ne sont pas prêts à un tel afflux de personnes. Après avoir subi un contrôle sanitaire à la gare de Blois, les réfugiés vont ensuite être dirigés en autocar dans des centres d’hébergement répartis sur 48 communes. Contrairement aux camps du Roussillon comme celui d’Argelès-sur-Mer, il ne s’agit pas de camps de concentration où les Républicains espagnols sont emprisonnés et étroitement surveillés. Le gouvernement d’Édouard Daladier a alors très peur d’une contagion révolutionnaire par « les Rouges » communistes et anarchistes.

https://www.magcentre.fr/367339-chaumont-sur-loire-la-memoire-des-refugies-espagnols-honoree/

Article de LA NOUVELLE REPUBLIQUE du Loir et Cher (8 avril 2026) :
https://www.lanouvellerepublique.fr/loir-et-cher/commune/chaumont-sur-loire/des-rouges-indesirables-l-emouvant-hommage-a-lola-et-aux-320-refugies-espagnols-oublies-de-chaumont-sur-loire-1775664686

« Des rouges indésirables » : l’émouvant hommage à Lola et aux 320 réfugiés espagnols oubliés de Chaumont-sur-Loire

320 réfugiés espagnols ont passé un mois dans les écuries du Domaine de Chaumont-sur-Loire, à l’hiver 1939. Parmi eux Lola, 17 mois, qui a été officiellement honorée mardi à Chaumont.

320 personnes qui arrivent en février 1939 à Chaumont-sur-Loire, essentiellement des femmes et des enfants, soit 43 % de la population du village qui compte alors 750 habitants. Et qui passent totalement inaperçus. C’est l’histoire incroyable des réfugiés espagnols, poussés sur les routes de l’exode à la chute de la Seconde République espagnole en janvier 1939 : 14.000 en région Centre et 3.133 en Loir-et-Cher. C’est une histoire de femmes, Clemencia et Lola dans ses bras, alors âgée de 17 mois, qui arrivent à Chaumont en 1939 ; Sylvie et Patricia, les filles de Lola ; Alessia, son arrière-petite-fille, réunies au domaine ce 7 avril 2026. 87 ans après…

Cette cérémonie commémorative inédite qui s’est tenue dans l’ancienne ferme du domaine, à l’entrée, on la doit à la ténacité de ces femmes, qui ont fait leur vie en Loir-et-Cher mais dont les racines et le cœur sont restés en Espagne. « Vous avez donné un nom, un visage, à ceux dont l’histoire a été reléguée au silence », les remercie Jean-Marie Beyer, président du Souvenir français. Désormais, les centaines de milliers de visiteurs du Festival international des Jardins passeront forcément devant cette plaque. Peut-être ne s’y arrêteront-ils pas. Pourtant, le message interpelle : « En hommage aux 320 femmes et enfants fuyant la répression franquiste réfugiés en 1939 dans les dépendances et écuries du château de Chaumont. Pour que demeure la mémoire. »

« Tu avais la couleur de l’innocence »

À l’époque, le château appartient à l’État français qui l’a acquis en 1938. Alors quand le préfet de Loir-et-Cher reçoit l’ordre d’accueillir provisoirement les réfugiés, il réquisitionne des hébergements dans de nombreuses communes. Et les dépendances du château de Chaumont s’imposent. Mais le contexte est plus que compliqué : les réfugiés, suspectés d’être communistes, sont davantage gardés qu’accueillis. « Des rouges indésirables. Mais à 17 mois, tu n’avais que la couleur de l’innocence », souligne Sylvie en s’adressant à sa mère Lola. Heureusement, des bénévoles « ont su remettre un peu d’humanité dans cet accueil, l’instituteur de Chaumont et un infirmier de Montlivault qui va ensuite vous protéger durant la guerre. »

Ces souvenirs, dont la mère de Lola ne parlait pas, ont été confrontés à un minutieux travail mené par Sylvie Allouin-Bastien, aux archives départementales. Qui ont donné naissance à un livre, SOS la vida !, sur la famille Lorente Vega, et plus généralement sur ces réfugiés arrivés en Loir-et-Cher. Il s’est inscrit dans les pas de l’historienne Jeanine Sodigne-Loustau, autrice de l’unique thèse sur « L’accueil des réfugiés civils espagnols en Région Centre de 1936 à 1939 ». Et qui a tenu à faire le déplacement à Chaumont. Car la reconnaissance officielle de cette partie de l’histoire est un véritable pas en avant.

« Dans la montée des totalitarismes et de la barbarie dans l’Europe de 1939, ce qui s’est joué ici est de l’ordre de la solidarité, vers des femmes et des enfants menacés de tout, déclare François Bonneau, président de la région Centre-Val de Loire et actuel propriétaire du Domaine de Chaumont. Une solidarité qu’il faut à tout prix préserver. Nous avons vécu une situation de même nature avec l’Ukraine. » Le président de région a souligné l’importance que des lieux comme le domaine portent l’histoire de France « sans oublier aucune des périodes qui l’ont marqué ». Lola le nomme « sa résidence secondaire », avec à la fois humour et émotion. « Ne t’inquiète pas, tu ne dormiras pas sur la paille », ajoute sa fille.

À ceux qui ont fait souche

En cette journée baignée de soleil, où la commune, le Département, la Région, mais aussi l’ambassade d’Espagne représentée par son attaché culturel, ont d’une seule voix rappelé l’importance absolue du droit d’asile, les conditions terribles de l’arrivée des réfugiés espagnols en 1939 n’ont pas été tues. « Quand même, pourquoi autant de gendarmes ? », souligne Sylvie. Alors que le pain et le savon manquent cruellement, que l’hiver se fait mordant. Et qu’à l’arrivée en France, les hommes sont envoyés sur les plages du Sud, parqués derrière des barbelés, les familles brutalement séparées. Baptiste Marseault, maire de Chaumont-sur-Loire, a conclu : « En tant que commune, nous allons faire connaître ce passé douloureux, le relayer à la population, et rendre hommage aux personnes qui ont fait souche ici. »

Les collégiens garants de la mémoire

« Les collégiens ont leur mot à dire dans ce monde où les réfugiés existent toujours et arrivent encore sur le territoire. » Le principal de l’établissement de Veuzain-sur-Loire, François Aragon, accompagnait les élèves d’une classe de 3e qui ont travaillé depuis la fin de l’année sur les réfugiés espagnols de Chaumont. Ces citoyens ordinaires contraints à l’exil et arrivés juste de l’autre côté de la Loire. Leurs professeures d’histoire, Céline Lépinière, et d’espagnol, Océane Deffour, travaillent depuis 4 ans ensemble avec les élèves sur la Retirada. Le Souvenir français les a mis en contact avec Sylvie et Patricia Allouin-Lorente, afin que cette année, le travail d’archives puisse aboutir à une rencontre avec un témoin, Lola.

« Ce qui m’a plus marqué, ce sont leurs conditions de vie ici, le manque de nourriture », témoigne Tidian. « Nous avons été étonnés de voir comment ils étaient traités. En classe nous avons travaillé aussi sur les camps du Sud, sur les plages », ajoute Inès. Un véritable travail d’enquête. Pour l’avenir. « Défendez le devoir de générosité, d’accueil, au-delà de toutes les peurs », leur a confié François Bonneau.

Béatrice BOSSARD

À Chaumont-sur-Loire, la mémoire retrouvée des réfugiés espagnols de 1939
https://bloiscapitale.com/a-chaumont-sur-loire-la-memoire-retrouvee-des-refugies-espagnols-de-1939
Le mardi 7 avril 2026, une plaque commémorative a été dévoilée au Domaine de Chaumont-sur-Loire en hommage aux réfugiés espagnols hébergés en 1939 dans les dépendances et les écuries du château. Une cérémonie, des discours officiels et la présentation d’un travail abouti de collégiens furent le moyen d’un coup de projecteur sur une histoire locale longtemps restée dans l’ombre, et désormais inscrite dans la pierre.

Une plaque sous le soleil, et tout un passé qui remonte

Au mur, la plaque est sobre, nette, presque austère. Mais elle dit l’essentiel : un hommage, un lieu, une date, un exil. Elle rappelle qu’en 1939, ici, dans les dépendances et les écuries du château de Chaumont-sur-Loire, furent accueillis des réfugiés espagnols fuyant la répression franquiste. Plus bas, une formule simple enfonce le clou : « Pour que demeure la mémoire. ¡Nunca olvidar! » (Ne jamais oublier)

Autour d’elle, ce 7 avril 2026, il y avait des descendants, des collégiens, des enseignants, des élus, des représentants associatifs, le Souvenir Français, un représentant de l’ambassade d’Espagne, des drapeaux républicains espagnols dans l’assemblée, des applaudissements, des regards très attentifs. Il y avait aussi, dans ce lieu aujourd’hui associé à l’art, aux jardins et à la beauté du domaine, une impression tenace de décalage. Car ce mur paisible, cette cour ensoleillée, ces façades ordonnées, renvoient soudain à une autre réalité : celle d’un accueil d’urgence, d’un exil massif, de familles déplacées, de femmes et d’enfants arrivés ici après la débâcle de la guerre civile, et la Retirada.

Une histoire longtemps restée à la marge

En cet hiver de 1939, 320 réfugiés dans un village qui comptait alors environ 750 habitants, ce fut énorme. Et pourtant, l’affaire a presque disparu du récit local. Le maire de Chaumont-sur-Loire, Baptiste Marseault, l’a raconté très simplement. Tout est reparti, pour la commune, d’un message reçu de Patricia Allouin-Ratton, descendante de cette histoire. Il lui répond aussitôt qu’il n’en a « jamais entendu parler ». Deux jours plus tard, lors d’un goûter réunissant les anciens de la commune, il pose la question. Même silence ou presque. Oui, il y avait bien eu des Espagnols, se souvient-on vaguement.

Comment un accueil de cette dimension, même bref, même organisé dans l’urgence, a-t-il pu s’effacer à ce point ? Les réponses se trouvent sans doute dans la nature même de ce qui s’est joué en 1939. Un hébergement d’urgence. Une population déplacée, très majoritairement féminine et enfantine. Un passage plus qu’une installation. Une organisation administrative et sécuritaire. Un contexte national et européen saturé par d’autres angoisses. Et, surtout, une mémoire qui a davantage survécu dans l’intimité des vies que dans les récits officiels. C’est ce renversement qu’a opéré la cérémonie : ce qui était resté dans les familles est entré dans l’espace public.

Chaumont-sur-Loire, fragment local de la Retirada

Pour comprendre ce qui s’est joué ici, il fallait évidemment revenir à l’hiver 1939. Les prises de parole des familles, des collégiens, des élus et du conseiller culturel de l’ambassade d’Espagne ont toutes, à leur manière, rappelé le cadre : la guerre civile espagnole, la défaite républicaine, l’exode massif vers la France.

Dans son intervention, Ignacio Díaz de la Guardia a rappelé l’ampleur du phénomène : environ 465 000 personnes franchissant la frontière française en quelques mois. Une masse humaine considérable. « Les gens, normalement, ne partent pas de chez eux », a-t-il rappelé, soulignant que ce qui déclenche l’exil, c’est d’abord la crainte, la nécessité, l’impossibilité de demeurer là où l’on est né. A Chaumont, il s’agissait en immense majorité de femmes et d’enfants. Un tri avait été opéré. Les hommes, eux, avaient été dirigés vers d’autres lieux, notamment des camps d’internement. Cette séparation, au cœur de la Retirada, traverse la mémoire des familles comme une blessure fondatrice.

Dormir sur la paille, manquer de tout

Les collégiens d’Onzain ont donné à cette histoire une épaisseur concrète. Ils ont restitué des faits, des conditions de vie, des détails matériels qui font saisir ce qu’était, au quotidien, cet accueil d’urgence. Les élèves de 3e ont évoqué la sous-alimentation, des repas peu variés, composés notamment d’un peu de boudin, de lentilles, d’œufs et de pommes de terre. Ils ont rappelé des quantités comptées, du lait distribué, du pain, parfois un peu de chocolat. Ils ont parlé de manque d’hygiène, de toilettes communes, de savon insuffisant, de vêtements souvent usés ou de mauvaise qualité, de peu de change. Ils ont aussi parlé du sommeil sur la paille, de l’inconfort, du froid, des maladies redoutées, des visites médicales organisées pour tenter d’éviter la propagation des contagions. Ils ont évoqué la peur des vaccins, la barrière de la langue, les effets psychologiques de l’exil, la séparation familiale, cette impression de précarité complète qui accompagne les vies déplacées.

Clemencia, Lola, Juan : une histoire familiale dans la grande déchirure

À l’intérieur de cette histoire collective, une trajectoire a joué le rôle de fil humain : celle de Clemencia, de sa fille Lola, présente lors de la cérémonie, et de Juan. Il y a la frontière franchie, la séparation d’avec Juan, l’angoisse, l’absence de nouvelles, l’arrivée à Chaumont-sur-Loire. Il y a cette petite fille de 17 mois, Lola, portée dans les bras de sa mère. Il y a l’hébergement dans les dépendances et les écuries. Puis, après plusieurs jours d’errance et de précarité, le déplacement vers un fermier qui a besoin de main-d’œuvre. Clemencia travaille dans les champs, fait la cuisine. Plus tard, grâce à l’aide de Français qui tentent de réunir les familles, elle retrouve Juan dans un camp de travaux forcés à Bordeaux. Les retrouvailles n’effacent rien, mais elles rouvrent un avenir. Elles viennent après des années de séparation et de recherches.

Juan et Clemencia espèrent rentrer en Espagne lorsque la guerre est terminée, mais y renoncent. Trop dangereux. Trop incertain. Il faut rester en France, reconstruire là, dans cette terre qui n’était pas celle d’origine mais devient le lieu possible d’une survie. La famille Lorente s’installe en Centre-Val de Loire. D’autres enfants naissent, Maria et José. Juan travaille dans le bâtiment. Puis l’histoire bascule de nouveau : il meurt en 1965 à la suite d’un accident du travail. Clemencia, restée seule, travaille comme femme de ménage. Elle meurt en 1990.

Toute la cérémonie, en réalité, reposait aussi sur cette capacité à faire entendre ce que l’histoire générale recouvre trop souvent : non seulement des masses, des flux, des chiffres, mais des vies singulières, fragiles, acharnées, reconstruites morceau par morceau. Une histoire racontée par Sylvie Allouin-Bastien dans ¡ S.O.S. LA VIDA ! C’est la vie !.

Le discours de Maria Lorente, fille de Clemencia et Juan, a donné à cette mémoire familiale une intensité particulière. « L’exil, c’est aussi la guerre, la férocité et la désolation », a-t-elle dit. « Il n’est pas de condamnation plus terrible pour un être humain que d’abandonner de force ses proches, d’abandonner le paysage où il a grandi, d’abandonner sa profession, les objets qui lui sont chers, les habitudes bienheureuses, et même d’abandonner sa propre langue. » Mes parents, a-t-elle rappelé, étaient « des personnes pacifiques, sensées, tolérantes », des personnes que « tout pays aurait voulu compter parmi ses citoyens ». Tous deux sont morts en France, loin de leur terre.

Maria a voulu aussi alerter. « Souvenons-nous qu’il n’y a pas de place pour l’indifférence », a-t-elle lancé. « Nous ne pouvons pas détourner le regard. » La formule traversait d’un seul mouvement le passé et le présent. Chez les descendantes de Lola, cette même intention. « Nous sommes là pour vous rendre hommage », ont dit Sylvie et Patricia, en dédiant la plaque à leur mère, à leur grand-mère, aux autres personnes passées par là, et plus largement « à toutes les victimes de la folie d’une poignée d’êtres humains, hier comme aujourd’hui ».

De la mémoire familiale à la mémoire publique

Le général Jean-Marie Beyer, délégué général du Souvenir Français, a vu dans cette initiative la transformation d’« un souvenir intime en mémoire collective ». Le Souvenir Français, a-t-il insisté, porte une attention particulière à ces « mémoires d’exil et d’engagement » qui font pleinement partie de l’histoire commune. En dévoilant cette plaque, a-t-il dit encore, il s’agissait « d’inscrire dans la pierre ce que le temps ne pourrait pas effacer ».

François Bonneau, le président de la Région Centre-Val de Loire, a replacé la séquence dans le contexte européen de 1939, lorsque « montent le totalitarisme, la barbarie, la volonté de fouler aux pieds les libertés fondamentales ». Il a insisté sur ce qui s’était joué ici comme expérience de solidarité : accueillir des femmes, des enfants, des familles menacées de tout, jusque dans leur existence même. Son intervention tirait aussi un fil vers le présent. Sans écraser le passé sous l’actualité, il a évoqué les murs érigés aujourd’hui dans le monde, les frontières fermées, les systèmes politiques qui font de l’exclusion un principe.

Le conseiller culturel de l’ambassade d’Espagne, Ignacio Díaz de la Guardia, a, quant à lui, apporté une autre profondeur : celle du rapport espagnol à sa propre mémoire. Avec un ton très personnel, parfois hésitant, il a raconté combien, en Espagne, ces questions ont longtemps été cantonnées à la sphère familiale, avant de retrouver une place plus affirmée dans le débat public. Il a rappelé que parler de mémoire n’est pas diviser, mais reconnaître les victimes, comprendre le passé et construire « un futur plus juste et plus inclusif ».

Le lieu, autrement

Le Domaine de Chaumont-sur-Loire continuera d’être ce lieu de jardins, de création, de patrimoine. Mais désormais, un fragment de son histoire, longtemps demeuré discret, a trouvé sa forme publique. Dans leur discours, les descendantes de Lola ont formulé cela avec une grande justesse. Là où leur mère et leur grand-mère étaient arrivées en fuyant, Lola revient aujourd’hui librement. Là où il y avait eu l’attente, l’incertitude, l’arrachement, il y a désormais une inscription visible, une reconnaissance, un nom donné à l’épreuve traversée. La plaque ne clôt rien. Elle ouvre. Elle oblige à regarder autrement. Elle relie une mémoire familiale à une mémoire territoriale. Elle rappelle que l’exil ne relève jamais seulement des archives ou des chiffres, mais de vies traversées par la peur, la séparation, le travail, la perte et la reconstruction. Et, dans la cour ensoleillée de Chaumont-sur-Loire, ce 7 avril, c’est bien cela qui est apparu : une histoire revenue, désormais assez forte pour demeurer.

Marc Alvarez

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