​ 16 février 1936 : ​ la victoire du Frente Popular en Espagne

La coalition électorale traduit un rassemblement des ouvriers, des paysans et des classes moyennes. Le 16 février 1936, l’alliance l’emporte avec une majorité en voix et en sièges.

Par Alexandre Fernandez
Historien

Le 16 février 1936, la coalition de Front populaire (Frente Popular)remporte les élections en Espagne. Un événement qui s’inscrit dans un large mouvement européen, voire mondial, d’alliance des classes populaires et des classes moyennes contre la menace fasciste.

Cependant, les conditions d’exercice du pouvoir présentent des traits spécifiques : à peine six mois en temps de paix, plombés par les effets de la crise économique et marqués par la dynamique des revendications sociales des travailleurs, d’une part, et, naturellement, par l’hostilité haineuse de la grande presse au service des classes possédantes et de l’Église catholique et, surtout, les bruits de complot de l’armée et de la droite extrême d’autre part.

Ce résultat du 16 février met fin à une période de plus de deux ans (depuis les élections de novembre 1933) de gouvernements de droite qui ont, autant que possible, annihilé les avancées sociales de 1931 et réprimé, plus que très sévèrement, la tentative révolutionnaire d’octobre 1934.

Ce Frente Popular regroupe deux formations républicaines (Gauche républicaine et Union républicaine), le Parti socialiste (PSOE) et la centrale syndicale qui lui était liée l’Union générale des travailleurs (UGT), les Jeunesses socialistes, le Parti communiste d’Espagne (PCE), le Parti ouvrier d’unification marxiste (Poum), et la Gauche républicaine catalane. Il n’a été constitué que quelques mois, voire, formellement, quelques semaines, plus tôt.

​ Surmonter les réticences 
En effet, il a fallu surmonter, tout à la fois, les réticences de l’UGT et de l’aile gauche du PSOE, représentées par Largo Caballero – partisans d’un « front ouvrier » excluant les organisations bourgeoises – et celles des républicains de gauche – qui, à l’inverse, ne souhaitaient pas l’inclusion des communistes dans une « alliance de gauche » conçue avec les seuls socialistes ; leur leader, Manuel Azaña, ne consentant à évoquer, du bout des lèvres, le Frente Popular que le jour de la signature de l’accord électoral le 15 janvier 1936.

La volonté du PCE, inscrite dans la stratégie du 7e congrès de l’Internationale (août 1935) et stimulée par l’exemple français (meeting du 14 juillet 1935), d’aller vers un rassemblement des ouvriers, des paysans et des classes moyennes (l’appel lancé aux militants pour le meeting d’Azaña le 20 octobre 1935 en témoigne), et de mettre celui-ci sous le signe de l’antifascisme, a été décisive. Les partis feront campagne sur leurs programmes respectifs, tout en s’accordant sur quelques points communs, notamment l’amnistie pour les prisonniers d’octobre 1934 : ce qui détermine la puissante confédération syndicale anarcho-syndicaliste (CNT) à ne pas prôner, cette fois-ci, l’abstention.

Le Frente Popular est le signe et le support de la victoire de la gauche. La majorité en voix est faible mais l’alliance électorale ayant bien fonctionné, la majorité en sièges est nette : 263 députés, dont 125 républicains, 99 socialistes et 20 communistes.

La reprise des réformes républicaines
Ni les communistes, ni même les socialistes (contrairement à 1931) ne participent au gouvernement dirigé par Azaña (en mai, celui-ci devient président de la République, il est remplacé à la tête du gouvernement par Santiago Casares Quiroga). Débordant l’enthousiasme populaire général, l’impatience des journaliers agricoles et de secteurs ouvriers encadre l’action du gouvernement.

Pour ce dernier, il s’agit de reprendre les réformes républicaines là où elles avaient été interrompues  avec la relance de la réforme agraire notamment. Le programme n’est, en aucun cas, d’ouvrir la porte à quelque révolution sociale que ce soit. Les organisations de gauche du Frente Popular ne confondent pas une énergique mobilisation pour des revendications sociales, voire politiques, et la véritable mobilisation révolutionnaire.
Confondre les deux, comme certaines analyses libérales ont tendance à le faire est, selon l’historien Martin Ramos, au mieux, un préjugé idéologique, voire de classe. Au pire, c’est céder à la rhétorique réactionnaire qui veut ainsi justifier, au nom d’une action préventive, le coup d’État des militaires factieux et la guerre civile qui s’ensuivit. À la plus grande satisfaction de l’extrême droite renaissante.

C’est oublier que, de longue date, et depuis mars 1936, de manière avérée et avec le soutien de l’Italie fasciste, des fractions de plus en plus importantes de la droite, sensibles aux sirènes de l’extrême droite, entendent substituer à la reconquête du pouvoir politique et social par les urnes, trop incertaine désormais, la prise de pouvoir par les armes. En aucun cas, on ne saurait déduire des difficultés, réelles et diverses, du Frente Popular, l’assassinat de la démocratie que sera le soulèvement militaire, réactionnaire et fasciste du 18 juillet.

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