Tous les articles par Eric Sionneau

La CNT et le mouvement libertaire pendant la transition démocratique espagnole

Les récits dominants de la transition politique qui a traversé l’Espagne après la mort de Franco et la fin formelle de la dictature, en 1976, mettent toujours en avant le rôle des partis politiques et des syndicats «  réformistes  ». Ceux-ci ont masqué, pendant longtemps, le rôle important qu’ont eu les luttes sociales, en général, et, en particulier, à restreindre celui joué par le mouvement libertaire, en le cantonnant à un phénomène marginal et anecdotique. L’un des objectifs de ce travail est de montrer au contraire l’importance de la présence de l’anarchosyndicalisme et des anarchistes pendant cette période, malgré la répression sciemment organisée et orchestrée par les institutions contre les idées et les pratiques révolutionnaires revendiquées par ces mouvements. En même temps, l’auteur s’efforce de montrer les difficultés internes et les contradictions présentes au sein des organisations et groupes héritiers de l’anarchisme classique et relativement figé, et aussi au sein de ceux promouvant un processus qui tiendrait compte de l’évolution des sociétés démocratiques.

Cette recherche pointue et empathique de l’auteur nous renvoie à plus d’un titre aux débats actuels au sein des mouvements sociaux et syndicaux.

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Le dernier grand trésor photographique de la guerre civile espagnole

Retrouvées dans deux boîtes rouges au fond d’un garage, 5 000 photos cachées du photographe Antoni Campañà, prises durant la guerre civile espagnole, sont dévoilées pour la première fois.

On dit des photographes qui ont couvert la guerre d’Espagne (1936-1939) qu’ils ont été les pionniers du photojournalisme. A l’époque, cette guerre civile enflamme le pays. Elle oppose le camp des républicains espagnols composé de loyalistes à l’égard du gouvernement légalement établi, de communistes, de léninistes, d’anarchistes à celui des nationalistes et rebelles putschistes dirigés par le général Franco. Robert Capa, David Seymour, Gerda Taro ont photographié le conflit. Leurs images ont fait le tour du monde.

On pense alors avoir tout vu de cette guerre avant qu’en 2018, près de Barcelone, lors de la démolition d’une maison ayant appartenu au photographe catalan Antoni Campañà apparaissent, au fond d’un garage, deux boîtes rouges. Elle contiennent plus de 5 000 photos, des négatifs pour la plupart, mais également plusieurs centaines de tirages, le tout réalisé durant les trois années d’affrontements. Selon le quotidien catalan La Vanguardia, il s’agit « du dernier grand trésor photographique de la guerre civile espagnole ».

Mais qui est Antoni Campañà ? Dans le très beau texte d’introduction du livre La boîte rouge (Seuil) qui revient sur cette histoire et a été codirigé par le journaliste Plàcid Garcia-Planas, l’historien Arnau Gonzàlez Vilalta et le photographe David Ramos, la question est posée. « Qui fut Antoni Campañà Bandranas ? Un artiste, un photojournaliste de sport, un reporter de la vie politique et de la guerre, un représentant de commerce pour Leica et Contax, un éditeur de cartes postales ? Ou encore un saxophoniste de l’Iberian Orchestra, qui se produisait dans les années 1930 à Barcelone ? En guise de réponse, on pourrait dire que (…) Campañà fut un parfait homme-orchestre de la photographie. » Fils et petit-fils d’entrepreneurs dans le domaine de la construction, issu d’une famille aisée, Campañà décide très jeune de faire de la photographie sa vie. À douze ans, il vend déjà ses positifs. À quatorze ans, il réalise un reportage « graphique » sur le roi Alphonse XIII, publié dans une revue espagnole. Dès lors, l’appareil photo devient un inséparable compagnon.

Campañà a trente ans quand débute la guerre civile espagnole. Républicain, catalaniste et fervent catholique, le photographe manifestera très peu de prises de position politiques publiques, affirmant simplement être du côté de ceux « qui gouverneront, s’ils me plaisent ». Il adopte en quelque sorte la position d’un diplomate, et cette diplomatie lui permet de photographier les uns et les autres sans distinction : « De la Ligue de Cambò ou la gauche républicaine de Catalogne de Companys de février et mars 1936, puis, quelques mois plus tard, les révolutionnaires anarchistes et les franquistes victorieux, puis les fascistes et les nazis en 1939. »

Ses images, aussi exposées en ce moment au Musée national d’art de Catalogne, dépeignent une réalité tragique pleine de nuances et de contrastes douloureux. Elles sont une découverte incroyable sur la guerre civile espagnole, une véritable fresque allant du coup d’état de Franco, à la « Barcelone soviétique », jusqu’aux portraits des miliciens antifascistes se rendant au front. Campañà observe ce qui l’entoure, se soucie de son prochain et il se rend partout où il peut aller. Il photographie parfois au Leica, parfois au Rolleiflex, tout ce qu’il considère comme important, en particulier des évènements qui l’ont profondément heurté ou marqué : des églises victimes des révolutionnaires iconoclastes aux portraits d’attirants combattants libertaires, des protestations de rues aux conséquences misérables de la guerre.Retour ligne automatique
Rescapés de la furie aérienne. Le Passeig Nacional à la Barceloneta, 29 mai 1937. © Antoni Campaña

Car c’est de cela qu’il s’agit dans ces images cachées et retrouvées près de trente ans après la mort du photographe : de l’histoire d’un homme meurtri de voir son pays détruit. « Campañà a photographié la guerre civile espagnole avec amertume et tristesse, cet état d’âme a guidé son refus de diffuser ses photographies », écrit la commissaire d’exposition Marta Gili. Le photographe n’a pourtant pas aimé photographier la pauvreté, comme il l’a confié à ses enfants. Ainsi son fils Antoni se rappelle-t-il que son père « n’a jamais voulu que l’on sache qu’il avait réalisé des images de la guerre ». A qui se destinaient alors ces photos ? Nul ne le sait mais comme il est joliment écrit sur la quatrième couverture du livre La boîte rouge : « Aujourd’hui, par bonheur, elles nous sont offertes. »

Par Sabyl Ghoussoub

P.-S.

Né à Paris en 1988 dans une famille libanaise, Sabyl Ghoussoub est un écrivain, chroniqueur et commissaire d’exposition. Son deuxième roman Beyrouth entre parenthèses est sorti aux éditions de l’Antilope en août 2020.

1969, Paco Ibáñez : l’Espagnol d’Aubervilliers

Le 2 décembre 1969 le chanteur en exil donnait à l’Olympia un concert devenu légendaire, incarnation fervente de la résistance au franquisme. 50 ans plus tard et avant de ressusciter cette prestation le 24 janvier prochain au Casino de Paris, il revient sur cette histoire. Né en 1934 à Valence, fils d’anarchiste, forcé par la guerre civile à s’exiler au pays basque puis à Perpignan, Paco Ibáñez débarque à Paris en 1952. Sa rencontre, quelques années plus tard avec Georges Brassens consacre sa révélation pour la poésie. Dès lors, il n’aura de cesse que de mettre en musique les plus grands poètes de langue espagnole (Rafael Alberti, Gabriel Celaya, Antonio Machado, Pablo Neruda, José Agustín Goytisolo etc). Vivant à Aubervilliers, il fréquente de nombreux artistes espagnols ou latino-américains et publie deux albums en 1964 puis 1967. En 1968, il assiste aux événements de mai à Paris et, profitant d’un assouplissement temporaire du régime espagnol, se produit pour la première fois en Catalogne et à Madrid. Pourtant début 1969, Franco resserre la vis et instaure l’état d’exception : contraint de retourner à Paris, Paco Ibáñez se produit cette année-là dans la cour de la Sorbonne puis à l’Olympia, au cours de deux soirées restées dans les mémoires en raison de la communion entre le chanteur et son public. A l’occasion du concert qu’il donnera le 24 janvier prochain au Casino de Paris, recréation de la performance de l’Olympia (augmentée d’autres chansons) Juke-Box modifie sa formule habituelle et reçoit le chanteur espagnol pour une interview exceptionnelle.

Les Galiciens qui ont vaincu les nazis

Vous trouverez ci-joint la traduction, d’un article d’Arturo Losada dans Luzes/Publico paru le 20 décembre 2022.
Il retrace, entre autres, la vie d’Angel Rodriguez Leira, surnommé « Cariño Lopez » père de Mar y Luz Cariño Lopez, adhérente de notre association Retirada37.

 » Víctor Lantes, fils d’aubergistes de La Corogne, a utilisé un mortier dans les forêts de France contre les chars Panzer de l’armée allemande. Ángel Rodríguez Leira, surnommé « Cariño López », a participé à la libération de Paris et à l’assaut de la résidence du Führer. Ils ont mené une guerre de neuf ans contre le fascisme. Ils ont combattu Franco et Hitler. Ils ont perdu à domicile et gagné à l’extérieur. Plus jamais ils ne retourneront au sud des Pyrénées.

20 décembre 2022

Arturo Losada/ Luzes-Publico

Ángel Rodríguez Leira est né à Cariño (La Corogne) en 1914.

Il a travaillé comme pêcheur de pouces-pieds et marin, était un militant CNT, s’est marié et a eu deux enfants, Ángel et Marina. Et puis la guerre civile a éclaté. Il a été recruté de force par les rebelles et contraint de porter leur uniforme. Mais ce fut pour une courte période, puisqu’il déserta dès qu’il le put pour se battre avec le côté loyaliste avec un autre habitant de Cariño, Antonio Yáñez, ou Gharepo.
En mars 1939, ils se retrouvent piégés à Alicante, l’une des dernières provinces à tomber. Avec cinq autres compagnons, ils ont quitté Guardamar del Segura dans un petit bateau qui était « une embarcation de fortune », selon l’un des petits-fils d’Ángel, Andrés Alonso. Ils l’ont rempli d’oranges et ont traversé la Méditerranée en quatorze jours, jusqu’à Beni Saf, en Algérie française. Comme beaucoup d’autres exilés républicains à cette époque, ils sont considérés comme dangereux par les autorités et sont internés au pénitencier de Suzzoni.
Selon Alicia Alted dans le livre « La voix des vaincus », Suzzoni était une ancienne forteresse transformée en prison, dépourvue d’hygiène, où quelque 300 républicains étaient détenus. L’un d’eux, l’aviateur Joaquín Tarazaga, se souvient : « Le régime alimentaire était très spartiate, ils ne nous donnaient qu’un morceau de pain pour quatre, des lentilles et du rutabaga, une sorte de navet. Lorsque j’ai été hospitalisé, en avril 1939, je pesais 67 kilos, et en décembre, quand je me suis évadé, seulement 35″.

Cariño Lopez

Les deux amis galiciens ont également tenté de s’échapper de cet enfer à deux reprises, sans succès. L’opportunité n’arriva qu’en 1942, lorsqu’ils furent recrutés, à nouveau de force, dans le Corps Francs d’Afrique.

L’armée américaine venait de débarquer au Maroc et en Algérie et les colonies françaises s’étaient dépêchés de vider les camps de prisonniers pour former ce bataillon avec lequel affronter l’Afrika Korps de Rommel.
La France connaît alors une schizophrénie, entre la soumission collaborationniste au régime de Vichy et la résistance de la France libre des partisans de De Gaulle en exil. L’arrivée des Américains fit que personne ne voulait être pris pour un Vichyste. Cependant, ces Corps Francs furent immédiatement dissous, après quelques combats en Tunisie. Ángel et Antonio choisirent alors de s’enrôler avec le général Leclerc, qui venait de se battre dans toute l’Afrique sous la bannière de la France libre. En raison de son prestige acquis au combat, il fut choisi pour commander la 2e division blindée, une unité nouvellement créée au sein de l’armée du général Patton. Elle était composée de 14 000 hommes de 32 nationalités, dont quelque 2 000 étaient des républicains espagnols. Les deux fugitifs du village de Cariño se sont ainsi retrouvés dans la 9e compagnie, La Nueve, presque entièrement composée de vétérans de la guerre civile.

Ángel Rodríguez Leira a décidé d’utiliser le nom de Cariño López, pour cacher son identité et laisser ainsi son lieu d’origine indiqué. C’était une pratique courante parmi les soldats, et même dans le commandement. Leclerc lui-même a caché son vrai nom, Philippe de Hauteclocque, pour épargner à sa famille d’éventuelles représailles de la part des Vichystes.

La 2e division blindée s’installa en Écosse, avant de débarquer en Normandie début août 1944, deux mois après le jour J, la zone étant déjà sécurisée pour permettre le passage des blindés. La 9e compagnie, composée d’hommes ayant l’expérience du combat, était toujours à l’avant-garde. C’était une unité motorisée, transportant des armes antichars sur des half-tracks tout-terrain rapides. Les soldats y avaient peint le drapeau de la République espagnole et les baptisèrent avec des noms de batailles de la guerre civile, comme Madrid, Ebro, Guadalajara ou Brunete. Cariño López pilotait le Guernica, et il ne lui aura pas fallu longtemps pour se faire un nom avec son adresse au tir avec le canon .57.

C’est ainsi que le raconte le capitaine Raymond Dronne, l’officier français commandant cette compagnie d’exilés. Dans ses mémoires, « Carnets de route d’un croisé de la France Libre », il met en exergue le rôle des républicains espagnols dans la lutte pour la libération de la France, « animés d’un énorme désir de revanche et de victoire ». Il y loue la capacité de Cariño López à détruire les véhicules blindés allemands et le définit comme « un homme de grand sang-froid ». Il a dû le prouver très tôt. Le 19 août, La Nueve contenait toute une division SS dans la ville d’Écouché, dans une bataille acharnée. Cariño López a passé 24 heures sans s’éloigner de son canon, sur lequel  » il inscrivait une croix gammée pour chaque char détruit « , selon son petit-fils Andrés.

Dans la nuit du 24 août, cette unité sera la première à entrer dans Paris et à atteindre l’Hôtel de Ville. Là, de façon surprenante, un lieutenant valencien , Amado Granell, rencontre le chef de la résistance, Georges Bidault, et la photo de la rencontre fit la une du journal Libération. En deux jours, la capitale fut libérée, dans une victoire qui marqua le début de la fin de la guerre. Ces half-tracks aux noms étranges occupèrent une place prépondérante dans le défilé triomphal sur les Champs-Élysées.

Dans les semaines qui suivirent, la compagnie paya un lourd tribut en vies humaines pour contenir les Allemands sur les rives de la Moselle, couvrant l’avancée du reste de la division. Le caporal Cariño López de nouveau joua un rôle de premier plan : il détruisit cinq Panzers en cinq coups. Le 26 septembre 1944, il fut décoré à Nancy avec le sous-lieutenant Miguel Campos et le sergent Fermín Pujol, par Charles De Gaulle lui-même. Le même De Gaulle qui affirmera plus tard que seuls des Français ont participé à la libération de Paris. La récompense a dû être amère pour le Galicien : quatre jours plus tard, il verra mourir son ami Antonio Yáñez, dans une attaque contre la ville alsacienne de Vaqueville, avec deux autres compagnons.
Le pêcheur de pouces-pieds devint sergent et participa à la libération de Strasbourg, où le froid était un ennemi aussi dangereux que les Allemands. Il restait peu d’hommes parmi ceux qui s’étaient enrôlés en Algérie. Raymond Dronne explique qu’après chaque combat, les vides étaient comblés par de jeunes Français, presque tous dépourvus de formation militaire. »  Les anciens combattants prenaient sous leur aile ces recrues inexpérimentées, les entraînaient et les protégeaient ; ils se comportaient en parents inquiets « . À la fin de la guerre, seuls 16 des 156 de La Nueve sont revenus vivants à la maison.

Sa dernière étape dans ce périple guerrier fut au Nid d’Aigle, le refuge de hauts fonctionnaires nazis. Il était situé dans le village alpin de Berschtesgaden, au sud de Salzbourg, et défendu par les dernières troupes SS. Beaucoup d’entre eux n’étaient guère plus que des adolescents fanatiques, mais la bataille n’en fut pas moins rude. Les Américains atteignirent la ville les premiers, mais ce sont les hommes de Leclerc qui prirent le Nid d’Aigle, et y firent flotter le drapeau français le 5 mai 1945. L’artilleur de Cariño était présent, et en ressortit avec une montre en or qui est toujours dans la maison d’une de ses filles aujourd’hui.

Ángel a gagné sa grande guerre contre le fascisme en Europe, mais il dû rester chez lui. Il n’est jamais revenu en Espagne, sachant qu’un peloton d’exécution ou une balle dans la nuque l’attendait ici. Il séjourna en France, où il se maria et aura deux autres filles avant de mourir à Paris en 1979. Depuis 2010, une plaque à Cariño (Galice) commémore ce vétéran du combat pour la liberté. Ses enfants galiciens et certains de ses petits-enfants vivent toujours dans cette ville.

Victor Lantes en 2005 foto Evelyn Mezquida

Deux fois exilé, trois fois prisonnier

Víctor Lantes est né à La Corogne en 1919 et mort en 2007 à Paris. Dans les dernières années de sa vie, il a été interviewé par l’historienne Evelyn Mesquida, pour son livre « La NUEVE, ces Espagnols qui ont libéré Paris ». Il a raconté que ses parents avaient « une auberge » près de la gare de San Cristóbal, où il a passé « les années heureuses de la petite enfance ». Cependant, déjà en 1923, il a dû fuir avec sa famille. A cette époque, la ville connut une dure grève générale, convoquée par les anarchistes, qui fut brutalement réprimée par la dictature de Miguel Primo de Rivera. Les parents de Lantes, aubergistes, avaient hébergé et aider plusieurs dirigeants syndicaux, c’est pourquoi ils ont été forcés de s’enfuir.

Le petit Víctor Lantes a grandi à Bayonne (France) avec sa grand-mère et quelques oncles. Les parents ont suivi la voie ouverte par tant d’autres Galiciens et sont allés à Cuba pour gagner de l’argent. « Ma mère est revenue cinq ans plus tard. Elle a eu deux autres enfants, un garçon et une fille. Peu de temps après nous sommes partis pour Alger. Mon père est parti pour New York, et de là il envoyait de l’argent de temps en temps. Puis il est revenu avec nous. Ma mère avait déjà une épicerie et ils travaillaient ensemble », dit-il dans le livre de Mesquida.
Lorsque l’armée s’est soulevée contre la République, Víctor Lantes, 17 ans, travaillait dans une usine comme monteur et était membre des Jeunesses communistes. Au début de 1937, Víctor Lantes est mobilisé et entre dans l’artillerie, mais il pense avoir passé assez de temps dans l’armée espagnole et déserte. Il arrive par bateau au Maroc, où il est arrêté dès qu’il a mis le pied à terre.

Il se retrouve en prison, au pénitencier d’Oudja, contrôlé par des sympathisants du régime de Vichy. Au bout de quelques semaines, ils lui font une offre : soit s’enrôler dans la Légion étrangère, soit retourner en Espagne. Il choisit la première option et fut envoyé pour contenir l’avancée des Anglais et des Américains. Il a passé trois mois ainsi avant d’avoir l’opportunité de déserter.

En août 1943, sous le surnom de Vedrune, Lantes s’engage dans la 2e division blindée du général Leclerc,  » un homme extraordinaire « . Il conduisait un half-track américain, le Catapulte, qu’il pris à Casablanca et dont il ne descendit qu’à la Libération. Il rejoint la compagnie de soutien au Troisième Bataillon, où un tiers des soldats étaient espagnols.

Après avoir débarqué en Europe, son unité se confronte aux Allemands à Laval et à Argentan, près de la Normandie, et surtout dans les batailles d’Écouché et de la forêt d’Écouves : « Là j’ai vu comment un garçon qui voulait sortir d’un char en feu et ne le pouvait pas. Il criait et hurlait, et le char était en feu, et nous ne pûmes rien faire pour lui », se souvient Victor Lantes. Ils sortirent vainqueurs de ces batailles, et parcoururent 270 kilomètres en deux jours pour atteindre Anthony, dans la banlieue de Paris, où ils surprirent les forces allemandes et les dispersèrent à coups de mortier. Ce jour-là, l’homme de La Corogne a tiré plus de vingt obus. Ils ont ainsi contribué à ouvrir la voie à La Nueve pour entrer dans la capitale française et s’emparer de l’hôtel de ville le soir même.

 » Peur ? Non, honnêtement, je n’avais pas peur. J’ai vécu des moments très difficiles, mais j’ai toujours cru que j’aurais de la chance « , a assuré Víctor Lantes à Evelyn Mesquida, quelques années avant de mourir chez lui, avec sa famille. Il s’est marié en France et a eu deux enfants, qui vivent aujourd’hui à Toulon, en Provence. Il n’est jamais retourné dans sa Corogne natale, où personne ne connaît son nom, mais où jusqu’à récemment il y avait une rue pour la « division azul » et une avenue pour le général Sanjurjo.

Quelques rares cas en exil galicien

La plupart des Galiciens qui ont fui pendant la guerre civile ont regardé de l’autre côté de l’Atlantique.  » Après tout, Buenos Aires, La Havane, Montevideo ou New York pouvaient paraître plus proches que la France ou l’Algérie pour un paysan ou un marin galicien, en raison des réseaux microsociaux tissés par l’émigration au XIXe siècle « , explique le professeur Xosé Manoel Núñez Seixas, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Santiago et auteur avec Pilar Cagiao du livre Itinéraires de l’exil. Il était plus facile de demander l’aide d’un oncle, d’un cousin ou d’un parent aux Amériques que de tenter sa chance de l’autre côté des Pyrénées ou en Afrique du Nord. Surtout si l’on tient compte du fait que la Galice est tombée aux mains des rebelles en l’espace de dix jours.
Cependant, il existe plusieurs cas de Galiciens qui ont réussi à fuir ou qui se trouvaient dans la zone loyaliste au moment du soulèvement militaire, raison pour laquelle ils ont fait la guerre avec le camp républicain. Il y avait même un bataillon de milices populaires galiciennes, composé de paysans qui faisaient la moisson en Castille, et qui joua un rôle important dans la défense de Madrid.  » Ceux qui ont survécu au conflit ont été contraints de suivre le sort des exilés. Ils ont franchi la frontière française dans les premiers mois de 1939. Ceux qui ne pouvaient s’embarquer pour l’Amérique n’avaient d’autre choix que de survivre à Vichy en France ou de participer à la Résistance « , dit Núñez Seixas.

Entre janvier et avril seulement, plus d’un demi-million de personnes ont traversé les Pyrénées pour fuir le régime de terreur des vainqueurs, selon le chiffre qui semble faire le plus consensus parmi les historiens. Le gouvernement français ne leur a pas réservé un très bon accueil. Tous ceux qui avaient des antécédents de combattants ou de militants politiques étaient enfermés dans des prisons et des camps de concentration, où ils souffraient de la faim, du froid et des mauvais traitements. Beaucoup sont morts à l’intérieur de ces clôtures, certains se sont échappés, d’autres ont été réclamés par des proches. Beaucoup d’entre eux se sont vus
obligés de s’enrôler dans l’armée française. Hitler pratiquait le blitzkrieg (guerre éclair) et il n’était pas question de gaspiller des vétérans.

Geneviève Dreyfus-Armand calcule qu’en juin 1939 il y avait 170 000 détenus dans les camps, mais qu’en novembre il y en avait encore 53 000. Le Répertoire bibliographique de l’exil galicien a identifié 1 320 Galiciens dans cette situation. « Leur nombre est peut-être sous-estimé, mais ils ne représentent, en tout cas, pas plus de 6 % du groupe des exilés républicains en France fin 1939 », calcule Núñez Seixas.

L’un d’eux était José Romero, un pêcheur et militant anarchiste de Boiro (La Corogne), que le coup d’État de 1936 a surpris en train de travailler dans le port de Pasaia, à Guipúzcoa. Il a fait la guerre sur le front nord jusqu’à ce que fuir avait plus de sens que de se battre. Il était dans le camp de réfugiés du Barcarès en France, dont il a réussi à sortir en 1940, lors de l’invasion nazie. Après la défaite rapide de l’armée française, il rejoint les maquis qui résistent aux Allemands et reste dans leurs rangs jusqu’en 1945. Au fil du temps, il écrit de Marseille à sa sœur émigrée en Argentine pour lui demander son aide et il arrive à Buenos Aires en 1950. Son nom figure au répertoire, ainsi que celui de bien d’autres Galiciens qui furent dans les camps d’Argelès sur Mer, Bezièrs, Sepfonds, Tarne-et-Garonne, Le Vernet…

Il faut aussi se souvenir d’un certain Gayoso. Il a combattu en Norvège et a été décoré pour sa bravoure. Il fait partie de la 13e demi-brigade de la Légion étrangère, postée en Scandinavie en mai 1940 pour contenir l’attaque allemande. Il a combattu dans la bataille de Narvik, un village de pêcheurs stratégiquement important. Les journaux de campagne relatent l’exploit de 40 hommes, qui se sont vu confier la mission suicide d’expulser les nazis de la ligne de front 220, un col de montagne d’où ils dominaient le champ de bataille. Ils traversèrent un torrent d’eau et de glace, sautèrent de pierre en pierre et sous le feu de quatre armes automatiques, et ensuite gravir la pente. Avec des grenades, ils ont réussi à déloger trois des nids de mitrailleuses, mais le quatrième a nécessité un assaut frontal.

Erwan Bergot explique dans le livre La Légion au combat, que  » les uns après les autres, les hommes tombèrent sous le feu allemand. La dernière tentative fut faite par trois légionnaires espagnols —Málaga, Pepe et Gayoso—, les deux premiers tombèrent bientôt dans un ravin en contrebas , et furent fauchés par les tirs de la quatrième mitrailleuse, mais le troisième réussit à poser le pied sur le rebord, à renverser la mitrailleuse et à abattre l’officier allemand d’un coup de crosse . Ainsi fut conquise la ligne de front 220  » . Gayoso a reçu la médaille militaire de la bravoure, et on sait peu de choses sur lui. La 13e demi-brigade était l’un des corps militaires qui suivirent De Gaulle dans l’exil anglais, pour combattre pour la France libre.

Je crois qu’il y a bien d’autres d’histoires similaires, mais il est difficile de reconstruire les pistes. Nous avons déjà vu que dans leur enchaînement d’évasions, de désertions et de passages de frontière, les exilés changeaient de nom pour éviter les représailles. Ajoutez à cela le fait que les Français avaient tendance à s’empêtrer dans cette manie ibérique d’avoir deux noms de famille, et nous verrons pourquoi les registres officiels prêtent à confusion. Certains, comme Víctor Lantes et Cariño López, ont survécu pour raconter l’histoire. Beaucoup d’autres ont été laissés pour compte, sans que personne n’ait la possibilité de savoir qui ils étaient, où ils étaient nés ou pourquoi ils se battaient.

Ramón Acín. La bonté et la colère


Le 6 août 1936, le peintre, sculpteur, professeur et journaliste Ramón Acín Aquilué fut arrêté à Huesca par les troupes rebelles dirigées par le général Franco. Acín était un personnage très important en Aragon en raison de sa carrière en tant que pédagogue, en tant qu’artiste et de son engagement syndical dans la CNT, la Confédération nationale du travail.

Il se cachait dans sa maison lorsque Huesca a été prise par les rebelles. Les fascistes sont allés chez lui pour l’arrêter et ont maltraité sa femme, Concepción [1] Monrás. Dans ces circonstances, Ramón Acín sortit de sa cachette, fut arrêté et fusillé le même jour au pied d’un mur du cimetière de Huesca. Dans le registre des décès, Ramón Acín est enregistré en tant qu’individu « tué dans les combats de la guerre civile ». Quelques jours plus tard, sa femme a été exécutée de la même manière.

Une jeunesse rebelle et créative

Ramón Acín naquit à Huesca en 1888. Son père, Santos Acín, était un ingénieur agricole qui lui trouva un professeur de dessin alors que le petit Ramón n’avait que dix ans. Le fait d’être le fils d’une famille aisée permit au jeune Ramón d’étudier dans une Espagne ravagée par l’analphabétisme.

Bien qu’il ait entamé des études de sciences chimiques, en réalité, il se consacra à ce qui était sa grande passion : la peinture. Il commença bientôt à collaborer avec la presse locale et établit ses premiers contacts avec le mouvement ouvrier. Au lycée de Huesca, il se lia d’amitié avec Felipe Alaiz qui devint plus tard son biographe. Ce dernier était l’un des rédacteurs de La Idea (« L’Idée »), un journal anarchiste.

À Madrid, à partir de 1910, Acín mena une vie de bohème. Après avoir reçu une bourse du Conseil provincial de Huesca, quelques mois plus tard, il alterna ses séjours dans la capitale avec des séjours à Tolède. Avant de devenir professeur de dessin temporaire à l’École normale de Huesca, il rencontra Federico García Lorca. Influencé par un de ses bons amis, Ángel Samblancat, un militant républicain et écrivain très connu à l’époque, Acín s’installa à Barcelone où il commença à collaborer avec la presse catalane, réalisant des caricatures et critiquant de manière sarcastique la guerre du Maroc.

L’art et l’éducation au service de la révolution

Les anarchistes espagnols appelaient l’anarchisme la idea depuis que l’Italien Giuseppe Fanelli, envoyé par Bakounine lui-même, rencontra, à Madrid en 1868, un groupe d’internationalistes espagnols. La raison pour laquelle la idea a pris racine comme elle l’a fait en Espagne est un mystère, car aucun des premiers amis de l’Internationale en Espagne ne parlait italien et Fanelli ne connaissait pas du tout l’espagnol. Mais ce qui est certain, c’est que la idea a fait souche en Espagne, comme elle l’a fait dans l’Ukraine de Nestor Makhno.

L’engagement de Ramón Acín dans le mouvement anarchiste remonte à 1913, lorsqu’il commença à publier dans les revues La Idea, La Ira (« La Colère »), puis d’autres publications anarchistes comme Solidaridad Obrera (« Solidarité ouvrière »), Lucha Social (« Lutte sociale »), ainsi que le quotidien El Diario de Huesca (« Le Journal de Huesca »).

Dans sa trajectoire pédagogique, il s’inspira de deux modèles éducatifs : l’Institution libre de l’enseignement fondée à Madrid à la fin du XIXe siècle et L’École moderne fondée à Barcelone en 1901 par Ferrer i Guàrdia, un libre-penseur, un franc-maçon et un anarchiste non-violent. L’École moderne promut l’éducation libertaire fondée sur le modèle de l’école mixte et laïque, en contact avec le réel, et orientée vers le respect et l’épanouissement de l’individu dans un contexte d’autonomie et d’éducation à la solidarité. Il intégra ensuite à son enseignement les apports du Français Célestin Freinet aux moyens de l’expression libre et l’imprimerie sérigraphique au sein de l’école.

Acín mettait au premier plan ses préoccupations sociales et il s’engagea très tôt dans la CNT en collaborant avec la presse syndicale. Il participa en tant que délégué à l’important deuxième congrès de la confédération syndicale qui se tint à Madrid en 1919. Il se mobilisa ensuite pour défendre les prisonniers anarchistes nombreux en Aragon et dans toute l’Espagne. Le mouvement ouvrier espagnol était à l’époque anarchosyndicaliste. Rappelons qu’au début de la guerre civile, la CNT comptait plus d’un million de militants.

Installé à Huesca au début des années 1920, Ramón Acín s’y fit un nom en raison de son œuvre artistique et de son engagement politique et syndical. En 1922, il réalisa son premier relief en argile, un buste de l’écrivain, journaliste et juriste Luis López Allué. En octobre de la même année, il ouvrit bénévolement une académie de dessin à son domicile afin d’enseigner aux travailleurs le dessin, la peinture et la sculpture.

Acín fut emprisonné pour la première fois en 1924, après avoir publié un article Por indulto y por humanidad (« Pour le pardon et pour l’humanité ») dans lequel il demandait la liberté pour son ami, l’écrivain et caricaturiste Juan Bautista Acher, condamné à mort par la dictature de Miguel Primo de Rivera.

À sa sortie de prison, il s’exila à Paris. Un exil forcé pour les anarchistes qui s’opposaient à la dictature. Lors de différents séjours à Barcelone, Madrid et en 1926 à Paris, Ramón Acín se mit en contact avec les avant-gardes européennes. Le modernisme, le surréalisme, le cubisme et le futurisme stimulèrent sa curiosité artistique et son besoin de liberté créatrice. Il rencontra des créateurs tels que Juan Gris, Picasso, Federico García Lorca et Luis Buñuel. Acín participa à plusieurs grandes expositions à Madrid et Barcelone, sans jamais dévier de son engagement politique en tant que « grain de sable », comme il aimait le dire, au cœur d’une tempête révolutionnaire « qui va tout emporter », dans une Espagne rétrograde, ankylosée et injuste envers les plus humbles. C’est ce qu’il écrit en juin 1931, à Madrid où il était délégué du Haut-Aragon au congrès de la CNT et où il exposa ses œuvres à l’Ateneo (« l’Athénée ») culturel.

Ramón Acín était un artiste brillant avec d’extraordinaires qualités humaines, une figure essentielle du monde culturel et politique des années 1920 et 1930. Ses œuvres présentent un intérêt particulier en raison de son engagement idéologique et de son intention clairement avant-gardiste.

L’artiste, sa muse et le cinéaste

En Aragon, Acín resta un enseignant, un artiste et un militant anarchiste très actif. À cette époque, en 1924, il avait déjà épousé Concepción Monras qui donna naissance à sa première fille, Katia, et peu après à la deuxième, Sol.

L’histoire d’amour et de mort de Ramón Acín et Concha Monrás est l’une des plus belles, des plus émouvantes et des plus terribles histoires liées à la guerre civile. Concha était la compagne et la muse d’Acín. Dans une des lettres qu’il adressa à sa bien-aimée, il écrivit : « Tu seras toujours la consolation de mon affliction et la cause de ma joie. »

La personnalité de Concha était très affirmée : elle était une femme libre, jouait au tennis, du piano (on dit qu’elle jouait très bien Mozart et Chopin) et parlait l’espéranto. Ils se marièrent en janvier 1923, bien que leur relation ait commencé cinq ans plus tôt, ils ont vécu ensemble pendant treize ans.

Malgré son engagement syndical et politique, Ramón Acín est devenu un sculpteur et un peintre de premier plan, et nombre de ses œuvres ont commencé à se multiplier. Lors de ses voyages à l’étranger, il rencontra les intellectuels et les artistes les plus importants de son époque et se lia d’amitié avec le cinéaste Luis Buñuel.

En 1928, Acín réalisa l’une de ses œuvres les plus connues. La Fuente de las Pajaritas (« La Fontaine des cocottes en papier ») pour la ville de Huesca. À cette époque, Acín était en contact avec toute l’opposition à la dictature de Primo de Rivera et à la monarchie d’Alfonso XIII, il participa au soulèvement manqué de Jaca [2]. Le rôle de Ramón Acín était d’organiser, avec la CNT, une grève générale à Huesca pour accompagner le soulèvement. L’échec de l’insurrection l’obligea à s’exiler de nouveau à la fin de 1930. Avec la proclamation de la République, il retourna en Espagne et participa à diverses initiatives de la CNT, dont le troisième congrès de Madrid en 1931.

Son amitié avec Buñuel fit de lui le protagoniste d’une anecdote qui entra dans l’histoire du cinéma espagnol. Ami du grand cinéaste, il lui promit que s’il gagnait à la loterie, il financerait le tournage du film Las Hurdes, tierra sin pan (« Les Hurdes, terre sans pain »), l’impressionnant documentaire que Luis Buñuel consacra à l’Estrémadure, la région la plus déprimée et la plus pauvre d’Espagne. Pour Buñuel, le film devait provoquer un choc pour contribuer à améliorer le sort d’une population rurale oubliée de tous. La toute jeune République aux mains des républicains et des socialistes y vit une critique de sa politique sociale et censura le film qui ne sortit à Paris qu’en 1937.

Par un hasard totalement surréaliste, le jackpot de Noël, en 1932, revint à Ramón Acín. Suite au scandale de la projection de son film L’âge d’or à Paris en 1930, Luis Buñuel se retrouva totalement déprimé et désargenté. Le ticket gagnant de Ramón Acín changea le cours des choses et permit à Buñuel de réaliser le film Las Hurdes, tierra sin pan et de retrouver foi en son incroyable talent.

La répression et la mort de Ramón et Concha Acín

À cette époque, l’activité et l’action d’Acín sur le plan politique et culturel étaient très importantes. En tant qu’anarchiste et militant de la CNT, il devint l’une des références du mouvement ouvrier en Aragon.

Dans les années qui suivirent, à partir de l’avènement de la Seconde République, Acín subit d’autres emprisonnements. La République qui, en 1936, après le coup d’État militaire du général Franco, trouva dans le mouvement anarchiste son premier défenseur ne tarda pas à réprimer ses sauveurs. Notre artiste fut une première fois emprisonné en mars 1932 pour s’être solidarisé avec les grèves ouvrières qui se développaient dans toute l’Espagne, puis il fut incarcéré en juillet et décembre 1933, « dans le cadre des campagnes d’intimidation contre la CNT de Huesca » [1]

En 1933, Manuel Azaña, le président du Conseil des ministres de l’époque, ordonna la répression des militants de la CNT du village de Casas Viejas, en Andalousie, en donnant un ordre : « Ni blessés ni prisonniers, tirez-leur dans le ventre ! » C’est ainsi que la République, qui se voulait une République de travailleurs, a traité les anarchistes, en les assassinant. Toujours sous la République, en 1934, aux Asturies, le gouvernement envoya la Légion sous le commandement du général Franco qui écrasa une insurrection ouvrière faisant plus de 3 000 morts.

À Huesca, lorsque le coup d’État contre la République a eu lieu en juillet 1936, Acín se rendit en tant que représentant de la CNT auprès du gouverneur civil pour demander des armes pour le peuple afin de défendre Huesca contre les militaires factieux. Les autorités de la ville, qui craignaient plus les anarchistes que l’armée, refusèrent. Le gouverneur assura à Ramón Acín que tout était sous contrôle. Quelques heures plus tard, les franquistes prirent Huesca et la répression commença contre les anarchistes et les défenseurs de la République.

Acín se cacha dans sa maison, chaque jour, ils recevaient lui et Concha la visite de membres du camp nationaliste, en particulier des phalangistes. Nuit après nuit, Ramón Acín devait supporter que sa femme soit insultée et maltraitée. Le 6 août, il ne supporta plus et il se rendit. Ramón fut abattu durant la nuit contre un mur du cimetière de Huesca. Concha fut exécutée sans pitié le 23 août dans ce même cimetière.

« C’était un homme bon »

Les témoignages de ceux qui ont approché Ramón Acín parlent d’une même voix : « C’était un homme bon. » Sa façon d’être se reflète dans différentes anecdotes telles que celle du jackpot de Noël 1932, qui bénéficia tant à l’œuvre de Luis Buñuel.

Une autre image emblématique de son art était une cage avec un petit oiseau en papier à l’intérieur. Un jour, on lui offrit un oiseau en cage, pour être cohérent avec sa passion pour la liberté, Acín décida de libérer l’oiseau et de le remplacer par une cocotte en papier. Il milita toute sa vie pour le respect des animaux et de la nature au nom de la vie.

La catastrophique guerre coloniale du Rif et son injuste conscription dont seuls les riches pouvaient être exemptés, la dure répression du soulèvement populaire anti-belliciste lors de la « Semaine tragique » de Barcelone en 1909 et la Guerre de 14-18 confortèrent son antimilitarisme et son rejet de toute forme de violence.

En 1923, il écrivit : « Nul ne peut condamner ni exécuter une personne, ni au nom de la loi, ni au nom de rien. » Le récent assassinat du dirigeant de la CNT Salvador Seguí par les pistoleros, le bras armé du patronat catalan, lui fit prendre conscience de la nécessité de s’opposer au terrorisme et à toute forme de violence.

« Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme », écrivait l’humaniste Sébastien Castellion, dans son Traité des hérétiques. Il protestait ainsi contre le supplice de Miguel Servet, un médecin, un astrologue, un géographe aragonais condamné à mort pour avoir mis en cause le dogme de la Trinité dans un livre publié en 1531. Catholiques et protestants y voyaient alors une menace pour les fondements du christianisme. Stefan Zweig et Albert Camus reprirent plus tard dans leurs ouvrages cette citation de Sébastien Castellion.

Selon leurs proches, la maison de famille des Acín respirait l’anarchisme et la liberté, ils étaient des êtres sociaux, combatifs, imprégnés de la pensée libertaire et déterminés dans l’action révolutionnaire.

Ses idées, son engagement et sa façon de comprendre la vie ont fait de Ramón Acín un exemple pour des générations entières de jeunes rebelles. Sous la Seconde République, alors qu’il était incarcéré, en raison de son soutien aux grèves ouvrières qui se développaient dans toute l’Espagne, il écrivit une lettre émouvante à ses filles Sol et Katia : « … Ceux d’entre nous qui sont en prison ont été amenés ici parce que nous voulons que les enfants et leurs parents et tout le monde vivent plus heureux et mieux et passent l’été dans des endroits magnifiques qu’aujourd’hui seuls ceux qui ont de l’argent peuvent voir et cela ne devrait pas être le cas et beaucoup d’entre nous ont protesté et Galán a été tué. » [3]

L’œuvre picturale de Katia Acín (1923-2004), l’aînée de Conchita Monrás et de Ramón Acín, montre l’horreur à laquelle elle dut faire face à l’âge de 13 ans quand son père, puis sa mère, Concha Monrás furent assassinés. Les jours qui suivirent l’assassinat de ses parents, Katia fut dépouillée de son nom et contrainte de répondre au prénom catholique d’Ana María. Celui qu’on appela « le Lorca aragonais » était un grand cultivateur d’amitié. Bien qu’il ait côtoyé Lorca, Buñuel et d’autres personnalités de l’époque, il s’est toujours vanté que son meilleur ami était Juan Arnalda, un cordonnier anarchiste de Huesca.

En juillet 1936, il se cacha avec Arnalda dans la maison de la rue Cortes, dans l’alcôve derrière une armoire. Fatigué d’entendre les phalangistes torturer sa femme pour obtenir des informations sur le lieu où il se cachait, Acín décida de se rendre. Auparavant, il dessina une moustache à Juan Arnalda pour qu’il puisse s’échapper avec la complicité de la nuit. Arnalda est mort en exil en France en 1977.

Dans le cimetière de Huesca, le 23 août 2019, quatre-vingts ans, jour pour jour, après l’exécution de Concha Monrás avec 94 autres opposants au coup d’État du général Franco, dont une majorité d’anarchistes, un monument a été inauguré à la mémoire des victimes du fascisme.

La Petite bibliothèque des tireurs d’oubli de Marseille vient de publier un livre intitulé En hommage à Ramón Acín. Il est composé d’un texte de présentation de Felip Équy, une biographie chronologique réalisée par Emilio Casanova de la Fondation Ramón et Katia Acín ainsi que deux textes de Ramón qu’ils ont traduits. À ma connaissance, il s’agit du premier ouvrage consacré en France à Ramón Acín.

Daniel Pinós

Article publié dans le n° 12 de la revue Chroniques Noir & Rouge de mars 2023

[1] Concepción appelée aussi Concha ou Conchita (diminutifs du prénom Concepción).

[2] Le soulèvement de Jaca, en Aragon, fut une tentative de renverser le gouvernement espagnol de la dictature du général Berenguer menée le 12 décembre 1930 par un groupe de militaires républicains. Le soulèvement fut déjoué et ses principaux instigateurs, les capitaines Fermín Galán et Ángel García Hernández, furent fusillés. Malgré son échec, il contribua toutefois à affermir dans la population l’idée d’une République, qui fut proclamée seulement quatre mois plus tard à l’issue d’élections municipales qui s’avérèrent être un désaveu pour la monarchie.

[3] Le capitaine Fermín Galán fut l’un des instigateurs du soulèvement de Jaca, en Aragon. Voir note 1.

DESIRS PARTAGÉS AVEC LA RETIRADA 37, VENDREDI 7 AVRIL

Dans le cadre des désirs partagés, le Plessis a une fois de plus le plaisir d’accueillir la Retirada 37. Une soirée consacrée à la mémoire des volontaires étrangères et la solidarité internationale féminine durant la guerre d’Espagne. En écho aux luttes d’aujourd’hui !

Projection, mise en voix, rencontre, dégustations

19H

Bar à tapas

20H

Projection du film LAS MAMAS BELGAS de Sven Tuytens
et rencontre avec Edouard Sill autour de son livre SOLIDARIAS

Infos et réservation : 02.47.38.29.29

ou info@plessis-tierslieu.fr

Tarifs : Libre à partir de 5€

LAS MAMAS BELGAS

LAS MAMAS BELGAS est un film documentaire qui explore l’histoire de la présence des femmes européennes dans la guerre d’Espagne.

Le premier mai 1937 un groupe de 21 femmes originaires de l’est de l’Europe, venant de Belgique, arrive à l’hôpital militaire d’Ontinyent (province de Valence), fondé par le mouvement ouvrier socialiste belge avec l’aide d’Albert Marteaux, du Pob, parti ouvrier belge. Parmi elles, Anna et Adela Korn. Elles ont soigné les soldats dont beaucoup étaient des Brigadistes venant de Belgique, pour la défense de l’Espagne républicaine.

¡Solidarias!

La participation des femmes étrangères durant la guerre civile (1936-1939) -et notamment celles qui s’engagèrent dans les Brigades internationales pour défendre la République et combattre le fascisme- n’avait fait l’objet jusqu’à présent que de très peu de travaux historiques.

Il s’agit pourtant d’une dimension majeure de l’histoire de l’antifasciste et des engagements internationalistes féminins.

A l’initiative de l’ACER (Amis des combattants volontaires en Espagne Républicaine) et de partenaires institutionnels et universitaires, l’ouvrage¡Solidarias! met en valeur cette mobilisation solidaire, humanitaire, militaire et sanitaire de centaines d’étrangères.

EDOUARD SILL

Edouard Sill est docteur en Histoire de l’École Pratique des Hautes Études (EPHE PSL) en 2019, avec la réalisation d’une thèse portant sur le sujet suivant : Du combattant volontaire international au soldat-militant transnational : le volontariat étranger antifasciste durant la guerre d’Espagne (1936-1938).

Il obtient en 2021 la qualification de Maître de conférence, et remporte le premier accessit au prix d’excellence Joinet (ex Varennes) en 2020 dans la catégorie « Histoire politique et sociale depuis 1870 ».

Edouard Sill est aujourd’hui chargé de cours en Histoire contemporaine et en science politique à l’Institut catholique de Paris (ICP).

Ses thèmes de recherche de prédilection sont variés : Histoire sociale et politique de l’entre-deux-guerres en Europe, Histoire culturelle du mouvement social au XXe siècle, Histoire visuelle, Histoire des femmes, Histoire militaire, Guerre civile espagnole, Volontariat international combattant, Mobilités transnationales armées, Volontariat armé féminin, Enfance en guerre, Marginalités militaires, Engagements/désengagements, Mercenariat moderne et contemporain, Antimilitarisme, Communisme/Anticommunisme, Anarchisme, Fascisme/Antifascisme…