« LA PETITE ESPAGNE »- LA NAISSANCE D’UNE COMMUNAUTÉ

IMMIGRÉS ESPAGNOLS A La Plaine Saint-Denis AU DÉBUT DU XXème SIÈCLE

 

En 1911, déjà 260 Espagnols vivent à St Denis, majoritairement dans le quartier de la Plaine (1) : 145 habitent avenue de Paris (2), surtout dans les immeubles de rapport des numéros 96 et 100 ; d’autres se sont installés à proximité, rue de la Montjoie. La rue de la Justice (3), qui deviendra après 1918 le cœur du quartier espagnol, ne compte alors que quatre foyers espagnols, regroupant 21 personnes, auxquels il faut ajouter les 10 habitants du passage Dupont.

Contrairement à ce qui se passera à partir des années 20, il ne s’agit pas majoritairement d’une immigration familiale : on ne compte que 35 couples et 57 jeunes enfants. Quatorze d’entre eux sont nés à St Denis, la plus âgée en 1907 et les deux plus jeunes en 1911, ce qui permet d’établir la date d’arrivée récente de leurs parents. Malgré sa « jeunesse », cette immigration compte déjà six couples mixtes franco-espagnols.

 
Gamins du 5 rue du Landy
en 1947. 
© Fonds Pierre Douzenel

La part des hommes dans la communauté (enfants compris) est de 70 %. Cette surmasculinité s’explique par le fait que plusieurs foyers espagnols hébergent de nombreux « cousins », « parents », « amis » ou « pensionnaires », très jeunes pour la plupart et généralement employés par la verrerie Legras. Il s’agissait en fait d’un véritable trafic de jeunes gens de 11 à 19 ans, recrutés dans les campagnes les plus pauvres de Castille par des sortes de négriers, eux-mêmes originaires de la région, qui les faisaient embaucher ensuite par la verrerie Legras et empochaient la majorité de leur salaire au titre de dédommagement des frais de transport, d’hébergement et de nourriture — ces intermédiaires travaillaient aussi chez Legras. Les jeunes manœuvres ne touchaient un reliquat de leur salaire qu’à la fin de l’année pour éviter les fuites. Ils vivaient sous le même toit que leur « parrain » et son épouse, souvent dans des conditions de grande promiscuité. Plus de cinquante jeunes garçons, dont la moyenne d’âge est de 15 ans et demi, étaient dans ce cas à St Denis en 1911. La plupart des négriers et des jeunes recrues venaient d’un réseau de petits villages du nord de la province de Burgos. En 1911, plus de 40 % des Espagnols de St Denis venait de cette province.

On retrouve des pratiques similaires toujours à La Plaine mais côté Aubervilliers cette fois, où vivaient 137 Espagnols.

L’existence de telles pratiques m’a été confirmée par le témoignage direct d’une Espagnole installée à St Ouen en 1920, aujourd’hui centenaire, dont le père se livrait à un trafic du même genre dans le Nord, également pour une verrerie ; les jeunes apprentis vivaient sous le même toit que sa famille.

En 1913, un meeting avait été organisé par le Parti socialiste dyonisien, en présence du maire ?? Philippe, pour dénoncer « l’exploitation de la main-d’œuvre ».

Les Espagnols présents sont venus là pour travailler, sans doute dans le but de rentrer au pays après s’être constitué un petit pécule afin de pouvoir s’y marier et acheter pour qui des terres, pour qui un petit troupeau. Ils sont généralement non qualifiés : sur 147 dont on connaît l’emploi, 3 sont manœuvres et 107 journaliers, soit 110 (75 %) sans aucune qualification professionnelle, ce qui s’explique par leur origine de journaliers agricoles. L’employeur qui revient le plus souvent est la verrerie Legras suivi par les Tréfileries du Havre (Mouton) ; comme ses deux entreprises étaient installées à La Plaine, cela explication la localisation pour éviter des longs trajets après les harassantes journées de travail. Les ouvriers qualifiés (six tréfileurs, trois ajusteurs, un fondeur, un galvaniseur, un mouleur…) sont plus rares ont sans doute formés sur le tas. Le seul Espagnol ayant le statut de patron vivait déjà La Plaine en 1896 ; marié à une Lyonnaise, c’était un marchand de vins installé 172 avenue de Paris.

Quant aux femmes, seules 17 d’entre elles travaillent (12 femmes mariées et 5 jeunes filles), majoritairement aussi comme journalière dans de grandes usines. Une partie de la petite communauté de 1911 s’est enracinée à St Denis puisqu’en 1921 on retrouve 20 familles qui étaient déjà présentes à cette date, soit environ 80 personnes. Pour l’essentiel, il s’agit de couples ou de familles installées dès les années 1905-1911 ; en revanche, on ne retrouve pratiquement aucune trace des jeunes gens logés par les négriers de La Plaine. Certaines familles de ces premiers arrivants ont fait souche dans le quartier et on les retrouve,elles ou leurs enfants, au fil des recensements jusqu’en 1936.

Natacha Lillo

Maîtresse de conférence à l’université Paris VII.

 

 

1) Source : recensement de St Denis en 1911, disponible aux Archives municipales de St Denis et aux Archives départementales de Bobigny.
2) Devenue avenue du président Wilson après la Première Guerre mondiale.
3) Rebaptisée Cristino Garcia après la Seconde Guerre mondiale, en hommage à un résistant espagnol exécuté par le régime de Franco.

 

L’impasse Boise en 1947. © Fonds Pierre Douzenel

 

 

Les trois vagues de l’immigration espagnole en Seine-Saint-Denis
Réflexions autour des relations entre immigration « économique »
et « immigration politique »

  À Saint-Denis, Saint-Ouen et Aubervilliers, on retrouve les trois principales vagues de l’immigration espagnole au XXe siècle : – migrants dits « économiques » des années 1920-1930 ;- quelques migrants politiques après la répression du soulèvement des Asturies fin 1934 et surtout après la défaite du camp républicain (les arrivées s’échelonnent entre 1939 et 1950, après le passage par les camps de la frontière française, voire par les camps en Allemagne et parfois après une participation à des maquis de résistants en province) ; – migrants dits « économiques » des années 1955-1970.

Dès les années 1920, un véritable quartier espagnol s’est formé à la Plaine-Saint-Denis (espace industriel à cheval sur les trois communes) entre l’avenue du président Wilson et les rues du Landy et de la Justice. Dans ce quartier, on trouvait des impasses et des passages habités à plus de 90 % par des migrants espagnols, originaires principalement des provinces de Cáceres, de Zamora et de Burgos. Par ailleurs, le vaste bidonville des Francs-Moisins était également peuplé à plus de 70 % par des Espagnols dès son apparition dans les listes nominatives du recensement de 1926.

Selon le recensement de 1931 (date à laquelle la taille de la communauté espagnole est la plus élevée de l’avant-guerre), on compte plus de 8 500 Espagnols dans ces trois communes (pour une population totale de 189 600 habitants, soit 4,5 %), ce qui en fait la première communauté immigrée, loin devant les Italiens.

La particularité de cette communauté est que, des années 1920 aux années 1970, on retrouve les mêmes réseaux familiaux et villageois qui prévalent sur l’aspect « économique » ou « politique » des migrations. Des « économiques » venus au début des années 1920 et repartis dans les années 1930 à cause du chômage lié à la crise sont revenus à l’occasion de l’exode républicain parce qu’entre temps ils avaient participé à la guerre du côté républicain et étaient donc devenus des « politiques ». Ces mêmes « politiques » accueillirent leurs neveux ou leurs cousins « économiques » dans les années 1955-1970.

Contrairement à d’autres pôles de l’émigration espagnole en France, la Plaine-Saint-Denis n’a donc guère été marquée (en tout cas d’après la vingtaine de témoignages oraux recueillis et un important dépouillement d’archives diverses) par un clivage net entre migrants économiques et migrants politiques.

 

La vague des années 1920-1930 : une politisation à travers l’immigration

 Les migrants espagnols des années 1920-1930 étaient très majoritairement des « économiques purs » (cependant, certains ont pu être en contact avec les puissantes fédérations de la Confédération nationale du travail – CNT – en milieu agricole), journaliers agricoles surexploités d’Estrémadure ou de Vieille-Castille ayant fui la misère. Beaucoup envisageaient de repartir au pays après avoir accumulé un petit pécule leur permettant d’acheter du terrain ou quelques chèvres ou moutons – ce que firent d’ailleurs nombre d’entre eux à partir de 1931-1932.

Les naturalisations furent rares : entre 1928 et 1940, à Saint-Denis, pour une communauté de 3 500 personnes en 1931 et de 2 700 personnes en 1936, on compte 66 naturalisations de chefs de famille, concernant au total 170 personnes, soit moins de 3 % de la colonie.

Dans l’immigration, les migrants économiques se sont cependant politisés, et ce à deux niveaux :

– soit en participant aux fréquentes activités en espagnol (meetings, matinées théâtrales, concerts) proposées par la CNT espagnole de Paris à la salle des Fêtes de la Plaine Saint-Denis, 120 avenue Wilson, qui réunissaient une assistance de 400 à 500 personnes à chaque fois. Il est difficile bien sûr de faire la part entre ceux que le discours politique motivait réellement et ceux pour lesquels c’était avant tout le moyen de se retrouver entre compatriotes dans une ambiance festive ;

– soit au contact avec la société d’accueil, très marquée par le poids du PCF et de la CGTU, notamment pour ceux, très nombreux, employés comme manœuvres dans les grandes usines métallurgiques de Saint-Denis. Cependant cette sensibilisation ne se traduira guère par une syndicalisation au sein du groupe de langue espagnole de la CGTU.

Il semble, en fait, au vu des arrestations opérées par la Gestapo dans le quartier espagnol lors de la rafle du 18 septembre 1941, que ce sont surtout les jeunes gens, arrivés petits ou nés à la Plaine au début des années 1920, qui se sont engagés dans les Jeunesses communistes à partir de 1935 et surtout de 1936 dans la chaleur des luttes du Front populaire ; ainsi le leader de la grève dans l’administration de la raffinerie Antar d’Aubervilliers était un jeune Espagnol de 15 ans, né à Saint-Ouen en 1921.

Cette politisation s’est traduite par différents choix à partir de 1931 :

– en 1931, la concomitance de la crise économique en France (mise au chômage rapide et massive de nombreux Espagnols) et de l’avènement de la Seconde République en Espagne ont conduit de très nombreuses familles à opter pour le retour, espérant que l’Espagne républicaine leur serait plus douce que celle de la dictature de Primo de Rivera qu’ils avaient quittée. Les anarchistes, notamment, ont encouragé leurs sympathisants à rentrer en Espagne pour faire évoluer la République « bourgeoise » vers une révolution libertaire ;

– à l’été 1936, quelques pères de famille, migrants « économiques », ont rejoint leurs bataillons pour aller se battre contre la sédition « nationaliste » ; une quarantaine de jeunes gens de 20 à 30 ans, n’ayant pas encore fait leur service militaire en Espagne, partirent également.

Beaucoup de ceux qui sont restés ont participé activement à une intense solidarité avec les familles des hommes partis se battre et avec l’Espagne républicaine : meetings, collectes de matériel, quêtes sur la voie publique, projections de films, participation aux manifestations parisiennes, etc.

On retrouve dans cette solidarité avec l’Espagne républicaine une nette séparation entre les réseaux communistes et anarchistes.

– Par ailleurs, pendant la guerre civile, un troisième pôle politisé apparut, celui des Phalangistes, ayant pris le contrôle du Hogar español, société de secours mutuel dépendant de la paroisse espagnole de la Plaine, le Real Patronato Santa Teresa de Jesús. Ils furent néanmoins très minoritaires par rapport aux deux autres.

Le clivage entre pro et anti-républicains se manifesta notamment par une nette désaffection du Patronato entre 1936 et 1939 (baisse importante du nombre de mariages et surtout de baptêmes – 8 en 1937 contre 33 en 1936 et 62 en 1935). Jusque-là, il avait réussi à fédérer une partie non négligeable de la communauté mais sa prise de positions en faveur des nationalistes lui valut des désaffections et des inimitiés tenaces. Une des membres de la deuxième génération de l’entre-deux-guerres nous a ainsi confié : « Mon père avait juré de ne jamais remettre les pieds au Patronato. Même pendant l’Occupation, alors que nous manquions de tout, il refusait d’aller chercher les oranges distribuées par Franco. Nous n’y sommes jamais retournées depuis ».

 

L’arrivée des “ politiques ” : un accueil chaleureux.

 À partir de 1939 pour ceux qui vivaient à la Plaine avant de partir se battre dans le camp républicain et pour ceux que leur famille en banlieue nord avait réussi à faire sortir clandestinement des camps de concentration français, contournant l’interdiction de résidence dans le département de la Seine, et vers 1950, les vaincus de la guerre civile arrivent en Seine-Saint-Denis.

– Beaucoup de ceux qui y arrivent pour la première fois viennent y retrouver des membres de leur famille installés là depuis les années 1920 et 1930 : frères, sœurs, oncles, tantes, cousins, etc. Ils sont donc accueillis comme des « parents » avant de l’être comme des exilés politiques.

 
Entrée du bidonville du Cornillon, 1963.© Fonds Pierre Douzenel

– Beaucoup aussi sont d’anciens du quartier, des familles parties pendant la crise des années 1930 après l’avènement de la République espagnole et qui, par leur engagement militant, voire militaire, aux côtés de ladite République ont dû fuir l’Espagne, soit pendant l’exode de 1939, soit plus tard, après un passage par des prisons ou des camps en Espagne. Ils obtiennent généralement le statut de réfugié, mais tous n’effectuent pas les démarches pour le demander car leurs attaches à la Plaine leur permettent de trouver très rapidement du travail. Eux aussi sont accueillis soit par des membres de leur famille restés sur place, soit par d’anciens voisins et amis.

– Arrivent aussi des exilés républicains n’ayant eu aucun lien préalable avec la Plaine Saint-Denis mais qui, au hasard de leurs pérégrinations (camps en France puis en Allemagne, rapatriements en 1945), ont rencontré tel ou tel qui y avait des attaches à la Plaine et qui, faute de pouvoir retourner en Espagne, l’y ont accompagné. C’est ainsi que de nombreux Catalans et originaires du Levant, extrêmement peu représentés à la Plaine avant-guerre, vont s’y retrouver après 1945.

– D’autres arrivent enfin des quatre coins de France, uniquement parce qu’ils savent qu’en région parisienne les possibilités de travail sont importantes et ils s’installent à Aubervilliers, Saint-Denis ou Saint-Ouen, d’une part parce ce sont des municipalités communistes promptes à organiser la solidarité avec le peuple espagnol, de l’autre parce qu’ils ont entendu parler de l’importante communauté espagnole déjà présente.

Étant donné l’importante mobilisation du quartier lors de la guerre civile pour soutenir le camp républicain, l’accueil des « politiques », qu’ils soient ou non membres d’une famille déjà installée, est chaleureux : on se serre à deux ou trois familles dans les petites baraques, le temps que les nouveaux arrivants trouvent un logement ; on leur trouve du travail dans une entreprise ou sur un chantier où il y a déjà des Espagnols, afin de faciliter les contacts avec les entrepreneurs.

Entre 1945 et 1955, il y eut de nombreux mariages entre des jeunes filles d’origine espagnole issues de l’immigration « économique » nées en Espagne ou à la Plaine dans les années 1920-1930 et des exilés républicains, souvent originaires de Catalogne ou du Levant, auréolés de leur prestige de combattant et de héros – celui-ci étant encore décuplé en ce qui concerne les rescapés de Mauthausen. Les rencontres entre ces jeunes couples se firent soit dans les îlots espagnols soit au local de la Juventud Socialista Unificada (JSU) à Aubervilliers, soit lors des nombreuses activités de solidarité avec le peuple espagnol (meetings mais aussi fêtes et bals) organisées par le PCE, à Paris, rue de la Grange-aux-Belles, au local de la CGT-Métallurgie rue Jean-Pierre Timbaud ou à la Mutualité ; à la salle Suchet par les anarchistes.

Dans ces trois cités industrielles dirigées par des municipalités communistes depuis 1944, l’accueil des autorités locales et de la population ouvrière française fut chaleureux et le fait d’être un « rouge » espagnol était bien davantage un signe de gloire qu’une marque d’infamie, d’autant plus que, durant l’Occupation, de nombreux exilés républicains, mais également des enfants de migrants économiques des années 1920 et 1930, ont participé aux combats de la Résistance en région parisienne, notamment au sein des FTP-MOI, comme Benito Sacristan, jeune communiste de la Plaine ayant échappé à la rafle de septembre 1941, arrêté en juin 1942 et fusillé au Mont-Valérien en août suivant.

Entre juillet 1945 et octobre 1946, la une de la Voix Républicaine, hebdomadaire du Parti communiste dyonisien publia quatre hommages à des jeunes de la Plaine issus de l’immigration espagnole fusillés ou morts en déportation.

La reconnaissance du quartier de la « petite Espagne » et de la participation des Espagnols à la Résistance a été marquée dans le paysage urbain de Saint-Denis par la décision du conseil municipal de rebaptiser la rue de la Justice (cœur historique du quartier espagnol depuis 1920, où était installé le Real Patronato depuis 1923) rue Cristino García en mars 1946. Cela a donné lieu à deux cérémonies durant lesquelles les orateurs ont insisté sur la nécessité d’en finir avec le régime franquiste :

– le changement de nom de la rue, le 12 avril 1946, en présence de 4 000 personnes ;
– l’inauguration d’une plaque au nom de Cristino García, le 4 août 1946, en présence de la Pasionaria elle-même.

Par ailleurs, en mai 1950, à la Plaine, huit plaques commémoratives furent apposées sur les domiciles où avaient vécus les résistants espagnols martyrs, tel Benito Sacristan au 13 impasse du Chef-de-la-Ville. Jusqu’au début des années 1970, tous les ans, début août, une cérémonie de commémoration était organisée en son honneur par la municipalité devant la plaque, moment fort de recueillement pour une grande partie de la communauté. Par ailleurs, une des cellules du PCF de la Plaine prit son nom.

Le soutien sans faille des municipalités de Saint-Denis, Saint-Ouen et Aubervilliers aux réfugiés politiques espagnols ne se démentit pas pendant toute la période d’interdiction du PCE en France – qui dura officiellement de septembre 1950 à mai 1981, même si le ministère de l’Intérieur ferma les yeux sur ses activités à partir de la fin des années 1960 –, avec notamment l’embauche comme personnel communal de plusieurs réfugiés politiques communistes et l’aide aux dirigeants clandestins du PCE. C’est par exemple dans un château de la région de Gien appartenant à la municipalité d’Aubervilliers que se tint une réunion importante du Comité central du PCE clandestin en France, en juin 1964.

En novembre 1962, dès l’annonce de l’arrestation de Julián Grimau à Madrid, le maire de Saint-Denis envoya un télégramme de protestation en Espagne et des signatures de pétitions furent organisées dans plusieurs usines de la ville. Dès l’annonce de l’exécution de Grimau en avril 1963, le conseil municipal de Saint-Denis décida de donner son nom à une rue, se référant d’ailleurs explicitement au précédent de la rue Cristino García.

Le fait de militer au sein des organisations communistes françaises permit à certains enfants de réfugiés de connaître une ascension sociale à travers leur engagement politique. Le parcours le plus exemplaire à cet égard en banlieue nord est celui de François Asensi, député communiste de la Seine-Saint-Denis depuis 1981 et maire de Tremblay-en-France depuis 1991. Son père, Paco Asensi, fils de migrants « économiques » installés à la Plaine, côté Aubervilliers, au début des années 1930, s’engagea au sein des Brigades Internationales en 1937.

 

Typologie des migrants dits « économiques » des années 1955-1970.

  Ici, nous sommes à la croisée des deux phénomènes précédents, l’immigration « économique » et l’immigration « politique ». Quand on quitte l’Espagne de Franco entre 1955 et 1965, le fait-on uniquement pour des raisons économiques ? D’autres facteurs n’interviennent-ils pas : ras-le-bol de la sclérose de la vie sociale, du contrôle tatillon de l’Église et de la Phalange (surtout dans les petits villages) sur la vie quotidienne, etc. Certains, taxés rapidement de migrants strictement économiques, n’étaient-ils pas, en fait des « politiques » qui n’ont pas effectué de démarches pour obtenir le statut de réfugié car, en ces années de croissance économique importante, celui-ci n’était pas nécessaire à l’obtention d’un emploi et d’un titre de séjour ?

À travers la dizaine d’entretiens réalisés à ce jour avec des migrants des années 1955-1970, j’ai retrouvé différents types de motivation :

– Ceux qui sont partis parce qu’ils avaient des attaches familiales datant de l’avant-guerre en Seine-Saint-Denis, voire qui y étaient nés eux-mêmes avant un retour familial dans les années 1930 – d’après plusieurs témoignages, ce furent d’ailleurs les premiers à repartir dès que le gouvernement Franco permit l’émigration. Par des échanges de correspondance avec des parents restés à la Plaine depuis l’entre-deux-guerres, ils connaissaient les possibilités de travail et d’amélioration de leur condition sociale s’ils décidaient de partir pour la France. Les membres des réseaux migratoires traditionnels de la province de Cáceres reprirent alors la route de la Plaine. Ils ont été bien accueillis par les colonies installées de plus longue date en banlieue nord, même quand leurs motivations de départ étaient strictement d’ordre économique.

– Ceux qui ont quitté l’Espagne, non seulement parce que leur situation économique était difficile (exemple de réflexion qui revient en forme de leitmotiv à travers tous les entretiens : « On avait beau travailler très dur, on ne gagnait pas assez pour faire vivre notre famille décemment. ») mais aussi parce que l’appartenance de leur famille au camp des « rouges » pendant la guerre civile leur bloquait toute possibilité d’ascension sociale. En effet, pour trouver un emploi dans les secteurs industriel ou tertiaire, il fallait produire des « lettres de recommandation » émanant du maire de sa commune d’origine, du responsable local de la Phalange et/ou du curé. L’émigration était donc la seule voie de salut pour permettre une amélioration des conditions de vie des membres des familles ostracisées pour leur soutien à la République pendant le conflit. Certains hommes sont d’ailleurs partis clandestinement pour la banlieue nord dès la fin des années 1940, réussissant à faire venir leurs familles ensuite.

Comme les exilés politiques arrivés entre 1939 et 1950, ces migrants « économiques » ont tout de suite été bien intégrés par la communauté espagnole déjà présente. Par ailleurs, pour les raisons évoquées plus haut, l’accueil des municipalités et des services sociaux était plutôt positif ; contrairement à d’autres régions d’immigration espagnole, se prévaloir d’une famille républicaine était un « plus » pour bénéficier d’aides municipales.

D’après une note de la 9e section des Renseignements généraux datant de 1964, le PCE interdit mais reconstruit dans la clandestinité et les organisations apparentées auraient retrouvé un nouveau souffle à cette époque grâce aux nombreuses adhésions de ces nouveaux arrivants ; les RG évoquent le « ralliement de plusieurs éléments jeunes et dépolitisés ».

Dans les années 1970, on les retrouva d’ailleurs nombre de ces migrants « économiques » aux côtés des « politiques purs » lors des fêtes et des meetings auxquels participèrent la Pasionaria ou Santiago Carrillo en banlieue parisienne. Ils firent également les beaux jours de l’important stand de Mundo Obrero tenu par le PCE à la Fête de l’Humanité.

– Enfin, il y a eu bien sûr aussi des « économiques purs » qui, lors des entretiens, ne font jamais référence à la moindre question politique à leur départ et qui, souvent, se sont installés dans des quartiers distincts (bidonville de La Campa à la limite entre Saint-Denis et La Courneuve, par exemple) des îlots de l’« ancienne » colonie. Ils ont souvent eu très peu de contacts, voire aucun, avec l’immigration politique et n’ayant pas connu le rôle joué par le Patronato espagnol durant la guerre civile, ou n’ayant pas voulu en tenir compte, en furent d’ardents membres (participation à la messe et au catéchisme, baptêmes, mariages, activités sportives, colonies de vacances pour les enfants, cours de castillan, sorties récréatives, etc.).

Cependant, comme dans les années 1920-1930, on note que certains de ces migrants économiques des années 1955-1970 se sont politisés au contact de la vie syndicale et politique française, choisissant cette fois-ci plutôt la CFDT ou les organisations ouvrières chrétiennes telle l’Action catholique ouvrière (ACO). En effet, le pôle anarchisant n’avait plus guère de poids au sein des colonies espagnoles et le Parti communiste était trop radical à leurs yeux, surtout si on prend en compte les années de propagande franquiste à laquelle ils avaient été soumis en Espagne.

 

Premières conclusions

 Le fait que, de 1910 à 1970-1980 (fermeture des usines de la Plaine et nombreux départs vers des villes plus pavillonnaires, notamment des jeunes couples), les Espagnols de la Plaine aient vécu dans un lieu très clairement délimité dans l’espace et fortement homogène explique la fusion relativement harmonieuse qui s’est réalisée entre les trois principales vagues migratoires du XXe siècle. Ici, bien souvent, le réfugié politique arrivé en 1939 était le cousin, voire le frère, d’une famille castillane ou estrémègne présente depuis les années 1920. Il accueillit à son tour des cousins victimes de l’extrême dénuement des campagnes d’Estrémadure et de Vieille-Castille vers 1960.

La rencontre au quotidien des différents types de migrants était obligée vu qu’ils partageaient les mêmes lieux de travail (grandes usines métallurgiques et chimiques de la Plaine, chantiers du bâtiment après 1945) et surtout les mêmes espaces d’habitation – au demeurant les conditions de logement étaient tellement précaires et la promiscuité telle (baraques en auto-construction faites de bric et de broc au fil des arrivées autour de “ courras ” ) que la vie, comme en Espagne à cette époque, se passait en grande partie dans la rue : sur des chaises devant les baraques pour les femmes à discuter, à tricoter et à coudre ; au café pour les hommes, à jouer au tute et à la subasta, aux dominos, au rami ou à la belote ; dans les nombreux terrains vagues à courir et à jouer pour les enfants.

Des moments forts réunissaient le quartier : la soirée de Noël et le jour des Rois (fêtés y compris par les exilés républicains) et surtout la nuit du 31 décembre où l’on mangeait les raisins en écoutant le carillon de la Puerta del Sol à la radio ; les festivités du 14 juillet aussi.

Les plus militants se retrouvaient lors de soirées organisées salle Suchet avec Léo Ferré par les anarchistes ou à la Mutualité avec Yves Montand pour les communistes. La fête de l’Humanité, chaque début septembre, était un passage obligé, comme d’ailleurs pour une grande partie de la population ouvrière de la « banlieue rouge » d’alors. Alors que le PCE disposait de plusieurs cellules actives à Saint-Denis et à Aubervilliers, les membres de la CNT, eux (nettement minoritaires dans les années 1960 dans le quartier), se réunissaient à Paris. À partir de la fin des années 1960, l’espoir de rentrer en Espagne s’amenuisant et l’intégration augmentant, plusieurs membres du PCE intégrèrent des cellules d’entreprises ou de quartier du PCF.

Le caractère fortement « espagnol » du quartier semble avoir toujours primé sur les raisons initiales du départ, politiques ou économiques, et comme dans les années 1945-1950, des exilés républicains s’étaient mariés avec des filles d’« économiques » de l’entre-deux-guerres, dans les années 1960-1970, des jeunes issus de la nouvelle émigration « économique » ont épousé des enfants de réfugiés politiques républicains, la seule mais, ô combien importante différence, étant que les parents des uns pouvaient retourner en Espagne quand bon leur semblait et ceux des autres non.

   

L’absence d’eau courante dans les voies de la « Petite Espagne » a duré de la Première Guerre mondiale aux années 50. Point d’eau à l’angle de la rue Cristino Garcia et de l’impasse du Chef-de-la-ville.
© Fonds
Pierre Douzenel

  

La communauté espagnole en Seine-St-Denis (1900-1975).

 En vue de l’obtention d’un doctorat d’Etat d’histoire, dans le cadre du Centre d’histoire de l’Europe au XXe siècle (CHEVS – Fondation des Sciences politiques), je travaille depuis deux ans, sous la direction de M. Pierre Milza, sur la formation d’une importante communauté espagnole dans les communes d’Aubervilliers, de St Denis et de St Ouen. J’ai essentiellement travaillé à partir des recensements de populations de 1896 à 1936, des archives policières, religieuses et municipales, ainsi que d’une vingtaine d’interviews d’immigrés espagnols de la première (la plus âgée, arrivée en 1920 à St Ouen, est centenaire) et de la deuxième génération, dont certains, nés à la Plaine, sont repartis vivre en Espagne dans les années 30. J’ai également entamé un travail de recherche sur les causes du départ en Estrémadure, première région d’origine. Voici un résumé rapide de l’état de ma recherche.

Dès le milieu du XIXe siècle, l’industrialisation du Nord du département de la Seine entraîna d’importantes migrations intérieures. Les verreries et les grandes usines métallurgiques ou chimiques de la Plaine-St-Denis avaient besoin d’une main-d’œuvre peu qualifiée mais dure à la tâche. Entre 1901 et 1911, le recrutement dépassa les frontières, avec l’arrivée des premiers Espagnols, employés majoritairement par la verrerie Legras et les Tréfileries du Havre à La Plaine. Outre quelques rares familles, il s’agit souvent de très jeunes hommes, parfois âgés de moins de 13 ans, engagés puis logés par des « négriers » eux-mêmes d’origine espagnole. Les archives de la préfecture de police de la Seine m’ont appris que ces pratiques avaient été dénoncées en 1913 par la mairie socialiste de St Denis et une campagne du journal l’Emancipation.

Mais le véritable essor de la communauté débute avec la guerre de 1914-1918, quand de nombreuses usines de la zone adaptent leur production à la Défense et envoient des recruteurs sillonner les campagnes les plus pauvres d’Espagne à la recherche d’une main-d’œuvre essentiellement masculine. D’après plusieurs témoignages, à la fin du conflit, ces hommes sont pour la plupart rentrés au pays, qui pour se marier, qui pour faire son service militaire. Mais, confrontés à la grave crise agricole espagnole, beaucoup revinrent au fil des années 20, cette fois-ci avec femmes et enfants — ce qui distingue cette immigration de celle des Algériens de l’époque, uniquement masculine et logée dans des hôtels ou des foyers.

Les recensements de 1921, 1926, 1931 et 1936 montrent la naissance d’un véritable quartier espagnol — dit Barrio Chino en référence au quartier populaire de Barcelone — à La Plaine-St-Denis. Certains immeubles de l’avenue Wilson et surtout les baraques des nombreux passages situés entre la rue du Landy et la rue de la Justice étaient habités à plus de 90 % par des familles espagnoles ; c’est également en 1926, qu’apparaît le quartier d’autoconstruction des Francs-Moisins, là encore quasiment entièrement loti par des Espagnols. En 1931, Aubervilliers, St Denis, St Ouen comptent une communauté espagnole de 8 500 membres, originaires en majorité de Vieille Castille et d’Estrémadure, terres de latifundios et de journaliers. Passant du prolétariat agricole au prolétariat urbain, les hommes sont manœuvres dans les usines métallurgiques et chimiques de la Plaine.

Pour aider et encadrer la communauté transplantée dans ce bastion « rouge », l’ambassade d’Espagne fit édifier en 1923 une église espagnole rue de la Justice, administrée par des pères clarétains. Au fil du temps, s’y adjoignirent une société d’entraide espagnole, un patronage, un club de football, un dispensaire, etc. Ce cœur religieux de la communauté fonctionna jusqu’en 1975 et ses archives constituent des sources précieuses, que je n’ai pas encore achevé d’exploiter.

A l’image de ce qui se passait en Espagne à l’époque, avant-guerre la tendance idéologique dominante au sein de la communauté semble avoir été l’anarchisme. Les archives de la préfecture de police signalent l’organisation régulière par la Confédération nationale des travailleurs (CNT) espagnole de meetings et de matinées théâtrales dans la Salle des fêtes de la La Plaine, av. Wilson, réunissant entre 300 et 400 Espagnols.

La baisse du nombre des foyers espagnols dans les recensements de 1936, l’étude des cartes de chômeurs délivrés par la mairie de St-Denis et de nombreux témoignages illustrent à quel point la communauté espagnole a été frappée par la crise des années 30 et l’application de quotas de travailleurs étrangers dans l’industrie. Faute de carte de travail et donc de séjour, beaucoup furent expulsés ; d’autres décidèrent d’eux-mêmes de partir car la crise coïncida avec la proclamation de la République en Espagne en 1931.

 

   

L’impasse Boise
en 1999
© Photo
Natacha Lillo

 

L’année 36 fut aussi celle du déclenchement de la guerre d’Espagne : de nombreux Espagnols partirent rejoindre leurs unités militaires alors que beaucoup d’ouvriers français de la Plaine s’engageaient dans les Brigades internationales. D’après les rapports de police et des témoignages, le quartier espagnol s’est divisé alors en trois : sympathisants républicains soit communistes, soit anarchistes, chaque tendance ayant ses réseaux de solidarité ; défenseurs des putschistes, proches de l’Eglise espagnole de la rue de la Justice ; et… indifférents.

Après la victoire franquiste de 1939, nombre d’exilés républicains enfuis des camps du Roussillon réussirent à rejoindre la Plaine où parents et amis les accueillirent ; certains furent d’ailleurs l’objet de rafles de la Gestapo durant l’Occupation. D’autres arrivèrent dans l’immédiat après-guerre, parfois après un cruel détour par le camp de Mauthausen. A cette date, l’idéologie communiste, sans doute en lien avec le rôle du PCE pendant la guerre civile et la couleur politique des municipalités, semble avoir nettement mordu dans le quartier sur la sensibilité anarchiste.

Ensuite, la Plaine et ses industries furent le témoin d’une autre vague importante d’immigration espagnole, entre 1956 et 1965-1966, période des immenses bidonvilles des Francs-Moisins et de la Campa. Les témoignages oraux dont je dispose sur cette période me laissent d’ores et déjà penser que ces immigrés dits « économiques » sont issus des mêmes réseaux familiaux et régionaux que ceux des années 20.

  

La « Petite Espagne » de la Plaine dans l’entre-deux-guerres.

 Si l’immigration espagnole à la Plaine a débuté avant la première guerre mondiale (1), c’est durant celle-ci qu’elle prit son essor, dans le cadre de l’appel à la main-d’œuvre étrangère pour travailler dans les nombreuses industries de guerre de Saint-Denis. Des recruteurs furent envoyés dans les plus pauvres des campagnes de Castille et d’Estrémadure afin de pourvoir au manque de bras. Pendant le conflit, les migrants étaient le plus souvent des hommes jeunes venus seuls ; la grande majorité d’entre eux rentra en Espagne à la fin 1918. Mais, une fois de retour au pays, la misère rurale était telle que beaucoup reprirent rapidement le chemin de la Plaine, accompagnés cette fois-ci de leurs femmes et de leurs enfants. Ensuite, par un processus classique dans les phénomènes d’émigration, la communauté s’amplifia, alimentée par l’arrivée des frères, sœurs, cousins et amis des premiers migrants. C’est ainsi qu’en 1921 on recensait 1 430 Espagnols à Saint-Denis (dont 86,5 % vivant à la Plaine et dans le quartier Pleyel), 2 635 en 1926 (dont 83 % à la Plaine et à Pleyel) et 3 425 en 1931 (dont 81,5 % à la Plaine et à Pleyel), date de l’apogée de la communauté avant guerre.

Le regroupement communautaire, déjà amorcé en 1911, alla en s’accentuant : outre quelques numéros de l’avenue du président Wilson, les Espagnols s’installèrent majoritairement dans le quartier dit des passages, entre la rue de la Justice et la rue du Landy, au cœur de l’espace de plus industriel. Plusieurs centaines d’entre eux élurent domicile dans les petites baraques du passage Dupont, de l’impasse et du passage Boise, dans des conditions de promiscuité difficilement imaginables aujourd’hui. Dans ce quartier, les commerçants français ou italiens durent se mettre à l’heure espagnole, apprenant des rudiments de la langue pour pouvoir communiquer avec leurs clients et s’approvisionnant en produits typiques, pois chiches notamment.

Des baraques furent également édifiées le long du chemin du Tir, au Cornillon et dans le tout nouveau quartier Pleyel, à l’ouest de la Plaine. Puis, à partir de 1924-1925, apparut le quartier du Franc-Moisin, baptisé le « quartier chinois » en référence au très populaire Barrio Chino de Barcelone ; il s’agrandit au fil des ans, au fur et à mesure de l’arrivée de nouveaux migrants qui y construisaient leurs propres baraques (en 1931, le Franc-Moisin comptait 127 foyers espagnols, regroupant 567 personnes).

Conscient de l’importance de cette communauté, et sans doute afin d’éviter qu’elle ne tombe sous l’emprise du Parti communiste alors triomphant à Saint-Denis « la Rouge » (2), dès le début des années 20, le consulat d’Espagne encouragea la construction au cœur du quartier espagnol du Patronato Sainte-Thérèse de Jésus, 10 rue de la Justice, vaste ensemble composé d’une Eglise, d’une salle des fêtes, d’un presbytère, de salles de réunion et d’un terrain de jeux. Inauguré à l’automne 1923 et animé par des pères clarétains, le Patronato était une paroisse espagnole correspondant au nord du département de la Seine ; outre la messe dominicale, de nombreux baptêmes (181 en 1926 par exemple), mariages et communions y furent célébrés durant l’entre-deux-guerres. Le jeudi, outre le catéchisme et les cours d’espagnol, le Patronato proposait des activités classiques de patronage : couture pour les filles, football et pelote basque pour les garçons, etc. A partir de 1926, ses locaux abritèrent une société de secours mutuels, le Hogar espagnol, qui, contre une cotisation mensuelle de quelques francs, offrait à ses adhérents des subsides en cas de maladie et de décès.

Issus pour les trois quarts d’entre eux de la province de Cáceres en Estrémadure (35 % de la communauté en 1931), de Vieille Castille (22 % en 1931) et des provinces de Zamora et Salamanque dans le León (19 % en 1931), les émigrants espagnols étaient généralement d’anciens journaliers agricoles sans terre ou de très petits propriétaires qui ne parvenaient plus à assurer la subsistance de leurs familles dans des campagnes où les grands propriétaires terriens exerçaient un pouvoir sans partage. Non qualifiés, les hommes devinrent à 60 % manœuvres dans les « bagnes » métallurgiques et chimiques de la Plaine, notamment aux Tréfileries et Laminoirs du Havre (ancienne entreprise Mouton), chez Hotchkiss, Kulhmann, etc. Les femmes, quant à elles, étaient essentiellement ménagères, devant se consacrer à leurs familles souvent nombreuses ; certaines travaillaient cependant dans des boyauderies ou des entreprises de récupération de chiffons, telle Soulier.

Malgré les conditions de vie difficile, la pauvreté, la promiscuité, la génération des enfants arrivés très jeunes ou nés à Saint-Denis dans les années 20 et 30 conserve de bons souvenirs de cette époque, de l’intense solidarité qui régnait dans le quartier et de leur passage à l’école publique. Les plus nostalgiques sont ceux dont les parents décidèrent de rentrer en Espagne durant la crise économique des années 30, qui frappa en premier lieu les immigrés – début 1936, on ne comptait plus que 2 872 Espagnols à Saint-Denis. Revenus vivre dans des zones rurales très peu développées, envoyés travailler aux champs sans possibilité de poursuivre leurs études, bientôt déchirés par le drame de la Guerre civile espagnole, certains choisirent de repartir vivre à la Plaine dès la fin des années 40, souvent définitivement cette fois.

Natacha LILLO

 Maîtresse de conférence à l’université Paris VII.

 

1) Voir La Plaine Mémoire vivante n°4.
2) Cet objectif échoua en partie puisque dans les années 30 de nombreux membres de la communauté, surtout des jeunes, adhérèrent aux Jeunesses ou au Parti communistes, futur noyau de la solidarité avec l’Espagne républicaine puis de la Résistance à la Plaine. Par ailleurs, la présence anarchiste, traditionnelle dans le mouvement ouvrier espagnol, resta forte durant tout l’entre-deux-guerre dans la communauté.

 

 

Du « puente Sesenta » a « Piedrafrita »,
territoires espagnols en banlieue nord au XXe siècle.


Ma thèse sur l’immigration espagnole à Saint-Denis et dans sa région visait à rendre compte d’un processus migratoire sur le long terme en retraçant l’arrivée, l’installation et l’éventuelle sédentarisation des trois principales vagues migratoires du XXe siècle, ainsi que leurs inter-relations : migrants « économiques » du début du siècle et de l’entre-deux-guerres ; exilés politiques arrivés après la défaite républicaine de 1939 ; nouveaux migrants « économiques » des années 1955-1970.

J’ai choisi d’étudier cette partie de la banlieue (nord du département de la Seine jusqu’en 1964) car la présence espagnole y était très importante et visible du fait de leur regroupement dans un certain nombre d’îlots bien déterminés. Après une présentation générale, ce travail portera avant tout sur la « petite Espagne » de la Plaine Saint-Denis, berceau historique de l’implantation espagnole en banlieue nord et lieu de concentration le plus important. Outre la présence de petits commerces « ethniques », qui se retrouvait dans d’autres îlots, tels le « quartier nègre » de Drancy ou le « barrio chino » du Blanc-Mesnil, y existait depuis 1923, le Patronato Santa Teresa de Jesús, paroisse espagnole implantée rue de la Justice par l’église de la monarchie, lieu de réunion important pour tous les migrants de la banlieue nord à l’heure de se marier ou de faire baptiser leurs enfants.

 

Trois vagues migratoires successives

Dès 1905-1907, on trouve les premiers migrants espagnols à la Plaine Saint-Denis et à Aubervilliers, mais il s’agissait alors majoritairement de très jeunes hommes, y compris d’enfants de 8 à 12 ans, confiés par leurs parents à des padrones ou « négriers » qui les plaçaient dans les grandes verreries de Saint-Denis et de Pantin où ils travaillaient dans des conditions d’exploitation maximale. À cette date, la petite colonie espagnole ne comptait pratiquement que des hommes.

En réalité, la migration vers la banlieue nord connut son véritable essor à partir de 1915, les nombreuses industries métallurgiques de la zone (Hotchkiss, Delaunay-Belleville, Tréfilerie Mouton, etc.) nécessitant beaucoup de main-d’œuvre, notamment quand leur production était consacrée à l’effort de guerre. Ici encore, il s’agissait en majorité d’hommes seuls. La grande majorité d’entre eux rentrèrent au pays après la fin du conflit mais, face à la crise agricole qui touchait les campagnes espagnoles, beaucoup revinrent en banlieue nord dès le tout début des années 1920, cette fois-ci généralement accompagnés par leurs épouses et leurs enfants.

Lors du recensement de 1931, date où la présence espagnole fut la plus importante en banlieue nord dans l’entre-deux-guerres, on en comptait près de 12 500 : 4 340 à Aubervilliers ; 3 420 à Saint-Denis ; 1 760 à Drancy ; 1 200 à La Courneuve ; 930 au Blanc-Mesnil ; 760 à Saint-Ouen – la commune « perdit » une partie importante de ses résidents espagnols en 1930, lors de l’annexion des terrains de la « zone » à Paris. À cette date, les Espagnols constituaient la première colonie immigrée de Saint-Denis et d’Aubervilliers devant les Italiens, alors majoritaires à l’échelle du reste de la banlieue parisienne.
Ces migrants appartenaient pour la plupart à des réseaux villageois bien précis, marqués par la domination de la très grande propriété agricole et la pauvreté des journaliers agricoles ou des propriétaires de lopins minuscules. Plus de 30 % étaient originaires de l’est de la province de Cáceres en Estrémadure, entre 20 et 25 % arrivaient du nord de la Vieille Castille et environ 20 % du León. Sans qualifications, ils vinrent travailler comme manœuvres dans les grandes usines métallurgiques et chimiques du nord du département de la Seine.

La grande majorité d’entre eux arriva directement leur campagne d’origine à la Plaine, via Madrid et gare d’Austerlitz. Ils abandonnaient un pays de campagne ouverte avec des latifundios à perte de vue pour un paysage urbain très industriel, marqué par la fumée incessante des hauts-fourneaux, l’odeur des boyauderies, etc. Ne disait-on pas communément dans le nord de Paris certains jours : « Ça sent Aubervilliers », en référence aux nombreuses usines de traitement de déchets animaux de la commune, liées à la présence toute proche des abattoirs de la Villette.

Environ un tiers d’entre eux retourna vivre en Espagne au milieu des années 1930 : suite à la crise économique, ils furent parmi les premiers licenciés (à Saint-Denis, en 1936, 50 % des hommes espagnols étaient au chômage), or l’avènement de la Seconde République en avril 1931 et ses promesses quant à une réforme agraire et à une augmentation générale des salaires en décidèrent beaucoup à rentrer au pays.

À l’occasion de la guerre civile, un certain nombre d’hommes habitant les îlots espagnols de la banlieue nord partirent combattre dans le camp républicain et de nombreuses familles participèrent activement à des réseaux de solidarité. Ceci explique le très bon accueil réservé aux exilés républicains à partir de la retirada de 1939 et surtout dans l’immédiat après-guerre où nombre d’entre eux furent chaleureusement accueillis par leurs compatriotes, qui les aidèrent à trouver un emploi et un logement.

Ces mêmes îlots où « économiques » et « politiques » avaient fusionné dans les années 1945-1950 (notamment à travers des mariages de filles de la deuxième génération avec de jeunes exilés) furent également le lieu d’accueil de la très importante vague de migrants « économiques » des années 1955-1970. Ici encore, leurs prédécesseurs se firent un devoir de les aider à s’installer, conscients de la précarité de leur situation en cette période de grave crise du logement. D’ailleurs bon nombre d’entre eux appartenaient aux réseaux migratoires précédemment évoqués et venaient rejoindre des membres de leur famille installés en banlieue nord depuis l’entre-deux-guerres.

 

Des « villages espagnols » recréés dans les interstices du tissu industriel.

Par rapport à d’autres migrants bien représentés en région parisienne au début du XXe siècle (Belges et surtout Italiens), la principale caractéristique des Espagnols était leur net regroupement dans des îlots spécifiques où ils représentaient souvent plus de la moitié de la population, voire parfois plus des deux-tiers – on comptait très peu d’individus ou de familles isolés. Le premier et le plus important d’entre eux numériquement était la « petite Espagne » de la Plaine Saint-Denis, territoire situé à cheval sur les communes de Saint-Denis et d’Aubervilliers, dans un quadrilatère déterminé par l’avenue du Président-Wilson et le canal de Saint-Denis d’ouest en est, et les rues de la Justice et du Landy, du nord au sud.

Cet espace fut progressivement loti par les migrants eux-mêmes au pied des usines qui les employaient (tréfilerie Mouton, usine d’engrais Saint-Gobain, verrerie Legras, etc.), dans les interstices du tissu industriel, sur des terrains appartenant à des maraîchers, et ce sans le moindre permis de construire officiel. Le but des migrants était de vivre au plus près de leur lieu de travail pour économiser sur les moyens de transport.

Plusieurs voies qui n’existaient pas dans le recensement de 1911 sont apparues pendant la Première Guerre mondiale et dans les années suivantes. Souvent, elles se virent attribuer le nom du propriétaire du terrain comme l’impasse du Chef-de-la-Ville ou le passage Dupont. Au départ, la plupart des habitations étaient de petits collectifs de plain-pied construits de bric et de broc avec des matériaux de fortune généralement récupérés sur des chantiers : bois, carton, briques, parpaings de mâchefer, carreaux de plâtre, etc. Au fur et à mesure des arrivées de compatriotes, un et parfois même deux étages furent ajoutés, la plupart du temps de guingois, ce qui n’alla pas sans poser des problèmes de sécurité. Assez rapidement, la totalité des parcelles fut construite, tout le long des impasses qu’à l’arrière, généralement autour de petites cours intérieures rappelant les typiques patios espagnols, ici rebaptisés du nom de courra.

L’ensemble était très précaire. Par ailleurs, la promiscuité était grande car les familles, généralement nombreuses, s’entassaient à sept ou huit personnes dans des logements minuscules dont certaines pièces étaient parfois dépourvues de la moindre aération. Les propriétaires du sol n’ayant procédé à strictement aucun aménagement, les habitants des impasses et des passages ne disposaient pas d’eau et devaient s’approvisionner aux deux bornes-fontaines situées aux coins des rues de la Justice et du Landy. Inutile de dire que les passages ne disposaient pas non plus du gaz et de l’électricité… Quant à l’évacuation des eaux usées, les résidents durent se débrouiller eux-mêmes pour creuser des fosses qui, la plupart du temps, ne correspondaient pas aux normes établies par les mairies de Saint-Denis et d’Aubervilliers. Malgré diverses pétitions lancées à partir des années 1935-1936 , cette totale absence de viabilisation, important facteur d’insalubrité, dura jusqu’au milieu des années 1950… Ces conditions d’hygiène difficiles furent souvent l’occasion de véritables chocs pour les femmes venues rejoindre leurs époux au bout de quelques mois.

  1. Manuel Garcia, qui naquit à la Plaine en 1920 et retourna vivre en Espagne avec ses parents en 1931, a gardé un souvenir si vivace de son enfance qu’il y a consacré un poème, qui retrace bien l’état des habitations des passages dans l’entre-deux-guerres. En voici le début :

 

« “ Mon enfance ce sont des souvenirs… ”
d’une cour d’habitation
dans un faubourg maudit
d’une ville splendide.
Et dans l’une de ses ruelles,
appelée “ Impasse Boise ”,
au numéro quatre
“ ma ” cour commune.
Et dans la cour dix trous à rats
tels les cellules d’une prison
en position disjointe,
dont l’entassement aussi irréel
que solidaire défiait
la loi de la gravité.
Et dans l’un de ces trous à rats,
de vingt mètres carrés, pas plus,
le père, la mère et quatre enfants
une demi-douzaine tout juste. » (…)

 

 

Et voici comment deux journalistes français évoquèrent l’aspect du quartier quelques années plus tard, sans échapper à certains clichés péjoratifs :

« Parcourez le passage Boise, le passage Dupont ou l’impasse des Gauguières, qui les réunit par derrière. Ce ne sont que masures misérables, édifiées de guingois en carreaux de plâtre, en briques, en planches, et qui branlent, et qui pourrissent. »

Pierre Frédérix, Le Petit Parisien, 15 juillet 1937

« À la Plaine-Saint-Denis, je sais un bourg espagnol, un labyrinthe de ruelles et d’impasses où des haillons multicolores sèchent aux fenêtres des masures. De mois en mois les immigrés nouveaux et la descendance des matrones prolifiques annexent d’autres bicoques, les badigeonnent de couleurs vives, y plaquent aux flancs des murs lézardés quelques balcons de bois, des escaliers extérieurs, des baraquements où bientôt grouillent des poules, des lapins, des marmots. »

Raymond Millet, Le Temps, 10 mai 1938

 

À Saint-Denis, en 1921, 86 % des Espagnols recensés vivaient à la Plaine dans un réseau d’une dizaine d’impasses et de passages ; en 1936 encore, 76 % des membres de la colonie habitaient le même espace. Au cœur de cet îlot, dans les années 1930, l’impasse et le passage Boise comptaient plus de 90 % de résidents espagnols. Côté Aubervilliers, dans l’entre-deux-guerres, entre 75 et 80 % des Espagnols recensés vivaient dans le lacis des ruelles de la « petite Espagne ».

Assez vite, les migrants créèrent à la Plaine un microcosme appelant leurs villages de départ. Selon tous les témoins rencontrés, pour faire face à la nostalgie du pays et aux difficiles conditions de vie, une très forte solidarité existait entre compatriotes : entraide financière, visites à l’occasion des maladies ou des accouchements, collectes en cas de deuil pour aider la famille de la veuve ou du veuf, etc.

Certains ouvriers ayant réussi à mettre un peu d’argent de côté ouvrirent de petites épiceries vendant des produits typiques : huile d’olive, pois chiches à la base du cocido (pot-au-feu castillan traditionnel), melons, pastèques, morue séchée, chorizo fabriqué artisanalement, etc. Ces épiceries se doublaient souvent de bistrots où les hommes se retrouvaient pour boire, jouer aux cartes et aux dominos, chanter et jouer de la guitare.

La convivialité propre au pays d’origine et le caractère expansif des Espagnols ne tardèrent pas à s’affirmer. Aux beaux jours, comme dans leurs villages, les femmes s’installaient des deux côtés des impasses sur des chaises aux pieds coupés pour bavarder tout en crochetant ou en tricotant. Noël et le Nouvel an, suivant une tradition encore vivante de nos jours, donnaient lieu à de bruyantes explosions de joie collective dans les rues, tous les moyens de faire le plus de bruit possible étant utilisés, comme nous l’ont rapporté plusieurs témoins :

« Pour Noël, les gens faisaient la fête et se promenaient dans le quartier en tapant sur des casseroles. Personne n’était assez riche pour inviter des gens à dîner mais les voisins venaient boire le café en mangeant des figues et des noix. »

« Pendant les nuits de Noël et du Nouvel An, les agapes se terminaient de bon matin, avec dans tout le quartier, la ronde des plus fêtards munis de leurs tambourins et de leurs zambombas qui se faisaient une joie de d’animer le quartier. »

Par ailleurs, l’implantation en juin 1923 par les pères clarétains d’une paroisse espagnole au cœur du quartier renforça encore sa cohésion. Dans un vaste espace de 500 m2, outre une chapelle où se célébraient la messe et les diverses cérémonies religieuses, le Patronato comptait une magnifique salle de spectacle, un dispensaire ainsi que différents locaux dédiés aux cours de catéchisme et de langue espagnole. Les jeudis, alors que des cours de couture étaient proposés aux filles, les garçons pouvaient s’exercer au football, à la pelote basque ou au scoutisme, ce qui marque clairement la différenciation par genre due au machisme inhérent à la société espagnole de l’époque.

A contrario, les militants anarchistes présents au sein de la colonie espagnole de la Plaine ne disposaient pas d’un local, mais organisaient régulièrement des activités de propagande et des matinées culturelles en espagnol dans la salle des fêtes de l’avenue Wilson.

On peut se demander si l’existence de tels microcosmes n’a pas constitué un frein à l’intégration de la colonie espagnole au sein de la société française ? Si cela semble avoir été le cas pour un grand nombre des primo-migrants, dont certains sont décédés dans les années 1980 dans le quartier sans pratiquement parler un mot de français, cela n’a pas eu de conséquence pour les membres de la deuxième génération (arrivés jeunes ou ayant grandi en France) qui ont effectué des mariages mixtes à plus de 75 % et sont devenus français soit par simple déclaration pour ceux étant nés en France, soit par mariage ou naturalisation pour les autres. En outre, la plupart d’entre eux connurent une ascension sociale nette par rapport à leurs parents, passant du statut de manœuvre à celui d’ouvrier qualifié pour les fils, de femme au foyer à celui d’ouvrière et bien souvent d’employée du tertiaire pour les filles.

 

Les espaces des uns et des autres.

Ces différences d’intégration à la société française s’expliquent sans doute par le fait que parents et enfants n’avaient pas la même perception de l’espace géographique dans lequel ils évoluaient.

– Les pères ne sortaient de « la petite Espagne » au sens strict que pour se rendre sur leur lieu de travail, généralement une usine très proche de leur lieu habitation. Ainsi, en 1926, la tréfilerie Mouton, située avenue Wilson au niveau pont-de-Soissons occupait à elle seule 124 des 835 ouvriers espagnols de Saint-Denis recensés (manœuvres et journaliers) soit 15 %. Bien d’autres travaillaient dans des entreprises de la rue du Landy ou de la Justice…

– Quant aux mères, très majoritairement ménagères, elles ne quittaient guère leur impasse ou leur passage, voire leur « courra » d’habitation, ne se rendant pour la plupart que dans des commerces proches tenus par des compatriotes. Leur sociabilité se limitait bien souvent aux relations avec leurs voisines. Le poids du patriarcat et du machisme était tel que les maris craignaient tout contact avec la société française, refusant qu’elles entrent sur le marché du travail, même une fois leurs enfants élevés. Elles étaient donc étroitement confinées dans le quartier.

– En revanche, assez tôt, ce furent les enfants scolarisés qui assurèrent l’interface avec l’extérieur de la « petite Espagne », tant à travers leur scolarisation, les tâches ménagères et l’accès aux loisirs. On peut citer entre autres les allers-retours quotidiens à l’école (avenue du président-Wilson pour ceux vivant à Saint-Denis), rue Edgar-Quinet pour d’Auberviliers ; les courses chez les commerçants français pour les filles ; le portage de l’eau et le ramassage du charbon le long du canal et de la voie du chemin de fer industriel pour les garçons ; les expéditions en bande dans les cinémas de Saint-Denis et d’Aubervilliers et, plus tard, la participation aux nombreux bals populaires organisés dans ces deux communes ou plus loin.

Les membres de la deuxième génération rencontrés évoquent fréquemment la dichotomie qu’ils ressentaient dès leur plus jeune âge : d’une part la vie protégée au sein de la « petite Espagne », lieu de l’entre soi et de la tradition préservée, espace au sein duquel ils n’étaient pas confrontés à la xénophobie ; de l’autre, l’extérieur, représenté d’abord par l’école puis par le monde du travail, car c’était généralement à eux seuls qu’il revenait de trouver leur premier emploi.

Alors que les parents sortaient très peu des passages, allant rarement dans les centres-ville de Saint-Denis ou d’Aubervilliers, encore moins à Paris, ce sont très tôt les adolescents, forts de leur connaissance du français, qui se chargèrent des diverses démarches administratives familiales tant vis-à-vis des mairies que de la Préfecture de police de Paris, et ce souvent dès l’âge de 12 ou 13 ans.

Le fait que horizon des parents ne dépasse pas la Plaine peut, par exemple, être illustré par l’anecdote suivante : au milieu des années 30, après avoir obtenu son Certificat d’études, une jeune fille de 13 ans dut se mettre à chercher un emploi pour aider sa famille. Ses parents lui avaient interdit d’aller travailler de l’autre côté de la porte de la Chapelle, de peur qu’elle rencontre de « mauvaises fréquentations ». Or, en ces années de crise, après des semaines de vaines recherches, elle finit par trouver un travail dans une cartonnerie de Paris et mentit plusieurs mois à ses parents afin de ne pas les inquiéter…

 

La vision des Français sur les îlots espagnols.

Très tôt la « petite Espagne de la Plaine » fut victime d’ostracisme et d’une forte ségrégation urbaine. Hormis des immigrés italiens et quelques hôtels meublés hébergeant des Kabyles algériens rue du Landy, ses voies n’abritaient que de très rares Français, souvent déclassés socialement (familles nombreuses, chômeurs, alcooliques, etc.).

Il semble que les Français n’aimaient guère entrer dans le quartier. Ainsi, en 1922, deux jeunes sœurs enceintes venues rejoindre leurs maris arrivèrent à la gare d’Austerlitz où ces derniers ne les attendaient pas suite à un quiproquo. Un compatriote leur trouva alors un cocher qui accepta de les conduire jusqu’à la Plaine mais les déposa avec leurs matelas et leurs bagages au niveau du pont-de-Soissons car il refusa d’entrer dans les passages « trop mal famés » de la « petite Espagne ».

La Française qui semble le plus souvent s’être rendue dans le quartier était une sage-femme de l’avenue du président-Wilson qui, jusqu’au début des années 50 présida aux naissances à domicile des bébés de la colonie. En revanche, on nous a signalé comme réellement « exceptionnel », l’exemple d’une maîtresse d’école qui rendit visite à une famille pour tenter d’en savoir plus absentéisme d’une de ses élèves.

Au moment du lotissement des impasses de la « petite Espagne », la mairie de Saint-Denis reçut de nombreuses plaintes de riverains français, eux-mêmes propriétaire de petits pavillons en auto-construction dans les rues de la Justice et du Landy, se plaignant de la taille des familles, de l’absence d’hygiène, de la promiscuité, de la présence d’animaux de basse-cour et du risque de maladies contagieuses.

Alors que les différents rapports des Renseignements généraux (RG) de l’époque insistaient sur la tranquillité des Espagnols, ce dont atteste l’étude des mains courantes du commissariat de la Plaine dans les années 1930 , on trouve des opinions bien plus péjoratives dans les écrits des contemporains, tant essayistes que journalistes :

Ainsi, en 1929, Louis Chéronnet écrivait-il dans son étude sur les banlieues, Extra Muros :

« Aux balcons extérieurs pendent des torchons crasseux qu’aucun rayon de lumière ne viendra jamais transformer en drapeaux. Des gosses déguenillés grouillent et piaillent dans la boue. Des femmes brunes, desséchées ou trop grasses, parées de foulards multicolores mêlent Dieu et la Vierge à leurs vociférations. Des hommes n’ont l’air d’avoir de l’ardeur que pour se provoquer. Partout, un remugle de moisi graisseux se mêle à des relents d’oignon. Une Andalousie sans soleil, peut-on rêver rien de plus lamentable ? ».

Quant au journaliste Pierre Frédérix, déjà cité plus haut, il stigmatisait les habitants de la « petite Espagne » et insistait sur l’aspect fermé du quartier :

« À peine a-t-on avancé de quelques pas, les portes et les fenêtres s’ouvrent. Des têtes apparaissent : des cheveux noirs et luisants ; des faces bouffies et des faces creuses ; des figures de femmes au teint olivâtre, qui pourraient être belles, et qui sont malsaines. Là-dessous, des corsages aux couleurs criardes ou des loques noires. Des enfants courent. “Nino!” hurle une matrone. “Nino!” Suit un torrent de phrases en espagnol. Est-on en France ? Non, en Espagne. Mais dans un coin d’Espagne empuanti par des odeurs chimiques. Un coin d’Espagne où, si l’on entre, on est suspect. “Ce type, pourquoi vient-il nous déranger ? »

Quant à Raymond Millet du Temps, s’il soulignait également le caractère fermé du quartier, il portait un regard un peu plus chaleureux sur ses habitants :

« Le soir, on écoute les accordéons des bastringues et les mandolines des barbiers. Le jour, on n’entend que les cris des enfants et les mélopées des femmes. Soudain les sirènes annoncent le retour des hommes et, dans un élan d’allégresse gâtée de crainte, les épouses servantes allument les feux, assiègent les échoppes des rôtisseurs, courent, se chamaillent, tandis que l’air s’imprègne d’une odeur d’oignon et de friture. Il ne manque à la gueuserie exotique de ce petit monde fermé que l’absolution du soleil. »

Or la question que ne semble s’être posée ni les riverains ni les observateurs extérieurs est celle de la raison des mauvaises conditions d’habitat de la « petite Espagne ». Or celles-ci furent dès le début liées à véritable imbroglio juridique : les terrains lotis appartenant à des propriétaires privés et les murs à d’autres, il était bien difficile pour les locataires d’obtenir gain de cause en cas de problème (fuites d’eau, lézardes des murs, problème d’évacuation des eaux usées, etc.). Les sols n’appartenant pas aux communes, le quartier ne put bénéficier des dispositions de la loi Sarraut de 1928 sur l’aménagement des lotissements défectueux.

Par ailleurs, si du côté Saint-Denis le maire Doriot (élu du PCF en 1931, exclu du Parti en 1934 et fondateur du Parti populaire français en 1936) mit en place une réelle politique d’aide aux chômeurs de la commune, y compris étrangers, il ne consacra aucun fonds à l’aménagement du logement à la Plaine. Quant à Laval, maire d’Aubervilliers, non seulement il accordait chichement les subsides de chômage aux étrangers, mais plus occupé à sa carrière nationale qu’à la gestion de sa ville, il délaissa tout bonnement cette question.

 

La progressive évolution de l’après-guerre.

Dès la Libération de la banlieue nord, les municipalités communistes en place semblent avoir enfin pris conscience de l’existence des quartiers à majorité espagnole et ce, notamment suite à la participation de plusieurs Espagnols à la Résistance locale, ce qui entraîna déportations et exécutions. Cette reconnaissance fut par exemple marquée à Saint-Denis en 1946 par les deux cérémonies organisées à l’occasion du changement de nom de la rue de la Justice, rebaptisée Cristino Garcia, en hommage à un communiste espagnol, ancien dirigeant de la Résistance dans le Sud-ouest, fusillé sur les ordres de Franco.

Mais si le choix symbolique d’une rue située au cœur de la « petite Espagne » marqua à l’époque les esprit, notamment à travers la venue de Santiago Carrillo et de la Pasionaria, dans la pratique les habitants durent attendre les années 50 pour voir l’arrivée de l’eau courante et de l’électricité dans les passages, installations qu’ils durent d’ailleurs financer de leur poche…

Dans l’après-guerre, la « petite Espagne » accueillit de nombreux réfugiés politiques, qui souvent prirent la place des membres de la deuxième génération de l’entre-deux-guerres qui, grâce à l’amélioration de leur niveau de vie et/ou suite à des mariages mixtes, quittaient peu à peu à le quartier pour le centre de Saint-Denis ou d’autres communes de la banlieue nord offrant des conditions de confort un peu meilleures.

Puis, à partir des années 1955-70, ce fut la véritable « déferlante » des nouveaux migrants « économiques » qui quittèrent l’Espagne de Franco pour accéder à de meilleures conditions de salaire et de vie. Ici encore, le parc locatif de la « petite Espagne », bien que toujours aussi précaire, fut mis à contribution et le quartier resta fidèle à sa démarche d’entraide entre compatriotes, d’autant plus que beaucoup des nouveaux arrivants appartenaient aux anciens réseaux migratoires du début du siècle.

Mais, à partir du milieu des années 1970, l’important effort de construction de HLM à Saint-Denis et dans les communes avoisinantes ainsi que la construction par certains de leur propre pavillon individuel conduisirent au départ progressif d’un nombre de plus en plus d’Espagnols de la Plaine. Fin 1975, la chapelle Santa Teresa de Jesús cessa ses fonctions et les pères clarétains du Patronato quittèrent un quartier où « résidaient désormais plus de musulmans que de catholiques », selon un de ses derniers desservants. En effet, au fur et à mesure des départs des Espagnols, outre des Portugais, nombre d’Algériens puis d’originaires d’Afrique subsaharienne vinrent s’installer dans un quartier au parc immobilier toujours plus en déshérence.

En 1995, quand l’impasse du Chef de la ville a été rasée pour laisser la place à l’avenue du Stade de France, ses rares habitants espagnols refusèrent leur expropriation dans un premier temps, car ils étaient profondément attachés au quartier, mais furent obligés de partir. Aujourd’hui, la même question se pose en ce qui concerne le passage Léon dont l’ultime résident espagnol (né dans le quartier dans les années 20) a affirmé qu’il préférerait mourir plutôt que de partir…

 

Vestiges du temps passé.

Le quartier espagnol de la Plaine est devenu un objet de mémoire aujourd’hui, qui fait partie du « tour de ville » proposé par la municipalité de Saint-Denis aux nouveaux Dyonisiens. Si une partie du quartier a d’ores et déjà disparu, les édiles municipaux actuels se sont engagés à tenté de réhabiliter certaines des « courras » les plus viables afin de lui garder son caractère si particulier de petit village espagnol aux limites nord de Paris. Quant à ses anciens habitants, ils ont toujours l’occasion de se retrouver le week-end dans les locaux du Hogar des Espagnols de la Plaine (situé sur l’emplacement de l’ancien Patronato, propriété de l’Etat espagnol, rue Cristino Garcia), une association culturelle qui propose des cours de guitare, de flamenco ainsi que diverses activités festives et qui bientôt devrait abriter un Centre d’accueil de jour pour retraités espagnols de toute la région parisienne. Du côté Aubervilliers, c’est boulevard Félix-Faure, dans une maison appartenant à la région autonome d’Estrémadure, que les originaires de cette zone mais aussi d’autres régions espagnoles se retrouvent régulièrement pour faire revivre les coutumes du pays et organiser de chaleureuses animations.

 

En savoir plus :

https://www.autrement.com/ouvrage/la-petite-espagne-de-la-plaine-saint-denis-natacha-lillo

Une réflexion au sujet de « « LA PETITE ESPAGNE »- LA NAISSANCE D’UNE COMMUNAUTÉ »

  1. J’avais déjà entendu parler de « la petite Espagne » mais ton document est très intéressant.
    A Tours aussi, les espagnols étaient regroupés dans le quartier du vieux Tours m’a-t-on raconté.
    L’homme a besoin de se grouper en communauté. C’est logique et tant que c’est provisoire, pour une meilleure solidarité, une entraide, … cela ne pose pas de problème. Quand cela perdure, c’est là que les problèmes d’intégration commencent.

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