{"id":3529,"date":"2021-10-07T09:00:34","date_gmt":"2021-10-07T08:00:34","guid":{"rendered":"http:\/\/retirada37.com\/?p=3529"},"modified":"2021-10-04T13:34:19","modified_gmt":"2021-10-04T12:34:19","slug":"ecritures-de-la-revolution-et-de-la-guerre-despagne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/retirada37.com\/?p=3529","title":{"rendered":"\u00c9critures de la r\u00e9volution et de la guerre d\u2019Espagne"},"content":{"rendered":"<p>Genevi\u00e8ve Dreyfus-Armand et Odette Martinez-Maler (coord.), \u00ab \u00c9critures de la r\u00e9volution et de la guerre d\u2019Espagne \u00bb, Exil et migrations ib\u00e9riques aux XXe et XXIe si\u00e8cles, n\u00b09-10 (nouvelle s\u00e9rie), Riveneuve \u00e9ditions, hiver 2018\/\u00c9t\u00e9 2019.<a href=\"https:\/\/retirada37.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/arton68-69815.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/retirada37.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/arton68-69815.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"220\" class=\"alignnone size-full wp-image-3530\" \/><\/a><\/p>\n<p>\u00c0 la fin de la guerre d\u2019Espagne et durant les ann\u00e9es noires qui l\u2019ont suivie, plus d\u2019un demi-million d\u2019hommes et de femmes porteurs de projets d\u2019\u00e9mancipation sociale sont venus chercher asile en France. Un magnifique num\u00e9ro double de la revue Exils et migrations ib\u00e9riques aux XXe et XXIe si\u00e8cles rassemble les r\u00e9cits et les t\u00e9moignages de vingt-six descendants de ces exil\u00e9s.<\/p>\n<p>Nous pr\u00e9sentons ici le texte \u00e9crit par Genevi\u00e8ve Dreyfus-Armand et Odette Martinez-Maler en introduction de cet ouvrage qu\u2019elles ont coordonn\u00e9, ainsi que le r\u00e9cit de Daniel Pin\u00f3s Barrieras, intitul\u00e9 \u00ab Impasse de la Quarantaine \u00bb.<br \/>\nIntroduction : R\u00e9cits personnels et \u00e9critures de la guerre d\u2019Espagne<\/p>\n<p>.<br \/>\nEn 2019, quatre-vingts ans apr\u00e8s la Retirada, comment les fils et filles de r\u00e9publicains espagnols exil\u00e9s entendent-ils transmettre les m\u00e9moires intimes d\u2019\u00e9v\u00e9nements, pour eux si fondateurs ? Comment ont-ils re\u00e7u, r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 et reformul\u00e9, au fil du temps, les r\u00e9cits des exp\u00e9riences particuli\u00e8res autrefois v\u00e9cues par leurs parents ? Quels lieux, quels mots, quelles traces ont forg\u00e9 \u2013de fa\u00e7on unique \u2013 leurs repr\u00e9sentations de ce pass\u00e9 ? Et quelles exp\u00e9riences singuli\u00e8res ont-ils faites eux-m\u00eames, au sein de leur famille, de cette transmission d\u2019exp\u00e9riences historique ?<\/p>\n<p>Telles sont les questions que nous avons pos\u00e9es \u00e0 vingt-six d\u2019entre eux, n\u00e9s en Espagne ou bien en France \u2013 entre 1933 et 1958 \u2013 et dont nous pr\u00e9sentons ici, les r\u00e9cits crois\u00e9s.<\/p>\n<p>Ces enfants d\u2019exil\u00e9s ont r\u00e9pondu \u00e0 notre invitation avec une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et une sinc\u00e9rit\u00e9 inou\u00efe, en livrant \u2013 et certains pour la premi\u00e8re fois \u2013 des fragments de leurs m\u00e9moires sensibles. Leurs t\u00e9moignages forment ainsi une mosa\u00efque in\u00e9dite et \u00e9mouvante dont la richesse est pleine d\u2019enseignements. Ils \u00e9voquent, en effet, une diversit\u00e9 de trajectoires qui met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve l\u2019id\u00e9e m\u00eame de m\u00e9moire commune de l\u2019exil r\u00e9publicain. Ces r\u00e9cits crois\u00e9s attestent la pluralit\u00e9 de l\u2019exil.<\/p>\n<p>Cette diversit\u00e9 tient d\u2019abord \u00e0 la pluralit\u00e9 des exp\u00e9riences sociales et politiques d\u00e9crites : en premier lieu, celles de leurs parents dont ils racontent \u2013 de fa\u00e7on subjective \u2013 l\u2019histoire. Les vies minuscules des p\u00e8res et des m\u00e8res, \u00e9voqu\u00e9es au fil de leurs textes, s\u2019inscrivent, dans les contextes tr\u00e8s diff\u00e9rents d\u2019un temps long qui s\u2019\u00e9tend des ann\u00e9es 1930 \u00e0 la fin de la dictature franquiste. L\u2019\u00e9lan r\u00e9formateur de la Seconde R\u00e9publique et les Missions p\u00e9dagogiques, la r\u00e9volution sociale et ses collectivit\u00e9s, la Guerre civile, l\u2019exode de 1939, les camps d\u2019internement du Sud de la France, les camps de concentration nazis, la participation \u00e0 la R\u00e9sistance, la lutte arm\u00e9e dans les gu\u00e9rillas antifranquistes en Espagne m\u00eame : autant de temporalit\u00e9s sp\u00e9cifiques, autant de fragments de m\u00e9moires distincts que la narration polyphonique, ici recueillie, articule et met en perspective. Car, par-del\u00e0 les diff\u00e9rences, ces fils et filles de r\u00e9publicains ont en commun de relier explicitement la guerre et l\u2019exil v\u00e9cus par leurs parents aux projets d\u2019\u00e9mancipation sociale que ceux-ci d\u00e9fendaient. Et loin de r\u00e9duire l\u2019\u00e9vocation de la guerre d\u2019Espagne \u00e0 la s\u00e9quence du conflit arm\u00e9 proprement dit (1936-1939) et \u00e0 celle de l\u2019exode d\u00e9sastreux qui a imm\u00e9diatement suivi ce dernier, ils transmettent non seulement la m\u00e9moire des combats mais aussi, en amont et en aval de ces derniers, celles des id\u00e9aux et des esp\u00e9rances qui ont nourri les engagements de leurs proches. Or la diversit\u00e9 des parcours des r\u00e9publicains de la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration \u2013 telle qu\u2019elle est ici rapport\u00e9e par la m\u00e9moire de seconde main de leurs descendants \u2013 tient aussi aux divergences de projets qui ont inspir\u00e9 les engagements, du c\u00f4t\u00e9 antifranquiste. Les auteurs qui t\u00e9moignent ici sont majoritairement issus de familles socialistes, communistes ou anarchistes. Si d\u2019un texte \u00e0 l\u2019autre reviennent des lieux de m\u00e9moire commun et des valeurs partag\u00e9es \u2013 en particulier l\u2019attachement \u00e0 l\u2019\u00e9ducation populaire et \u00e0 la culture pour tous \u2013 les dissonances et les discordances sont clairement perceptibles : aussi bien en Espagne durant le Front populaire et la Guerre civile que dans l\u2019exil, sur fond de guerre froide et de politique stalinienne. Ces \u00e9vocations plurielles rendent compte des clivages qui ont historiquement divis\u00e9 le camp r\u00e9publicain et de la conflictualit\u00e9 de ses m\u00e9moires que l\u2019emploi de certaines cat\u00e9gories telles que \u00ab l\u2019anti-franquisme \u00bb ou \u00ab l\u2019antifascisme \u00bb risquent quelquefois de neutraliser. Nous aurions voulu que l\u2019\u00e9ventail des cultures politiques soit plus ouvert, mieux repr\u00e9sent\u00e9. Manquent ainsi, \u00e0 notre grand regret, des t\u00e9moignages qui auraient attest\u00e9 d\u2019autres h\u00e9ritages, en particulier ceux qui sont li\u00e9s aux courants de la gauche du Parti socialiste, \u00e0 Izquierda republicana \u2013 le parti du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, Manuel Aza\u00f1a \u2013 et aux autres partis r\u00e9publicains, comme aux mouvements issus des minorit\u00e9s r\u00e9gionales. Ce recueil de t\u00e9moignages est un chantier ouvert qui n\u2019a \u00e9videmment aucune pr\u00e9tention \u00e0 l\u2019exhaustivit\u00e9.<\/p>\n<p>Mais si la diversit\u00e9 des trajectoires renvoie \u00e0 l\u2019histoire racont\u00e9e des parents, elle tient aussi \u00e0 la pluralit\u00e9 des exp\u00e9riences des auteurs eux-m\u00eames : \u00e0 commencer par celle de la transmission m\u00e9morielle qu\u2019ils ont directement v\u00e9cue et qu\u2019ils retracent, pour nous, \u00e0 la premi\u00e8re personne. Une pluralit\u00e9 qui contredit l\u2019id\u00e9e d\u2019homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 sociale et politique sous-tendue par l\u2019expression consacr\u00e9e \u2013 et sans doute simplificatrice \u2013 de \u00ab seconde ou troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration des r\u00e9publicains espagnols \u00bb. Au-del\u00e0 des particularit\u00e9s individuelles, cette pluralit\u00e9 est d\u2019abord li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e2ge variable des auteurs : quoi de commun, en effet, entre le parcours d\u2019un \u00ab enfant de la guerre \u00bb n\u00e9 en 1933, \u00e0 Madrid et celui d\u2019un enfant de l\u2019exil, n\u00e9 en 1958 \u00e0 Toulouse ou \u00e0 Paris ? Aussi confuses que soient les impressions re\u00e7ues dans la petite enfance, le rapport \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e8nement et \u00e0 sa m\u00e9moire sont \u00e9videmment bien distincts. Que dire de l\u2019impact des d\u00e9terminations sociales et culturelles sur les mises en r\u00e9cit l\u00e9gu\u00e9es, emp\u00each\u00e9es ou rel\u00e9gu\u00e9es de ce pass\u00e9 ? Et surtout du r\u00f4le jou\u00e9 par la nature des \u00e9preuves travers\u00e9es ? Si toutes les souffrances des acteurs de l\u2019histoire \u00e9voqu\u00e9s ici sont \u00e9gales en dignit\u00e9, sont-elles pour autant semblables ? La m\u00e9moire d\u2019une r\u00e9sistance arm\u00e9e \u2013 en Espagne ou en France \u2013 et celle de la d\u00e9shumanisation radicale dans un camp de concentration sont-elles identiques ? Et leurs empreintes dans l\u2019imaginaire familial sont-elles comparables ? Toutes ces questions m\u00e9morielles sont ici pos\u00e9es \u00e0 vif et en acte, \u00e0 travers ces histoires intimes de la guerre d\u2019Espagne [1]. Or, l\u00e0 o\u00f9 une vision surplombante tendrait \u00e0 uniformiser les exp\u00e9riences v\u00e9cues et \u00e0 figer les paroles des t\u00e9moins \u2013 comme celles de leurs descendants \u2013 ces r\u00e9cits personnels mettent au contraire en \u00e9vidence leur grande vari\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la particularit\u00e9 des trajectoires, des styles et des registres, ils mettent en lumi\u00e8re ce qui fait, d\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, l\u2019historicit\u00e9 des t\u00e9moignages : celles de leur formation, celle de leur \u00e9nonciation et celle de leur r\u00e9ception. Ces \u00ab t\u00e9moins des t\u00e9moins \u00bb de la guerre d\u2019Espagne et de ses suites prennent, en effet, la parole \u00e0 un moment pr\u00e9cis de l\u2019histoire des m\u00e9moires des r\u00e9publicains espagnols, en France et en Espagne. Une histoire dont ils ont \u00e9t\u00e9 et restent encore des acteurs. \u00c0 l\u2019image de beaucoup d\u2019autres descendants de r\u00e9publicains, ils ont, pour beaucoup d\u2019entre eux, individuellement, accompagn\u00e9, traduit, publi\u00e9 ou film\u00e9 les t\u00e9moignages de leurs proches [2]. Et, depuis le milieu des ann\u00e9es 1990, au-del\u00e0 de ce r\u00f4le de passeur de m\u00e9moires individuelles et familiales, ils sont engag\u00e9s \u2013 pour la plupart \u2013 au sein de mouvements ou de collectifs associatifs qui militent contre l\u2019impunit\u00e9 des crimes franquistes et se mobilisent dans l\u2019espace public, de fa\u00e7on transfrontali\u00e8re pour la reconnaissance et l\u2019expression des m\u00e9moires des vaincus de la guerre d\u2019Espagne [3]. De surcro\u00eet, loin de cultiver un repli identitaire, beaucoup d\u2019entre eux, incarnent une m\u00e9moire exemplaire [4] en d\u00e9fendant, par-del\u00e0 la r\u00e9f\u00e9rence au pays d\u2019origine de leurs parents, des valeurs humanistes et internationalistes.<\/p>\n<p>Ces r\u00e9cits crois\u00e9s attestent ainsi d\u2019\u00e9tats de m\u00e9moire pr\u00e9sents \u2013 et sans doute provisoires \u2013 en partie model\u00e9s par des cadres sociaux et des emprunts \u00e0 d\u2019autres constructions m\u00e9morielles. Quoi qu\u2019il en soit, ils sont un contrepoint aux mises en sc\u00e8ne publiques et m\u00e9diatiques de ce pass\u00e9 telles qu\u2019elles se manifestent de chaque c\u00f4t\u00e9 des Pyr\u00e9n\u00e9es. Ils sont, en cela, des documents in\u00e9dits et pr\u00e9cieux sur la transmission contrast\u00e9e des m\u00e9moires de l\u2019exil r\u00e9publicain. Et ils constituent aussi, en eux -m\u00eames, des \u00e9v\u00e8nements de parole [5] et, en tant que tels, des objets d\u2019histoire. Les travaux de la m\u00e9moire, tels que nous essayons de les pr\u00e9senter ici ne sont pas de simples attestations soumises au travail des historiens : ils sont eux-m\u00eames partie prenante de l\u2019histoire.<\/p>\n<p>Nous avons choisi de relier, dans une seconde partie, ces r\u00e9cits personnels \u00e0 des r\u00e9cits r\u00e9flexifs d\u2019\u00e9crivains et de cin\u00e9astes \u2013 issus ou non de familles de r\u00e9fugi\u00e9s espagnols \u2013 qui montrent comment les r\u00e9cits de leurs proches ou des t\u00e9moins de la guerre d\u2019Espagne ont nourri leur imagination et fa\u00e7onn\u00e9 leur rapport \u00e0 cette histoire. Leurs auteurs expliquent, dans leurs textes, comment les archives priv\u00e9es, les silences et les paroles de ces acteurs directs de la r\u00e9volution et de la guerre d\u2019Espagne sont devenus, pour eux, les mat\u00e9riaux de leur propre \u00e9criture romanesque ou filmique. Ils exposent la gen\u00e8se de leurs \u0153uvres et posent les questions esth\u00e9tiques auxquelles les a confront\u00e9s leur engagement artistique autant que politique : le r\u00e9emploi d\u2019images, l\u2019usage po\u00e9tique de l\u2019archive au-del\u00e0 de sa fonction documentaire ou encore la mise en sc\u00e8ne et en fiction des t\u00e9moignages [6].<\/p>\n<p>Le rapport aux archives priv\u00e9es est omnipr\u00e9sent dans tous ces r\u00e9cits personnels. Il appara\u00eet dans les textes et \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ces derniers, \u00e0 travers la publication de fac-simil\u00e9s d\u2019archives, ins\u00e9r\u00e9s et comment\u00e9s de fa\u00e7on personnelle : lettres manuscrites, paroles rapport\u00e9es, photographies extraites d\u2019albums familiaux, grigri, f\u00e9tiches, autant de lieux o\u00f9 travaille la m\u00e9moire vive, celle qui donne acc\u00e8s \u00e0 la pr\u00e9sence sensible du pass\u00e9, plus qu\u2019\u00e0 la reconstruction militante ou savante de ce dernier. L\u2019un des apports de ce volume est ainsi de pr\u00e9senter non seulement des t\u00e9moignages nouveaux mais aussi des archives priv\u00e9es in\u00e9dites, familiales et personnelles, dont la valeur \u00e9vocatrice et affective est tr\u00e8s impressionnante. Deux textes d\u2019historiens, dont le propos est de pr\u00e9senter des fonds d\u2019archives bien identifi\u00e9s, compl\u00e8tent \u00e0 leur fa\u00e7on le recueil des m\u00e9moires. L\u2019un est un fonds d\u2019archives priv\u00e9es remarquable sur la r\u00e9volution sociale : celui de Ren\u00e9 Lamberet, certes d\u00e9pos\u00e9 \u00e0 l\u2019Institut fran\u00e7ais d\u2019histoire sociale, mais assez peu exploit\u00e9 eu \u00e9gard \u00e0 sa richesse. L\u2019autre est un fonds d\u2019archives \u00e9galement priv\u00e9es, celles de l\u2019Unitarian Service Committee, \u00e9clair\u00e9es par des archives publiques \u00e9manant des Renseignements g\u00e9n\u00e9raux. Faire \u00e9merger des mat\u00e9riaux documentaires m\u00e9connus participe de l\u2019\u00e9criture de l\u2019histoire qui s\u2019accompagne n\u00e9cessairement d\u2019une critique interne des sources et de leur confrontation. L\u2019archive, en effet, informe autant sur l\u2019\u00e9v\u00e8nement qu\u2019elle \u00e9voque que sur l\u2019instance qui la produit. Tout comme il est n\u00e9cessaire de s\u2019interroger sur la fabrication et la mod\u00e9lisation des t\u00e9moignages. Pour clore le volume, deux analyses \u2013 \u00e9manant d\u2019une historienne et d\u2019une hispaniste \u2013, se proposent d\u2019apporter un \u00e9clairage historique et un regard \u00e0 la fois litt\u00e9raire et profond\u00e9ment impliqu\u00e9 sur les r\u00e9cits crois\u00e9s in\u00e9dits publi\u00e9s ici.<\/p>\n<p><strong>Genevi\u00e8ve Dreyfus-Armand et Odette Martinez-Maler<\/strong><\/p>\n<p>***<br \/>\nImpasse de la Quarantaine<\/p>\n<p>.<br \/>\nNi el \u00e1rbol ni la piedra<br \/>\nsienten piedad<br \/>\nde un cielo despiadado<br \/>\n\u00c1rbol y piedras<br \/>\ncontra el eterno entorno<br \/>\ndesgarrado,<br \/>\nhacia no saber nunca<br \/>\nd\u00f3nde renace el mar<br \/>\nmuere la tierra.<\/p>\n<p>Monegros<\/p>\n<p>(<strong>Jos\u00e9 Antonio Labordeta<\/strong>)<\/p>\n<p>Le 26 mars 1938, la l\u00e9gion Condor bombarda Sari\u00f1ena. Quatre escadrilles de trois avions Heinkel-111 d\u00e9truisirent les 70 % du village aragonais dans lequel vivait ma famille. La bourgade fut d\u00e9vast\u00e9e alors que les troupes r\u00e9publicaines avaient abandonn\u00e9 la localit\u00e9 la veille et qu\u2019une partie de la population avait quitt\u00e9 le village. Il y eut de nombreux morts. Le lendemain, le 27 mars, une division de soldats marocains du Rif ayant combattu aux c\u00f4t\u00e9s du g\u00e9n\u00e9ral Francisco Franco occupa Sari\u00f1ena.<\/p>\n<p>Durant le mois de mars en Aragon, trente terribles bombardements furent men\u00e9s sur des ponts, des routes et des villages par l\u2019aviation franquiste Hispana, l\u2019aviation l\u00e9gionnaire italienne et la l\u00e9gion Condor allemande. Ce fut la plus grande offensive militaire ayant eu lieu sur le territoire de la R\u00e9publique espagnole.<\/p>\n<p>Les bombes allemandes venaient de r\u00e9duire en cendres les r\u00eaves d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration enti\u00e8re de jeunes habitants de la r\u00e9gion des Monegros. Les Monegros c\u2019est un plateau ouvert au cierzo, un vent sec et froid venant des Pyr\u00e9n\u00e9es. Pour ma famille c\u2019est un lieu de m\u00e9moire o\u00f9, comme le chantait le compositeur aragonais Jos\u00e9 Antonio Labordeta, \u00ab ni l\u2019arbre ni la pierre n\u2019ont de compassion pour un ciel impitoyable \u00bb. Une terre o\u00f9 s\u2019est enracin\u00e9e mon histoire, celle de ma famille et l\u2019Histoire avec un grand H qui porta tant de r\u00eaves \u00e9mancipateurs, mais aussi la trag\u00e9die d\u2019une Espagne mise \u00e0 sac par les troupes du g\u00e9n\u00e9ral Franco.<\/p>\n<p>Le 19 juillet 1936, \u00e0 Sari\u00f1ena, le chef-lieu de canton des Monegros, souffla le grand vent lib\u00e9rateur de la r\u00e9volution. Les muchachas et les muchachos, les jeunes libertaires de la CNT \u00e9taient majoritaires dans le Comit\u00e9 r\u00e9volutionnaire, comme ils l\u2019\u00e9taient dans toutes les provinces d\u2019Aragon. Ils d\u00e9cr\u00e9t\u00e8rent la collectivisation des terres et expropri\u00e8rent les grands domaines avec toutes les machines agricoles. L\u2019argent fut aboli et un syst\u00e8me d\u2019\u00e9change de bons, bas\u00e9 sur les besoins de chaque famille, fut mis en place. Comme ailleurs, les titres de propri\u00e9t\u00e9 furent d\u00e9truits et l\u2019\u00e9glise du village devint un garage et un entrep\u00f4t pour stocker les marchandises g\u00e9r\u00e9es par le comit\u00e9. L\u2019utopie \u00e9tait en marche et les paysans monegrinos particip\u00e8rent avec enthousiasme \u00e0 la r\u00e9volution sociale. Une nouvelle vie commen\u00e7a, le communisme libertaire longtemps r\u00eav\u00e9 se confrontait enfin \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des faits aux premi\u00e8res heures d\u2019un monde nouveau.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re partit combattre le fascisme sur le front du Levant en avril 1937. Trois mois plus tard, fin juillet, les troupes de Lister, g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019arm\u00e9e r\u00e9publicaine, d\u00e9truisirent par la force un grand nombre de collectivit\u00e9s aragonaises, avec le d\u00e9sir furieux de restaurer l\u2019ordre r\u00e9publicain et celui des propri\u00e9taires terriens. Le stalinisme avait d\u00e9ploy\u00e9 dans toute l\u2019Espagne sa branche arm\u00e9e et L\u00edster en \u00e9tait un des principaux g\u00e9n\u00e9raux.<\/p>\n<p>La r\u00e9volution n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un r\u00eave avort\u00e9, la sale guerre, o\u00f9 le militarisme a fini par s\u2019emparer des esprits, devint une r\u00e9alit\u00e9. Trois de mes oncles ont combattu sur les fronts r\u00e9publicains d\u2019Aragon et d\u2019Andalousie. C\u2019est \u00e0 Pozo Blanco, sur le front de Cordoue que l\u2019un d\u2019entre eux, Valero, le fr\u00e8re de ma m\u00e8re, perdit la vie \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 19 ans. \u00c0 Gandia, sur le front levantin, mon p\u00e8re et ses compagnons se battaient pour que leurs r\u00eaves de lib\u00e9ration ne soient pas an\u00e9antis. Le visage sinistre du fascisme \u00e9tait de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la tranch\u00e9e, mais la lutte \u00e9tait si in\u00e9gale et l\u2019enthousiasme initial, cette force qui secouait les montagnes, fut \u00e9cras\u00e9.<\/p>\n<p>En novembre 1938, apr\u00e8s des mois de silence et de s\u00e9paration, mes parents se r\u00e9unirent bri\u00e8vement pr\u00e8s de G\u00e9rone pour le long voyage de l\u2019exil : la Retirada. Mon p\u00e8re traversa la fronti\u00e8re fran\u00e7aise, par le col du Perthus, le 9 f\u00e9vrier 1939. Un combattant anonyme parmi des milliers d\u2019hommes, de femmes et d\u2019enfants marchant dans une procession fun\u00e8bre o\u00f9 ne retentissait, entre deux bombardements de la l\u00e9gion Condor, que le silence des vaincus. \u00c0 ce moment-l\u00e0, mon p\u00e8re \u00e9tait probablement loin d\u2019imaginer qu\u2019il ne reverrait jamais les terres de sa jeunesse.<\/p>\n<p>L\u2019exil espagnol fut principalement une humiliation. Mon p\u00e8re et ses deux fr\u00e8res furent d\u00e9tenus dans le camp de concentration d\u2019Argel\u00e8s-sur-Mer.<\/p>\n<p>Un autre de mes oncles, le fr\u00e8re de ma m\u00e8re fut d\u00e9tenu dans le camp de Bram. Les exil\u00e9s espagnols furent marqu\u00e9s pour toujours par l\u2019accueil de cette France qu\u2019ils pensaient \u00eatre la terre des droits de l\u2019homme. Ils n\u2019oubli\u00e8rent jamais ce qu\u2019ils ont v\u00e9cu dans les camps de concentration fran\u00e7ais : le sentiment de d\u00e9gradation, la perte de toutes les valeurs morales qu\u2019ils avaient d\u00e9fendues, le go\u00fbt amer du pain de farine m\u00e9lang\u00e9 \u00e0 de la sciure, la tramontane, le vent froid et vif qui laissait les corps meurtris sur les plages de sable o\u00f9 rien n\u2019\u00e9tait pr\u00e9vu pour abriter les hommes, la mort, l\u2019arenitis, la maladie mentale que g\u00e9n\u00e9rait la captivit\u00e9 insupportable des sables du Roussillon. La France n\u2019a jamais exprim\u00e9 de repentir pour cette atteinte aux principes \u00ab libert\u00e9, \u00e9galit\u00e9, fraternit\u00e9 \u00bb \u00e9crits sur le fronton de ses mairies, la sainte trilogie r\u00e9publicaine que ses \u00e9lites pi\u00e9tin\u00e8rent et continuent \u00e0 pi\u00e9tiner.<\/p>\n<p>Une fois de plus s\u00e9par\u00e9e par l\u2019histoire, ma famille se r\u00e9unifia au cours de l\u2019\u00e9t\u00e9 1940 en Savoie.<\/p>\n<p>En 1943, comme pour de nombreux r\u00e9publicains espagnols, pour mon p\u00e8re et mes deux oncles, l\u2019heure de la revanche contre le fascisme allait sonner. Ils particip\u00e8rent \u00e0 la R\u00e9sistance fran\u00e7aise dans les rangs du groupe FTP \u00ab la Vapeur \u00bb en Savoie et au sein d\u2019un groupe de gu\u00e9rilleros espagnols des maquis pyr\u00e9n\u00e9ens.<\/p>\n<p>En exportant au-del\u00e0 de la fronti\u00e8re la guerre de lib\u00e9ration, ils pensaient que le r\u00e9gime franquiste avait ses jours compt\u00e9s. Ils pass\u00e8rent les meilleures ann\u00e9es de leur vie les armes \u00e0 la main, afin que des g\u00e9n\u00e9rations comme la n\u00f4tre puissent vivre dans la paix et la libert\u00e9.<\/p>\n<p>Ils ne comprirent pas tout de suite le cynisme des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale lorsque ceux-ci trahirent leur engagement d\u2019aider les Espagnols \u00e0 se lib\u00e9rer du fascisme sur leur propre terre. L\u2019exil dura encore trente ans. L\u2019odyss\u00e9e de ma famille s\u2019est termin\u00e9e en 1950, dans la ville de Villefranche-sur-Sa\u00f4ne, dans un lieu symbolique pour des exil\u00e9s : l\u2019Impasse de la Quarantaine. Je suis n\u00e9 en 1953, trois ans apr\u00e8s la fin du voyage. C\u2019est une histoire faite d\u2019enthousiasme et de d\u00e9ceptions, l\u2019histoire d\u2019hommes et de femmes qui ont port\u00e9 les r\u00eaves et les trahisons sur leurs \u00e9paules toute leur vie.<\/p>\n<p>\u00ab Je n\u2019ai jamais travaill\u00e9 avec autant d\u2019enthousiasme, sans \u00eatre pay\u00e9 et sans vacances, pour une si belle cause ! \u00bb. C\u2019est ainsi que t\u00e9moignait ma m\u00e8re, une petite paysanne de Sari\u00f1ena ayant souffert de malnutrition et de rachitisme durant son enfance. Juliana, la petite paysanne des Monegros, n\u2019avait que 22 ans lorsque les \u00e9v\u00e9nements se sont pr\u00e9cipit\u00e9s et l\u2019Espagne est entr\u00e9e dans une folie collective s\u2019achevant par une guerre civile atroce et sanglante. Elle v\u00e9cut le drame, la terreur et la guerre, mais aussi le bref \u00e9t\u00e9 de l\u2019anarchie. Le sommet de son existence, son printemps personnel, le phare qui illumina toute sa vie. En juillet 1936, elle quitta avec perte et fracas la maison bourgeoise o\u00f9 elle faisait le m\u00e9nage depuis le plus jeune \u00e2ge pour s\u2019enr\u00f4ler au service du Comit\u00e9 r\u00e9volutionnaire et travailler au restaurant populaire de Sari\u00f1ena. Elle croyait aux lendemains qui chantent et \u00e0 la jeunesse du monde. Durant un \u00e9t\u00e9 radieux, elle d\u00e9couvrit le bonheur de la libert\u00e9 et de l\u2019amour. Au sein du Comit\u00e9 r\u00e9volutionnaire du village elle rencontra mon p\u00e8re, le delegado de abastos y de hacienda, le d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 au ravitaillement et au logement de la collectivit\u00e9, et l\u2019administrateur du restaurant populaire. La jeune Juliana d\u00e9couvrit la vie et l\u2019amour, elle aima follement mon p\u00e8re, un jeune monegrino, qui lui fit un enfant avant de rejoindre le front du Levant.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re parlait un savoureux m\u00e9lange de fran\u00e7ais et d\u2019espagnol, le \u00ab fra\u00f1ol \u00bb, un sabir formidable. Quand j\u2019\u00e9tais enfant, elle donnait corps gr\u00e2ce \u00e0 cette langue nouvelle \u00e0 de longs r\u00e9cits sur la mani\u00e8re dont les id\u00e9es nouvelles boulevers\u00e8rent l\u2019ordre \u00e9tabli dans un village \u00e0 l\u2019existence r\u00e9gl\u00e9e par le calendrier liturgique de l\u2019\u00c9glise catholique, o\u00f9 des jeunes gens se mirent \u00e0 lire des auteurs comme Proudhon, Bakounine, Ferrer i Gu\u00e0rdia, Lorenzo et o\u00f9 les plus hardis d\u2019entre eux r\u00eav\u00e8rent de supprimer l\u2019argent, collectiviser les terres et partager le pain. Ma m\u00e8re v\u00e9cut cette parenth\u00e8se libertaire, ce temps suspendu o\u00f9 les pauvres ont pu relever la t\u00eate, avant que la r\u00e9bellion ne soit \u00e9cras\u00e9e dans le sang par les phalangistes et les militaires fascistes. \u00c0 vingt-cinq ans, elle traversa \u00e0 pied les Pyr\u00e9n\u00e9es encadr\u00e9e par la 11e division de l\u2019arm\u00e9e r\u00e9publicaine pour rejoindre la France, mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9, son b\u00e9b\u00e9 d\u2019un an contre sa poitrine et sa jeune s\u0153ur de dix ans accroch\u00e9e \u00e0 ses jupes.<\/p>\n<p>Quand je pense \u00e0 ma m\u00e8re et \u00e0 son histoire, je ressens des sentiments de nostalgie, de bonheur, de m\u00e9lancolie et de col\u00e8re. Je pense aussi \u00e0 toutes ces femmes de l\u2019exil qui ont v\u00e9cu dans la douleur l\u2019arrachement \u00e0 leur terre et \u00e0 leur espoir. L\u2019histoire est \u00e9crite par les vainqueurs et elle a presque toujours \u00e9t\u00e9 \u00e9crite par des hommes. Ils ont, malheureusement, trop longtemps oubli\u00e9 les noms des femmes combattantes dans le cadre de Mujeres libres, des milices ouvri\u00e8res, des comit\u00e9s r\u00e9volutionnaires et des organisations syndicales.<\/p>\n<p>Elles ont \u00e9t\u00e9 pers\u00e9cut\u00e9es pendant la guerre et sous le r\u00e9gime franquiste. Les femmes \u00e9taient dangereuses car elles d\u00e9non\u00e7aient les probl\u00e8mes li\u00e9s au patriarcat et aux in\u00e9galit\u00e9s sociales. Comment ne pas se rappeler de ces femmes libres qui particip\u00e8rent \u00e0 la lib\u00e9ration de tant de villes et de villages espagnols, au coude-\u00e0-coude avec leurs compagnons, et \u00e0 qui on donna l\u2019ordre de quitter les tranch\u00e9es pour servir \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-garde comme cuisini\u00e8res, infirmi\u00e8res et ouvri\u00e8res, parce que, selon les autorit\u00e9s r\u00e9publicaines d\u2019alors, la place d\u2019une femme n\u2019\u00e9tait pas en premi\u00e8re ligne ? Toutes ces femmes n\u2019avaient-elles plus leur place parmi les damn\u00e9s de la terre sur un strict pied d\u2019\u00e9galit\u00e9 avec les hommes ?<\/p>\n<p>Tant de souvenirs m\u2019assaillent aujourd\u2019hui, j\u2019ai essay\u00e9 de les transmettre dans mon livre de m\u00e9moire : Ni l\u2019arbre ni la pierre. L\u2019odyss\u00e9e d\u2019une famille libertaire espagnole [7].<\/p>\n<p>La m\u00e9moire nous joue parfois des tours, elle m\u00e9lange, elle t\u00e9lescope, elle brouille les pistes et par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019un livre, on essaye d\u2019y remettre un peu d\u2019ordre, de transmettre par devoir et par conviction. Je l\u2019ai fait par fid\u00e9lit\u00e9 pour les miens, pour leurs id\u00e9es \u00e9mancipatrices, pour ne pas laisser notre histoire au bord du chemin. (\u2026) Ma volont\u00e9 au d\u00e9part en \u00e9crivant ce livre \u00e9tait de mettre en \u00e9vidence l\u2019histoire singuli\u00e8re de ces milliers de r\u00e9publicains espagnols qui ont v\u00e9cu le r\u00eave et le cauchemar, la joie et la tristesse. Une g\u00e9n\u00e9ration enti\u00e8re de femmes et d\u2019hommes que l\u2019histoire officielle a trop longtemps oubli\u00e9e (\u2026).Je me souviens des d\u00e9placements que nous effectuions en autocar avec toutes les familles de la CNT, lorsque j\u2019\u00e9tais enfant dans les ann\u00e9es cinquante et soixante, pour nous rendre aux meetings dans les Bourses du travail de la r\u00e9gion, \u00e0 V\u00e9nissieux, Villeurbanne, Saint-Fons, Roanne\u2026 Dans les familles libertaires espagnoles, les enfants \u00e9taient rois, pour nous, chaque voyage \u00e9tait une f\u00eate, nous qui avions peu d\u2019occasions de sortir. \u00c0 chaque meeting, la journ\u00e9e se d\u00e9roulait de la m\u00eame mani\u00e8re : le matin, place \u00e9tait laiss\u00e9e aux orateurs, les t\u00e9nors de la CNT se succ\u00e9dant pour \u00e9voquer la Revoluci\u00f3n de leur jeunesse et la n\u00e9cessit\u00e9 de soutenir le combat men\u00e9 \u00ab \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur \u00bb par les valeureux compa\u00f1eros de la CNT. \u00c0 la fin de la r\u00e9union, la salle enti\u00e8re entonnait avec \u00e9motion les yeux remplis de larmes Hijos del pueblo et \u00c0 las barricadas, les hymnes de la FAI et de la CNT.<\/p>\n<p>Une table de presse mettait \u00e0 disposition des militants les journaux et les revues \u00e9dit\u00e9es par la CNT, la FAI et la FIJL [8], de m\u00eame que des ouvrages politiques et aussi des romans, des pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre ou des recueils de po\u00e9sie. Je me souviens que, lors d\u2019un meeting \u00e0 Saint-Fons, mon p\u00e8re fit l\u2019acquisition de trois drames paysans de Federico Garc\u00eda Lorca en espagnol : Yerma, La Maison de Bernarda Alba et Noces de sang. Quelques ann\u00e9es plus tard, alors adolescent, ils me permirent de d\u00e9couvrir Lorca. La culture \u00e9tait une pr\u00e9occupation constante dans les publications libertaires de l\u2019exil qui naquirent \u00e0 partir de 1945. La litt\u00e9rature, le th\u00e9\u00e2tre, le cin\u00e9ma et les arts plastiques avaient une place pr\u00e9pond\u00e9rante dans les journaux et les revues de l\u2019exil.<\/p>\n<p>Le repas fraternel \u00e9tait souvent servi dans un restaurant populaire proche de la salle o\u00f9 avait lieu le meeting ; c\u2019\u00e9tait l\u2019occasion de se retrouver entre compagnons et d\u2019\u00e9voquer le paradis perdu, les souvenirs de 1936, l\u2019actualit\u00e9 du jour au-del\u00e0 des Pyr\u00e9n\u00e9es, la derni\u00e8re naissance, les \u00e9tudes des enfants \u00e0 l\u2019\u00e9cole fran\u00e7aise. L\u2019apr\u00e8s-midi, tout s\u2019achevait par un festival, un spectacle o\u00f9 les attractions \u00e9taient constitu\u00e9es de chanteurs, de musiciens, de danseurs, de com\u00e9diens de l\u2019exil. Ces artistes, souvent talentueux, mettaient en sc\u00e8ne des danses du folklore espagnol comme la jota, la sardane ou le flamenco et des \u0153uvres th\u00e9\u00e2trales comme celles de Calder\u00f3n de la Barca, Cervantes ou Lorca. Pour nous les enfants, c\u2019\u00e9tait une f\u00eate et une r\u00e9cr\u00e9ation, nous arpentions la salle de concert, d\u00e9ambulions dans les all\u00e9es, les escaliers, le balcon et le hall d\u2019entr\u00e9e. Le bonheur que nous lisions dans les yeux de nos parents nous rendait joyeux et fiers d\u2019appartenir \u00e0 notre communaut\u00e9 de l\u2019exil, si loin et si proche de l\u2019Espagne. Nous avions, bien s\u00fbr, d\u2019autres occasions de nous retrouver, lors des giras, nom de rencontres h\u00e9rit\u00e9es des libres-penseurs et des naturistes du si\u00e8cle dernier quand ceux-ci c\u00e9l\u00e9braient la m\u00e8re nature et la libert\u00e9. De m\u00eame que lors des meetings de la CNT, nous nous d\u00e9placions en autocar vers un lieu \u00e0 la campagne, un champ ou un bois o\u00f9 un repas champ\u00eatre \u00e9tait organis\u00e9. L\u2019asado, la viande \u00e9tait cuisin\u00e9e \u00e0 la parrilla, au barbecue, comme en Espagne. Les Espagnols aiment chanter et l\u2019on chantait beaucoup lors des giras, o\u00f9 l\u2019on s\u2019accompagnait de guitares ; pendant ce temps, los cr\u00edos, les enfants, faisaient les quatre cents coups dans la campagne environnante.<\/p>\n<p>En 1968, \u00e0 15 ans, j\u2019\u00e9tudiais en deuxi\u00e8me ann\u00e9e de chaudronnerie dans un CET (Coll\u00e8ge d\u2019enseignement technique) de Villefranche-sur-Sa\u00f4ne. Mon p\u00e8re militait \u00e0 la CGT dans une usine d\u2019impressions textiles, l\u2019usine Gillet-Thaon. De nombreux anarchistes espagnols adh\u00e9r\u00e8rent \u00e0 FO par rejet de l\u2019influence des communistes au sein de la CGT, mais FO n\u2019existant pas dans son usine mon p\u00e8re adh\u00e9ra \u00e0 la CGT.<\/p>\n<p>Quand Mai-68 est arriv\u00e9, je fr\u00e9quentais les jeunes de mon quartier, parmi lesquels se trouvait un groupe de militants mao\u00efstes. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, mes sources d\u2019inspiration \u00e9taient les romans de Lorca, Zola, Hugo, Tolsto\u00ef, Sartre, Molnar, Kafka d\u00e9couverts dans la biblioth\u00e8que de mon p\u00e8re. Les anarchistes espagnols donnaient beaucoup d\u2019importance \u00e0 la culture en tant qu\u2019instrument de \u00ab conscientisation \u00bb. Un v\u00e9ritable attachement \u00e0 l\u2019identit\u00e9 ouvri\u00e8re existait alors, le fait de porter un bleu de travail \u00e9tait un signe de reconnaissance pour refuser l\u2019ordre usinier, ses contraintes et ses hi\u00e9rarchies. Dans mon coll\u00e8ge, une assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale fut organis\u00e9e par les \u00e9tudiants de troisi\u00e8me ann\u00e9e. \u00c7a ne s\u2019\u00e9tait jamais produit dans un \u00e9tablissement technique, nous \u00e9tions beaucoup moins libres de nous exprimer qu\u2019au lyc\u00e9e d\u2019enseignement g\u00e9n\u00e9ral, le poids de la hi\u00e9rarchie \u00e9tant tr\u00e8s fort. La gr\u00e8ve fut vot\u00e9e et un comit\u00e9 de lutte fut cr\u00e9\u00e9.<\/p>\n<p>Au lendemain du d\u00e9clenchement de la gr\u00e8ve \u00e0 Villefranche, une manifestation et un meeting \u00e0 la Bourse du travail eurent lieu. Nous nous sommes retrouv\u00e9s dans la rue avec les ouvriers des usines en gr\u00e8ve et les lyc\u00e9ens. Les travailleurs de presque toutes les usines \u00e9taient l\u00e0, y compris les petits ateliers de confection, tr\u00e8s nombreux dans la ville. Compl\u00e8tement boulevers\u00e9, manifestant au coude-\u00e0-coude avec les ouvriers et les lyc\u00e9ens, pour la premi\u00e8re fois de ma vie, je partageai une lutte sociale avec mon p\u00e8re\u2026 (\u2026) En mai, j\u2019ai aussi d\u00e9couvert la presse anarchiste espagnole imprim\u00e9e en France, puis introduite clandestinement en Espagne. Des journaux auxquels mon p\u00e8re \u00e9tait abonn\u00e9 : Le Combat syndicaliste et Tierra y Libertad\u2026 Alors que je ne les lisais pas auparavant, ces journaux me sensibilis\u00e8rent \u00e0 la question sociale. Je me souviens du num\u00e9ro de juin du Combat syndicaliste qui titrait : \u00ab En mai fais ce qui te pla\u00eet ! \u00bb. Et voyant la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 travers le regard des anarchistes, je me sentis tr\u00e8s vite proche d\u2019eux. Ils parlaient de la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale et expliquaient pourquoi un combat \u00e9tait n\u00e9cessaire, un combat qui conduirait au changement social et \u00e0 la fin du capitalisme. (\u2026)<\/p>\n<p>\u00c0 15 ans, Mai-68 fut pour moi un bapt\u00eame du feu v\u00e9cu aux c\u00f4t\u00e9s de mes parents et de mes amis. Dans les ann\u00e9es qui suivirent, j\u2019ai tent\u00e9 de vivre l\u2019utopie \u00e0 travers un engagement militant total. Ce fut une plong\u00e9e dans le chaudron libertaire de ma famille, une mani\u00e8re de continuer un combat qui commen\u00e7a au-del\u00e0 des Pyr\u00e9n\u00e9es.<\/p>\n<p><strong>Daniel Pin\u00f3s Barrieras<\/strong><\/p>\n<p>[1] Pour reprendre le titre du livre de Patrick P\u00e9pin Histoires intimes de la guerre d\u2019Espagne, Paris, Nouveau Monde, \u00e9ditions, 2009.<\/p>\n<p>[2] C\u2019est le cas ici de plusieurs auteurs de notre ouvrage qui ont r\u00e9alis\u00e9 un travail d\u2019\u00e9dition des t\u00e9moignages de leurs proches. Mais aussi d\u2019auteurs comme Myrtille Gonzalbo et Vincent Roulet qui ont cr\u00e9\u00e9, avec le site des Gim\u00e9nologues, un remarquable espace de transmission des m\u00e9moires libertaires ; c\u2019est aussi le cas de Mar\u00ed Carmen Rejas dans son ouvrage 1936, itin\u00e9raire d\u2019un enfant espagnol. Paco, l\u2019impossible oubli, Paris, Soci\u00e9t\u00e9 des \u00e9crivains, 2015 ; ou encore de M\u00e9lodia Sirvent avec Le cordonnier d\u2019Alicante. M\u00e9moires d\u2019un militant de l\u2019anarchisme espagnol (1889-1948) Paris, Editions CNT-RP, 2017, o\u00f9 elle traduit, introduit et annote le t\u00e9moignage de son p\u00e8re Manuel Sirvent Romero. Certains fils et filles de r\u00e9publicains \u00e0 l\u2019image d\u2019Antoine Blanca dans Itin\u00e9raires d\u2019un r\u00e9publicain espagnol, reprennent \u00e0 leur compte le r\u00e9cit de leur p\u00e8re en le fictionnalisant. Ainsi Tom\u00e1s G\u00f3mez G\u00f3mez, Amanecer rojo, Sarri\u00f3n, Mu\u00f1oz Moya Editores, 2015.<\/p>\n<p>[3] Voir \u00a1Caminar !, la coordination pluraliste d\u2019associations au niveau fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>[4] Tzvetan Todorov, Les Abus de la m\u00e9moire, Paris, Arl\u00e9a, 1995.<\/p>\n<p>[5] Arlette Farge, Des lieux pour l\u2019histoire, Paris, \u00e9ditions du Seuil, 1997, ou La Parole comme \u00e9v\u00e8nement dans Des lieux pour l\u2019histoire, Paris, Seuil, 1997.<\/p>\n<p>[6] Certains auteurs, dans la partie pr\u00e9c\u00e9dente, ont r\u00e9alis\u00e9 des films (Ariel Camacho, Fernando Malverde, Marta Marin D\u00f2mine, Odette Martinez-Maler) mais ils n\u2019ont pas choisi de parler de leur travail d\u2019\u00e9criture ou de r\u00e9alisation, de m\u00eame que Jean Ortiz dans la partie consacr\u00e9e aux archives.<\/p>\n<p>[7] Daniel Pin\u00f3s, Ni l\u2019arbre ni la pierre. L\u2019odyss\u00e9e d\u2019une famille libertaire espagnole, Lyon, Atelier de cr\u00e9ation libertaire, 2001.<\/p>\n<p>[8] CNT : Conf\u00e9d\u00e9ration nationale du travail ; FAI : F\u00e9d\u00e9ration anarchiste ib\u00e9rique ; FIJL : F\u00e9d\u00e9ration ib\u00e9rique des Jeunesses libertaires [ND\u00c9].<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/memoire-libertaire.org\/Ecritures-de-la-revolution-et-de-la-guerre-d-Espagne\">http:\/\/memoire-libertaire.org\/Ecritures-de-la-revolution-et-de-la-guerre-d-Espagne<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Genevi\u00e8ve Dreyfus-Armand et Odette Martinez-Maler (coord.), \u00ab \u00c9critures de la r\u00e9volution et de la guerre d\u2019Espagne \u00bb, Exil et migrations ib\u00e9riques aux XXe et XXIe si\u00e8cles, n\u00b09-10 (nouvelle s\u00e9rie), Riveneuve \u00e9ditions, hiver 2018\/\u00c9t\u00e9 2019. \u00c0 la fin de la guerre d\u2019Espagne et durant les ann\u00e9es noires qui l\u2019ont suivie, plus d\u2019un demi-million d\u2019hommes et de &hellip; <a href=\"https:\/\/retirada37.com\/?p=3529\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">\u00c9critures de la r\u00e9volution et de la guerre d\u2019Espagne<\/span>  <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_bbp_topic_count":0,"_bbp_reply_count":0,"_bbp_total_topic_count":0,"_bbp_total_reply_count":0,"_bbp_voice_count":0,"_bbp_anonymous_reply_count":0,"_bbp_topic_count_hidden":0,"_bbp_reply_count_hidden":0,"_bbp_forum_subforum_count":0,"footnotes":""},"categories":[14,15],"tags":[],"class_list":["post-3529","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire","category-temoignages-et-recits"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/retirada37.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3529","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/retirada37.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/retirada37.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/retirada37.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/retirada37.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3529"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/retirada37.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3529\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3532,"href":"https:\/\/retirada37.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3529\/revisions\/3532"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/retirada37.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3529"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/retirada37.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3529"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/retirada37.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3529"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}