{"id":3478,"date":"2021-08-25T13:45:53","date_gmt":"2021-08-25T12:45:53","guid":{"rendered":"http:\/\/retirada37.com\/?p=3478"},"modified":"2021-08-25T13:53:01","modified_gmt":"2021-08-25T12:53:01","slug":"plaintes-pour-torture-les-oublies-du-franquisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/retirada37.com\/?p=3478","title":{"rendered":"Plaintes pour torture : les oubli\u00e9s du franquisme"},"content":{"rendered":"<p>En Espagne, les plaintes de victimes du franquisme se multiplient depuis un an pour des actes de torture commis dans les ann\u00e9es 70. Mais la justice espagnole refuse encore d&rsquo;ouvrir des proc\u00e8s. Comment expliquer qu&rsquo;aucun criminel franquiste n&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 jug\u00e9, plus de 40 ans apr\u00e8s la mort de Franco ?<\/p>\n<blockquote><p><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.franceculture.fr\/player\/export-reecouter?content=17bf69d6-d673-41ab-8725-760877c9743e\" width=\"100%\" frameborder=\"0\" scrolling=\"no\" height=\"100%\"><\/iframe><\/p><\/blockquote>\n<p>Place de la Puerta del Sol, en plein c\u0153ur de Madrid, un lieu embl\u00e9matique pris\u00e9 par les touristes qui s&rsquo;y prennent en photo ou par les Espagnols qui ont l&rsquo;habitude de s&rsquo;y promener. Sur le c\u00f4t\u00e9, se dresse un grand b\u00e2timent, qui surplombe la place : il s&rsquo;agit du si\u00e8ge du gouvernement r\u00e9gional de Madrid. Aujourd&rsquo;hui, les nombreux touristes qui passent devant ne connaissent pas la fonction bien diff\u00e9rente que ce lieu avait sous le franquisme. Il faut dire qu&rsquo;aucune plaque comm\u00e9morative n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 appos\u00e9e sur la fa\u00e7ade.<\/p>\n<p>endant la dictature de Franco (1939-1975), c&rsquo;\u00e9tait le si\u00e8ge de la Direction g\u00e9n\u00e9rale de la s\u00e9curit\u00e9 (DGS), l&rsquo;un des principaux centres de d\u00e9tention et de torture par lequel sont pass\u00e9s de nombreux opposants politiques.<\/p>\n<p><strong>Antonio Gonz\u00e1lez Pacheco, tortionnaire vis\u00e9 par neuf plaintes de victimes<\/strong><\/p>\n<p>Jes\u00fas Rodr\u00edguez Barrio est l&rsquo;une des nombreuses victimes \u00e0 avoir \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9e dans ce b\u00e2timent. Il a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 trois fois exactement dans les ann\u00e9es 70 : en 1972, il avait alors 18 ans, en 1974 et en 1975. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, ce militant de la Ligue communiste r\u00e9volutionnaire croise le chemin d&rsquo;un policier franquiste, Antonio Gonz\u00e1lez Pacheco, surnomm\u00e9 Billy el Ni\u00f1o, pour l&rsquo;habitude qu&rsquo;il avait de manier l&rsquo;arme comme un cow-boy.<\/p>\n<p>   \u00a0\u00bb <em>Le 16 avril 1975, j\u2019\u00e9tais sur le point d\u2019entrer dans la maison o\u00f9 j\u2019\u00e9tais invit\u00e9. A ce moment, un groupe de policiers qui m\u2019attendait cach\u00e9 s&rsquo;est jet\u00e9 sur moi. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 conduit \u00e0 la Direction g\u00e9n\u00e9rale de la s\u00e9curit\u00e9 puis aux interrogatoires, o\u00f9 m\u2019attendaient plusieurs policiers. L\u2019un d\u2019entre eux \u00e9tait le c\u00e9l\u00e8bre Antonio Gonz\u00e1lez Pacheco. J\u2019\u00e9tais \u00e0 peine entr\u00e9 dans la salle d\u2019interrogatoire, et sans me dire un mot, il me donna un gros coup dans les parties g\u00e9nitales : j\u2019\u00e9tais pli\u00e9 en deux, tellement j\u2019avais mal. Il a continu\u00e9 \u00e0 me frapper. Et apr\u00e8s tous ces coups, il a commenc\u00e9 \u00e0 me poser des questions<\/em> \u00ab\u00a0. Jes\u00fas Rodr\u00edguez Barrio   <\/p>\n<p>Jes\u00fas Rodr\u00edguez Barrio a \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9 pendant trois jours dans ce centre de d\u00e9tention. Enferm\u00e9 dans une cellule au sous-sol, entre deux interrogatoires, il entendait le bruit des pas des gens qui se promenaient Puerta del Sol, \u00e0 travers une petite fen\u00eatre \u00ab\u00a0o\u00f9 n&rsquo;entrait pas la lumi\u00e8re, seulement un peu d&rsquo;air\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Les gens passaient en riant, sans savoir ce qu\u2019il y avait en dessous. Toi, tu \u00e9tais juste sous leurs pieds et tu te disais : ces personnes qui se prom\u00e8nent n\u2019ont aucune id\u00e9e de ce qui se passe en dessous. Les gens ignoraient compl\u00e8tement l\u2019horreur qu\u2019il y avait dans ces trous, dans ces sous-sols\u00a0\u00bb, raconte aujourd&rsquo;hui ce professeur d&rsquo;\u00e9conomie \u00e0 la retraite. Jes\u00fas Rodr\u00edguez Barrio s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 porter plainte devant la justice espagnole contre son tortionnaire : \u00ab\u00a0un homme qui savourait les moments o\u00f9 il nous torturait. Son objectif \u00e9tait d&rsquo;humilier et de d\u00e9truire moralement les personnes qu&rsquo;il interrogeait\u00a0\u00bb.<br \/>\nRosa Garc\u00eda Alc\u00f3n a port\u00e9 plainte au mois de mars contre son tortionnaire, Antonio Gonz\u00e1lez Pacheco\u200b.<\/p>\n<p>Rosa Garc\u00eda Alc\u00f3n, elle, a d\u00e9j\u00e0 port\u00e9 plainte contre ce m\u00eame tortionnaire, au mois de mars. Elle aussi a \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9e dans ce centre de d\u00e9tention, \u00e0 Madrid. C&rsquo;\u00e9tait en ao\u00fbt 1975, avant d&rsquo;\u00eatre conduite \u00e0 la prison pour femmes de Yeser\u00edas de Madrid jusqu&rsquo;en d\u00e9cembre, pour appartenance \u00e0 une organisation ill\u00e9gale : la F\u00e9d\u00e9ration Universitaire D\u00e9mocratique Espagnole (FUDE), une organisation \u00e9tudiante qui appartenait au FRAP. <\/p>\n<p>    \u00a0\u00bb <em>J\u2019\u00e9tais \u00e0 peine arriv\u00e9e \u00e0 la DGS qu\u2019Antonio Gonz\u00e1lez Pacheco m\u2019a donn\u00e9 des coups de poings dans le visage, sur le corps, des coups. Je tombais et il me relevait en m\u2019attrapant par les cheveux, je les avais longs \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Il me donnait des coups de pieds. [&#8230;] Deux fois, ils m\u2019ont emmen\u00e9e en voiture pour trouver une de nos planques \u2026 mais nous n\u2019en avions pas. En chemin, ils me disaient qu\u2019ils allaient m\u2019emmener dans un grand parc de Madrid, qui s\u2019appelle Casa de Campo, qu\u2019ils allaient me violer et que mes parents ne sauraient jamais o\u00f9 j\u2019\u00e9tais. C\u2019\u00e9tait ce genre de menaces en continu<\/em> \u00ab\u00a0.<br \/>\n    Rosa Garc\u00eda Alc\u00f3n<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, Antonio Gonz\u00e1lez Pacheco est vis\u00e9 par neuf plaintes de victimes, pour crimes contre l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e0 Madrid. D&rsquo;autres victimes s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 porter plainte contre lui. Toutes les victimes sont membres de l&rsquo;association La Comuna, une association cr\u00e9\u00e9e en 2011 pour venir en aide aux victimes de la fin du franquisme. Il existe d\u00e9j\u00e0 de nombreuses associations de victimes, dite de m\u00e9moire historique, mais la plupart \u00e9tait compos\u00e9e de proches de victimes disparues au moment de la Guerre civile (1936-1939). Leur travail portait plus sur la recherche des corps de ces victimes, souvent jet\u00e9es dans des fosses communes. Il y avait donc comme un \u00ab\u00a0vide associatif\u00a0\u00bb, qu&rsquo;a voulu combler La Comuna en accompagnant les victimes, encore vivantes, dans un combat judiciaire que n&rsquo;avaient pas forc\u00e9ment entrepris les autres associations de victimes.<\/p>\n<p><strong>De Madrid \u00e0 Oviedo, un mouvement \u00ab\u00a0juridique\u00a0\u00bb qui s&rsquo;\u00e9tend \u00e0 toute l&rsquo;Espagne<\/strong><\/p>\n<p>Les neuf premi\u00e8res plaintes de victimes de torture ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9es \u00e0 Madrid, o\u00f9 vit aujourd&rsquo;hui le tortionnaire Antonio Gonz\u00e1lez Pacheco. Mais ce qui ressemble aujourd&rsquo;hui \u00e0 un mouvement \u00ab\u00a0juridique\u00a0\u00bb est en train de s&rsquo;\u00e9tendre \u00e0 d&rsquo;autres villes espagnoles. Au mois de mai, trois autres victimes, r\u00e9sidant \u00e0 Oviedo dans les Asturies, ont port\u00e9 plainte pour torture contre Pascual Honrado de la Fuente. Vicente Guti\u00e9rrez Sol\u00eds, 85 ans, est l&rsquo;une de ces trois victimes. <\/p>\n<p>Ce militant du Parti communiste a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 et tortur\u00e9 plusieurs fois dans les ann\u00e9es 60.  \u00ab\u00a0Ils me frappaient dans le dos, il y avait aussi les coups de poings qu\u2019ils te donnaient dans l\u2019estomac. Tous les coups qu\u2019ils te mettaient, \u00e7a t\u2019an\u00e9antissait\u00a0\u00bb, confie aujourd&rsquo;hui ce mineur \u00e0 la retraite, dans son appartement \u00e0 El Entrego, un petit village situ\u00e9 \u00e0 une trentaine de minutes d&rsquo;Oviedo. Comme Antonio Gonz\u00e1lez Pacheco \u00e0 Madrid, Pascual Honrado de la Fuente est toujours vivant et peut croiser ses victimes dans Oviedo. \u00ab\u00a0Pascual, je l\u2019ai crois\u00e9 apr\u00e8s dans les ann\u00e9es 80, avec un autre policier devant le local du parti communiste. Quand je les ai vus, je suis all\u00e9 les voir et je leur ai dit que c\u2019\u00e9tait lamentable de rencontrer encore ces tortionnaires dans la rue, que c\u2019\u00e9tait une honte qu\u2019ils aient poursuivi les gens quand ils manifestaient ou quand ils luttaient pour les libert\u00e9s d\u00e9mocratiques. Il ne m\u2019a pas r\u00e9pondu ! Cela me fait mal de devoir me rappeler que ces policiers se prom\u00e8nent encore par ici et qu\u2019on ne les ait pas sanctionner comme ils le m\u00e9ritent\u00a0\u00bb, s&#8217;emporte le vieil homme moustachu. <\/p>\n<p>Sa plainte, comme celles des deux autres victimes d&rsquo;Oviedo, a \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9e en premi\u00e8re instance. Il a fait appel et est pr\u00eat \u00e0 poursuivre son combat judiciaire. \u00ab\u00a0Tant que j\u2019ai de l\u2019\u00e9nergie, que je suis en bonne sant\u00e9, je continuerai \u00e0 exiger que ce type de personnes soit jug\u00e9 comme il se doit et qu\u2019ils paient pour ce qu\u2019ils ont fait. Nous allons continuer \u00e0 nous battre jusqu\u2019au dernier moment\u00a0\u00bb, affirme Vicente Guti\u00e9rrez Sol\u00eds. Il marque une pause : \u00ab\u00a0pour leur rappeler que nous sommes toujours l\u00e0\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>La plainte argentine<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e choisie pour cr\u00e9er l&rsquo;association de victimes La Comuna n&rsquo;est pas due au hasard. En 2010, le juge Baltasar Garz\u00f3n est suspendu de ses fonctions au sein de l&rsquo;Audience nationale, la plus haute juridiction p\u00e9nale espagnole pour avoir enqu\u00eat\u00e9 sur les crimes du franquisme. Deux ans apr\u00e8s, celui qui a provoqu\u00e9 l&rsquo;arrestation du dictateur chilien Augusto Pinochet est d\u00e9finitivement \u00e9cart\u00e9.<\/p>\n<p>Dans une r\u00e9solution du 28 mars 2012, la Cour supr\u00eame espagnole se prononce d\u00e9finitivement contre l&rsquo;ouverture d&rsquo;enqu\u00eate sur les crimes du franquisme. Depuis, plus aucun juge n&rsquo;a suivi l&rsquo;exemple du juge Garz\u00f3n. La plupart des plaintes des victimes du franquisme, comme celle de Rosa Garc\u00eda Alc\u00f3n, ont \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9es en premi\u00e8re instance par les tribunaux espagnols.<\/p>\n<p>    \u00ab\u00a0<em>De mon point de vue, abandonner les victimes du franquisme, comme cela a \u00e9t\u00e9 le cas jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd\u2019hui, c\u2019est un manquement aux devoirs d&rsquo;un Etat de droit, un manquement aux obligations d\u2019un juge. Malheureusement, la position de la justice est \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de cette id\u00e9e. J\u2019\u00e9tais conscient des risques que je prenais et des cons\u00e9quences que cela pouvait engendrer, mais je ne pouvais pas poursuivre des crimes contre l\u2019humanit\u00e9, g\u00e9nocides, des actes de torture, commis sous la dictature argentine et chilienne, je ne pouvais pas me contenter d\u2019avoir arr\u00eat\u00e9 Pinochet \u00e0 Londres et dire qu\u2019ici il ne s\u2019\u00e9tait rien pass\u00e9, quand j\u2019ai eu l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019enqu\u00eater sur des crimes similaires en Espagne. Si, il s\u2019est pass\u00e9 quelque chose. Et il y a aujourd\u2019hui une impunit\u00e9 sur laquelle s\u2019accordent toutes les institutions, tous les partis au pouvoir de gauche comme de droite<\/em> \u00ab\u00a0.<br \/>\n    Baltasar Garz\u00f3n, ex-juge de l&rsquo;Audience nationale<\/p>\n<p><strong>La notion de crimes contre l&rsquo;humanit\u00e9, rejet\u00e9e par la justice espagnole<\/strong><\/p>\n<p>D\u00e8s 2010, plusieurs victimes, voyant que les voies judiciaires sont bloqu\u00e9es en Espagne, portent plainte devant un tribunal argentin pour crimes contre l&rsquo;humanit\u00e9 au nom du principe de la justice universelle. C&rsquo;est un dispositif juridique qui permet \u00e0 un Etat de poursuivre les auteurs de crimes contre l&rsquo;humanit\u00e9, quel que soit le lieu ou le crime qui a \u00e9t\u00e9 commis, sans prendre en compte la nationalit\u00e9 de l&rsquo;auteur ou des victimes. Pour constituer leur plainte, les victimes ont besoin d&rsquo;associations pour les orienter vers des avocats, les appuyer dans leur travail de recherches de documents. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;intervient La Comuna, qui permet \u00e0 de nombreuses victimes, comme Jes\u00fas Rodr\u00edguez Barrio et Rosa Garc\u00eda Alc\u00f3n, de porter plainte en Argentine.<\/p>\n<p>La juge argentine, Mar\u00eda Servini de Cubr\u00eda, se saisit de l&rsquo;affaire et demande l&rsquo;extradition de plusieurs criminels franquistes, dont Antonio Gonz\u00e1lez Pacheco. En 2014, le gouvernement espagnol a refus\u00e9 d&rsquo;extrader ces criminels franquistes, au motif qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas de crimes contre l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;ouverture de proc\u00e8s contre des tortionnaires franquistes est en fait conditionn\u00e9e par cette notion de droit. Les actes de torture qu&rsquo;ont subis ces opposants politiques dans les ann\u00e9es 70 peuvent-ils \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme \u00e9tant des crimes contre l&rsquo;humanit\u00e9 ? Pour que cela soit le cas, il faut que ces actes \u00ab\u00a0ne soient pas isol\u00e9s mais  qu\u2019ils aient \u00e9t\u00e9 commis dans le cadre d\u2019un plan g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 et syst\u00e9matique de la part des autorit\u00e9s\u00a0\u00bb, comme le rappelle Javier Chinch\u00f3n, professeur de droit international \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Complutense de Madrid. En rejetant la notion de crimes contre l&rsquo;humanit\u00e9 par rapport \u00e0 ces actes de torture, la justice espagnole consid\u00e8re donc qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;actes isol\u00e9s. Et les actes de torture, m\u00eame s&rsquo;ils sont prouv\u00e9s, sont prescrits au bout de dix ans. \u00ab\u00a0Selon l&rsquo;interpr\u00e9tation de certains tribunaux, ce n\u2019\u00e9tait pas commun de la part des autorit\u00e9s franquistes de torturer syst\u00e9matiquement les prisonniers. La r\u00e9alit\u00e9, que nous connaissons, est tout autre : la torture \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et c\u2019est pour cela qu\u2019il n\u2019y avait aucune cons\u00e9quence judiciaire. C\u2019\u00e9tait une politique mise en place par l\u2019Etat qui visait des opposants politiques ou d\u2019autre cat\u00e9gories de personnes\u00a0\u00bb, d\u00e9taille le professeur de droit international, membre de Rights International Spain.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9forme de la loi d&rsquo;Amnistie ou de m\u00e9moire historique ?<\/strong><\/p>\n<p>La loi d&rsquo;Amnistie, vot\u00e9e en 1977 au moment de la transition d\u00e9mocratique, fait encore aujourd&rsquo;hui l&rsquo;objet de d\u00e9bat en Espagne. <\/p>\n<p>Selon certains avocats ou certaines victimes, elle repr\u00e9sente l&rsquo;obstacle principal \u00e0 l&rsquo;ouverture de proc\u00e8s contre des criminels franquistes. Deux ans apr\u00e8s la mort de Franco, cette loi a \u00e9t\u00e9 vot\u00e9e par la plupart des partis, de gauche comme de droite. Elle a notamment permis de faire sortir l&rsquo;ensemble des prisonniers politiques des ge\u00f4les franquistes. Au moment de voter cette loi, la plupart des partis de gauche, comme le Parti communiste, ne se doutaient pas qu&rsquo;elle deviendrait le motif invoqu\u00e9 par certains tribunaux pour rejeter les plaintes d&rsquo;anciens opposants politiques.<\/p>\n<p>Des projets de r\u00e9forme ont donc vu le jour afin de modifier cette loi et d&#8217;emp\u00eacher les tribunaux d&rsquo;en faire une interpr\u00e9tation erron\u00e9e. Le 20 mars dernier, la proposition de r\u00e9forme de la loi d&rsquo;Amnistie a \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9e par les principaux partis de droite, le Partido Popular et Ciudadanos, mais \u00e9galement par le PSOE, le Parti socialiste.<\/p>\n<p><strong>Le sujet est sensible politiquement, car cette loi repr\u00e9sente un des symboles de la transition d\u00e9mocratique.<\/strong><\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, le gouvernement du socialiste Pedro S\u00e1nchez pr\u00e9f\u00e8re r\u00e9former la loi de m\u00e9moire historique. Cette loi a \u00e9t\u00e9 vot\u00e9e en 2007, sous un autre gouvernement socialiste, celui de Jos\u00e9 Luis Rodr\u00edguez Zapatero. Bien qu&rsquo;elle soit consid\u00e9r\u00e9e comme \u00e9tant un premier pas en faveur des droits des victimes, les associations ou encore certains avocats la jugent insuffisante. La loi de M\u00e9moire historique devait permettre de retirer les symboles franquistes dans les rues, comme les statues ou le nom des rues. Elle devait \u00e9galement permettre la r\u00e9ouverture de fosses communes, o\u00f9 ont \u00e9t\u00e9 jet\u00e9s les corps de centaines de milliers de victimes &#8211; l&rsquo;Espagne est derri\u00e8re le Cambodge, le pays qui poss\u00e8de le plus de fosses communes.<br \/>\nNomination d&rsquo;un directeur g\u00e9n\u00e9ral pour la m\u00e9moire historique au sein du gouvernement<\/p>\n<p>Le gouvernement actuel a aussi pour la premi\u00e8re fois cr\u00e9\u00e9 une direction g\u00e9n\u00e9rale pour la m\u00e9moire historique. \u00ab\u00a0Cela souligne la sensibilit\u00e9 de Pedro S\u00e1nchez sur ces questions\u00a0\u00bb, affirme Fernando Mart\u00ednez L\u00f3pez, qui occupe ce poste au sein du minist\u00e8re de la Justice.<\/p>\n<p>Fernando Mart\u00ednez L\u00f3pez va \u00eatre charg\u00e9 de pr\u00e9senter la nouvelle r\u00e9forme de la loi de m\u00e9moire historique. Une premi\u00e8re version avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e en d\u00e9cembre 2017, par le parti socialiste, \u00e0 laquelle avait d&rsquo;ailleurs particip\u00e9 Baltasar Garz\u00f3n et sa fondation FIBGAR qui oeuvre en faveur des droits de l&rsquo;homme. Le nouveau directeur g\u00e9n\u00e9ral de la m\u00e9moire historique le reconna\u00eet, la loi de M\u00e9moire historique est \u00ab\u00a0insuffisante\u00a0\u00bb, mais elle \u00ab\u00a0pose les bases de la r\u00e9cup\u00e9ration de la dignit\u00e9 des victimes du franquisme et de la Guerre civile\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Ce que nous envisageons avec la r\u00e9forme de la loi de M\u00e9moire historique, celle que nous allons pr\u00e9senter aux d\u00e9put\u00e9s devant le congr\u00e8s espagnol, ce sont toutes les mesures qui rendent possible une r\u00e9paration int\u00e9grale en termes de v\u00e9rit\u00e9, de justice et de garanties de non-r\u00e9p\u00e9tition. Nous avons travaill\u00e9 en profondeur sur tous les aspects soulev\u00e9s par les organismes nationaux et internationaux et humanitaires, par les associations de m\u00e9moire historique, sur toutes les insuffisances qui existaient pour faire en sorte qu\u2019une fois pour toutes, nous puissions r\u00e9soudre ces probl\u00e8mes et respecter le droit des victimes de la guerre civile et du franquisme\u00a0\u00bb, d\u00e9taille Fernando Mart\u00ednez L\u00f3pez, dans un des bureaux du minist\u00e8re de la Justice.<\/p>\n<p>Reste maintenant \u00e0 faire voter cette r\u00e9forme par les d\u00e9put\u00e9s du Congr\u00e8s, l&rsquo;\u00e9quivalent de l&rsquo;Assembl\u00e9e nationale en France. Le PSOE dispose de 85 si\u00e8ges, loin de la majorit\u00e9 absolue : 176 voix sont n\u00e9cessaires pour faire voter un texte. Le parti socialiste devra donc convaincre d&rsquo;autres partis de gauche comme Unidos Podemos, afin d&rsquo;atteindre cette majorit\u00e9. Les principaux partis de droite, le Partido Popular et Ciudadanos, devraient eux voter contre cette r\u00e9forme, comme ils l&rsquo;ont fait sur des textes similaires. Le 13 septembre, lors d&rsquo;un vote au Congr\u00e8s, ces deux partis se sont par exemple oppos\u00e9s \u00e0 l&rsquo;exhumation des restes de Franco de son mausol\u00e9e, situ\u00e9 dans ce qu&rsquo;on appelle El Valle de los Ca\u00eddos, \u00e0 une cinquante de kilom\u00e8tres de Madrid.<\/p>\n<p>Le 13 septembre, les d\u00e9put\u00e9s espagnols ont vot\u00e9 pour l&rsquo;exhumation des restes de Franco, de son mausol\u00e9e situ\u00e9 pr\u00e8s de Madrid, dans ce qu&rsquo;on appelle El Valle de Los Ca\u00eddos.<\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0Rouvrir les blessures du pass\u00e9\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Le Partido Popular a gouvern\u00e9 l&rsquo;Espagne de 2011 \u00e0 2018, sous la houlette du chef de gouvernement Mariano Rajoy. Deux mandats &#8211; le deuxi\u00e8me a \u00e9t\u00e9 \u00e9court\u00e9, apr\u00e8s le d\u00e9p\u00f4t d&rsquo;une motion de censure \u00e0 l&rsquo;encontre de Mariano Rajoy &#8211; marqu\u00e9s par un retour en arri\u00e8re, selon les victimes du franquisme. Les victimes d\u00e9noncent notamment le fait qu&rsquo;aucun fonds public n&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 vers\u00e9 par le gouvernement pour rouvrir certaines fosses communes, comme l&rsquo;exigeait la loi de M\u00e9moire historique.<\/p>\n<p>La position du Partido Popular a toujours \u00e9t\u00e9 la m\u00eame, depuis la cr\u00e9ation du parti. Le parti est surtout h\u00e9ritier de l&rsquo;Alliance populaire, fond\u00e9 par Manuel Fraga, un ancien ministre de Franco. Aujourd&rsquo;hui, encore, les d\u00e9put\u00e9s conservateurs refusent de l\u00e9gif\u00e9rer en faveur des victimes du franquisme. \u00ab\u00a0Pour nous, c\u2019est une question qui est r\u00e9solue depuis longtemps en Espagne. Les d\u00e9put\u00e9s s\u2019\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 prononc\u00e9s de fa\u00e7on tr\u00e8s claire sur la guerre civile, sur la dictature dans une r\u00e9solution que la commission constitutionnelle a approuv\u00e9e en 2002. Donc notre position sur ce sujet, c\u2019est que les Espagnols ont d\u2019autres priorit\u00e9s, ils s\u2019int\u00e9ressent \u00e0 leur pr\u00e9sent et \u00e0 leur futur\u00a0\u00bb, affirme Francisco Mart\u00ednez V\u00e1zquez, d\u00e9put\u00e9 du Partido Popular de Madrid, porte-parole de la commission constitutionnelle du Congr\u00e8s.<\/p>\n<p>   \u00ab\u00a0<em>Le gouvernement et les parlementaires doivent travailler sur ces questions pour assurer le futur des prochaines g\u00e9n\u00e9rations et ne doivent pas rouvrir les histoires d\u2019affrontement tr\u00e8s tristes entre les Espagnols, qui appartiennent au pass\u00e9. Pour nous, l\u2019Espagne a v\u00e9cu une transition exemplaire, une transition qui a permis de passer d\u2019un r\u00e9gime qui n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9mocratique, un r\u00e9gime autocratique : c\u2019\u00e9tait une dictature et nous n\u2019avons aucun probl\u00e8me \u00e0 le dire. Personne au parti Populaire ne d\u00e9fend, absolument personne, la dictature. Nous l\u2019avons toujours dit de fa\u00e7on tr\u00e8s claire lors des sessions parlementaires. Nous pensons qu\u2019il faut d\u00e9fendre cette transition, comm\u00e9morer les 40 ans de notre Constitution, c\u00e9l\u00e9brer ce qui a \u00e9t\u00e9 fait pour r\u00e9concilier les Espagnols et construire notre pr\u00e9sent et notre futur<\/em> \u00a0\u00bb &#8211; Francisco Mart\u00ednez V\u00e1zquez, d\u00e9put\u00e9 du Partido Popular de Madrid.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En Espagne, les plaintes de victimes du franquisme se multiplient depuis un an pour des actes de torture commis dans les ann\u00e9es 70. Mais la justice espagnole refuse encore d&rsquo;ouvrir des proc\u00e8s. Comment expliquer qu&rsquo;aucun criminel franquiste n&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 jug\u00e9, plus de 40 ans apr\u00e8s la mort de Franco ? 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