{"id":3208,"date":"2020-11-21T11:54:24","date_gmt":"2020-11-21T10:54:24","guid":{"rendered":"http:\/\/retirada37.com\/?p=3208"},"modified":"2020-11-21T11:58:37","modified_gmt":"2020-11-21T10:58:37","slug":"emma-goldman-durruti-nest-pas-mort","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/retirada37.com\/?p=3208","title":{"rendered":"Emma Goldman : Durruti n\u2019est pas mort !"},"content":{"rendered":"<p>Le 20 novembre 1936, Durruti mourrait, \u00e0 Madrid, dans la zone des combats contre les fascistes.<\/p>\n<p>Plusieurs centaines de milliers de personnes participaient \u00e0 son enterrement, le 22 novembre 1936, \u00e0 Barcelone.<\/p>\n<p>Ci-dessous, un t\u00e9moignage d\u2019Emma Goldman qui nous parle de ce militant d\u2019exception :<\/p>\n<p>\u2605 Emma Goldman : Durruti n\u2019est pas mort ! (1936).<a href=\"https:\/\/retirada37.com\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/ob_8eb1cc_durruti.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/retirada37.com\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/ob_8eb1cc_durruti.jpg\" alt=\"\" width=\"234\" height=\"276\" class=\"alignnone size-full wp-image-3209\" \/><\/a><\/p>\n<p>\u00ab<em> Durruti, que j\u2019ai rencontr\u00e9 pour la derni\u00e8re fois il y a un mois, est mort en luttant dans les rues de Madrid.<\/p>\n<p>J\u2019ai tout d\u2019abord connu ce vaillant combattant du mouvement anarchiste et r\u00e9volutionnaire en Espagne par ce que je pouvais lire de lui. Lorsque j\u2019arrivai \u00e0 Barcelone, j\u2019entendis beaucoup d\u2019anecdotes \u00e0 propos de lui et de sa colonne. J\u2019\u00e9tais donc impatiente de me rendre sur le front d\u2019Aragon, front o\u00f9 il galvanisait les milices courageuses qui luttaient contre le fascisme.<\/p>\n<p>\u00c0 la tomb\u00e9e de la nuit, j\u2019arrivai \u00e0 son \u00e9tat-major, compl\u00e8tement \u00e9puis\u00e9e par le long voyage effectu\u00e9 en voiture sur un chemin accident\u00e9. Quelques minutes avec Durruti me procur\u00e8rent un grand r\u00e9confort, elles me firent l\u2019effet \u00e0 la fois d\u2019un rafra\u00eechissement et d\u2019un encouragement. Homme muscl\u00e9, comme cisel\u00e9 dans la pierre \u00e0 coups de marteau, il repr\u00e9sentait certainement la figure la plus dominante parmi les anarchistes que j\u2019avais rencontr\u00e9s depuis mon arriv\u00e9e en Espagne. Comme pour tous ceux qui l\u2019approchaient, son \u00e9norme \u00e9nergie m\u2019impressionna.<\/p>\n<p>Je trouvai Durruti au milieu de ses compagnons, dans une ambiance aussi active que celle d\u2019une ruche. Des hommes allaient et venaient, il \u00e9tait constamment sollicit\u00e9 au t\u00e9l\u00e9phone, et, en m\u00eame temps, des coups de marteau assourdissants retentissaient sans arr\u00eat car des ouvriers \u00e9taient en train de construire une charpente en bois pour son \u00e9tat-major. Au milieu de cette activit\u00e9 bruyante et continue, Durruti restait serein et patient. Il me re\u00e7ut comme s\u2019il me connaissait depuis des ann\u00e9es. L\u2019accueil cordial et chaleureux de cet homme, engag\u00e9 dans une lutte \u00e0 mort contre le fascisme, \u00e9tait pour moi un \u00e9v\u00e9nement inattendu.<\/p>\n<p>J\u2019avais beaucoup entendu parler de sa forte personnalit\u00e9 et de son prestige dans la colonne qui portait son nom. Je lui demandai comment il avait r\u00e9ussi \u00e0 mobiliser 10 000 volontaires sans aucune exp\u00e9rience ni aucun entra\u00eenement, d\u2019autant plus que l\u2019arm\u00e9e ne l\u2019avait pas aid\u00e9 dans cette t\u00e2che. Il parut surpris de ce que moi, une vieille militante anarchiste, je lui pose une telle question.<\/p>\n<p>\u2013 J\u2019ai \u00e9t\u00e9 anarchiste toute ma vie, me r\u00e9pondit-il, et j\u2019esp\u00e8re continuer \u00e0 l\u2019\u00eatre. C\u2019est pourquoi il me serait tr\u00e8s d\u00e9sagr\u00e9able de me transformer en g\u00e9n\u00e9ral et de commander mes hommes en leur imposant la discipline stupide que pr\u00f4nent les militaires. Ils sont venus \u00e0 moi de leur plein gr\u00e9, ils sont dispos\u00e9s \u00e0 donner leur vie pour notre lutte antifasciste. Je crois, comme j\u2019ai toujours cru, en la libert\u00e9. Une libert\u00e9 qui repose sur le sens de la responsabilit\u00e9. Je consid\u00e8re que la discipline est indispensable, mais qu\u2019elle doit reposer sur une autodiscipline, motiv\u00e9e par un id\u00e9al commun et un fort sentiment de camaraderie.<\/p>\n<p>Durruti avait gagn\u00e9 la confiance et l\u2019affection de ses hommes, parce qu\u2019il ne s\u2019\u00e9tait jamais consid\u00e9r\u00e9 sup\u00e9rieur \u00e0 eux. Il \u00e9tait l\u2019un d\u2019entre eux. Il mangeait, dormait comme eux. Souvent il renon\u00e7ait \u00e0 sa part, au b\u00e9n\u00e9fice d\u2019un malade ou d\u2019un individu faible, plus n\u00e9cessiteux que lui. Il partageait le danger avec eux dans toutes les batailles. Tel \u00e9tait certainement le secret de son succ\u00e8s avec sa colonne. Ses hommes l\u2019adoraient. Non seulement, ils ob\u00e9issaient \u00e0 tous ses ordres, mais ils \u00e9taient toujours dispos\u00e9s \u00e0 le suivre dans les actions les plus dangereuses pour conqu\u00e9rir les positions du fascisme.<\/p>\n<p>J\u2019arrivai la veille d\u2019une attaque qu\u2019il avait pr\u00e9par\u00e9e pour le lendemain. \u00c0 l\u2019heure indiqu\u00e9e, Durruti, comme le reste de ses miliciens, le Mauser pendu \u00e0 l\u2019\u00e9paule, ouvrit la marche. Avec ses camarades il fit reculer l\u2019ennemi de quatre kilom\u00e8tres. Il r\u00e9ussit aussi \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer un nombre consid\u00e9rable d\u2019armes que l\u2019ennemi avait abandonn\u00e9es dans sa fuite.<\/p>\n<p>Son \u00e9galitarisme sans affectation n\u2019\u00e9tait certainement pas l\u2019unique explication de son influence. Il y en avait une autre : sa grande capacit\u00e9 \u00e0 faire comprendre aux miliciens le sens profond de la guerre antifasciste. Sens qui avait domin\u00e9 son existence et qu\u2019il avait enseign\u00e9 aux plus pauvres et aux plus d\u00e9munis.<\/p>\n<p>Durruti me parla des probl\u00e8mes difficiles que lui posaient ses hommes quand ils lui demandaient une permission au moment o\u00f9 ils \u00e9taient le plus n\u00e9cessaires au front. Il est \u00e9vident qu\u2019ils connaissaient leur dirigeant ; qu\u2019ils connaissaient sa d\u00e9cision, sa volont\u00e9 de fer. Mais ils connaissaient aussi la sympathie et la gentillesse que dissimulait son attitude aust\u00e8re. Comment r\u00e9sister quand les hommes lui parlaient des maladies et des souffrances qu\u2019enduraient leur famille, leurs parents, leur \u00e9pouse ou leurs enfants ?<\/p>\n<p>Avant les journ\u00e9es glorieuses de juillet 1936, Durruti fut poursuivi comme une b\u00eate f\u00e9roce dans tous les pays. Il \u00e9tait continuellement emprisonn\u00e9 comme un criminel. Il fut m\u00eame condamn\u00e9 \u00e0 mort. Lui, l\u2019anarchiste, r\u00e9pudi\u00e9, ha\u00ef par la Sinistre Trinit\u00e9 que constituent la bourgeoisie, l\u2019\u00c9tat et l\u2019\u00c9glise, ce vagabond sans foyer \u00e9tait incapable d\u2019\u00e9prouver les sentiments dont l\u2019odieux capitalisme l\u2019accusait, prouvant que ses ennemis le connaissaient fort mal Durruti. Et comprenaient bien peu son c\u0153ur, toujours d\u00e9bordant d\u2019amour ! Jamais il ne sut rester indiff\u00e9rent aux besoins de ses compagnons. Maintenant qu\u2019il \u00e9tait engag\u00e9 dans une lutte d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e contre le fascisme, pour la d\u00e9fense de la R\u00e9volution, chacun devait occuper son poste. \u00c0 mon avis, il avait une t\u00e2che tr\u00e8s difficile. Il \u00e9coutait patiemment les hommes qui lui confiaient leurs souffrances, il diagnostiquait leurs causes et proposait des solutions chaque fois qu\u2019un malheureux souffrait sur le plan moral ou physique. \u00c0 cause de l\u2019exc\u00e8s de travail, de la nourriture insuffisante, du manque d\u2019air pur, ou de la perte de la joie de vivre.<\/p>\n<p>\u2013 Tu ne vois pas, camarade, que la guerre que toi, moi, et tous les autres nous menons, vise \u00e0 sauver la R\u00e9volution, et que la R\u00e9volution veut mettre fin aux mis\u00e8res et aux souffrances des hommes ? Nous devons \u00e9craser notre ennemi fasciste. Nous devons gagner la guerre. Tu es une part essentielle de celle-ci. Tu ne le vois pas, camarade ?<\/p>\n<p>Les camarades de Durruti s\u2019en rendaient bien compte et restaient. Parfois, un compagnon se refusait \u00e0 entendre ces raisons et insistait pour abandonner le front.<\/p>\n<p>\u2013 Tr\u00e8s bien, lui disait Durruti, mais tu t\u2019en iras \u00e0 pied, et quand tu arriveras chez toi, tout le monde saura que tu as manqu\u00e9 de courage, que tu as d\u00e9sert\u00e9 l\u2019accomplissement du devoir que toi-m\u00eame tu t\u2019\u00e9tais impos\u00e9.<\/p>\n<p>Ces paroles produisaient de magnifiques r\u00e9sultats. L\u2019homme suppliait alors Durruti de ne pas le laisser partir. Aucune s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 militaire, aucune coercition, aucun ch\u00e2timent disciplinaire ne maintenait la colonne de Durruti au front. Seulement la grande \u00e9nergie de l\u2019homme qui les poussait et les faisait sentir \u00e0 l\u2019unisson avec lui.<\/p>\n<p>Un grand homme, l\u2019anarchiste Durruti. Un homme pr\u00e9destin\u00e9 pour diriger, pour enseigner. Un camarade attentif et tendre. Tout en un. D\u00e9sormais Durruti est mort. Son c\u0153ur ne bat plus. Son corps imposant s\u2019est abattu comme un arbre g\u00e9ant. Pourtant, Durruti n\u2019est pas mort, comme en t\u00e9moignent les centaines de milliers de personnes, qui, le dimanche 22 novembre 1936, lui ont rendu un dernier hommage.<\/p>\n<p>Non, Durruti n\u2019est pas mort. Le feu de son esprit ardent a \u00e9clair\u00e9 tous ceux qui l\u2019ont connu et aim\u00e9. Jamais il ne s\u2019\u00e9teindra. D\u00e9j\u00e0 les masses brandissent la torche qui est tomb\u00e9e de ses mains. Triomphalement elles sont en train de la porter sur le sentier qu\u2019il a \u00e9clair\u00e9 durant de nombreuses ann\u00e9es. Le sentier qui conduit au sommet de son id\u00e9al. Cet id\u00e9al, c\u2019est l\u2019anarchisme \u2013 la grande passion de sa vie \u2013 auquel il se consacra en entier et fut fid\u00e8le jusqu\u2019\u00e0 son dernier soupir ! Non Durruti n\u2019est pas mort ! \u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Emma Goldman, novembre 1936<\/strong><\/p>\n<p>P.S. : Ce texte a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans le Boletin de informacion de la CNT-AIT du 27 novembre 1936, en reprenant aussi quelques passages d\u2019une traduction fran\u00e7aise \u00e9dit\u00e9e par la CNT-FAI \u00e0 Barcelone en 1936 dans une brochure intitul\u00e9e Buenaventura Durruti.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 20 novembre 1936, Durruti mourrait, \u00e0 Madrid, dans la zone des combats contre les fascistes. Plusieurs centaines de milliers de personnes participaient \u00e0 son enterrement, le 22 novembre 1936, \u00e0 Barcelone. Ci-dessous, un t\u00e9moignage d\u2019Emma Goldman qui nous parle de ce militant d\u2019exception : \u2605 Emma Goldman : Durruti n\u2019est pas mort ! 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