{"id":1032,"date":"2016-06-11T15:16:59","date_gmt":"2016-06-11T14:16:59","guid":{"rendered":"http:\/\/retirada37.com\/?p=1032"},"modified":"2024-04-29T20:32:41","modified_gmt":"2024-04-29T19:32:41","slug":"enric-marco-ou-limposteur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/retirada37.com\/?p=1032","title":{"rendered":"Enric Marco ou l&rsquo;imposteur"},"content":{"rendered":"<p><strong>CERCAS Javier, <em>El Impostor<\/em><\/strong>. Barcelona : ediciones Delbolsillo, 2016.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-1031\" src=\"https:\/\/retirada37.com\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/el-impostor-2.jpg\" alt=\"el impostor 2\" width=\"143\" height=\"245\" \/><\/p>\n<p><strong>29 janvier 2005<\/strong><\/p>\n<p>Enrique Marcos ou Enric Marco &#8211; son identit\u00e9 est fluctuante au gr\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements et de l\u2019histoire &#8211; prononce devant les Cort\u00e9s un discours rendant hommage aux r\u00e9publicains espagnols d\u00e9port\u00e9s dans les camps nazis. Il s\u2019exprime en tant que matricule 6448, rescap\u00e9 du camp de Flossenb\u00fcrg. C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019un hommage est rendu aux d\u00e9port\u00e9s r\u00e9publicains espagnols victimes du nazisme et devant une assembl\u00e9e subjugu\u00e9e et \u00e9mue aux larmes, Enrique Marco \u00e9voque d\u2019une voix vibrante d\u2019\u00e9motion son exp\u00e9rience des camps.<\/p>\n<p><strong>11 mai 2005 <\/strong><\/p>\n<p>A peine quatre mois plus tard, Enric Marco, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 84 ans, est d\u00e9masqu\u00e9 par\u00a0un historien, Benito Bermejo, qui avait toujours eu des doutes sur la v\u00e9racit\u00e9 des dires du personnage &#8211; il faut reconna\u00eetre qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas le seul, d\u2019autres que lui avaient des doutes mais ne les exprimaient pas &#8211; et qui enqu\u00eatait en vain depuis longtemps sur lui : Enric Marco est donc un imposteur qui s\u2019est invent\u00e9 un pass\u00e9 de d\u00e9port\u00e9 au camp nazi de Flossenb\u00fcrg\u00a0! C\u2019est un scandale \u00e9norme qui d\u00e9passe largement les fronti\u00e8res de l\u2019Espagne.<\/p>\n<p>Cet imposteur, titulaire de la Croix de Sant Jordi, \u00a0est le pr\u00e9sident de l\u2019Amicale de Mauthausen qui regroupe les anciens d\u00e9port\u00e9s espagnols survivants des camps nazis, il a donn\u00e9 des centaines de conf\u00e9rences dans les \u00e9tablissements scolaires sur son exp\u00e9rience de d\u00e9port\u00e9, il c\u00e9l\u00e9brait chaque ann\u00e9e \u00e0 Mauthausen la m\u00e9moire des camps et il devait inaugurer, juste avant d\u2019\u00eatre d\u00e9masqu\u00e9, le M\u00e9morial de Mauthausen avec \u00a0Jos\u00e9 Luis Rodr\u00edguez Zapatero lui-m\u00eame\u2026<\/p>\n<p>En fait le personnage n\u2019en est pas \u00e0 une imposture pr\u00e8s. Charismatique et menteur \u00e9loquent, il se pr\u00e9sente aussi comme un h\u00e9ro\u00efque r\u00e9sistant au franquisme, et en 1976 il devient secr\u00e9taire r\u00e9gional de la CNT en Catalogne d\u2019o\u00f9 il est originaire, puis en 1978 secr\u00e9taire conf\u00e9d\u00e9ral pour toute l\u2019Espagne. Symbole vivant de l\u2019anarcho-syndicalisme, il sera \u00e9vinc\u00e9 \u00a0de la CNT pour des raisons qui n\u2019ont rien \u00e0 voir avec ses mensonges\u00a0!<\/p>\n<p>En fait point d\u2019h\u00e9ro\u00efsme militant, point de fuite vers la France, point d\u2019arrestation par la Gestapo, point de d\u00e9portation\u2026 Tout cela est faux\u00a0!<\/p>\n<p>En 1941 Marco s\u2019engage simplement comme travailleur volontaire en Allemagne, en tant que m\u00e9canicien, dans le cadre du soutien de Franco au r\u00e9gime nazi pour \u00e9chapper au service militaire en Espagne et toucher un salaire substantiel\u00a0! Arr\u00eat\u00e9 en Allemagne pour haute trahison pour avoir d\u00e9fendu les id\u00e9es \u00a0communistes,\u00a0 il est emprisonn\u00e9 \u00e0 Kiel mais lib\u00e9r\u00e9 et blanchi au bout de sept mois. Personne ne saura jamais pourquoi\u00a0! De la prison de Kiel \u00e0 la d\u00e9portation \u00e0 Flossenb\u00fcrg, Marco, menteur et affabulateur de talent, franchira vite le pas\u00a0!<\/p>\n<p>Quant \u00e0 sa vie sous le franquisme,\u00a0 elle n\u2019a rien d\u2019h\u00e9ro\u00efque. Citoyen tr\u00e8s ordinaire, il fera partie de ceux qui plient l\u2019\u00e9chine, qui sont toujours du c\u00f4t\u00e9 de la majorit\u00e9 et qui de fait se soumettront sans \u00e9tat d\u2019\u00e2me \u00e0 la dictature de Franco.<\/p>\n<p>C\u2019est ce personnage que Javier Cercas, auteur de <em>Soldados de Salamina<\/em>, a choisi de raconter.<\/p>\n<p>Javier Cercas a longtemps h\u00e9sit\u00e9 avant de se d\u00e9cider \u00e0 \u00e9crire ce livre qu\u2019il dit ne pas \u00eatre un roman au sens habituel du mot mais bien plut\u00f4t un roman sans fiction ou un r\u00e9cit r\u00e9el. En effet se pose la question suivante\u00a0: pourquoi consacrer un livre \u00e0 cet imposteur\u00a0? Le silence ne serait-il pas pr\u00e9f\u00e9rable pour lui refuser d\u00e9finitivement ce dont il a us\u00e9 et abus\u00e9 pour tromper les gens, la parole\u00a0? Lui consacrer un livre, n\u2019est-ce pas chercher \u00e0 le comprendre, donc dans une certaine mesure \u00e0 l\u2019excuser\u00a0? Primo Levi \u00e9crivait\u00a0 d\u2019ailleurs\u00a0 \u00e0 propos des camps\u00a0: \u00ab\u00a0Peut-\u00eatre ce qui est arriv\u00e9 ne doit-il pas \u00eatre compris, car comprendre, c\u2019est presque justifier\u00a0\u00bb. Pour Tzevetan Todorov, au contraire, \u00ab\u00a0comprendre le mal ne signifie pas le justifier, mais, peut-\u00eatre, se donner les moyens pour emp\u00eacher son retour.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Javier Cercas se d\u00e9cide finalement \u00e0 \u00e9crire ce livre car il est sans nul doute fascin\u00e9 par le personnage et pouss\u00e9 par le d\u00e9sir de d\u00e9couvrir la v\u00e9rit\u00e9 profonde de Marco. \u00ab\u00a0\u00bf No son los libros imposibles los m\u00e1s necesarios, quiz\u00e1s los \u00fanicos que merece de verdad la pena intentar escribir\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il se met en contact avec Marco qui accepte le projet car l\u2019homme, narcissique \u00e0 souhait, est satisfait chaque fois que l\u2019on s\u2019int\u00e9resse \u00e0 lui, il l\u2019interroge, enqu\u00eate, cherchant des documents, rencontrant des t\u00e9moins, se rendant sur les lieux m\u00eames du pass\u00e9 de Marco. Javier Cercas met l\u2019imposteur face \u00e0 ses mensonges et hant\u00e9 par l\u2019Histoire, il pose le probl\u00e8me de la m\u00e9moire historique, comment elle se fait, comment elle peut se corrompre ou se d\u00e9naturer, en particulier dans des discours manipulateurs brillants mais sans aucune conscience, style comm\u00e9moration naus\u00e9euse d\u00e9goulinante de bons sentiments, et pour lui, Marco est l\u2019incarnation de la m\u00e9moire kitsch, \u00ab\u00a0ese venenoso forraje sentimental aderezado de buena conciencia hist\u00f3rica\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Javier Cercas met en parall\u00e8le le personnage de Marco et celui de don Quichotte qui, tous les deux, se sont invent\u00e9 une vie pour ne pas voir la grisaille horrible de leur m\u00e9diocre existence r\u00e9elle et pour tenter d\u2019y \u00e9chapper. Tous les deux ont la m\u00eame capacit\u00e9 affabulatoire, tous les deux recherchent la gloire. Diff\u00e9rence importante cependant entre don Quichotte et Marco\u00a0: don Quichotte ne trompe personne car tout le monde sait qu\u2019il est un pauvre fou qui se prend pour un h\u00e9ros chevaleresque alors que Marco a \u00e9t\u00e9 pendant des ann\u00e9es adul\u00e9, recherch\u00e9, port\u00e9 en triomphe. Mais cela illustre bien pour Javier Cercas le dilemme pos\u00e9 par la litt\u00e9rature entre la fiction et le r\u00e9el et qu\u2019il pr\u00e9sente ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0La fiction sauve, la r\u00e9alit\u00e9 tue\u00a0\u00bb. La fiction a donc sauv\u00e9 don Quichotte et Marco alors que la r\u00e9alit\u00e9, comme Narcisse d\u00e9couvrant ce qu\u2019il est r\u00e9ellement, les aurait an\u00e9antis. Tous deux sont des \u00e9crivains frustr\u00e9s que l\u2019\u00e9criture d\u2019un roman aurait pu sauver. Javier Cercas aurait-il des points communs avec Marco, serait-il lui-m\u00eame un imposteur\u00a0? C\u2019est la question qu\u2019il pose et qu\u2019il se pose \u00e0 lui-m\u00eame au d\u00e9but du roman.<\/p>\n<p>A la fin du livre, lors du dernier entretien entre Marcos et Javier Cercas, ce dernier le tutoie pour la premi\u00e8re fois comme si les barri\u00e8res entre eux \u00e9taient enfin tomb\u00e9es. Marco semble aussi avoir enlev\u00e9 le masque pour parler avec franchise, d\u00e9barrass\u00e9 pour la premi\u00e8re fois de ce tic de langage qui \u00e9maillait son discours, \u00ab\u00a0verdaderamente\u00a0\u00bb, l&rsquo;adverbe que comble d\u2019audace, l\u2019imposteur utilisait \u00e0 profusion\u00a0! Javier Cercas compare alors Marco au don Quichotte des derni\u00e8res pages du livre quand ce dernier redevient le simple Alonso Quijano avant de rendre l\u2019\u00e2me, r\u00e9concili\u00e9 avec la r\u00e9alit\u00e9. Mais c\u2019est l\u00e0 l\u2019ultime rouerie de Marco que Javier Cercas d\u00e9couvrira plus tard en consultant les archives du camp de Flossenb\u00fcrg\u00a0! Jusqu\u2019au bout Marco aura donc menti et ce sera le coup de th\u00e9\u00e2tre final du livre\u00a0! M\u00eame d\u00e9masqu\u00e9, Marco reste un imposteur !<\/p>\n<p>Le livre de Javier Cercas est int\u00e9ressant, peut-\u00eatre un peu long quelquefois, avec des th\u00e8mes trait\u00e9s de mani\u00e8re trop r\u00e9p\u00e9titive. Ce que l\u2019on a aussi reproch\u00e9 \u00e0 Javier Cercas, c\u2019est d\u2019avoir lanc\u00e9 l\u2019id\u00e9e que Marco puisse avoir \u00e9t\u00e9 un espion du franquisme mais sans qu\u2019il creuse ou d\u00e9veloppe jamais cette accusation. Mais les hommes ont-ils vraiment besoin de la V\u00e9rit\u00e9\u00a0? \u00ab\u00a0Marco, dit Javier Cercas, dans une interview au quotidien fran\u00e7ais <em>La Croix<\/em>, est l\u2019hyperbole monstrueuse de tous les hommes, un m\u00e9lange de r\u00e9alit\u00e9 et de fiction\u00a0\u00bb mais en le diabolisant au moment o\u00f9 son imposture a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte, cela permettait \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 espagnole et aux m\u00e9dias de se d\u00e9douaner de leur responsabilit\u00e9 dans l\u2019affaire Marco. Aurions-nous donc besoin de t\u00e9moins m\u00e9diatiques plus que de V\u00e9rit\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>Enric Marco n\u2019a pas appr\u00e9ci\u00e9 le livre de Javier Cercas. Le trompeur pr\u00e9tend avoir \u00e9t\u00e9 tromp\u00e9 et il en revient toujours \u00e0 la m\u00eame ligne de d\u00e9fense\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Muchas cosas se hicieron gracias a mi mentiras\u00a0\u00bb, comme s\u2019il pouvait y avoir de \u00ab\u00a0bons\u00a0\u00bb mensonges\u00a0! Platon le pensait, Montaigne et Voltaire aussi. Kant, au contraire, d\u00e9fendait le principe absolu de v\u00e9rit\u00e9 qui n\u2019admettait aucune exception\u00a0! Javier Cercas d\u00e9veloppe le th\u00e8me philosophique du mensonge et ce sont ces consid\u00e9rations philosophiques sur le mensonge qui l\u2019am\u00e8nent \u00e0 parler de la m\u00e9moire kitsch.<\/p>\n<p><em>El Impostor<\/em>, un livre qui n\u2019est pas forc\u00e9ment d\u2019un abord facile malgr\u00e9 la transparence du style, un livre qui n\u2019est ni un roman, ni une biographie r\u00e9elle mais qui est bien plus que cela, et c\u2019est ce qui en fait la richesse, une r\u00e9flexion sur le monde et nous-m\u00eames\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>CERCAS Javier, El Impostor. 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