ARMAND GATTI NOUS A QUITTÉ.

Armand Gatti, miroir éclaté des utopies

Engagé sa vie durant auprès des sans-voix, le reporter, écrivain et metteur en scène s’est éteint, jeudi 6 avril, à l’âge de 93 ans.

LE MONDE | 06.04.2017 à 12h47 • Mis à jour le 07.04.2017 à 07h47 |Par Brigitte Salino

Le poète et dramaturge Armand Gatti, en 2006.

Son arme était la parole, son horizon l’utopie. Armand Gatti, mort jeudi 6 avril, à l’hôpital Begin, à Saint-Mandé (Val-de-Marne), à 93 ans, aura passé sa vie à se battre avec les mots, d’abord comme journaliste, puis dans le théâtre, où il s’est engagé auprès des sans nom, les gens ordinaires ou à la marge, les sans voix et les exclus.

Travailleur infatigable, écrivain insatiable et exalté de la rencontre, Armand Gatti a mené un chemin unique dans le théâtre français du XXe siècle. Lui qui aimait les arbres évoquait un chêne : grand, robuste, planté, la tête ébouriffée dans le ciel, et une petite voix qui contrastait avec son allure. Le temps a eu raison de sa force, mais son parcours témoigne d’un élan vital rare, et d’un désir d’être au monde passionné. C’était un conteur hors pair, un fabulateur aussi, à l’occasion, comme en témoigne le triste épisode de la seconde guerre mondiale, où il s’engagea comme résistant et combattant des forces françaises, mais où il ne fut pas déporté en camp de concentration, comme il a voulu le faire croire.

Personne n’est taillé dans une seule étoffe. Armand Gatti a eu des vérités multiples et plusieurs vies, qui épousent le siècle dernier dans tous ses paradoxes. Le premier fut celui qui le vit grandir, pauvre dans un endroit riche : le rocher de Monaco. C’est là qu’il naît, le 26 janvier 1924. Sa mère est femme de ménage, son père, balayeur et anarchiste. Ils vivent au Tonkin, un bidonville de Beausoleil, qui jouxte Monte-Carlo. La discipline n’est pas la première vertu du petit Gatti, encouragé par le rêve libertaire de son père : en 1941, il se fait exclure du petit séminaire Saint-Paul de Cannes. C’est alors qu’il rejoint le maquis, en Corrèze.

Les mots sont tout pour lui

Dans sa besace, il a emporté des livres. Déjà les mots sont tout pour lui. Mots des poètes, comme Henri Michaux, son « maître ». Mots des révolutionnaires, comme Antonio Gramsci. Mots des scientifiques, comme Niels Bohr. Et ses mots à lui, bien sûr. Quand il se fait prendre, dans le trou de la forêt de Tarnac où il se cache avec des camarades, il répond au gendarme qui lui demande ce qu’il est allé faire là : « Je suis venu faire tomber Dieu dans le temps ! »

Condamné à mort en 1943, Armand Gatti est gracié, en raison de son jeune âge. C’est à ce moment-là que se joue la part la plus trouble, et la plus troublante, de son histoire : pendant des décennies, Armand Gatti a raconté qu’il avait été déporté au camp de concentration de Neuengamme, dans le nord de l’Allemagne, où il avait eu la révélation du théâtre, en voyant la première pièce de sa vie, jouée par des Juifs baltes, qui tenait en trois phrases : « Ich bin. Ich war. Ich werde sein. » (« Je suis. J’étais. Je serai. »). Ce fut, disait Gatti, une expérience fondatrice pour son œuvre : « Essayer de construire des hommes non pas en vertu de leur état-civil, mais de leur possibilité. »

L’AMICALE DE NEUENGAMME A DEMANDÉ À ARMAND GATTI DE « NE PLUS USURPER LE TITRE DE DÉPORTÉ »

Ce socle s’est effondré en 2011, quand l’amicale de Neuengamme a prouvé que le nom d’Armand Gatti ne figurait pas dans le livre mémorial de Neuengamme, ni dans celui de la Fondation pour la mémoire de la déportation. L’amicale a demandé à Armand Gatti de « ne plususurper le titre de déporté », et Armand Gatti a reconnu n’avoir jamais été au camp de Neuengamme, mais dans un camp de travail. Ce qui est certain, c’est que le jeune résistant a rejoint les Forces françaises, à Londres, en 1944. Il a combattu dans l’armée de l’air, et son engagement lui a valu d’être décoré à la Libération.

Lire l’éclairage :   « Je n’ai jamais été au camp de Neuengamme »

Prix Albert-Londres en 1954

Tristement déplorable, sur le plan moral, ce mensonge sur les camps a permis, sur le plan artistique et politique, de fonder un théâtre qui restera comme une des aventures les plus engagées et les plus marquantes du XXe siècle. A la fin de la seconde guerre mondiale, Gatti, qui s’appelle Dante Sauveur à l’état civil, travaille pour plusieurs journaux, et devient Armand. Il voyage en Algérie, où il rencontre Kateb Yacine, il effectue des reportages en Europe sur les « personnes déplacées », il va jusqu’en Chine avec Michel Leiris, Chris Marker, Paul Ricœur. Il rend compte aussi des combats ouvriers en France et du massacre des Indiens au Guatemala… Ses reportages lui valent le prix Albert-Londres, en 1954.

Déjà, Armand Gatti est engagé sur tous les fronts du monde qui bouge et combat. Il ne cessera de suivre cette route, quand il laissera le journalisme et deviendra « passeur des paroles de l’homme », en écrivant et en réalisant des films. En 1959, Jean Vilar met en scène sa pièce Le Crapaud-Buffle. En 1960, il tourne L’Enclos, un film sur l’univers concentrationnaire, primé en 1961 à Cannes, où Armand Gatti revient en 1963 avec El Otro Cristobal, qui représente Cuba.

Mais le succès n’est pas au rendez-vous. Armand Gatti laisse le cinéma et retourne vers le théâtre, où il enchaîne les pièces : La Vie imaginaire de l’éboueur Auguste G., La Deuxième Existence du camp de Tatenberg, Chroniques d’une planète provisoire, Chant public devant deux chaises électriques, V comme Vietnam…

Lire le reportage (août 2010) :   Armand Gatti, aux sources de sa résistance en Corrèze

Armand Gatti s’adresse au public dans le cadre de sa pièce « Adam quoi ? » à Marseille, le 27 juillet 1993.

« Un théâtre d’agitation »

Armand Gatti veut faire « un théâtre d’agitation, un théâtre qui divise ». Il y arrive si bien qu’il est victime de censure, en 1968. Cette année-là, il doit présenter, au Théâtre de Chaillot, à Paris, La Passion enviolet, jaune et rouge, qui met en scène le général Franco. A la demande du gouvernement espagnol, et malgré le soutien d’André Malraux, ministre de la culture, la pièce est interdite par le général de Gaulle, qui appelle Armand Gatti « le poète surchauffé ».

Cet acte marque un tournant : Armand Gatti décide de rompre avec le théâtre institutionnel. Il commence une autre vie, qui le mène de Berlin à Gênes en passant par l’Irlande. Il se voit comme un « Indien », le miroir éclaté des utopies du siècle, dont il rend compte en travaillant de manière collective.

DANS SON ŒUVRE COMME DANS SA VIE, IL Y A TOUJOURS DEUX VÉRITÉS : LA VÉRITÉ HISTORIQUE ET LA VÉRITÉ « GATTIENNE »

Un exemple : en 1979, pour son opéra RogerRouxel (du nom d’un des héros de L’Affiche rouge, mort à 18 ans en 1941), il fait d’abord un film, qu’il montre à des apprentis, des couturières, des gendarmes, des résistants, des lycéens, des Gitans… de L’Isle-d’Abeau et de Bourgoin-Jallieu (Isère). Puis chacun participe à la création d’une scène de l’opéra, en composant de la musique…

Démesure

S’il pratique la création collective, et s’il aborde tous les thèmes, la misère et la prison, l’asile psychiatrique et les luttes ouvrières, Armand Gatti reste le poète, celui qui écrit avec des mots fous comme le vent, beaux comme l’espoir, délesté de l’obligation de coller à la réalité. Dans son œuvre comme dans sa vie, il y a toujours deux vérités : la vérité historique et la vérité « gattienne ». Parce que les mots sont faits pour « donner à l’homme sa seule dimension habitable : la démesure ».

C’est cette démesure qui fait la grandeur d’Armand Gatti. A partir de 1984, elle s’inscrit dans des pièces nées de la rencontre avec des jeunes, souvent en stage de réinsertion, à Toulouse, Marseille ou Strasbourg. Gatti les appelle ses « loulous ». Il leur donne des armes pour exister, les invite à réinventer le monde.

Et toujours, il écrit, poursuivant son Aventure de la parole errante qui constitue une œuvre unique, et a trouvé, ces dernières années, refuge à Montreuil (Seine-Saint-Denis), dans La Maison de l’arbre où il vivait. Dans le maquis, il avait choisi le nom de Don Quichotte. Le Don Quichotte d’un monde d’avenir.

Le dramaturge Armand Gatti à Paris, le 13 juin 2005.

Sur le Web : www.la-parole-errante.org et www.archives-gatti.org

La Nueve mise en scène au théâtre :

https://chroniques-rebelles.info/spip.php?article866

LE CHOIX DE LA NATIONALITE CHEZ LES DESCENDANTS DES EXILES ET DES IMMIGRES ESPAGNOLS EN FRANCE

Évelyne RIBERT  (1), Bruno TUR  (2)

CNRS, Centre Edgar Morin, équipe de l’IIAC

CRIIA, Université Paris Ouest Nanterre

 

RÉSUMÉ

Après avoir présenté les droits espagnol et français de la  nationalité, cet article, basé sur des entretiens semi-directifs, analyse les choix des descendants des exilés politiques et des immigrés économiques espagnols, en France, en matière de nationalité. Les descendants des immigrés économiques sont généralement nés espagnols et ont pu ensuite devenir français, alors que les descendants d’exilés, généralement français, ont pu recouvrer ou acquérir la nationalité espagnole suite à l’adoption en Espagne, en 2007, de la « loi sur la mémoire historique ». Il ressort de cette recherche que les motivations et la signification liée à la possession de l’une ou l’autre nationalité diffèrent entre les deux groupes. Si les descendants des immigrés économiques choisissent leur nationalité en partie en fonction du pays dans lequel ils souhaitent vivre, les motivations des descendants d’exilés sont essentiellement symboliques.

 

RESUMEN

Tras presentar el derecho español y francés sobre la nacionalidad y basándose en entrevistas semidirigidas, este trabajo analiza la elección de nacionalidad de los descendientes de los exiliados políticos y de los inmigrantes económicos españoles en Francia. Los descendientes de los inmigrantes económicos nacen generalmente españoles, convirtiéndose posteriormente en franceses. Sin embargo, los descendientes de los exiliados políticos, generalmente franceses, pudieron recuperar o adquirir la nacionalidad española a partir de 2007 gracias a la «ley de memoria histórica». Nuestras investigaciones han puesto de realce las diferentes motivaciones y el significado que constituye poseer una u otra nacionalidad según los grupos estudiados. Si los descendientes de los inmigrantes económicos eligen, en parte, su nacionalidad en función del país donde desean residir, los motivos de los descendientes de los exiliados son esencialmente simbólicos.

 

 

En adoptant la « loi sur la mémoire historique »(3) en 2007, le parlement espagnol a permis aux descendants des exilés d’acquérir la nationalité espagnole que leurs parents ou grands-parents possédaient lorsqu’ils ont quitté l’Espagne, qu’ils l’aient conservée ou non par la suite. En fuyant leur pays à cause de la guerre civile et de la dictature franquiste, bon nombre des exilés se sont installés en France (4). Plus tard, pendant les Trente glorieuses, ils ont été rejoints par des migrants économiques qui, s’ils ne quittaient pas l’Espagne pour des raisons politiques, venaient chercher en France du travail et de meilleurs salaires (5).

Selon les cas et les époques, les descendants des exilés et des immigrés ont pu détenir, obtenir, perdre ou récupérer les nationalités française et espagnole, dans les conditions que nous allons exposer. L’objectif de notre article est non pas de proposer une étude quantitative de cette question, mais de procéder à une analyse des choix faits par les descendants en matière de nationalité, essentiellement à partir d’entretiens, en montrant les motivations des descendants des immigrés économiques et celles des descendants des exilés politiques. Que signifie, pour les uns et pour les autres, la possession de la nationalité française et de la nationalité espagnole ? Quelles logiques président à leur choix ? Celles-ci sont-elles analogues ou s’avèrent-elles différentes ?

Après avoir présenté les droits espagnol et français de la nationalité, qui déterminent le cadre juridique dans lequel les choix s’effectuent, nous analyserons les décisions prises par les descendants d’immigrés économiques et d’exilés politiques en matière de nationalité.

 

L’évolution du droit de la nationalité espagnole

 

La loi espagnole en matière de nationalité privilégiant le jus sanguinis plutôt que le jus soli, les enfants des ressortissants espagnols sont espagnols dès leur naissance, qu’elle ait eu lieu en France ou ailleurs et quelle que soit la période (6). Plus tard, ceux d’entre eux qui sont devenus français possédaient donc déjà la nationalité espagnole au moment de cette acquisition. Si la possession d’une autre nationalité lorsqu’on devient français ne pose pas de problème à l’administration française, en revanche, jusqu’à aujourd’hui encore, la loi espagnole est plus restrictive pour ses ressortissants qui acquièrent une autre nationalité.

En effet, l’Etat espagnol ne permet pas à ses ressortissants d’acquérir une autre nationalité : ceux-ci peuvent perdre leur nationalité espagnole. Du fait de l’importance de l’émigration espagnole transocéanique, l’Espagne a signé divers accords de double nationalité entre 1958 et 1980 qui ne concernent que des pays d’Amérique du Sud (7). Si la Constitution de 1978 réaffirme la possibilité pour l’Etat espagnol d’établir « des traités de double nationalité avec les pays ibéro-américains ou avec ceux qui ont ou qui ont eu un lien particulier avec l’Espagne »(8), aucun accord n’a été signé avec un pays européen, bien que le flux migratoire espagnol se soit essentiellement orienté, dès les années 1950, vers des pays comme la France, l’Allemagne ou la Suisse.

Dans ce contexte, deux remarques importantes doivent être soulevées. La première, c’est que l’acquisition de la nationalité française pouvait et peut entraîner, pour les descendants des exilés et immigrés qui sont nés espagnols, la perte de leur nationalité espagnole d’origine, dans les conditions que nous allons voir. Aussi, en l’absence d’accord de double nationalité entre l’Espagne et la France, il faut donc parler de binationalité plutôt que de double nationalité pour les ressortissants franco-espagnols, car les Espagnols d’origine qui sont devenus ou qui souhaitent devenir français ne bénéficient pas des droits garantis par les accords de double nationalité (9).

Bien que la Constitution espagnole précise qu’ « aucun Espagnol d’origine ne pourra être privé de sa nationalité »(10), la loi prévoit la perte dite volontaire de la nationalité espagnole (11) pour trois motifs : l’acquisition d’une autre nationalité (12) ; l’usage exclusif d’une autre nationalité acquise avant la majorité (13) ; le renoncement à la nationalité espagnole (14).

Ainsi, sous le franquisme comme depuis le retour de la démocratie en Espagne, l’acquisition de la nationalité française peut amener le binational franco-espagnol à perdre sa nationalité d’origine, ce que des associations dénoncent sans que l’Etat espagnol ne règle ce problème. Les binationaux doivent donc, à un moment donné, « manifester leur volonté de demeurer espagnols » et « faire usage de cette nationalité », ce que l’on peut traduire par tenir ses papiers d’identité à jour, faire usage d’un passeport espagnol ou exercer son droit de vote, sans toutefois disposer d’éléments clairs sur cette notion d’usage. Ils s’exposent sinon à une perte de leur nationalité d’origine, malgré ce que dit la Constitution espagnole. Ce flou législatif amène les consulats, comme celui de Paris, à exiger parfois des Franco-espagnols qui souhaitent renouveler leur passeport qu’ils produisent une déclaration écrite stipulant qu’ils renoncent à la nationalité française (15) !

En Espagne, la question de la nationalité des descendants d’Espagnols à l’étranger a été très présente dans le débat public ces dernières années. Mais ce débat concernait plus particulièrement les descendants des exilés, puisqu’il a été amené par le vote des « lois mémorielles » au Parlement. Comme Franco demeurait au pouvoir et que la restauration de la démocratie paraissait de plus en plus improbable, certains exilés, qui avaient conservé leur nationalité espagnole dans l’espoir d’un retour en Espagne, se sont naturalisés lorsqu’ils ont compris qu’ils ne quitteraient pas de sitôt leur pays d’accueil (16). Ils ont donc pu perdre leur nationalité espagnole lorsqu’ils ont pris la nationalité de leur pays de résidence ou, dans le cas des femmes, lorsqu’elles ont épousé un ressortissant français ou étranger. Par ailleurs, d’autres exilés ont pu être privés de leur nationalité par l’Etat franquiste pour cause de déportation (17).

Si la première de ces lois (2005) accordait une pension aux « enfants de la guerre » –c’est-à-dire aux enfants espagnols que les républicains avaient évacués à l’étranger (en Europe et en Amérique du Sud), où beaucoup étaient restés – sans aborder la question de leur nationalité (18), la loi suivante (2006), qui concernait le statut des Espagnols (quel que soit le motif du départ) résidants à l’étranger, annonçait une réforme de la nationalité « dans les six mois »(19) qui, pour les descendants des immigrés, se fait encore attendre. Mais c’est surtout le texte connu sous le nom de Loi de la mémoire historique (20)

(2007) sur les victimes de la guerre civile espagnole et de la dictature qui intéresse le droit de la nationalité espagnole, puisqu’il reconnaît aux descendants des exilés – ces exilés qui ont été espagnols d’origine – la possibilité de récupérer ou d’acquérir, selon les cas, la nationalité espagnole (21). Concrètement, les enfants dont l’un des deux parents était espagnol d’origine, ainsi que leurs petits-enfants (22), pouvaient acquérir la nationalité espagnole, si l’ascendant exilé avait quitté l’Espagne entre le 18 juillet 1936 (début de la Guerre civile) et le 31 décembre 1955 (23). Pour faire valoir ce droit, les descendants ont pu déposer leur dossier de demande d’acquisition de la nationalité espagnole entre le 29 décembre 2008 et le 27 décembre 2011.

 

L’évolution du droit de la nationalité française

 

En France, le code de la nationalité se fonde, depuis plusieurs siècles, sur une combinaison du droit du sang et du droit du sol. Ainsi, l’enfant né d’au moins un parent français est français de naissance, y compris s’il est né à l’étranger (jus sanguinis), tout comme l’enfant né en France d’au moins un parent qui y est lui-même né, quelle que soit la nationalité de celui-ci (jus soli). Toujours en vertu du droit du sol, l’enfant né en France de parents étrangers devient français de plein droit à sa majorité s’il remplit certaines conditions de résidence. La nationalité française peut également s’acquérir à raison du mariage et par naturalisation.

Depuis le début des années 1980, le droit de la nationalité française a connu un durcissement sous l’effet de la montée du Front national, dont certains des thèmes ont été repris par la droite. L’immigration a été présentée comme une menace pour l’identité nationale, notamment en raison de son origine extra-européenne. Les pouvoirs publics ont accrédité cette analyse (24). Différentes lois ont été adoptées qui visaient à rendre plus difficile l’accès à la nationalité française afin de lutter contre la fraude et de s’assurer de l’intégration et du partage des valeurs républicaines des candidats à la nationalité. « Ces mesures ont eu pour effet de conforter l’idée qu’un doute planerait sur l’intégration ou la volonté de s’intégrer [de ces derniers] »(25). La création d’un Ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Co-développement par Nicolas Sarkozy en 2007 est venue encore conforter l’idée que l’immigration mettrait en péril l’identité nationale.

La première offensive, en 1986, a concerné le droit du sol, notamment l’obtention automatique de la nationalité française à 18 ans par les jeunes nés en France de parents étrangers, qu’il s’agissait de remplacer par une démarche volontaire à la majorité.

Précisons que si les jeunes acquéraient alors automatiquement la nationalité française, ils avaient la possibilité de la décliner dans l’année précédant leur majorité avec l’accord de leurs parents. Le présupposé sous-tendant cette proposition de réforme était que l’intégration des étrangers se ferait plus difficilement que par le passé et que dès lors la naissance et la résidence en France ne suffiraient plus à la garantir. Il faudrait y ajouter l’expression de la volonté. Il serait ainsi possible de s’assurer du désir des jeunes de devenir français et de raffermir leur sentiment d’appartenance à la France, en instituant un rite de passage (26). Après de longs débats et rebondissements, une réforme a été adoptée le 22 juillet 1993 (27). Alors que, depuis 1945, les jeunes nés en France de parents étrangers devenaient automatiquement français à la majorité, à condition d’habiter sur le territoire et d’y avoir résidé au cours des 5 dernières années et qu’en outre, leurs parents pouvaient réclamer pour eux à n’importe quel âge cette nationalité, moyennant une condition de résidence analogue, la loi Méhaignerie instaura une manifestation de volonté à effectuer entre 16 et 21 ans. Passés 18 ans, l’intéressé pouvait se voir refuser la nationalité française s’il avait fait l’objet de certaines condamnations. Avec le retour de la gauche au pouvoir en 1997, la loi fut abrogée. La loi Guigou du 16 mars 1998 (28), toujours en vigueur, rétablit l’obtention automatique de la nationalité française à la majorité, avec possibilité de décliner la nationalité française dans les 6 mois précédant la majorité et dans l’année qui suit, tout en assouplissant la condition de résidence.

L’intéressé doit désormais justifier d’une résidence « en France pendant une période continue ou discontinue d’au moins 5 ans, depuis l’âge de 11 ans »(29). La nationalité française peut également être acquise par déclaration dès 13 ans avec l’autorisation des parents et à condition d’avoir résidé en France au cours des 5 dernières années. La possibilité de devenir français avant 13 ans n’a en revanche pas été rétablie. Rien ne peut enfin s’opposer à l’acquisition de la nationalité française par l’enfant mineur, alors que des possibilités d’opposition existent en cas de condamnations pénales pour l’enfant majeur.

Dans les années 1993 et surtout 2000, ce sont les règles d’acquisition de la nationalité française à raison du mariage et par naturalisation qui ont été peu à peu durcies, avec l’augmentation progressive du délai au bout duquel un étranger marié à un ressortissant français peut devenir français par déclaration, porté à 4 ans en 2006 (30), ainsi que l’introduction de conditions liées à la connaissance de la langue (31), de l’histoire et de la culture françaises (32). L’acquisition de la nationalité française a également été solennisée avec l’instauration de « cérémonies d’accueil »(33). Jusqu’en 1993, le conjoint étranger d’un ou d’une Française pouvait devenir français par déclaration 6 mois après le mariage, à condition que la communauté de vie n’ait pas cessé entre les époux et que le gouvernement ne s’y oppose pas pour indignité ou défaut d’assimilation (34). La loi du 9 janvier 1973 avait instauré l’égalité entre époux et épouse, alors qu’auparavant la femme étrangère se mariant avec un Français devenait automatiquement française, même si elle pouvait dans certains cas décliner cette nationalité, alors que l’époux étranger ne pouvait devenir français que par naturalisation. La naturalisation, attribuée de façon discrétionnaire par les pouvoirs publics, en fonction d’éventuels critères d’opportunité, pouvait quant à elle être demandée après 5 ans de résidence en France et était subordonnée à des conditions de bonnes vie et mœurs, ainsi qu’à l’assimilation de l’intéressé en France, notamment à une connaissance suffisante, selon sa condition, de la langue française. Précisons enfin que la France autorise ses ressortissants à avoir la plurinationalité, mais ne la reconnaît pas, puisqu’elle ne considère que la qualité de Français de l’intéressé : un binational possédant la nationalité française est considéré par la France comme son ressortissant exclusif, quelle que soit son autre nationalité (35). Lorsqu’un Français acquiert une autre nationalité, la loi française n’exige pas qu’il renonce à sa nationalité française. Et lorsqu’un étranger devient français, il peut conserver sa nationalité d’origine.

 

Les descendants des immigrés et des exilés en France et le choix de la nationalité

 Les descendants des immigrés économiques

 

La question du choix de la nationalité chez les descendants des immigrés économiques espagnols en France (36) est pour l’instant mieux connue que celle des rapports à la nationalité chez les descendants des exilés, grâce en partie à deux recherches que nous avons menées dans le passé et dont les conclusions ont été publiées (37). Si, pour l’étude comparative menée par Evelyne Ribert, seuls quelques descendants d’Espagnols avaient été rencontrés, principalement au milieu des années 1990, parmi ceux d’autres nationalités, la recherche dirigée par Laura Oso Casas portait spécifiquement sur les descendants des immigrés espagnols à Paris. Pour le rapport final, trente entretiens individuels approfondis (38) avaient été réalisés avec des personnes majeures, principalement à Paris, mais aussi en Espagne, entre mars et juin 2007, ainsi qu’un entretien de groupe avec des parents espagnols à Paris (39). Le livre paru est une version remaniée de ce rapport, remis au Ministère espagnol du Travail et des Affaires Sociales en 2007, à un moment où l’Espagne semblait redécouvrir son histoire migratoire (40). Les deux études ont permis de distinguer chez les descendants des immigrés trois groupes, aux projets de résidence différents, qu’il est important de présenter avant d’aborder la question du choix de la nationalité.

Le premier groupe est celui où les enfants s’identifient au pays des parents. Ceux qui le composent ont pour objectif de s’installer en Espagne. Le deuxième groupe comprend ceux qui rêvent d’un retour en Espagne, sans toutefois proposer un projet concret. Ils entretiennent avec l’Espagne une relation plutôt affective et sentimentale. Le troisième groupe est composé par ceux qui ont l’habitude de vivre en France et n’envisagent guère de s’installer en Espagne. L’appartenance à l’un ou l’autre de ces groupes n’implique donc pas les mêmes besoins administratifs. En dehors de cas exceptionnels, les personnes ayant participé aux entretiens ont pu choisir de posséder l’une ou l’autre des nationalités espagnole ou française, voire les deux, puisqu’il est possible, une fois la nationalité française acquise, de conserver sa nationalité espagnole si on manifeste cette volonté et si cette nationalité est utilisée.

Nous pourrions penser que le choix s’est fait en fonction de l’appartenance à l’un des trois groupes présentés ci-dessus et que, par exemple, ceux qui s’identifient au pays des parents n’ont que la nationalité espagnole. Pourtant, ce n’est pas le cas. En effet, chez ceux qui n’ont que la nationalité française, on trouve des personnes qui souhaitent également obtenir la nationalité espagnole. Au moment des entretiens, certains avaient d’ailleurs entamé des démarches administratives dans ce but. Néanmoins, la majorité de ceux qui n’ont que la nationalité française n’envisage absolument pas d’acquérir l’espagnole, non par rejet, mais parce qu’ils n’en voient pas l’utilité puisque leurs « papiers » français leur permettent d’aller et de venir entre la France et l’Espagne quand ils le souhaitent. Chez ceux qui n’ont que la nationalité espagnole, on observe trois cas de figure. D’abord, on trouve ceux qui sont retournés vivre en Espagne, avec leurs parents, lorsqu’ils étaient petits. Hormis une exception, ils ne sont plus revenus vivre en France et nous les avons interviewés en Espagne. Ils n’ont donc pas acquis automatiquement la nationalité française et n’ont pas pu manifester leur volonté de l’acquérir une fois majeurs, puisqu’ils ne résidaient plus en France. On trouve aussi ceux qui sont arrivés adolescents en France, avec leurs parents migrants, et qui n’ont pas fait les démarches nécessaires pour obtenir la nationalité française par naturalisation. Enfin, il y a ceux qui ne se sentent pas français, bien qu’ils soient nés en France et qu’ils y vivent encore parfois. Ils utilisent leur carte d’identité espagnole (Documento nacional de identidad, DNI), ainsi qu’une carte de séjour française. Généralement, ils souhaitent s’installer en Espagne, comme le montre le témoignage de Teresa Gomez (41), qui y vit déjà, mais n’a quitté Paris qu’à 26 ans :

Pourquoi aurais-je voulu la nationalité française ? Moi, ce que je voulais, c’était retourner en Espagne, l’important, c’était d’avoir la nationalité espagnole. Mes parents ont évoqué la nationalité française, mais j’ai dit que je n’en voulais pas. J’avais déjà mon DNI et mon passeport espagnols, c’était suffisant. En France, j’utilisais la carte de séjour. Mais après, pour les Espagnols, ça n’était plus obligatoire de l’avoir.

Il est intéressant de noter que les descendants parlent de « retour » en Espagne, bien qu’ils n’y aient majoritairement jamais vécu. Ils ont en fait assimilé l’idée de retour véhiculée par les parents, une idée fondamentale pour la migration espagnole des années 1960, puisque l’émigration espagnole vers un pays européen devait théoriquement s’achever par un retour rapide. Les parents, bien qu’ils aient prolongé leur séjour à l’étranger, ont tout de même élevé leurs enfants en les préparant à cette idée du retour (42).

Enfin, le fait de posséder les deux nationalités ne résulte pas toujours d’une décision personnelle mûrement réfléchie. Certains sont espagnols de naissance et ont acquis la nationalité française avant leur majorité suite aux démarches administratives effectuées par leurs parents. D’autres souhaitent posséder les deux nationalités. Majoritairement, ces derniers vivent en France. Pour certains, la carte d’identité française est en cours de validité, mais les passeports ou DNI espagnols sont périmés. D’autres ont tous leurs papiers à jour car ils veulent utiliser leur carte française lorsqu’ils sont en France et leur DNI lorsqu’ils sont en Espagne. Le choix de prendre ou non la nationalité française peut répondre à des motivations purement stratégiques. Bien que vivant en France où il est né de parents espagnols, Jaime Muñoz explique qu’il n’a pas souhaité acquérir la nationalité française pour contourner l’obligation de service militaire. En effet, les hommes binationaux ont dû répondre aux obligations militaires, en France comme en Espagne, jusqu’à la professionnalisation des armées des deux pays respectivement en 1997 et en 2001. On peut remarquer que les binationaux qui ont choisi de faire leur service en Espagne avaient le projet de s’y installer. Mais la grande majorité de ceux qui ont dû faire leur service l’ont fait en France, avant tout pour des raisons pratiques puisqu’ils y résidaient. La loi espagnole prévoyait cette possibilité en considérant qu’un Espagnol résidant à l’étranger n’avait plus d’obligation de service militaire en Espagne s’il l’avait accompli dans un pays avec qui elle avait signé un accord, ce qui était le cas de la France (43). Les ressortissants espagnols résidant en France, qu’ils soient binationaux ou non, pouvaient demander des dérogations d’incorporation aux autorités militaires espagnoles, au motif qu’ils poursuivaient leurs études ou qu’ils ne résidaient pas en Espagne (44). En ne prenant pas la nationalité française, Jaime Muñoz n’était donc tenu de faire le service militaire qu’en Espagne. Mais comme il vivait en France, il pouvait demander des reports d’incorporation (45).

Les parents interviennent parfois pour que leurs enfants conservent la nationalité espagnole. Cette intervention n’est pas toujours motivée par l’identification au pays. Marta Ferrer, par exemple, a conseillé à son fils, de nationalité française, de prendre également la nationalité espagnole : « Si un jour il hérite de notre appartement en Espagne, s’il est espagnol, il ne paiera pas d’impôts de succession, contrairement a quelqu’un qui n’a qu’une nationalité étrangère »(46). Pour ceux qui vivent en France, la possession de la nationalité espagnole peut contenir une forte charge symbolique. Chez les binationaux, le fait d’utiliser les documents espagnol ou français a beaucoup à voir avec le regard de l’autre. Les entretiens montrent que, lorsqu’ils sont en séjour en Espagne, les insinuations sur le fait qu’ils sont plus français qu’espagnols les agacent, comme en témoigne Matthieu Vazquez :

En Espagne, je ne ressens pas le même besoin de dire que je suis français, mais en France j’ai besoin de dire que je suis espagnol… Tu vois ? De dire que c’est un orgueil d’être espagnol. En Espagne, je ne cache pas que je suis français, mais je ne le mets pas en avant. Là-bas, quand on me dit franchute, je sors mon passeport et je réponds «eh bien non, je suis espagnol comme toi !». Je sors mon passeport et je le montre.

Contrairement à Matthieu, Pere Teran a grandi en France, mais est rentré vivre en Espagne avec ses parents. S’il aimerait avoir un document d’identité français, c’est « pour les souvenirs, pour qu’on sache que je suis français, que j’y suis né ». Les deux exemples précédents montrent comment la matérialisation de la nationalité par le papier peut symboliser l’identification ou l’attachement à l’un des deux pays. Les cartes nationales et les passeports permettent de montrer que l’on est seulement ou également espagnol ou français, dans des contextes particuliers. Au-delà de la problématique politico-administrative de la nationalité, il faut donc noter que le fait d’être descendant d’immigrés espagnols en France implique ou a impliqué des questionnements sur l’identité personnelle de chacun, et plusieurs personnes rencontrées en 2007 le disent au cours des entretiens, principalement celles nées avant les années 1980. Les descendants se sont parfois sentis « coupés en deux » avant de choisir l’un ou l’autre pays, ou les deux. Mar Navarro, qui vit en France et qui est binationale, dit qu’elle a parfois « l’impression de se sentir étrangère en France (…). Je ne peux pas me sentir complètement française, parce qu’il y a mes origines espagnoles ». Cependant, une fois devenus adultes, beaucoup tranchent ces questions, comme Miguel Lopez : « Avec cette double culture, il y a toujours un moment où tu te demandes si tu es une chose ou l’autre. Avec le temps, je me suis dit que je suis l’une et l’autre ».

Pour les ressortissants espagnols ou binationaux vivant en France, les relations avec l’administration consulaire et l’ambassade d’Espagne sont rares et, parfois, inexistantes. Si la majorité des personnes interviewées a été, à un moment donné, inscrite au Registre civil consulaire, peu d’entre elles ont mis à jour cette inscription en signalant, par exemple, une nouvelle adresse. Si le passeport peut être délivré ou renouvelé tant en Espagne que dans les consulats espagnols, il n’en va pas de même pour le DNI, puisque les démarches pour l’obtenir doivent obligatoirement se faire en Espagne, ce que regrette Matthieu :

J’aurais aimé [avoir le DNI], mais c’est toute une gestion, au consulat d’abord (47), puis dans mon village en Espagne, ça me fatigue. Mais ça m’aurait aidé. […] Par exemple sur Internet, dans les forums… dans le forum de Marca (48), si tu veux laisser un message ils te demandent le numéro de DNI. Sans lui, tu ne peux pas. (…) Ce sont des petits détails, mais bon. Et [en Espagne], dès que tu as besoin d’un document, on te le demande. Je devrais le faire faire, mais c’est compliqué.

En ce qui concerne les pratiques électorales, nous savons que le taux d’inscription sur les listes électorales françaises des descendants d’Espagnols est plus élevé que pour les descendants d’autres nationalités de l’immigration (49), ce que les entretiens réalisés confirment. En revanche, les binationaux résidant en France ne votent pas toujours aux élections espagnoles, alors que ceux qui n’ont que la nationalité espagnole semblent plus impliqués. Les binationaux affirment qu’ils ne reçoivent aucune information des partis politiques espagnols. Lorsqu’ils votaient aux municipales avant que la loi soit modifiée, ils le faisaient parce que, disaient-ils, ils connaissaient les représentants politiques du village. Par contre, s’ils ne votent pas aux élections autonomiques ou nationales, c’est parce qu’ils ne sauraient pas à qui donner leur voix. On peut observer que ceux qui votent en France et en Espagne le font pour les mêmes courants d’idées. Aussi, les binationaux ne votent pas forcément deux fois, comme ils pourraient le faire, aux élections européennes, puisqu’ils se contentent de voter en France. Au-delà des réticences personnelles, il faut noter que la loi espagnole rend difficile l’exercice du vote à ses ressortissants vivant à l’étranger, d’une part parce qu’ils sont désormais exclus des municipales, d’autre part parce que la procédure pour voter aux autres élections depuis l’étranger est souvent lourde : les citoyens espagnols souhaitant voter doivent préalablement être inscrits au CERA (50), qui recense les Espagnols résidant à l’étranger ; ils doivent ensuite adresser au bureau électoral dont ils dépendent, par courrier et avant une certaine date, une demande d’autorisation de voter. Ils reçoivent ensuite les documents nécessaires pour exercer le droit de vote et peuvent ensuite voter soit au consulat, soit par courrier.

 

Les descendants des exilés politiques

 

Pour les descendants d’exilés, la décision, depuis la « loi sur la mémoire historique » de 2007, de recouvrer ou d’acquérir cette nationalité obéit à une logique partiellement différente. Il ne s’agit pas ici de faire une comparaison entre les deux populations, différentes à maints égards (âge, date d’arrivée de la famille en France, statut socioprofessionnel, etc.) mais simplement de mettre en regard la signification hétérogène conférée à l’appartenance nationale dans l’un et l’autre cas. D’après les informations fournies par le ministère espagnol des Affaires Etrangères et de la Coopération, 503.439 demandes auraient été déposées dans 183 bureaux consulaires, 94,84% (477.462) d’entre elles l’ayant été en Amérique du Sud. 92,34% des requérants sont des enfants de père et/ou mère espagnole d’origine et 6,32% des petits-enfants de personnes ayant perdu ou renoncé à leur nationalité espagnole.

Notre analyse de la signification de l’acquisition de la nationalité espagnole dans ce cas se fonde sur 16 entretiens approfondis réalisés avec des réfugiés et descendants de réfugiés, rencontrés par le biais d’une exposition « Portraits de migrations, un siècle d’immigration espagnole en France », présentée en octobre 2007 dans des locaux associatifs espagnols à Saint-Denis, en région parisienne, et à laquelle l’un des membres de leur famille s’était rendu. Au sein d’une même famille, différentes générations ont été interrogées. Au total, 20 personnes issues de l’exil, appartenant à 10 familles, ont été rencontrées en 2007 et 2008, au cours d’entretiens individuels ou à plusieurs : précisément un réfugié (51) ayant combattu pendant la Guerre civile, deux personnes arrivées enfants en France entre 1945 et 1950, quatre enfants nés en France d’au moins un réfugié ayant défendu la République, six enfants d’exilés qui étaient enfants pendant la Guerre civile (52), six petits-enfants d’au moins un grand-père combattant, enfin un petit-enfant dont les grands-parents sont arrivés enfants en France. L’enquête portait sur la transmission (ou l’absence de transmission) de l’histoire migratoire familiale au sein de la famille. Aucune question n’était posée sur l’éventuelle acquisition de la nationalité espagnole, mais 8 personnes en ont parlé spontanément. Deux d’entre elles avaient obtenu la nationalité espagnole une dizaine d’années auparavant, une venait de déposer une demande en ce sens et quatre autres s’interrogeaient ou s’étaient interrogées sur la décision à prendre. À partir des propos recueillis, et sans prétention aucune à l’exhaustivité, en raison du nombre réduit de personnes ayant évoqué cette question, il s’agit ici de mettre en évidence quelques-unes des logiques qui président à la demande d’acquisition de la nationalité espagnole de la part de descendants d’exilés nés en France et d’exilés. Dans presque tous les cas, la demande de nationalité espagnole répond à des raisons symboliques. Seule fait exception une dame arrivée enfant en France qui l’a acquise pour des raisons pratiques alors qu’elle était engagée dans la rénovation de la maison familiale en Espagne. On peut distinguer deux logiques. L’envie ou la décision de prendre la nationalité espagnole peuvent d’abord être liées, en particulier pour ceux qui sont nés en France, enfants et petits-enfants confondus, à un sentiment de perte ou à la recherche de l’histoire de leurs ascendants. Ce sentiment peut naître de l’impression de ne rien connaître du passé des parents ou grands-parents qui n’ont pas souhaité relater ce qu’ils avaient vécu et ont recherché avant tout l’intégration. Le cas d’Albert Uritziar, proche de la soixantaine, paraît assez exemplaire. Interrogé sur ce que ses parents et grands-parents lui ont raconté, il répond :

Très très peu de choses. (rires) Mes parents étaient assez jeunes pendant la Guerre d’Espagne. […] Mon grand-père maternel, qui était très impliqué, était anarchiste et maire de son village. En 39, il a quitté l’Espagne et est passé par Perpignan, comme la plupart des Espagnols, avec les camps de concentration […] et ma mère et ma grand-mère sont restées en Espagne. Elles sont venues, elles, après la Deuxième Guerre Mondiale en 47 et elles ont eu beaucoup, beaucoup de mal à trouver mon grand-père qui ne voulait pas être retrouvé (rires) en clair. Ça, c’est une histoire qui a été cachée très très longtemps. En fait, ma mère ne m’avait jamais parlé de ça, absolument jamais et elle est morte très jeune […]. Ma grand-mère est morte dans la foulée, donc je n’en ai pas discuté avec elle et avec mon grand-père, c’était hors de question (rires). Mon père lui, il était très jeune pendant la guerre civile, il a participé un petit peu […] en portant des trucs aux combattants. Je ne sais pas trop. Il m’en a très peu parlé, ils en parlaient très peu entre eux de ce qu’ils ont fait. En fait, ils ont tiré un trait sur leur passé quand ils sont venus en France. Mon père est venu en 47-48, […] il était déserteur de l’armée espagnole. […]

Ils ont tiré un trait avec le passé, par le fait même que — nous étions trois enfants —ils ne nous ont jamais parlé en espagnol […]. Ils sont devenus français rapidement, ils ont voulu une intégration maximum […], donc l’usage de la langue, l’oubli du passé, enfin l’oubli, je ne pense pas qu’ils l’aient oublié mais ils n’en parlaient pas ou très rarement. […] Les problèmes avec mon grand-père — je suis le tout petit de la famille — j’ai su ça par mon frère aîné qui n’est plus.

Albert Uritziar, très ému au cours de l’entretien, regrette de ne pas mieux connaître le passé familial. En outre, plus personne ne peut le renseigner, ses parents étant décédés jeunes, son grand-père une douzaine d’années auparavant et son grand frère dernièrement. Il ne reste que la sœur de sa mère, qu’il n’a pas vue depuis l’enterrement de son grand-père et qui, née en 1939, ne pourra pas lui parler de la Guerre Civile. Albert Uritziar est « en train d’acquérir la nationalité espagnole » pour « retrouver [ses] racines » :

C’est comme ça, parce que je veux savoir aussi… C’est mes racines. Donc je veux retrouver un peu mes racines quand même. En même temps, j’ai fait quelques recherches généalogiques, essayé de retrouver le reste de ma famille… Du côté de ma mère, je ne connais absolument personne en Espagne, personne ! Du côté de mon père, j’ai connu un petit peu, parce que quand j’étais gamin, 12, 13 ans, nous sommes allés dans sa famille.

Pour Albert Uritziar, la décision de demander la nationalité espagnole semble liée à un sentiment de perte, qui paraît lui-même déclenché par le décès de son frère ainsi que par la visite de l’exposition sur l’immigration espagnole, à laquelle il a appris qu’il lui était possible de réclamer la nationalité espagnole. Peut-être un effet d’âge ou de cycle de vie joue-t-il également ? L’envie d’acquérir la nationalité espagnole semble procéder du même ressort chez Victor Hernandez, la vingtaine, petit-fils de Mario Hernandez, dont le père a été fusillé par les franquistes avant sa naissance et qui est arrivé avec sa mère en France en 1949 à l’âge de 10 ans. Il invoque, entre autres raisons :

Je me sens aussi un peu… de ce côté-là [espagnol] et pour moi, c’est très important de garder ce côté, d’autant plus que l’histoire familiale est assez… Pour moi, elle est importante et c’est des choses qui ne doivent pas se perdre, comme la mémoire de la shoah, de tout ça. […] J’ai envie de renouer justement, comme mon père a un peu pris ses distances avec ça. Il parle couramment espagnol, il y va quand même assez régulièrement, mais lui […], son but, c’était quand même plus, pas l’acculturation, mais il a vraiment essayé de s’intégrer le plus possible dans la société française. Et moi c’est vrai que, du coup, je repars un peu dans le mouvement inverse, je ne sais pas si c’est parce que j’ai toujours fait l’inverse de mon père.

Victor Hernandez, qui regrette de n’être pas bilingue, aimerait passer un an en Espagne et n’exclut pas un jour de s’y installer. Il évoque cette question de nationalité juste après avoir parlé de la vente de la maison familiale en Espagne par ses grands-parents qui lui a fait beaucoup de peine et le prive de tout point d’attache dans ce pays, l’obligeant désormais à s’y rendre en touriste. On peut faire l’hypothèse que l’acquisition de la nationalité espagnole serait une façon de compenser cette perte. Devenir espagnol peut ensuite être une façon de « se réconcilier » avec l’Espagne, comme pour Mario Hernandez, qui a récupéré sa nationalité d’origine il y a une dizaine d’années.

Pendant une période, on rejetait l’Espagne. On en a voulu à l’Espagne […]. On est arrivé avec la faim […]. Au point qu’on avait demandé la nationalité française […] et la vraie réconciliation, elle est toute toute récente, […] c’est quand on a demandé la double nationalité : de récupérer notre nationalité espagnole. Pour moi, personnellement, ça a été ma façon de me réconcilier avec l’Espagne, parce que malgré tout, […] c’est quand même nos origines, on a toujours un attrait, […] on veut toujours en savoir plus. […] Le rejet de l’Espagne, c’était …[…] on faisait un peu l’enterrement du retour en Espagne. C’est de dire : ce pays qui n’a pas voulu de nous, moi, à la limite, je n’en veux plus non plus […]. Et puis c’est vrai qu’on est retourné en Espagne dès qu’on a pu, surtout quand on a eu la nationalité française, […] voir la famille en vacances, etc. C’était encore le franquisme. […] Il y a la mort de Franco, l’avènement du nouveau régime en Espagne […] et moi ce qui m’a le plus réconcilié avec l’Espagne, c’est… On est allé une année chez moi et un cousin m’a dit : « Tu as vu ce qu’ils ont fait au cimetière ? » Non. Il dit : « Ils ont fait un mémorial pour les fusillés ». Je suis allé voir. Effectivement. Sur 2 murs comme ça, il y a 3000 noms de personnes fusillées jour par jour. Et le 3 juillet 1938, mon père qui y figure (Long silence). Et ça me réconcilie. Il y a eu un changement. Il n’y a pas de raison que moi je ne participe plus à ce changement. Ça m’a poussé à un moment donné à demander la double nationalité. On est électeur en Espagne.

Parmi les personnes devenues espagnoles ou qui envisagent de le devenir, la possibilité de voter en Espagne est une motivation fréquemment évoquée, alors que les descendants d’immigrés économiques, on l’a vu, ne participent pas toujours aux élections espagnoles. Les exilés et leurs descendants souhaitent prendre part à l’avenir du pays. Le vote est par exemple la première raison avancée par Victor Hernandez. La décision d’acquérir la nationalité espagnole a aussi souvent une portée symbolique familiale. Ce qui est très frappant, quand des entretiens ont été menés avec différents membres de la lignée, est que soit aucun n’évoque la question de la nationalité, soit plusieurs ou tous en parlent. Cela s’explique bien sûr par la diffusion, au sein de la famille, de l’information concernant la possibilité de devenir espagnol. Mais là n’est pas la seule raison. En général, les parents et grands-parents qui ont connaissance de cette possibilité en parlent à leurs enfants et petits-enfants et leur demandent s’ils seraient intéressés. La réponse semble fréquemment positive. Quand les parents entreprennent des voyages en Espagne dans les villages de leurs familles, ils y vont aussi souvent accompagnés de leurs enfants adolescents ou jeunes adultes. Beaucoup ont également le projet, à partir d’informations glanées auprès de leurs ascendants ou de recherches bibliographiques et archivistiques, de rédiger, pour leurs enfants, un recueil racontant l’histoire des parents ou grands-parents. À travers l’acquisition de la nationalité espagnole, il semble s’agir, symboliquement, de réenraciner la lignée en Espagne, de retisser un lien avec le passé familial espagnol, quand bien même les liens n’ont pas été coupés avec ce pays, les séjours en famille y étant fréquents et la culture espagnole valorisée. La rédaction d’un livret narrant l’histoire des ascendants semble quant à elle s’apparenter à une forme de refondation de l’héritage, comme s’il s’agissait, pour les enfants, de parvenir enfin à reconstituer l’histoire de leurs parents ou grands-parents pour pouvoir la transmettre à leurs propres enfants, tout en essayant d’alléger un petit peu le poids parfois énorme de ce passé. Ayant souffert de l’absence de transmission, les personnes concernées semblent vouloir éviter cette situation à leurs enfants, en leur proposant un récit qui, par la médiation de l’écrit, puisse peut-être mettre un peu à distance les souffrances entourant cette histoire. Dans ce contexte, acquérir la nationalité espagnole semble souvent une décision prise en partie par rapport aux enfants, comme si ce statut allait appuyer la transmission de l’héritage familial espagnol et d’une partie du passé familial. Les propos de Victor Hernandez, qui n’a pas encore d’enfants, sont à cet égard particulièrement significatifs. Outre le vote et le désir de sauvegarder la mémoire, il évoque, alors qu’il est interrogé sur les raisons pour lesquelles il a envie de prendre la nationalité espagnole, la possibilité d’une transmission :

Je sais par exemple que mon fils ou ma fille n’y échapperont pas, ça c’est sûr… Mes enfants, […] je les emmènerai en Espagne chaque année, je leur parlerai espagnol : c’est pour ça aussi que je veux être bilingue absolument. Je ne sais pas. Je ressens ce besoin de connaître un minimum l’Espagne, d’aller y passer un an ou 2 ou 3, de parler totalement espagnol et d’avoir la nationalité espagnole. […] Je pense que c’est très important pour moi en tous cas que mes enfants le sachent. C’est des valeurs qui me tiennent beaucoup à cœur et que j’ai envie de transmettre.

Demander la nationalité espagnole semble être aussi pour les descendants d’exilés une façon de se réinscrire dans la lignée, quand bien même cette décision, pour certains, prend le contre-pied de celle, à l’époque, de leurs parents qui leur avait fait acquérir la nationalité française. Le contexte bien sûr a changé : l’Espagne est devenue une démocratie. En outre, il ne s’agit pas, en prenant la nationalité espagnole, de perdre la nationalité française, mais d’avoir les deux nationalités. Pour autant, certains, comme Florencia Lucio, 49 ans, née en France d’un père arrivé dans l’Hexagone en 1947 à 24 ans, hésitent :

Je ne sais pas trop, parce que je suis un peu partagée avec le fait que nos parents aient décidé, quand on était enfants, de nous déclarer françaises et je me dis : après tout c’est un choix qu’ils ont fait pour nous. Aujourd’hui, revenir sur ce choix, même si on est dans un autre contexte, je ne sais pas encore … […]. Je suis un peu partagée (rires). Mais je trouve bien, en même temps, qu’il y ait une loi qui propose aux enfants et petits-enfants espagnols de pouvoir réintégrer la nationalité de leurs parents.

Florencia Lucio avait déclaré auparavant que son père, lui, « n’avait jamais voulu prendre la nationalité [française] ». Eric Fernandez, 29 ans, dont le père s’interroge sur le fait de demander ou non la nationalité espagnole, dit aussi de son grand-père qu’il n’a jamais envisagé de devenir français, comme si acquérir la nationalité espagnole était une forme de fidélité à l’héritage, alors même qu’il insiste également, comme les autres personnes rencontrées, sur l’intégration de ses grands-parents, pour lesquels, dans le contexte de l’Espagne franquiste, il n’y avait d’autres options que la France. Quant à Victor Hernandez, on l’a vu, s’il acquérait la nationalité espagnole, il prendrait la même décision que son grand-père. En raison de la forte volonté d’intégration des ascendants, soulignée par tous, du refus souvent aussi de transmettre la langue espagnole, enfin du choix de rester en France après l’avènement de la démocratie en Espagne, il ne va pas de soi que demander la nationalité espagnole soit une démarche fidèle à l’héritage, a fortiori quand les parents ou grands-parents ont acquis la nationalité française. Cette situation, d’après Geneviève Dreyfus-Armand et Florence Guilhem, n’est certes pas très fréquente, les réfugiés conservant en général leur nationalité espagnole, mais elle existe. Les naturalisations ont en revanche été nombreuses chez ceux qui sont arrivés enfants en France (53). Dans certains cas, les descendants doivent donc composer avec l’héritage de leurs ascendants pour faire de leur choix une forme de fidélité à l’héritage et se réinscrire ainsi dans la lignée. Notons enfin que, d’après la presse, certains renonceraient à acquérir la nationalité espagnole en raison du serment de fidélité au roi et à la constitution qu’ils doivent effectuer, qui revient pour eux à trahir les idéaux de leurs parents (54).

Cette rapide présentation de quelques-unes des logiques présidant à l’envie ou à la décision de demander la nationalité espagnole n’est pas, on l’a dit, exhaustive. D’autres logiques doivent exister. On peut penser par exemple qu’acquérir la nationalité espagnole peut aussi être perçu comme une façon d’obtenir la reconnaissance des parents ou grands-parents républicains ou avoir valeur de revanche.

 

Conclusion

 

On constate qu’au moment de choisir sa ou ses nationalité(s), les motivations ne sont pas les mêmes chez les descendants des exilés et des immigrés. Les descendants des immigrés économiques ont plutôt pris en compte l’aspect pratique de la nationalité, souvent choisie en fonction de celui des deux pays où ils souhaitent vivre. Chez ceux d’entre eux qui possèdent les deux nationalités, on peut observer une identification forte à l’Espagne. Les descendants des exilés politiques ont quant à eux plutôt demandé la nationalité espagnole pour des raisons symboliques, en lien avec l’histoire espagnole du XXe siècle et celle de leur propre famille. Ici, la nationalité permet, d’une certaine façon, de retrouver le passé de la famille en Espagne, mais aussi de se réconcilier avec ce pays où les exilés, désormais, ne sont plus considérés comme des vaincus.

Si les ressortissants français, descendants d’exilés, ont pu acquérir la nationalité espagnole dans le cadre de la « loi de la mémoire historique » sans que la France ne les force à renoncer à leur nationalité française, le code de la nationalité espagnole est plus restrictif pour les Espagnols acquérant la nationalité française. En permettant aux descendants des exilés d’acquérir la nationalité espagnole, les parlementaires ont souhaité, en quelque sorte, réintégrer dans la nation les familles des Espagnols qui avaient dû fuir le pays. En revanche, en limitant cette possibilité aux personnes dont un parent avait quitté le pays avant 1956, l’Espagne a écarté de ce droit et les descendants des personnes parties pour des raisons politiques entre 1956 et 1975, date de la mort de Franco, et les descendants des migrants économiques : pourtant, ces Espagnols qui ont quitté le pays à partir de 1956 ont aussi pu perdre ou dû renoncer à leur nationalité espagnole d’origine. Force est de constater qu’à ce jour, malgré l’article 11 de la Constitution espagnole, qui stipule qu’un Espagnol d’origine ne peut être privé de sa nationalité, la loi n’a toujours pas entièrement réglé la question de la perte de la nationalité pour les personnes parties d’Espagne sous le franquisme ainsi que pour leurs descendants.

 

1 Axes de recherches : migrations, mémoires, relations entre générations, appartenance nationale. Contact : ribert@ehess.fr

2 Axes de recherches : immigration espagnole en France, stéréotypes et représentations. Contact : tur.bruno@yahoo.fr

3 Loi 52/2007.

4 A la fin de la Guerre civile espagnole (1936-1939), quelque 500.000 personnes quittent l’Espagne en traversant les Pyrénées pour se réfugier en France. Le plus grand nombre va soit retourner en Espagne dans les mois ou années suivantes s’ils n’ont rien à craindre du régime, soit quitter la France pour s’exiler dans un autre pays, comme le Mexique, soit mourir au combat pendant la Deuxième Guerre mondiale ou en déportation. Les autres vont demeurer en France et y faire souche, puisqu’ils ne pourront revenir en Espagne sans risquer d’être inquiétés par les autorités franquistes. En France, d’après les recensements de population, les Espagnols passent de 254.000 en 1936 à 302.201 en 1946. En 1951, F. Guilhem dénombre 112.266 réfugiés espagnols en France (L’obsession du retour. Les républicains espagnols, 1936-1975, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2005, p. 56). En 1968, suite à l’arrivée des migrants économiques, les Espagnols forment la communauté étrangère la plus nombreuse en France : au 31 décembre, ils sont 668.060, dont 8% sont des réfugiés (F. Guilhem, ibid. p. 61). D’après le recensement de la population française de 2006, 134.000 personnes résidant en France possédaient la nationalité espagnole.

5 Nous distinguons donc les descendants des « exilés politiques » ayant quitté l’Espagne, essentiellement, pendant la Guerre civile ou le premier franquisme, des descendants des « immigrés économiques », arrivés en France – principalement à Paris et dans sa région – dans les années 1956-1974. Une première vague migratoire espagnole vers la France avait eu lieu dans l’entre-deux Guerres mondiales. Pour un aperçu général, doublé d’un état de la question, voir N. Lillo, « L’immigration espagnole en France : une histoire à approfondir », Regards, n° 14, 2010, p. 17-40.

6 Ils sont donc « espagnols d’origine », d’après le terme employé en Espagne, ce qui veut dire « espagnols de naissance ». Notons que jusqu’à la Constitution espagnole de 1978, les femmes étaient particulièrement discriminées par le droit espagnol de la nationalité. D’abord, c’est le père qui transmettait aux enfants la nationalité espagnole. Donc, un enfant de femme espagnole et de père possédant une autre nationalité, prenait la nationalité de celui-ci et ne devenait pas espagnol. Il devenait espagnol seulement si le père étranger ne le reconnaissait pas. Ensuite, si une femme espagnole épousait un étranger, elle perdait sa nationalité espagnole d’origine. La grande majorité des enfants d’immigrés nés en France a des parents tous deux espagnols. Il n’en demeure pas moins que des femmes n’ont pu transmettre à leurs enfants leur nationalité espagnole d’origine par le jus sanguinis.

7 Argentine (1969), Bolivie (1961), Chili (1958), Colombie (1980), Costa Rica (1964), Equateur (1964), Honduras (1966), Nicaragua (1961), Paraguay (1959), Perou (1959) et République Dominicaine (1968). Ces accords permettaient l’acquisition de la nationalité du pays concerné sans entraîner la perte automatique de la nationalité espagnole. http://extranjeros.empleo.gob.es/es/NormativaJurisprudencia/Internacional/ConveniosBilaterales/

8 Constitución española de 1978, art. I.11.3.

9 Les Espagnols d’origine qui prennent la nationalité de l’un des pays ayant signé un accord de double nationalité avec l’Espagne ne perdent pas leur nationalité espagnole. Ces accords règlent aussi la question des obligations militaires pour les pays n’ayant pas professionnalisé leurs armées, ou en cas de guerre. Ils définissent également la protection consulaire dont peuvent bénéficier les ressortissants lorsqu’ils ne se trouvent dans aucun des deux pays dont ils possèdent la nationalité.

10 Constitución española de 1978, art. I.11.2.

11 En matière de nationalité, le Code Civil espagnol (art. 24 et 25) distingue la perte volontaire (lorsqu’un Espagnol majeur acquiert volontairement une autre nationalité ou ne fait usage que de l’autre nationalité acquise lorsqu’il était mineur) et la perte par sanction (par une condamnation de justice ; pour avoir pris les armes ou mené des activités politiques dans un Etat étranger malgré l’interdiction du Gouvernement espagnol ; pour utilisation exclusive, pendant trois ans, d’une nationalité à laquelle on a déclaré renoncer en acquérant la nationalité espagnole. Cela ne s’applique pas aux Espagnols d’origine.) Ces cas de perte volontaire ne concernent pas les pays ayant signé un accord de double nationalité, ni ceux cités dans ce même article du Code Civil : l’Andorre, les Philippines, la Guinée Equatoriale et le Portugal.

12 A condition que la personne soit majeure et qu’elle réside à l’étranger, qu’elle acquière volontairement l’autre nationalité et qu’elle n’ait pas manifesté sa volonté de conserver sa nationalité espagnole dans les trois ans qui suivent l’acquisition de l’autre nationalité, ou dans les trois ans qui suivent la majorité si le ressortissant espagnol a acquis l’autre nationalité en étant mineur.

13 Dans le cas d’un mineur résidant habituellement à l’étranger, qui utilise exclusivement l’autre nationalité et qui n’a pas manifesté sa volonté de conserver sa nationalité espagnole dans les trois ans suivant sa majorité.

14 Ce qui est possible si la personne est majeure, réside à l’étranger et possède une autre nationalité.

15 Ce qui n’a aucun effet puisque cette déclaration ne peut entraîner la perte de la nationalité française.

16 Une minorité de réfugiés espagnols semble avoir fait le choix de la naturalisation. Voir F. Guilhem, L’Obsession du retour…, op. cit., p. 71-78.

17 Le 23 septembre 1940, Hitler, Himmler et Heydrich rencontrent Ramón Serrano Suñer, ministre de l’Intérieur de Franco. Ils décident que les Républicains espagnols déportés au camp de Mauthausen porteront le triangle bleu des apatrides, marqué d’un S pour Rot Spanier, rouge espagnol, puisque Franco a décidé de les déchoir de leur nationalité. Cependant, à Mauthausen comme dans les autres camps, tous les Espagnols n’ont pas été recensés de cette façon : à Ravensbrück, les Espagnols portaient le triangle rouge des prisonniers politiques.

18 Loi 3/2005.

19 Loi 40/2006, art. 31.

20 Loi 52/2007.

21 Notons qu’elle accorde aussi la nationalité espagnole aux volontaires des Brigades internationales sans qu’il leur soit demandé de renoncer à leur nationalité antérieure (52/2007, art. 18.1). Puisque cette précision est faite pour les Brigadistes, on comprend donc que les autres bénéficiaires, descendants d’exilés, doivent théoriquement renoncer à leur autre nationalité, ou du moins ne pas en faire un usage exclusif. Il sera donc intéressant de voir, dans quelques années, si des personnes ayant acquis la nationalité espagnole dans le cadre de cette loi ont pu la conserver.

22 Seuls les petits-enfants ont dû prouver l’exil de l’un de leurs grands-parents, avec l’un des documents suivants : un justificatif montrant que le grand-parent a perçu une pension de l’Etat espagnol en tant qu’exilé ; un justificatif émanant des Nations Unies ou de l’OFPRA ; des certificats établis par des partis politiques, des syndicats ou toute entité ou institution publique ou privée reconnue par les autorités espagnoles ou par celles du pays d’accueil, ayant un lien avec l’exil. Il fallait en outre que ce grand-parent ait quitté l’Espagne entre le 18 juillet 1936 et le 31 décembre 1955.

23 Cette date du 31 décembre 1955 pose question, car les législateurs ne l’ont pas justifiée. Elle écarte d’emblée les personnes ayant quitté l’Espagne au moment de l’émigration économique des années 60, bien que la loi 40/2006 les considère également victimes de la dictature franquiste. Par ailleurs, des personnes menacées par le régime ont continué de quitter l’Espagne après 1955, certes en moins grand nombre qu’en 1939, mais en perdant aussi leur nationalité si elles optaient pour celle du pays d’accueil. Notons que l’Institut Espagnol d’Emigration (I.E.E.) a vu le jour en 1956 : peut-être les législateurs considéraient-ils que toute émigration postérieure ne revêtait qu’un caractère économique et que plus personne, à l’étranger, n’a perdu sa nationalité espagnole d’origine ? Il s’agirait là d’une erreur. Précisons que toute personne ayant quitté l’Espagne entre ces deux dates, même pour des raisons d’émigration économique, est désormais présumée exilée.

24 Pour plus d’éléments sur la montée de ce discours, voir : E. Ribert, Liberté, égalité, carte d’identité. Les jeunes issus de l’immigration et l’appartenance nationale, Paris, La Découverte, 2006.

25 E. Ribert, « Une tendance larvée, depuis 20 ans, à une certaine «ethnicisation» de l’identité national », Journal des Anthropologues, hors série « Identités nationales d’État », 2007, p. 143-156.

26 Projet de loi n°444 portant réforme du code de la nationalité française, Assemblée nationale, 12 novembre 1986, exposé des motifs reproduit dans : Hommes et Migrations, n°1099, janvier 1987.

27 Pour plus de détails sur la genèse de cette réforme, voir P. Weil, Qu’est-ce qu’un Français? Histoire de la nationalité française depuis la Révolution, Paris, Grasset, 2002, p. 170 et s.

28 Loi n°98-170 du 16 mars 1998.

29 Article 21.7 du Code Civil.

30 Loi du 24 juillet 2006, Article 21-2 du Code Civil.

31 Loi n° 2003-1119 du 26 novembre 2003.

32 Loi n° 2011-672 du 16 juin 2011. Article 21-24 du code civil.

33 Loi du 24 juillet 2006.

34 Nous ne mentionnons ici que les conditions principales.

35 A une nuance près : lorsqu’un binational réside dans l’autre Etat dont il possède la nationalité, il ne peut y faire prévaloir sa nationalité française et y bénéficier d’une protection diplomatique française. De la même façon, cet Etat étranger ne peut apporter de protection diplomatique au binational lorsqu’il se trouve sur le territoire français.

36 Nous entendons par là les immigrés espagnols arrivés en France dans les années 1960 principalement.

37 L. Oso Casas (Dir.), K. Lurbe i Puerto, B. Tur, Transciudadanos. Hijos de la emigración española en Francia, Madrid, Fundación Largo Caballero, 2007 ; E. Ribert, Liberté, égalité, carte d’identité. Les jeunes issus de l’immigration et l’appartenance nationale, Paris, La Découverte, 2006 et « La France par habitude, l’Espagne comme éventualité : regards d’enfants de migrants espagnols », Migrance, hors-série, 2007, p. 100-109.

38 Ces entretiens individuels approfondis, dont la durée moyenne était de deux heures, abordaient plusieurs points comme les études, le travail, la famille, les loisirs, la santé. Notons que la question du choix de la nationalité n’apparaissait pas spontanément.

39 Pour contacter les personnes ayant pris part à l’étude, nous avons eu recours aux associations espagnoles parisiennes, au réseau de la mission espagnole de la rue de la Pompe (Paris 16eme), à l’ambassade d’Espagne à Paris et à des contacts rencontrés au cours de recherches précédentes. La seule condition pour répondre à notre enquête était d’être descendant d’un immigré espagnol, qu’il s’agisse du père ou de la mère, ou des deux. Les parents des descendants rencontrés étaient majoritairement arrivés en France entre 1956 et 1986. L’échantillon ainsi composé ne prétend pas être représentatif de la population issue de l’immigration espagnole en France, même s’il est diversifié en ce qui concerne l’âge, le niveau d’études et la catégorie socioprofessionnelle.

40 Cette recherche a donc été financée par le Ministère espagnol du Travail et des Affaires Sociales et par la Fundación Francisco Largo Caballero.

41 Tous les noms cités dans cet article sont des pseudonymes.

42 Sur l’importance du retour dans l’éducation des descendants des immigrés espagnols, voir B. Tur, « Les vacances au village. Les séjours en Espagne des descendants des immigrés espagnols en France », Regards, n° 14, 2010, p. 109-123.

43 Alors qu’aucun traité de double nationalité n’existe entre les deux pays, l’Espagne et la France ont curieusement signé une convention en 1969 sur le service militaire des « doubles nationaux » ! Le binational devait effectuer le service militaire dans celui des deux pays où il résidait habituellement au cours de l’année précédant sa majorité. Ensuite, il était considéré comme ayant accompli ses obligations militaires par l’autre Etat. Voir le décret n° 70-756, paru au Journal Officiel du 25 août 1970. Par ailleurs, l’Espagne et la France ont signé la Convention sur la réduction des cas de pluralité de nationalités et sur les obligations militaires en cas de pluralité de nationalité (Strasbourg, 6 mai 1963).

44 Ces démarches s’effectuaient au consulat espagnol, où il fallait donc être inscrit. Le fait de poursuivre des études leur permettait aussi de demander leur report d’incorporation pour le service militaire français.

45 Bien sûr, s’il avait pris la nationalité française, il aurait dû accomplir son service militaire dès la fin de ses études.

46 Les Espagnols résidents fiscaux à l’étranger doivent cependant, dans le cadre d’une succession en Espagne, payer un impôt étatique (Loi 29/1987), contrairement aux résidents fiscaux en Espagne, soumis à un impôt autonomique que la plupart des Communautés autonomes ont d’ailleurs supprimé.

47 L’Espagnol résidant à l’étranger doit au préalable obtenir une attestation de domicile consulaire pour demander le DNI en Espagne.

48 Quotidien d’information sportive.

49 J.-L. Richard, Partir ou rester ? Destinées des jeunes issus de l’immigration, Paris, PUF, 2004.

50 Censo Especial de Residentes Ausentes en el Extranjero.

51 Sur le statut des exilés, voir A. Angoustures, « L’exil espagnol et le statut de réfugié », in Les réfugiés en France et en Europe. Quarante ans d’application de la Convention de Genève, 1952-1992, Paris, OFPRA, 1992, p. 187-207.

52 Quand l’un des parents était combattant et l’autre enfant pendant la Guerre civile, la personne rencontrée a été classée comme d’au moins un parent combattant. Le même principe s’applique aux petits-enfants.

53 G. Dreyfus-Armand, L’exil des républicains espagnols en France, de la Guerre civile à la mort de Franco, Paris, Albin Michel, 1999, p. 299, 334 et s. ; F. Guilhem, L’Obsession du retour…, op. cit., p. 71-78.

54 « Les enfants d’exilés de la guerre civile veulent devenir espagnols », La Croix, 14/01/2009. http://www.la-croix.com/Actualite/S-informer/Monde/Les-enfants-d-exiles-de-la-guerre-civile-veulent-devenir-espagnols-_NG_-2009-01-15-529958

 

BIBLIOGRAPHIE

 

xxANGOUSTURES, Aline, « L’exil espagnol et le statut de réfugié », in Les réfugiés en France

et en Europe. Quarante ans d’application de la Convention de Genève, 1952-1992, Paris,

OFPRA, 1992, p. 187-207.

xxDREYFUS-ARMAND, Geneviève, L’exil des républicains espagnols en France, de la Guerre

civile à la mort de Franco, Paris, Albin Michel, 1999, 475 p.

xxGUILHEM, Florence, L’obsession du retour. Les républicains espagnols, 1936-1975, Toulouse,

Presses universitaires du Mirail, 2005, 220 p.

xxLILLO, Natacha, « L’immigration espagnole en France : une histoire à approfondir », Regards,

n° 14, 2010, p. 17-40.

xxOSO CASAS, Laura (Dir.), LURBE I PUERTO, Kàtia, TUR, Bruno, Transciudadanos. Hijos de

la emigración española en Francia, Madrid, Fundación Largo Caballero, 2007.

xxRIBERT, Evelyne, « La France par habitude, l’Espagne comme éventualité : regards d’enfants

de migrants espagnols », Migrance, hors-série, 2007, p. 100-109.

xx——————, Liberté, égalité, carte d’identité. Les jeunes issus de l’immigration et l’appartenance

nationale, Paris, La Découverte, 2006, 273 p.

xx——————, « Une tendance larvée, depuis 20 ans, à une certaine «ethnicisation» de l’identité

nationale », Journal des Anthropologues, hors série «Identités nationales d’État», 2007,

  1. 143-156.

xxRICHARD, Jean-Luc, Partir ou rester? Destinées des jeunes issus de l’immigration, Paris,

PUF, 2004, 258 p.

xxTUR, Bruno, « Les vacances au village. Les séjours en Espagne des descendants des immigrés

espagnols en France », Regards, n° 14, 2010, p. 109-123.

xxWEIL, Patrick, Qu’est-ce qu’un Français? Histoire de la nationalité française depuis la

Révolution, Paris, Grasset, 2002, 651 p.

Pandorra 10.indd 41 31/05/13 14:41

SIX COLLÉGIENNES EN QUÊTE DE MEMOIRE

Elles enquêtent sur les réfugiés espagnols

21/03/2017  La Nouvelle République.

Les collégiennes, autour de Mar-y-Luz, et du drapeau des républicains espagnols.

Six collégiennes de Tours viennent de réaliser une enquête vidéo sur les traces de réfugiés espagnols hébergés à Noizay en 1937.

Au départ, il y a eu une découverte, dans le grenier de la mairie de Noizay. La bibliothécaire a mis la main sur une liste de noms de familles espagnoles hébergées sur la commune, au cours de l’été 1937. Trois petites feuilles administratives toutes grises, mentionnant un groupe d’une dizaine de jeunes femmes avec des enfants, et les frais engagés…

Des documents qui auraient très bien pu passer les prochaines décennies, dans un autre carton, jusqu’à un prochain rangement… C’était sans compter l’enthousiasme de la bibliothécaire, et la proximité du cycle « Exils », organisé à partir du 16 mars dans les bibliothèques du département (voir ci-dessous).
Une copie de la liste a été confiée à six collégiennes de troisième du collège Anatole-France à Tours. Six volontaires de 14 ans, prénommées Leobelsa, Clothilde, Rachel, Noée, Dünya et Elsy, qui étudient la guerre d’Espagne et la littérature espagnole avec leur professeur de français Adeline Robin.

Les archives sont tellement rares

Les six copines ont mené une enquête filmée sur les réfugiés de Noizay, découvrant le lieu où ils avaient été hébergés, les moyens qui avaient été déployés… « On a retrouvé des bons d’alimentation, explique Rachel. Des documents qui donnent envie d’enquêter encore plus. C’est passionnant. » Malheureusement, les collégiennes n’ont pu raviver les souvenirs des habitants. « Le dernier grand-père qui se souvenait de leur présence est décédé récemment… » 
L’enquête s’est poursuivie aux archives départementales. Les jeunes filles ont appris que 1.555 réfugiés espagnols avaient transité par Tours durant cet été-là, et avaient été répartis sur plusieurs communes. Elles ont aussi découvert un maigre détail qui les a comblées : « La trace d’une réclamation d’une de ces femmes pour un bagage perdu en gare de Tours. » Une plainte qui « humanise » cette femme.
« Ces documents peuvent fortement intéresser des associations ou des familles espagnoles qui sont aujourd’hui toujours à la recherche d’ancêtres ayant transité en France », les a averties Mar-y-Luz Cariño-Lopez, la fille d’un réfugié espagnol à Ferrière-sur-Beaulieu, qui, elle-même, a découvert bien tard, grâce à un historien, le parcours de son père (lire la NR du 24 mars). « Un prénom peut attirer l’attention. Les archives sont tellement rares que le moindre document est important. De très nombreuses personnes sont toujours dans l’ignorance de ce qu’est devenu un membre de leur famille. » 
Les réfugiés de Noizay avaient quitté le village quelques mois plus tard. Ils avaient été renvoyés par le train en Catalogne, l’année suivante, « pour des raisons financières ». Et Clothilde de tenter de se rassurer : « Aujourd’hui, on ne pourrait jamais renvoyer ainsi des réfugiés dans leur pays où ils seraient en danger… »

Le film des collégiennes sera diffusé le 31 mars à 19h, lors des portes ouvertes du collège Anatole France, et à 20h à la bibliothèque de Noizay, avec en prime l’intervention de Retirada 37 et de David Garcia sur les luttes des femmes espagnoles. Plus d’informations sur  http://retirada37.com

en savoir plus

Exils

Du 16 mars au 16 avril, la Direction du livre et de la lecture du Département organise le cycle « Exils, et si on en parlait ? », avec trente-trois bibliothèques d’Indre-et-Loire. Au programme : théâtre, lectures d’archives, concert, expositions, projections-débat, témoignages, rencontres d’auteures et de réalisateurs, ateliers d’écriture…

Plus d’infos sur www.lirentouraine.com

Cécile Lascève

 

ENFANCES EN GUERRE. Témoignages d’enfants espagnols

ENFANCES EN GUERRE. Témoignages d’enfants sur la guerre

« Espagne que nous avons perdue, ne nous perds pas ».
L´histoire de l´exil écrite par les « niños de Rusia »
VERONICA SIERRA BLAS

Espagne que nous avons perdue, ne nous perds pas ;
Garde-nous en ton front abattu,
Conserve en ton flanc le vide encore chaud
De notre amère absence,
Car un jour nous reviendrons, plus véloces,
Sur le dos solide et puissant
De cette mer, les bras ondoyants
Et les remous de la mer dans la gorge i.

 

 

Inés Millán Romeo. 13 años. [Vida antes de la guerra] Francia. Colonia Infantil de Bayona. « Esta escena representa la alegría que sentíamos  cuando mi papá (viajante) volvía a casa. Mi hermano y yo corríamos a abrazarle y a registrarle los bolsillos, para ver lo que nos traía de otras ciudades ».

 

 

 

Enfance, guerre et évacuations

 

C´était l´été 1936. C´était un juillet bleu, teinté d´ors violents. C´était la moisson et les baignades dans la rivière et le ciel étoilé sur nos têtes. […]. C´était l´été en Castille. Je me souviens qu´il faisait chaud, très chaud […].
Soudain, un matin la catastrophe éclata. Le monde s´écroula. Autour de nous, tout commença à s´effondrer et nous, les enfants, nous assistâmes épouvantés à la fin de notre enfance ii.

Les bombes, les sirènes et les courses vers les abris ; l’interdiction de jouer dans la rue sans autorisation ; les maladies résultat du manque de médicaments et de l’insalubrité ; la faim que ne parviennent pas à rassasier les aliments obtenus lors des distributions de rationnement ; la séparation d’avec les êtres chers comme conséquence des évacuations, des incorporations pour le front, des disparitions inexplicables, des morts… Tout cela a été le quotidien des enfants espagnols lors de l’été torride de 1936.
Si une chose est évidente après les nombreux travaux effectués sur les enfants durant le conflit armé espagnol, c’est qu’ils subirent la guerre sous toutes ses formes, comme les adultes. Ils en furent les victimes directes. Rien qu’en 1937, plus de 36 000 enfants de moins de 14 ans ont péri, ce qui correspond à 28% des morts cette année-là iii . La majorité de ces décès sont enregistrés comme conséquence de maladies (surtout de type infectieux) mais aussi des bombardements. Ces derniers sont le motif de nombreux dessins d’enfants et ils constituent également l’un des thèmes les plus récurrents de leurs écrits, comme on peut le noter, par exemple, dans les mémoires de María Álvarez del Vayo, de 10 ans, qui habitait à Prague, où elle et sa famille s´étaient déplacés en octobre 1936 parce que son père travaillant pour la Légation espagnole dans la capitale tchèque. Il était interdit à María de lire le courrier et la presse qui arrivaient quotidiennement chez elle. Un jour, elle ne put réprimer sa curiosité et lut un tract intitulé « Le crime de Guernica » où était décrit le bombardement de la ville basque.

Je ne voulais pas regarder mais du coin de l’œil j’ai tout vu. Des enfants déchiquetés, les vêtements en lambeaux, couchés en ligne, les uns à côté des autres, les yeux fermés avec un petit écriteau accroché au cou. Ces images resteront gravées pour toujours, comme le sera le titre du tract : « Le crime de Guernica ». Au moment de m’endormir, le secret me submerge. Ces enfants, comme moi : que faisaient-ils étendus sur le sol avec un écriteau au cou ?
– Ils sont au ciel – m’explique maman sans me gronder.
J’ai cru pendant longtemps que pour aller au paradis les enfants devaient porter un écriteau, afin qu’on les laisse entrer si on ne connaissait pas leur nom iv.

 

 

 

23 May 1937, Southampton, Hampshire, England, UK — A clergyman points towards the English coast as the ocean liner draws into dock carrying some 4,200 Basque children who have been evacuated from war-torn Spain. — Image by © Hulton-Deutsch Collection/CORBIS

25 de mayo de 1937. 4200 niños vascos (la mayoría bilbaínos) llegan al puerto de Southampton a bordo del navío « Habana ».

 

 

 

En plus d´être victimes, les enfants espagnols furent la cible privilégiée de la propagande de guerre. Les enfants étaient non seulement un moyen pour les deux camps d’obtenir des soutiens au niveau mondial, mais ils étaient aussi considérés comme les héritiers des principes idéologiques pour lesquels on luttait sur le champ de bataille. Ils devaient, le moment venu, reprendre le flambeau laissé par leurs aînés, afin de consolider le triomphe de la République ou d’obtenir la légitimation de l’Espagne nationale et catholique. Faire participer les enfants au conflit a ainsi été l’un des objectifs principaux de la propagande républicaine et franquiste.
Les stratégies ont été nombreuses pour parvenir à l’acculturation et à la socialisation de guerre de l’enfance. Une des plus efficaces fut la représentation des enfants comme victimes de guerre sur des affiches, des tracts, des timbres et d’autres supports de la propagande. Un autre moyen utilisé fut la fabrication de jouets guerriers. Ces jouets susciteront le développement de jeux inspirés par la guerre, de jeux où se reflète à la perfection le processus d’acculturation guerrière de l´enfance. On peut également citer la diffusion de revues, de contes et de livres pour enfants remplis de consignes idéologiques, comme nous pouvons le voir dans la collection de contes publiée par le Ministère de l’Instruction publique entre 1936 et 1937 sous le titre « Contes pour les enfants antifascistes », qui contenait des messages prosélytiques et des dessins de combattants signés par l’un des principaux propagandistes républicains, José Bardasano v.
Mais c’est surtout la transformation de l’école en une école belligérante qui a été la stratégie la plus efficace vi. En effet, expliquer et faire comprendre la guerre aux enfants était une des missions principales des instituteurs, comme le démontrent beaucoup de dessins, de cahiers et d’exercices scolaires conservés. Par exemple, dans l´école de Hostafranchs, à Lérida, l’institutrice demande aux enfants de raconter, dans une lettre adressée à la famille qui est loin, ce qu’ils ont vécu de la guerre.

Hostafranchs, 10 novembre 1936.
Chère sœur,
Je suis désolé à cause de toutes les calamités qui ont eu lieu durant ces quatre mois de guerre. Les fascistes ont détruit l´Espagne. Je ne sais pas quand finira cette guerre civile qu´ils ont commencée. Ta famille sait ce qu´est la souffrance. Ton mari est combattant, il est un de nos défenseurs de la République, notre gouvernement légal. Tu dois avoir de la patience. Je crois que si nous travaillons ensemble sur le front et aussi à l’arrière, nous pouvons obtenir la victoire et éradiquer le fascisme de notre pays.
Salut et Vive la République !
Ton frère, José vii.

 

 

 

 

 

Une des conséquences les plus importantes de la guerre sur les enfants, outre ce processus de socialisation guerrière, a sans doute été leur évacuation des zones à risque. Ce phénomène a pris une dimension particulière durant la Guerre Civile espagnole. En fait, les évacuations des petits Espagnols – souvent suivies d’exil – constituent l’un des exodes infantiles les plus importants du XXe siècle viii.
Dès les premiers mois de la guerre, entre septembre et octobre 1936, le gouvernement républicain organisa plusieurs évacuations d’enfants vers des zones éloignées des fronts, comme la région de Valence ou la Catalogne. L’objectif étant de les protéger, les nourrir et d’assurer la continuité de leur scolarisation, que ce soit dans des colonies construites à cet effet ou dans des maisons d’accueil particulières ix.
Plus tard, à mesure que les troupes franquistes s’emparaient du Nord de l’Espagne, le gouvernement républicain décida d’envoyer les enfants hors du pays, sous le contrôle permanent de la Délégation Centrale des Colonies (DCC), organisme dépendant du ministère de l’Instruction publique, créé le 1er mars 1937, et du Conseil National de l’Enfance Évacuée (CNIE), mis en place le 28 août de la même année. De nombreux pays se proposèrent d’accueillir les enfants espagnols, mais les plus actifs furent la France, la Belgique, l’Angleterre, la Russie, le Mexique, la Suisse et le Danemark x.

 


Les départs et les installations des enfants dans les pays d’accueil étaient toujours précédés d’importantes campagnes de propagande et de slogans tels que « Aidez les enfants d’Espagne » ou «Sauvez l’enfance espagnole » qui eurent un très fort retentissement dans le monde entier. Ils créèrent un consensus émotionnel en faveur de ces évacuations qui devenaient ainsi des preuves évidentes de l’aide internationale reçue par la République.
Pour Franco, au contraire, ces évacuations organisées par le gouvernement républicain pour sauver les enfants de ses bombardements et de ses actions offensives étaient une source de grande inquiétude. En effet, elles donnaient, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, une image très négative de son armée. Le « Caudillo » corrigea rapidement cette mauvaise image en mettant en doute la légitimité et les méthodes du gouvernement républicain, accusant celui-ci d’utiliser non seulement les départs comme un instrument de propagande mais aussi de réaliser ces évacuations d’enfants sans le consentement des parents. La représentation graphique ou littéraire d’enfants tristes, affamés et désemparés transforme l’enfance en victime de la politique républicaine, comme on peut le voir dans l’extrait de ce tract propagandiste publié après l´évacuation d´une clinique pour enfants à Górliz (Plentzia) :

L’Espagne rouge et défaite t’a enlevé ton enfant. L’ESPAGNE DE FRANCO TE LE REND. Eux et nous, avons des desseins bien distincts. Ils détruisent la famille. Nous, nous bâtissons la société sur elle. Cet émouvant baiser venu du fond de ton cœur que tu déposes sur le front de ton fils est le fruit de l’émotion chrétienne. Il possède une valeur éternelle que ne peuvent pas comprendre les âmes obscures qui ordonnèrent ces dramatiques évacuations dictées par Moscou xi.

 

25 de septiembre de 1937: un grupo de niñas y niños vascos, refugiados de la Guerra Civil, están de pie sobre el mar frente al Campamento de Verano St Mary’s Bay en New Rommey, Kent. Están siendo alojados en Gran Bretaña a la espera de que termine la guerra para volver a España.

 

Mais, une fois achevées les évacuations infantiles massives et après s’être assuré du contrôle d’une large partie des fronts, Franco change de stratégie. Le rapatriement des enfants devient son objectif prioritaire. Beaucoup d’enfants évacués à l’étranger rentreront en Espagne par le biais de la Délégation Extraordinaire du Rapatriement de Mineurs (DERM), dépendant du ministère des Affaires étrangères, puis, à partir de 1954, par celui du Service Extérieur de la Phalange xii. Ces rapatriements ne concerneront pas les enfants qui se trouvaient en Russie et au Mexique. Les gouvernements de ces pays s’opposèrent alors à cette « politique du retour ».

Les « niños de Rusia »

 

 

 

De toutes les expéditions infantiles organisées par le gouvernement républicain durant la Guerre Civile, celles vers la Russie furent les plus controversées, en raison de la lutte idéologique acharnée que se livraient le fascisme et le communisme à cette époque non seulement en Espagne, mais également dans toute l’Europe.
La Russie respecta dans un premier temps le traité de non-intervention. Cependant, la participation allemande et italienne dans le conflit aux côtés des insurgés fit changer Staline d’opinion. Les Russes envoyèrent en Espagne des armes, des vivres, des médicaments et du matériel sanitaire. Ils mirent à la disposition de la République d’importants experts politiques et militaires. Ils accueillirent également dans leurs écoles des aviateurs républicains, aidèrent à la création des Brigades Internationales et reçurent plusieurs expéditions d’enfants.
Près de 3.000 enfants, entre 3 et 15 ans, furent évacués en URSS entre le 17 mars 1937 et la fin du mois d’octobre 1938 ; dates des première et quatrième expéditions officielles organisées par la République xiii. Les difficultés du voyage, l’accueil chaleureux lors du débarquement, les attentions reçues pendant les premiers jours du séjour, le processus d’adaptation à leur nouvelle vie et à leur nouvelle patrie, le quotidien au pays du prolétariat, tout cela a été consigné dans les quelque deux cents lettres que les enfants enverront à leur famille et à divers organismes de secours lors des premiers mois en URSS. Ces lettres, aujourd’hui conservées au Centre Documentaire de la Mémoire Historique de Salamanque, constituent un véritable trésor documentaire. Elles nous permettent, en effet, de reconstituer cette évacuation particulière qui, à la différence d’autres restées temporaires, finit par devenir, contre toute attente, un exil permanent.
Certaines de ces lettres écrites par des enfants peuvent être lues comme des journaux de bord, car les enfants y racontent tous les détails du voyage, convaincus de vivre une grande aventure et de jouer un rôle important dans un fait historique sans précédent. Ils racontent, par exemple, comment s’effectue l’embarquement dans les ports espagnols (Carthagène, Valence, Bilbao, Barcelone, Gijón), comment se déroulent les adieux, comment ils sont traités à bord, les repas servis sur le bateau, le peu d’espace disponible, les maladies dont ils souffrent ainsi que les différentes escales. La lettre que le petit Lucio Rueda écrit à son frère Victoriano, combattant républicain, offre un excellent exemple :

A présent, je vais te raconter le voyage que nous avons fait. Quand nous sommes partis de Bilbao, et que nous avons fait nos adieux à maman et à vous tous, nous sommes montés à bord du bateau Habana. Nous y sommes restés jusqu’au lendemain. À quatre heures du matin, on a levé les amarres et on a commencé à naviguer. Nous n’avons pas vu la terre pendant une journée entière puis nous sommes arrivés en France.
Avant d’arriver, nous avons aperçu le navire traître Cervera, mais comme nous étions escortés par 5 bateaux français, il a cru que c’étaient des bateaux républicains et il est parti. Nous ne l’avons plus vu.
Ensuite, nous sommes arrivés en France, à Bordeaux. Nous y sommes restés deux jours, toujours à bord du bateau et le dernier jour, on nous a donné un paquet de bonbons, de biscuits et un petit pain et encore d’autres choses. Puis, nous sommes descendus et nous sommes allés à la gare de France. Après, le bateau Sontay est arrivé et nous avons embarqué de nouveau. Au bout de deux heures, nous avons pris la direction de l’URSS. En chemin, nous avons vu beaucoup de pays : la Hollande, la Belgique. Un peu plus tard, nous sommes entrés dans les eaux allemandes qui semblent aussi méchantes qu’eux, car il y a eu de très grosses vagues.
Ensuite, nous avons vu la Suède et encore d’autres nations. Un peu plus tard, nous avons vu de navires de guerre avec des grues et d’autres choses. Puis un autre bateau identique et après un bateau des garde-côtes s’est approché et son capitaine est monté à bord et ils nous ont filmés. Ensuite, de loin, nous avons vu une partie de l’URSS et en chemin beaucoup de bateaux de commerce. En nous rapprochant de l’URSS, nous avons vu beaucoup de bateaux de guerre russes et 5 sous-marins arrêtés. Un peu plus tard, environ deux heures, nous sommes arrivés à Leningrad et nous nous sommes arrêtés au port xiv.

 

 

L’arrivée en Russie restera inoubliable pour les enfants. Ce fut, sans aucun doute, un des souvenirs les plus gais de cette période marquée par le déracinement et la séparation. Les débarquements ont été filmés et photographiés de très nombreuses fois. Ils ont fait la Une de beaucoup de journaux nationaux et internationaux. Chaque fois qu’une expédition infantile entrait dans le pays, le peuple russe décorait de fleurs et de guirlandes les ports de Leningrad et de Yalta ainsi que les différentes gares traversées par les petits évacués. Ces derniers étaient également accueillis par de la musique et des danses traditionnelles. Comme le décrit le petit Emiliano Aza dans la lettre à sa famille, les enfants étaient reçus, et je cite ses propres mots, «comme si nous étions des héros revenant de la guerre et comme si nous avions réalisé des exploits extraordinaires » xv.
À peine arrivés, les enfants étaient l’objet de nombreux égards et de soins : un bon bain, un examen médical, de nouveaux vêtements (des uniformes pour tous) et des repas succulents – avec même du caviar au menu. Avant de découvrir leur nouvelle maison, ils faisaient même un séjour dans un sanatorium pour se reposer de leur périple. C’est ce que raconte la lettre du petit Marcos Alcón adressée à ses parents le 24 juin 1937 :

En arrivant à l’infirmerie, nous avons pris une douche et nous avons mangé deux gâteaux de pain avec du beurre et du fromage, du pain avec de la confiture, un gâteau et du chocolat. On nous a donné des chaussettes, un pantalon long, un maillot de corps, un caleçon mauve qui ressemble à un pagne, et une chemise verte identique à celles qui sont jaunes, mais plus légère et avec des manches longues pour être portée avec une cravate xvi.

 

 

Les seize Maisons d’Enfants, que le Narkompros (le Commissaire du peuple pour l’Enseignement Soviétique) avait créées spécialement dans différentes provinces de la Fédération Russe et en Ukraine pour les enfants espagnols évacués, ont été de véritables oasis de bonheur. D’ailleurs, la majorité des enfants qui ont écrit leurs mémoires et leurs autobiographies consacrent toujours un chapitre à la description des Maisons où ils vécurent, comme par exemple, Bernardo Clemente del Río, qui habitait à la Maison numéro 7 de Moscou :

Notre maison d’enfants de Moscou se trouvait à l’angle des rues Bolshaya Piragóvskaya et Alsufelskaya. C’était un ancien bâtiment restauré et transformé avant notre arrivée […]. Par le passé, ce devait être la demeure d’un grand de Russie. Au rez-de-chaussée, se trouvaient l’entrée, la penderie pour les manteaux, les bonnets et les sabots. Il y avait une petite fontaine de marbre avec des poissons de couleurs, le petit bureau de la comptabilité, trois grands dortoirs pour les garçons, les toilettes, les douches, une pièce destinée au rangement du linge de maison, des draps et des vêtements, la grande salle du réfectoire et la cuisine.
On accédait au premier étage par un large escalier de marbre blanc. À cet étage, il y avait le bureau de la directrice et du zampolit (directeur adjoint chargé de l’éducation politique), deux grands dortoirs pour les filles et leurs toilettes, une grande salle de conférences avec une scène, un rideau en velours rouge et un piano à queue. Dans cette salle, nous faisions notre gymnastique du matin, mais aussi des fêtes et des réunions, etc. À cet étage, il y avait les pièces pour faire les devoirs de l’école xvii.

 

Une fois installés dans leur nouveau foyer, les enfants bénéficiaient d’égards particuliers. Il régnait dans ces maisons une sorte de « microclimat espagnol ». Sur un total de plus de 1 000 personnes chargées d’encadrer les petits, 111 étaient espagnoles xviii. Les enfants suivaient des cours d’espagnol ; des manuels scolaires russes furent même traduits en castillan pour eux. Ils participaient à des groupes de danse, de théâtre, de musique ou de littérature espagnole. Ils gardèrent également le contact avec de nombreux dirigeants du Parti Communiste qui les considéraient comme le futur de l’Espagne et qui leur faisaient croire qu’ils étaient destinés à diriger le pays une fois que tout serait terminé et que la République aurait gagné la guerre. Cet espoir se manifeste clairement dans les choix des études entreprises après l’école. Dans leur grande majorité, ils se sont dirigés vers des carrières de pilotes, de marins, de médecins et d’infirmières.
Les enfants apprirent aussi le russe, non sans quelques difficultés. Ils participèrent à de nombreuses activités et fêtes avec des enfants soviétiques. Ils firent partie du mouvement des pionniers, et ainsi profitèrent de multiples excursions à travers tout le territoire qui leur permirent de mieux connaître et apprécier leur nouvelle patrie et de se familiariser avec les mœurs du peuple russe. Tout ceci se reflète dans les lettres, qui peuvent être lues comme une chronique de la vie quotidienne de ces jeunes au cours de leurs premières années en Union Soviétique, mais aussi dans d’autres documents qui ont été conservés, telles les rédactions scolaires, comme celle que nous pouvons voir de la petite Amelia de Quirós, écrite à l’École de Moscou en janvier 1938 :

Je dois raconter ce qui me plaît le plus. Nous vivons actuellement à Moscou. Depuis 5 mois que nous sommes installés dans la capitale de l’URSS, nous avons vu plein de choses intéressantes, par exemple la parade du 7 novembre pour le XXe anniversaire de l’URSS. J’ai aussi été très émue de voir le mausolée de Lénine. Mais ce qui m’a le plus impressionnée de tous les monuments de Moscou, c’est le métro. C’est une chose que je n’avais jamais vue de toute ma vie, surtout la station [Kievskaya], construite en un an par les jeunesses communistes. C’est la plus belle. J’ai beaucoup aimé aussi le Kremlin car c’est un monument très ancien, mais à mon avis c’est le métro qui est le plus extraordinaire xix.

 

Malgré tout, les enfants n’oublièrent jamais que leur pays était alors en guerre et que leurs parents et leurs proches couraient de grands périls chaque jour. Beaucoup se souviennent encore de l’angoisse, du désespoir et de la tristesse de ne pas recevoir de nouvelles des leurs.
Des mois entiers pouvaient s’écouler avant que les enfants ne reçoivent des lettres de chez eux. La censure, la désorganisation du courrier due à la situation de guerre, la perte de missives et le perpétuel changement d’adresse des proches (certains sur le front, d’autres réfugiés ou encore emprisonnés, disparus ou morts), tous ces facteurs rendaient difficile le maintien d’une correspondance suivie.
Le silence de leurs parents les rendait malades, à tel point qu’ils pouvaient écrire des phrases comme celle de la petite Visitación Urquijo à la fin d’une de ses missives : « maman, écrivez-moi, parce que si vous ne m’écrivez pas, je crois que vous êtes morts » xx . Les enfants ne renonçaient pas à joindre leurs êtres chers même lorsque le fil des nouvelles s’était interrompu. C’est ce que montrent, par exemple, les demandes de recherche adressées à plusieurs organismes républicains, comme celle du petit Ignacio Ruano, qui écrit au « camarade » Joaquín Bustos, chargé de la Délégation d’Assistance Sociale d´Euzkadi, dans le but de localiser ses parents et son frère :

Cher camarade Joaquín Bustos, je vous écris cette lettre en tant qu’enfant espagnol qui se trouve en Russie à cause de la guerre en Espagne. Cela fait un an que je suis parti et que je réside en Russie, depuis lors je n’ai pas pu découvrir l’endroit où sont mes parents et j’espère que vous pourrez m’aider. Ma mère s’appelle Magdalena Pajares. Mon père Daniel Ruano et j’ai un frère de 16 ans, Alejandro Ruano. Retrouvez le domicile d’un des trois.
Ici, nous sommes très heureux. Nous avons de tout, on s’occupe de nous très bien. Nous sommes dispersés dans différentes villes. Moi, j’habite à la ville de [Jarkov]. Grâce à votre aide, beaucoup d’enfants ont pu retrouver l’adresse de leurs parents. Dans l’attente de vous lire, un élève espagnol qui n’oublie jamais l’Espagne xxi.

 

 

Les parents, ainsi que les autorités républicaines, étaient persuadés que la séparation ne serait que temporaire. Une fois que les hostilités cesseraient en Espagne, les enfants rentreraient chez eux. Personne ne pensait évidemment en une possible défaite et encore moins à l’impossibilité du retour provoqué par l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale. Cette dernière donna l’occasion aux enfants espagnols, devenus alors adolescents, de pouvoir montrer leur reconnaissance au peuple russe. La Grande Guerre Patriotique marqua la fin de l’enfance perdue des Enfants de Russie. Ils virent là non seulement un moyen de déclarer leur amour au pays qui les avait sauvés des bombes, mais aussi l’opportunité de reprendre le flambeau dans la lutte contre le fascisme.
Quand Hitler envahit l’Union Soviétique le 21 juin 1941, la majorité des enfants espagnols avaient entre 10 et 15 ans. Toutes les Maisons d’Enfants étaient situées sur l’axe de l’invasion allemande et durent donc être abandonnées. Les enfants furent évacués, une fois encore, vers des zones plus sûres xxii . La petite Ariadna Pascual se souvient, dans ses mémoires encore inédites, de cette nouvelle évacuation et note même l’heure à laquelle elle apprit la nouvelle par un des instituteurs espagnols de la Maison d’Enfants de Moscou où elle habitait et de laquelle elle fut évacuée vers Kuibyshev dans la nuit du 15 octobre 1941 :

Le 22 juin 1941 : à 4:00 du matin l’Armée d’Hitler a traversé la frontière. J’avais seulement huit ans, mais je me souviens parfaitement de ce dimanche-là. Nous étions en train de faire la fête dans la salle de conférences de la Maison, nous jouions et nous dansions. Comme toutes mes camarades, je portais une robe bleue et des collants jaunes. Soudain, un de nos professeurs espagnols est brusquement entré dans la pièce en nous disant que la fête était finie. La guerre avait commencé ; elle nous poursuivait où que nous allions xxiii.

 

 

La plupart des jeunes espagnols participèrent activement à la Seconde Guerre mondiale : travaillant dans les usines pour satisfaire les besoins matériels de la guerre, collaborant aux tâches de l’arrière, participant aux moissons des nombreux kolkhozes disséminés sur tout le territoire soviétique ou rejoignant l’Armée Rouge comme infirmières ou comme combattants.
C’est le cas du capitaine Francisco Gullón, qui écrit ceci dans son journal :

[Juin, 1942] Gavrilovo, région de Smolensk. Je suis de nouveau sur le front. Je suis ici avec deux camarades espagnols, Alberca et Uztarro, dans un régiment de soldats rouges […]. Actuellement je suis capitaine de l’Armée Rouge. On m’a assuré que l’on me donnera bientôt un bataillon. Il est indispensable de lutter, de lutter comme jamais. On dit que nous vivons la situation la plus difficile de toute la guerre. Je tiens à écrire aujourd’hui ce que je pense d’elle afin de lire mes notes à la fin de la guerre […]. J’ai vingt-deux ans et le plus grand désir de vivre […]. Je veux encore revoir ma chère ville de Madrid. Je veux rentrer en Espagne xxiv.

 

Entre 50 et 65 « enfants de Russie » perdirent la vie sur les champs de bataille. Plus de 500 moururent de froid ou de faim, de manque de médicaments ou lors de bombardements xxv. Les survivants durent affronter les difficultés de l’après-guerre. Ce fut un changement brutal avec leur vie antérieure. Les Maisons d’Enfants avaient disparu et chacun devait prendre sa vie en main. Le moment était venu de s’intégrer à la société soviétique dans toutes ses dimensions : académique, professionnelle, politique, économique ou familiale. Les destins furent variés, mais le désir et l’espoir du retour ne disparurent jamais.
Dès la fin de la Guerre et jusqu’à la mort de Staline en 1953, peu d’enfants purent rentrer en Espagne. Ce ne fut qu’en 1956-1957 que les autorités russes et espagnoles leur offrirent la possibilité de rentrer dans leur pays natal. Jusqu’à sept expéditions officielles de retour furent mises sur pied. La première, composée de 667 « enfants », arriva à bord du Crimea au port de Valence, le 28 septembre 1956.
Cependant, la moitié d’entre eux retournèrent peu de temps après en Russie en raison de la difficulté à vivre paisiblement dans l’Espagne franquiste : familles brisées, retrouvailles frustrées, problèmes pour trouver du travail et pour obtenir l´homologation de leurs diplômes russes, non reconnaissance de leurs mariages civils, interrogatoires constants de la police, persécutions, emprisonnements xxvi, etc. L´histoire des retours est, en réalité, une histoire de silences, de méprises et de promesses flouées.
Aux rapatriements officiels des années 50, succéderont ceux organisées pendant la Guerre Froide.
Le retour continua après le mort de Franco en 1975, mais il faudra attendre les années 90 pour que le nouveau paysage politique et économique de l’ancienne URSS oblige de nombreux « enfants » à émigrer de manière forcée et précipitée, non seulement pour fuir une Russie qu’ils ne reconnaissent plus mais également pour rentrer en Espagne et accomplir un dernier souhait : celui de mourir chez eux.

Les enfants espagnols évacués vers la Russie en 1937 et 1938 ont partagé durant leur enfance et leur adolescence beaucoup d´événements qui ont marqué leur vie adulte et ils ont tissé d´importants réseaux de solidarité et de relations sociales et familiales qui les maintiennent toujours unis. Leur identité collective a été construite historiquement, au long du temps et contre le temps. Cette construction a été possible grâce aux lieux de mémoire qu´ils ont créés, aux nombreux actes qu´ils ont célébrés, aux associations qu´ils ont fondées xxvii, grâce aussi à la lutte infatigable pour la reconnaissance publique de leurs droits et pour la préservation de leur histoire.

Nous, nous avons toujours été différents, partout. Pour les Russes, nous étions à vie des Espagnols […], pour les Espagnols, quand nous y allions, nous étions des Russes […]. Il me semble que la guerre a gâché toute notre vie. Toute notre vie d’enfants à penser à l´Espagne, à penser que nous étions des Espagnols, à penser à rentrer en Espagne. De même pour l´adolescence. Plus tard, quand nous nous sommes rendus compte de cela, nous étions déjà vieux, et nous sommes les enfants de la guerre, et de toutes façons […], nous sommes toujours en train de penser à faire nos valises xxviii.
(Article traduit par THOMAS BOSC)

 

 

 

 

i Pedro GARFIAS, « Entre España y México. A bordo del Sinaia », Poesías completas, Madrid, Alpuerto, 1996, p. 297.
ii Josefina RODRÍGUEZ ALDECOA, El semanal, 11 août 1996, s.p.
iii Tomás VIDAL BENDITO, Joaquín RECAÑO, « Demografía y Guerra Civil », Historia 16, nº 14, 1987, p. 68.
iv María ÁLVAREZ DEL VAYO, Los últimos días. Recuerdos y reflexiones de una niña del exilio, Madrid,
Fondation Pablo Iglesias, 2003, p. 35.
v Jaime GARCÍA PADRINO, Libros y literatura para niños en la España contemporánea, Madrid, Fondation Germán Sánchez Ruipérez, 1992.
vi Alejandro MAYORDOMO, Juan Manuel FERNÁNDEZ SORIA, Vencer y convencer. Educación y política. España,
1936-1945, Valence, Université de Valence, 1993.
vii Cahier de roulement de l´école de Hostafranchs (Lérida). Exercice épistolaire de l´écolier José Vila, 10 novembre 1936. Dossier de ‘purge’ de la maîtresse Ramona Albareda Escudé. Archives Générales de l´Administration (AGA), Alcalá de Henares. Fonds Ministère d´Éducation et Culture (MEC), dossier 235, nº 49.800.
viii Alicia ALTED, « Las consecuencias de la Guerra Civil española en los niños de la República : de la dispersión al exilio », Espacio, tiempo y forma. Revista de la Facultad de Geografía e Historia de la UNED, série V, nº 9, 1996, pp. 207-228.
ix José Ignacio CRUZ, « Colonias escolares y Guerra Civil. Un ejemplo de evacuación infantil », in A pesar de todo dibujan. La Guerra Civil vista por los niños, Madrid, Bibliothèque National d´Espagne, 2006, pp. 41-52 ; et Cristina ESCRIVÁ MOSCARDÓ, Rafael MAESTRE MARÍN, De las negras bombas a las doradas naranjas. Colonias escolares, 1936-1939, Valence, l´Eixam Éditions, 2011.
x Pour une bibliographie plus exhaustive voir Alicia ALTED, Roger GONZÁLEZ, María José MILLÁN (eds.), El exilio de los niños. Catálogo de la exposición, Madrid, Fondation Pablo Iglesias, Fondation Francisco Largo Caballero, 2003 ; et Verónica SIERRA BLAS, Palabras huérfanas. Los niños y la Guerra Civil, Madrid, Taurus, 2009.
xi Un episodio de la guerra española. Evacuación y repatriación del Sanatorio de Górliz, Bilbao, Publications de la Députation Provinciale de Biscaye, Imprimerie Provinciale de Biscaye, 1937, p. 23.
xii Alicia ALTED, « Le retour en Espagne des enfants évacués pendant la Guerre Civile espagnole : la Délégation extraordinaire au rapatriement des mineurs (1938-1954) », in Enfants de la guerre civile espagnole. Vécus et représentations de la génération née entre 1925 et 1940, Paris, L´Harmattan, Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1999, pp. 47-59.
xiii Sur les évacuations vers la Russie voir Enrique ZAFRA, Rosalía CREGO, Carmen HEREDIA, Los niños
españoles evacuados a la URSS (1937), Madrid, Éditions de la Torre, 1989 ; Marie Jose DEVILLARD, Álvaro PAZOS, Susana CASTILLO, Nuria MEDINA, Los niños españoles en la URSS (1937-1997) : narración y memoria, Barcelone, Ariel, 2001 ; Alicia ALTED, Encarna NICOLÁS, Roger GONZÁLEZ, Los niños de la guerra de España en la Unión Soviética. De la evacuación al retorno (1937-1999), Madrid, Fondation Francisco Largo Caballero, 1999 ; Susana CASTILLO, Mis años en la escuela soviética. El discurso autobiográfico de los niños españoles en la URSS, Madrid, Los libros de la Catarata, 2009 ; et Immaculada COLOMINA LIMONERO, Dos patrias, tres mil destinos : vida y exilio de los niños de la Guerra de España evacuados a la Unión Soviética, Madrid, Cinca Éditions, Fondation Francisco Largo Caballero, 2010.
xiv Lettre du Lucio Rueda à son frère Victoriano. Odessa, 12 février 1938. Centre Documentaire de la Mémoire Historique, Salamanque (CDMH). Fonds Politique et Social (PS) de Santander, série O, boîte nº 51, dossier nº 7, documents nº 83-89.
xv Lettre d’Emiliano Aza à ses parents et frères. Odessa, 31 janvier 1938. CDMH, PS Santander, série O, boîte nº 51, dossier nº 7, document nº 6.
xvi Lettre du Marcos Alcón à ses parents. Leningrad, 24 juin 1937. CDMH, PS Bilbao, boîte nº 5, dossier nº 11, document nº 6.
xvii Bernardo Clemente DEL RÍO SALCEDA, 20.000 días en la URSS. Recuerdos, descubrimientos y reflexiones de un niño de la guerra, Madrid, Fondation Francisco Largo Caballero, Entrelíneas, 2004, pp. 46-47.
xviii Cf. Susana CASTILLO, Memoria, educación e historia : el caso de los niños españoles evacuados a la Unión Soviética durante la Guerra Civil española, Madrid, Université Complutense de Madrid, 1999, p. 280.
xix Rédaction écrite par Amelia B. de Quirós. École de Moscou, 13 janvier 1938. CDMH, PS Barcelone, boîte nº 87, dossier nº 17, document nº 1.
xx Lettre de Visitación Urquijo à ses parents et à sa soeur. Misjor, 9 septembre 1937. CDMH, PS Santander, série O, boîte nº 51, dossier nº 7, document nº 124.
xxi Lettre d’Ignacio Ruano adressée à Joaquín Bustos, chargé de la Délégation d’Assistance Sociale d’Euzkadi. Jarkov, 5 juillet 1938. CDMH, PS Bilbao, boîte nº 206, dossier nº 8, document nº 19.
xxii Nosotros lo hemos vivido. Homenaje de los « Niños de la Guerra Española » al Pueblo Ruso, Madrid, Ministère des Affaires Sociales, Imprimerie Garso ; Clinique Le Retour, 1995, p. 32.
xxiii Extrait du journal d´Ariadna Pascual, Moscou, 22 juin 1941, cf. Dorothy LEGARRETA, The Guernica Generation. Basque Refugee Children of the Spanish Civil War, Reno, Université de Nevada, 1984, pp. 266-267.
xxiv Extrait du journal de Francisco Gullón, juin 1942, cf. Eusebio CIMORRA, Isidro R. MENDIETA, Enrique
ZAFRA, El sol sale de noche. La presencia española en la Gran Guerra Patria del pueblo soviético contra el nazi-fascismo, Moscou, Progreso, 1970, pp. 66-67.
xxv Rafael MIRALLES, Españoles en Rusia, Madrid, Éditions et Publications espagnoles (EPESA), 1947, pp. 201-202 ; et En memoria de los combatientes y niños españoles muertos junto al pueblo ruso con motivo de la Segunda Guerra Mundial, 1941-1950, Madrid, Fondation Nostalgia, 2000, s.p.
xxvi Carmen GONZÁLEZ MARTÍNEZ, « El retorno a España de los “Niños de la Guerra Civil” », Anales de Historia Contemporánea, nº 19, 2003, pp. 75-100.
xxvii Jesús J. ALONSO CARBALLÉS, « Las organizaciones de memoria de “los niños del exilio” : de la memoria a la historia », Amnis, nº2, 2011 [http://amnis.revues.org/1501].
xxviii Macrina García Santana : entrevue réalisée par Roger González Martell, La Havane (Cuba), décembre 1998, cf. Alicia ALTED, La voz de los vencidos. El exilio republicano de 1939, Madrid, Aguilar, 2005, p. 197.

Source :
Enfance Violence Exil
par Catherine MILKOVITCH-RIOUX et Rose DUROUX
CELIS, Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand
Colloque international
ENFANCES EN GUERRE. Témoignages d’enfants
sur la guerre
Université Blaise Pascal – Clermont-Ferrand (CELIS)
Université d’Amiens (CHSSC)
7-8-9 décembre 2011
UNESCO
Programme ANR Enfance Violence Exil
enfance-violence-exil.net

Un exemple de résilience personnelle

Un exemple de résilience

Suite à la réunion un peu chaotique du 10 mars dernier  sur mémoire et résilience, avec Mme Nègre, j’ai eu besoin de faire le point et notamment d’essayer de répondre à la question de l’intervenante sur quelques-unes des façons de parvenir à ce que je nommais jusqu’alors la « cicatrisation de la mémoire » (ou cicatrisation mémorielle).

Quelques mots de présentation. Je suis née en France, à la fin des années quarante et suis la fille d’un Espagnol originaire d’un petit bled de la province d’Albacete. Il est parti se battre à 17 ans, est devenu communiste au front. Puis Retirada, Camp d’Argelès, renforcement de la ligne Maginot, arrestation et envoi pour  4, 5 ans au camp de  Mauthausen. Un père que j’ai admiré et même adoré.

Pour suivre sa volonté de grand admirateur de l’URSS, je fais des études de russe, et voilà qu’un beau jour, en fac, le programme de littérature m’oblige à lire Une journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljenitsyne et je découvre l’existence des camps de concentration en URSS. Mon père, dans un premier temps, nie leur existence, puis, poussé dans ses retranchements, finit par l’admettre et même l’approuver, disant que si le communisme avait triomphé en Espagne, il aurait été, lui, parfaitement d’accord pour envoyer ses « ennemis » (notion très élastique, car, certains jours, les anars étaient désignés par lui comme des agents de la CIA !) se rééduquer en camp. On se dispute moult fois et on finit par ne plus se voir qu’épisodiquement. Quelque chose s’est irrémédiablement, brisé en nous. Mes rêves de communisme en Espagne et sur la terre entière en sont aussi totalement ébranlés.

Voilà ce qui a été mon grand traumatisme : « mon père, ce héros au sourire si doux » est un affreux menteur, il m’a fait croire à une sorte de paradis sur terre, or ce paradis est un enfer ! Et comment cet homme qui a souffert durant tant d’années, loin d’être porté à la compassion pour autrui, peut-il souhaiter à ses ennemis ce qu’il a vécu de pire ? C’est inhumain

Vous voyez que je ne suis pas dans ce cas de figure évoqué à un moment par Mme Nègre : celui  d’une 2ème génération qui subit. Mais dans cet autre cas où, héritant des qualités de mon père comme le questionnement et la contestation, j’ai aussi retourné ses armes contre lui. Dans le même temps, et grâce à sa foi dans l’école (« el saber no ocupa lugar », nous répétait-il, le savoir ne prend pas de place), je me suis correctement intégrée à la société française, tout préservant la conscience d’une double appartenance.

Je crois pouvoir distinguer trois principaux jalons qui ont marqué ma « résilience ». Ces jalons ne sont pas que le fruit de ma volonté pour tenter de surmonter mon traumatisme. Ils ont aussi existé grâce à plusieurs hasards offerts par la vie. Mais l’essentiel pour moi a été de  trouver des mots de plus en plus riches et de plus en plus personnels pour formuler ce traumatisme.

  • La résilience grâce à des sortes de « pères de substitution »

J’en vois deux :

L’un s’appelle Fiodor Bilenko. Il est ukrainien.

Après  la mort de Staline, la correspondance avec l’Occident est moins sévèrement contrôlée, et un Ukrainien qui a été déporté à Mauthausen veut courageusement renouer avec ses meilleurs amis espagnols du camp, du moins de façon épistolaire. Il écrit en russe à un ami de mon père et moi, l’étudiante de russe, je traduis, puis je corresponds directement avec Fiodor. Bien sûr, il raconte ses souvenirs affreux du camp nazi, mais je découvre aussi grâce à cette correspondance, et fais découvrir à quelques amis espagnols la vie très dure de cet homme et la terrible réalité soviétique, particulièrement en Ukraine, pendant la collectivisation forcée des campagnes à partir de 1928 et durant une de ses conséquences, l’atroce famine de 1932-1933 (je creuserai la question et apprendrai qu’elle a fait plus de 5 millions de victimes). Quel choc après les lectures sur la vie radieuse des ouvriers et paysans d’Etudes soviétiques à laquelle ma famille est abonnée ! Fiodor décrit tout cela à mots couverts, je comprends aussi qu’il a encore peur de la censure. Plus tard, quand Soljenitsyne lancera un appel pour recueillir des souvenirs et Mémoires, je photocopierai pour lui les lettres les plus intéressantes de Fiodor. J’ai rencontré Fiodor à Kiev, une grand amitié nous a liés, et transmettre ce qu’il m’a appris m’a fait du bien.

Ce père de substitution était socialement proche de mon père par ses origines paysannes. Il était devenu mineur, puis technicien des mines (et mon père simple tailleur, puis chef d’atelier).

 

Mon autre père de substitution n’en était pas trop éloigné non plus par certains points : déporté, comme lui, mais à Buchenwald, membre du parti communiste comme lui, mais au comité central. Il était en outre doté d’un grand talent d’écriture. Je veux parler de Jorge Semprun. A un moment, il avait été vivement question de sa visite chez nous, car il devait venir discuter afin de rédiger la préface du bouquin que mon père et un groupe de ses camarades écrivaient sur le camp de Mauthausen. Ce livre est paru et s’intitule Le Triangle bleu (Gallimard, collection Témoins, 1969). L’année de parution peut sembler bien tardive, mais il faut savoir (et je l’ai appris aussi à l’occasion de mes études) que sous  Staline, et donc dans les autres partis communistes staliniens, revenir de camp paraissait suspect : comment ? on n’était-on pas mort en luttant contre les nazis ? Cette survie était-sans doute due à une collaboration ! Bien des fois, les prisonniers soviétiques des camps nazis ont enchaîné en rentrant en URSS camp nazi et  Goulag. Les communistes espagnols, eux, n’ont pas du tout été accueillis en héros, à leur retour de camp, ils ont été victimes d’un certain ostracisme. La rédaction autorisée du Triangle bleu était donc une forme de reconnaissance de leur probité et de leur fidélité à leurs idéaux. Et c’est pourquoi le livre veut montrer patte blanche et insiste beaucoup sur la constitution rapide à Mauthausen de groupes communistes tentant par tous les moyens de lutter contre les bourreaux nazis. Le livre sera  préfacé par Pierre Daix (déporté lui aussi à Mauthausen) et non par Semprun, exclu entre temps du PCE. Et l’interdit, évidemment, intrigue, pousse les jeunes à la curiosité ! La lecture de l’exclu a été très importante pour moi. Son Quel beau dimanche, qui se déroule à Buchenwald, avec ces mots justes et percutants, sa vision complexe et non mythifiée du camp et de l’organisation communiste dans le camp, est devenu en quelque sorte pour moi l’antidote du Triangle bleu. Ensuite, j’ai poursuivi mes lectures de cet écrivain, très intéressée notamment par sa connaissance interne du PCE. Et cela a motivé en partie mon propre désengagement des Jeunesses communistes espagnoles dont je faisais partie à Paris depuis l’âge de 15 ans.

Oui, la lecture de la littérature permet la résilience. On trouver en elle des héros auxquels on se raccroche, auxquels on s’identifie même. Car vivre sans plus croire en rien serait vraiment trop insupportable.

 

  • Résilience par l’action militante

Mon père était un militant, un lutteur, j’en conviens, et je suis bien consciente qu’il m’a transmis ce désir de se battre. Mais pas pour un idéal que de plus en plus, par mon échange épistolaire, par mes lectures,  je découvrais meurtrier. Est apparue pour moi (dans les années 80) la nécessité  d’un nouvel engagement.  Et nous avons choisi avec mon mari d’adhérer  à Amnesty International. Tandis que certaines personnes de notre groupe s’occupaient de prisonniers d’Amérique latine, nous nous sommes chargés du dossier  d’un Soviétique, prisonnier à cause de sa foi (cas fréquent pour les croyants  actifs en URSS). Il s’agissait d’un pentecôtiste. Mon père était d’un anticléricalisme primaire, il racontait notamment avec jubilation comment  les anarchistes mettaient le feu aux églises pendant la guerre civile ! Je reconnais que, comme pour évacuer le sentiment de culpabilité que cela avait créé en moi (dans l’incendie, il devait bien y avoir des paroissiens et des prêtres ?), ça m’a donné une forme d’apaisement de défendre un croyant, un « zek » (déporté d’un camp) dans la « patrie du socialisme triomphant ».

Autre acte de militantisme, à l’époque post-brejnévienne : la traduction régulière pour une revue (Les Cahiers du Samizdat) de ce que Soljenitsyne appelle des « voix sous les décombres ». Le Samizdat, ce sont des  publications circulant sous le manteau  en URSS : des témoignages par les personnes concernées ou proches sur la justice répressive, les internements psychiatriques, les camps de travail, les entraves au libre déplacement, à la liberté religieuse, aux mouvements nationaux, etc.

  • Résilience enfin grâce au passionnant travail de thèse de sociologie politique de mon mari

Jean-Marc Négrignat, mon mari, a effectué ses recherches sur la séduction de l’idéologie communiste et sur les processus d’adhésion, de remodelage de la personnalité, puis de désengagement vécus et analysés par certains écrivains, notamment par Arthur Koestler, Ignacio Silone et Eugen Löbel, dans leurs autobiographies. Quand il est prématurément décédé, j’ai fait une relecture approfondie et un certain remaniement de sa thèse pour qu’elle soit publiée et lisible par un plus grand nombre. Je crois me réapproprier en un certain sens ce travail, puis faire éditer Avoir été communiste (Editions des Archives contemporaines, que je peux vous prêter !) m’a fait surmonter vraiment le traumatisme profond de ma désillusion vis-à vis de mon père et du communisme.

J’ai parachevé, pour ainsi dire, cette époque en visitant très tardivement, au milieu des années 2000, le camp de Mauthausen (et j’en éprouve, là encore, de la culpabilité, car je ne l’ai pas fait avec lui). J’ai vu avec une intense émotion le lieu de son calvaire. Je me suis réconciliée, des années après sa mort, il est vrai, avec lui. Aujourd’hui, sa riche personnalité me semble déborder le cadre rigide de l’idéologie. Et je crois à nouveau le comprendre. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que notre haine était à la mesure de notre amour. Et, comme dirait le titre d’un film italien, « Nous nous sommes tant aimés ! ». Et ça, personne ne peut me l’enlever. « ¡Que me quiten lo bailado! », s’exclamait souvent Santiago Bonaque Martinez.

 

Calculez maintenant le nombre d’années que peut prendre chez un individu cette fameuse cicatrisation de la mémoire !

Mais  « el saber no ocupa lugar », et j’ajouterai : Gracias a la vida ! Je lui suis reconnaissante que, par le biais de cette terrible guerre civile espagnole, des univers se soient ouverts à moi.

 

Maria-Luisa Bonaque

 

(Tours, le 12 Mars 2017)

Des dates à ne pas oublier ….

  • Mardi 4 avril : venue à Tours du groupe de poètes espagnols engagés éditeurs de la revue poétique « Fake » (à León), pour une lecture-spectacle (lecture de textes publiés dans la revue et intermèdes musicaux-guitare, saxophone, voix) au 3° étage de la B. U. Tanneurs, à Tours.
  • Jeudi 6 avril : soirée CNP au Studio « Les femmes dans luttes armées aujourd’hui », à 20 h (CNP, Osez le féminisme, Retirada 37). Documentaire « Femmes contre Daech »  de Pascale Bourgaux, débat avec Edouard Sill, historien.
  • Vendredi 31 mars :
  • Exposition de David Garcia « L’œuvre réformatrice de la seconde République espagnole, 1931-1936. Réalisations et héritages ». Salles Varennes et Walsort à Noizay, à partir de 14h.
  • Des collégiennes présentent leur film enquête sur les réfugiés espagnols de Noizay, à 19h au Collège Anatole France, Tours.
  • Autour des réfugiés espagnols de Noizay : présentation d’archives, enquête filmée « Sur les traces des réfugiés espagnols de Noizay », intervention de Retirada 37 et David Garcia, à 20 h salle Bernache à Noizay.
  • Samedi 10 juin : nuit du cinéma au Studio, de 18 h à l’aube.
  • Jeudi 22 juin : projection du film « Federica Montseny, l’indomptable » en présence du réalisateur Jean-Michel Rodrigo, à 20 h au Plessis, à La Riche.

CRISTINO GARCÍA

Article de la revue Regards n° 31 du 8 mars 1946.

 

La forte émotion nationale provoquée par l’exécution de dix guérilleros le 22 février 1946, parmi lesquels l’ancien résistant Cristino García, a levé ces ambiguïtés et semblé répondre aux attentes de l’exil. Le gouvernement tripartite dirigé par Félix Gouin décida de mettre en œuvre une politique interventionniste contre la dictature péninsulaire : non seulement il l’isola par une quarantaine unilatérale, fermant la frontière pyrénéenne fin février et coupant toutes les communications entre les deux pays, mais il fut à l’origine de l’adoption par l’Assemblée générale des Nations unies, à la fin de cette même année, d’une résolution qui mettait symboliquement au ban le régime franquiste en préconisant son exclusion des institutions et conférences internationales reliées à l’ONU, ainsi que le rappel des ambassadeurs ou ministres plénipotentiaires accrédités. De manière symétrique, un soutien résolu était apporté aux républicains espagnols, dans l’espoir de favoriser une relève démocratique au pouvoir du général Franco. Il faut en effet prendre en compte l’existence de deux Espagne jusqu’en 1977, Paris devenant début 1946 le siège des institutions républicaines en exil. Or, quelques mois suffirent pour mettre en lumière la vanité d’espérer une solution espagnole en raison des déchirements et de la sclérose de l’antifranquisme. Cette faillite privait de sens la politique interventionniste, alors même que la résolution de l’ONU, qui tenait plus de la condamnation morale que d’une pratique d’ostracisme multilatéral, l’avait implicitement désavouée.

Le déclenchement de la guerre froide se greffa sur l’échec patent de la quarantaine unilatérale, inefficace vis-à-vis de l’Espagne et préjudiciable aux intérêts français, pour amener l’exécutif à décider, début février 1948, de rétablir la circulation pyrénéenne. Cette décision, et l’assentiment unanime qu’elle rencontra hors de la mouvance communiste, reflétaient l’effacement des valeurs de la Résistance et de la référence antifasciste qui avaient prévalu dans l’immédiat après-guerre au profit de la priorité anticommuniste, tout en sanctionnant l’incapacité d’une puissance moyenne comme la France à suivre une ligne originale en période de bipolarisation internationale. Après une brève phase d’affrontement avec Madrid, l’heure était donc à l’apaisement, surtout quand la levée des sanctions onusiennes entraîna la normalisation des relations diplomatiques et la promotion du délégué Bernard Hardion au rang d’ambassadeur en janvier 1951 ; la France fut toutefois le dernier pays d’Europe occidentale à présenter une demande d’agrément. La guerre froide conférait en effet une nouvelle légitimité internationale au général Franco, lui permettant de se targuer d’avoir été le « premier adversaire du communisme » et de faire figure d’allié potentiel de la défense occidentale ; il lui fut associé par le biais des accords hispano-américains d’assistance économique et militaire signés en septembre 1953. L’Espagne effectua alors son retour sur la scène mondiale, refermant la séquence de marginalisation ouverte en 1936 ; après l’UNESCO fin 1952, l’admission à l’ONU en décembre 1955 couronna une normalisation qui transparut également dans le peu d’attention accordée à la candidature franquiste par les États membres, soucieux de préserver l’équilibre international en admettant ensemble des pays du bloc soviétique, d’autres du camp occidental et des neutres. Premier bénéficiaire de la guerre froide, le général Franco dut finalement son absolution officielle à la coexistence pacifique des deux Grands.

 

La frontière franco-espagnole fut fermée le 1 mars 1946 et ouverte à nouveau le 10 février 1948.

Source :

http://www.defense.gouv.fr/irsem/publications/lettre-de-l-irsem/les-lettres-de-l-irsem-2012-2013/2012-lettre-de-l-irsem/lettre-de-l-irsem-n-8-2012/enjeux/les-relations-bilaterales-france-espagne-un-survol-historique

 

 

BIOGRAPHIE

Né à Gozón- Sama de Langreo (Asturies) en 1913 – fusillé le 22 février 1946.

Cristino García Granda avait participé à la révolution d’octobre 1934 aux Asturies. En juillet 1936 il était marin et en escale à Séville. Après s’être emparé du navire avec l’équipage il regagnait les Asturies. Incorporé dans l’armée du nord, il était alors responsable d’un groupe de mineurs, dynamiteurs sur les arrières de l’ennemi. A la chute des Asturies, il parvenait à gagner la Catalogne et s’intègrait au XIV Corps d’armée dans le groupe de guerilleros de Domingo Ungria González où il avait le grade de lieutenant.

Passé en France à la fin de la guerre, il était interné en camp puis travaillait comme mineur de charbon dans le département du Gard. Pendant l’occupation il participait à la résistance contre les nazis. Il a été d’abord chef de la Brigade de Tarbes (Hautes Pyrénées), puis entre mars 1943 et janvier 1944 commandant de la 21è Brigade (Gard) de la 3° Division de Guerrilleros Espanoles. Il a été ensuite nommé lieutenant colonel de la 158° Division (Tarbes). Il a été décoré de la légion d’honneur pour son action dans la résistance : il avait en particulier participé à la libération de Foix et à la bataille de la Madeleine (Gard) où il avait fait près de 1300 prisonniers allemands. Il avait participé également le 4 février 1944 à la libération des prisonniers politiques de la prison de Nîmes.

A l’automne 1944 Cristino Garcia Granda prenait part à l’opération d’invasion du Vall d’Aran dans le cadre de Reconquista de España. Après l’échec de l’opération il avait été mis à la disposition du Parti communiste. Santiago Carrillo Solares le choisissait alors pour une délicate opération d’épuration du Parti à Madrid. En avril 1945, accompagné de trois guérilleros, il passait en Catalogne puis gagnait Madrid où il remplaçait José Vitini Flores qui venait d’être arrêté et prenait en charge l’appareil d’information et l’organisation des guerilleros. Il était alors responsable de la 5° Agrupación de Guerrilleros Centro-Extremadura (Tolède, Ciudad Real, Badajoz, Caceres, Jaen et Cordoba). Pendant tout le mois de septembre son groupe allait opérer plusieurs attaques contre des établissements bancaires. Antonio Nuñez Balsera, qui en avait reçu la consigne de la bouche même de Santiago Carrillo et de Dolores Ibárruri à Toulouse en juin 1945, lui transmettait alors l’ordre d’exécuter le vieux militant communiste Gabriel León Trilla, qualifié de provocateur. Cristino García, se considérant comme « un révolutionnaire et non un assassin », aurait refusé d’exécuter personnellement Trilla, mais désignera un de ces hommes, Francisco Esteban Carranque Sánchez qui dans la nuit du 6 septembre 1945 assassinait Trilla. Le 15 octobre son groupe exécutait Alberto Pérez Ayala Cesar, un vieil ami de Trilla. Peu après cette nouvelle exécution, Critino García Granda et son groupe étaient arrêtés. Traduit devant un conseil de guerre qui s’ouvrait le 22 janvier 1946 contre dix sept membres du groupe, Cristino García Granda était condamné à mort le 9 février avec Manuel Castro Rodríguez, Francisco Esteve, Luis Fernández Avila, Francisco Esteban Carranque Sánchez, Gonzalo González González, Eduardo González Silván, Antonio Medina Vega El Canario, Joaquin Almazán Alonso et Eduardo Fuente. Le 21 ou 22 février étaient fusillés Cristino García Granda, Diego Luque Molina, Manuel Castro Rodríguez, Candido Mañanas Servant, Alfredo Ilias Pereira, José Martínez Gutiérrez, Pedro Cordero Bazaga, Luis Fernandez de Avila Nuñez, Francisco Esteban Carranque Sanchez, José Antonio Cepas Silva et Alfonso Diaz Cabezas.

Après l’éxécution de Cristino García, c’est Pablo Sanz Prades Paco El Catalán qui prit le commandement des groupes urbains communistes appelés « cazadores de ciudad ».

Source :

https://losdelasierra.info/spip.php?article2900

 

 L’Espagne est admise à l’UNESCO en 1952. Albert Camus, pressenti pour une mission au sein de l’UNESCO,  démissionne. Sa lettre.

Monsieur le Directeur Général,

Par une lettre du 30 mai, l’Unesco a bien voulu me demander de collaborer à une enquête qu’elle entreprend concernant la culture et l’éducation. En vous priant de bien vouloir faire part de mes raisons aux organismes directeurs de l’institution, je voudrais vous dire brièvement pourquoi je ne puis consentir à cette collaboration aussi longtemps qu’il sera question de faire entrer l’Espagne franquiste à l’Unesco.

J’ai appris, en effet, avec nouvelle avec indignation. Je doute qu’il faille l’attribuer à l’intérêt que l’Unesco peut porter aux réalisations culturelles du gouvernement de Madrid ni à l’admiration que l’Unesco a pu concevoir pour des lois qui régissent l’enseignement secondaire et primaire en Espagne (particulièrement les lois du 20 septembre 1938 et du 17 juillet 1945, que vos services pourront utilement consulter). Je doute encore plus encore qu’elle s’explique par l’enthousiasme avec lequel ledit gouvernement reçoit les principes dont l’Unesco prétend s’inspirer. En fait, l’Espagne franquiste, qui censure toute expression libre, censure aussi vos publications.

Je mets, par exemple, au défi vos services d’organiser à Madrid l’Exposition des droits de l’homme qu’ils ont fait connaître dans beaucoup de pays. Si déjà l’adhésion de l’Espagne franquiste aux Nations unies soulève de graves questions, dont plusieurs intéressent la décence, son entrée à l’Unesco, comme d’ailleurs celle de tout gouvernement totalitaire, violera par surcroît la logique la plus élémentaire. J’ajoute qu’après les récentes et cyniques exécutions de militants syndicalistes en Espagne, et au moment où se préparent de nouveaux procès, cette décision serait particulièrement scandaleuse.

La recommandation de votre conseil exécutif ne peut donc s’expliquer que par des raisons qui n’ont rien à voir avec les buts avoués de l’Unesco et qui, dans tous les cas, ne sont pas ceux des écrivains et des intellectuels dont vous sollicitez la sympathie ou la collaboration. C’est pourquoi, et bien que cette décision soit en elle-même, je le sais, de mince importance, je me sens cependant obligé de refuser, en ce qui me concerne, tout contact avec votre organisme, jusqu’à la date où il reviendra sur sa décision, et de dénoncer jusque-là l’ambiguïté inacceptable de son action.

Je regrette aussi de devoir rendre publique cette lettre dès que vous l’aurez reçue. Je le ferai dans le seul espoir que des hommes plus importants que moi, et d’une manière générale les artistes et intellectuels libres, quels qu’ils soient, partageront mon opinion et vous signifieront directement qu’ils sont décidés eux aussi à boycotter une organisation qui vient de démentir publiquement toute son action passée.

Avec mes regrets personnels, je vous prie de croire, Monsieur le Directeur Général, à mes sentiments bien sincères.

Albert Camus.

___________________________________________________________

 

Revue Regards n°36 du 12 avril 1946, numéro spécial « Anniversaire de la République Espagnole ».

 

La presse française reste mobilisée contre Franco.

 

 

 

 

 

Faire vivre les mémoires et les valeurs des Républicains espagnols exilés

%d blogueurs aiment cette page :
Aller à la barre d’outils