Un exemple de résilience personnelle

Un exemple de résilience

Suite à la réunion un peu chaotique du 10 mars dernier  sur mémoire et résilience, avec Mme Nègre, j’ai eu besoin de faire le point et notamment d’essayer de répondre à la question de l’intervenante sur quelques-unes des façons de parvenir à ce que je nommais jusqu’alors la « cicatrisation de la mémoire » (ou cicatrisation mémorielle).

Quelques mots de présentation. Je suis née en France, à la fin des années quarante et suis la fille d’un Espagnol originaire d’un petit bled de la province d’Albacete. Il est parti se battre à 17 ans, est devenu communiste au front. Puis Retirada, Camp d’Argelès, renforcement de la ligne Maginot, arrestation et envoi pour  4, 5 ans au camp de  Mauthausen. Un père que j’ai admiré et même adoré.

Pour suivre sa volonté de grand admirateur de l’URSS, je fais des études de russe, et voilà qu’un beau jour, en fac, le programme de littérature m’oblige à lire Une journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljenitsyne et je découvre l’existence des camps de concentration en URSS. Mon père, dans un premier temps, nie leur existence, puis, poussé dans ses retranchements, finit par l’admettre et même l’approuver, disant que si le communisme avait triomphé en Espagne, il aurait été, lui, parfaitement d’accord pour envoyer ses « ennemis » (notion très élastique, car, certains jours, les anars étaient désignés par lui comme des agents de la CIA !) se rééduquer en camp. On se dispute moult fois et on finit par ne plus se voir qu’épisodiquement. Quelque chose s’est irrémédiablement, brisé en nous. Mes rêves de communisme en Espagne et sur la terre entière en sont aussi totalement ébranlés.

Voilà ce qui a été mon grand traumatisme : « mon père, ce héros au sourire si doux » est un affreux menteur, il m’a fait croire à une sorte de paradis sur terre, or ce paradis est un enfer ! Et comment cet homme qui a souffert durant tant d’années, loin d’être porté à la compassion pour autrui, peut-il souhaiter à ses ennemis ce qu’il a vécu de pire ? C’est inhumain

Vous voyez que je ne suis pas dans ce cas de figure évoqué à un moment par Mme Nègre : celui  d’une 2ème génération qui subit. Mais dans cet autre cas où, héritant des qualités de mon père comme le questionnement et la contestation, j’ai aussi retourné ses armes contre lui. Dans le même temps, et grâce à sa foi dans l’école (« el saber no ocupa lugar », nous répétait-il, le savoir ne prend pas de place), je me suis correctement intégrée à la société française, tout préservant la conscience d’une double appartenance.

Je crois pouvoir distinguer trois principaux jalons qui ont marqué ma « résilience ». Ces jalons ne sont pas que le fruit de ma volonté pour tenter de surmonter mon traumatisme. Ils ont aussi existé grâce à plusieurs hasards offerts par la vie. Mais l’essentiel pour moi a été de  trouver des mots de plus en plus riches et de plus en plus personnels pour formuler ce traumatisme.

  • La résilience grâce à des sortes de « pères de substitution »

J’en vois deux :

L’un s’appelle Fiodor Bilenko. Il est ukrainien.

Après  la mort de Staline, la correspondance avec l’Occident est moins sévèrement contrôlée, et un Ukrainien qui a été déporté à Mauthausen veut courageusement renouer avec ses meilleurs amis espagnols du camp, du moins de façon épistolaire. Il écrit en russe à un ami de mon père et moi, l’étudiante de russe, je traduis, puis je corresponds directement avec Fiodor. Bien sûr, il raconte ses souvenirs affreux du camp nazi, mais je découvre aussi grâce à cette correspondance, et fais découvrir à quelques amis espagnols la vie très dure de cet homme et la terrible réalité soviétique, particulièrement en Ukraine, pendant la collectivisation forcée des campagnes à partir de 1928 et durant une de ses conséquences, l’atroce famine de 1932-1933 (je creuserai la question et apprendrai qu’elle a fait plus de 5 millions de victimes). Quel choc après les lectures sur la vie radieuse des ouvriers et paysans d’Etudes soviétiques à laquelle ma famille est abonnée ! Fiodor décrit tout cela à mots couverts, je comprends aussi qu’il a encore peur de la censure. Plus tard, quand Soljenitsyne lancera un appel pour recueillir des souvenirs et Mémoires, je photocopierai pour lui les lettres les plus intéressantes de Fiodor. J’ai rencontré Fiodor à Kiev, une grand amitié nous a liés, et transmettre ce qu’il m’a appris m’a fait du bien.

Ce père de substitution était socialement proche de mon père par ses origines paysannes. Il était devenu mineur, puis technicien des mines (et mon père simple tailleur, puis chef d’atelier).

 

Mon autre père de substitution n’en était pas trop éloigné non plus par certains points : déporté, comme lui, mais à Buchenwald, membre du parti communiste comme lui, mais au comité central. Il était en outre doté d’un grand talent d’écriture. Je veux parler de Jorge Semprun. A un moment, il avait été vivement question de sa visite chez nous, car il devait venir discuter afin de rédiger la préface du bouquin que mon père et un groupe de ses camarades écrivaient sur le camp de Mauthausen. Ce livre est paru et s’intitule Le Triangle bleu (Gallimard, collection Témoins, 1969). L’année de parution peut sembler bien tardive, mais il faut savoir (et je l’ai appris aussi à l’occasion de mes études) que sous  Staline, et donc dans les autres partis communistes staliniens, revenir de camp paraissait suspect : comment ? on n’était-on pas mort en luttant contre les nazis ? Cette survie était-sans doute due à une collaboration ! Bien des fois, les prisonniers soviétiques des camps nazis ont enchaîné en rentrant en URSS camp nazi et  Goulag. Les communistes espagnols, eux, n’ont pas du tout été accueillis en héros, à leur retour de camp, ils ont été victimes d’un certain ostracisme. La rédaction autorisée du Triangle bleu était donc une forme de reconnaissance de leur probité et de leur fidélité à leurs idéaux. Et c’est pourquoi le livre veut montrer patte blanche et insiste beaucoup sur la constitution rapide à Mauthausen de groupes communistes tentant par tous les moyens de lutter contre les bourreaux nazis. Le livre sera  préfacé par Pierre Daix (déporté lui aussi à Mauthausen) et non par Semprun, exclu entre temps du PCE. Et l’interdit, évidemment, intrigue, pousse les jeunes à la curiosité ! La lecture de l’exclu a été très importante pour moi. Son Quel beau dimanche, qui se déroule à Buchenwald, avec ces mots justes et percutants, sa vision complexe et non mythifiée du camp et de l’organisation communiste dans le camp, est devenu en quelque sorte pour moi l’antidote du Triangle bleu. Ensuite, j’ai poursuivi mes lectures de cet écrivain, très intéressée notamment par sa connaissance interne du PCE. Et cela a motivé en partie mon propre désengagement des Jeunesses communistes espagnoles dont je faisais partie à Paris depuis l’âge de 15 ans.

Oui, la lecture de la littérature permet la résilience. On trouver en elle des héros auxquels on se raccroche, auxquels on s’identifie même. Car vivre sans plus croire en rien serait vraiment trop insupportable.

 

  • Résilience par l’action militante

Mon père était un militant, un lutteur, j’en conviens, et je suis bien consciente qu’il m’a transmis ce désir de se battre. Mais pas pour un idéal que de plus en plus, par mon échange épistolaire, par mes lectures,  je découvrais meurtrier. Est apparue pour moi (dans les années 80) la nécessité  d’un nouvel engagement.  Et nous avons choisi avec mon mari d’adhérer  à Amnesty International. Tandis que certaines personnes de notre groupe s’occupaient de prisonniers d’Amérique latine, nous nous sommes chargés du dossier  d’un Soviétique, prisonnier à cause de sa foi (cas fréquent pour les croyants  actifs en URSS). Il s’agissait d’un pentecôtiste. Mon père était d’un anticléricalisme primaire, il racontait notamment avec jubilation comment  les anarchistes mettaient le feu aux églises pendant la guerre civile ! Je reconnais que, comme pour évacuer le sentiment de culpabilité que cela avait créé en moi (dans l’incendie, il devait bien y avoir des paroissiens et des prêtres ?), ça m’a donné une forme d’apaisement de défendre un croyant, un « zek » (déporté d’un camp) dans la « patrie du socialisme triomphant ».

Autre acte de militantisme, à l’époque post-brejnévienne : la traduction régulière pour une revue (Les Cahiers du Samizdat) de ce que Soljenitsyne appelle des « voix sous les décombres ». Le Samizdat, ce sont des  publications circulant sous le manteau  en URSS : des témoignages par les personnes concernées ou proches sur la justice répressive, les internements psychiatriques, les camps de travail, les entraves au libre déplacement, à la liberté religieuse, aux mouvements nationaux, etc.

  • Résilience enfin grâce au passionnant travail de thèse de sociologie politique de mon mari

Jean-Marc Négrignat, mon mari, a effectué ses recherches sur la séduction de l’idéologie communiste et sur les processus d’adhésion, de remodelage de la personnalité, puis de désengagement vécus et analysés par certains écrivains, notamment par Arthur Koestler, Ignacio Silone et Eugen Löbel, dans leurs autobiographies. Quand il est prématurément décédé, j’ai fait une relecture approfondie et un certain remaniement de sa thèse pour qu’elle soit publiée et lisible par un plus grand nombre. Je crois me réapproprier en un certain sens ce travail, puis faire éditer Avoir été communiste (Editions des Archives contemporaines, que je peux vous prêter !) m’a fait surmonter vraiment le traumatisme profond de ma désillusion vis-à vis de mon père et du communisme.

J’ai parachevé, pour ainsi dire, cette époque en visitant très tardivement, au milieu des années 2000, le camp de Mauthausen (et j’en éprouve, là encore, de la culpabilité, car je ne l’ai pas fait avec lui). J’ai vu avec une intense émotion le lieu de son calvaire. Je me suis réconciliée, des années après sa mort, il est vrai, avec lui. Aujourd’hui, sa riche personnalité me semble déborder le cadre rigide de l’idéologie. Et je crois à nouveau le comprendre. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que notre haine était à la mesure de notre amour. Et, comme dirait le titre d’un film italien, « Nous nous sommes tant aimés ! ». Et ça, personne ne peut me l’enlever. « ¡Que me quiten lo bailado! », s’exclamait souvent Santiago Bonaque Martinez.

 

Calculez maintenant le nombre d’années que peut prendre chez un individu cette fameuse cicatrisation de la mémoire !

Mais  « el saber no ocupa lugar », et j’ajouterai : Gracias a la vida ! Je lui suis reconnaissante que, par le biais de cette terrible guerre civile espagnole, des univers se soient ouverts à moi.

 

Maria-Luisa Bonaque

 

(Tours, le 12 Mars 2017)

Des dates à ne pas oublier ….

  • Mardi 4 avril : venue à Tours du groupe de poètes espagnols engagés éditeurs de la revue poétique « Fake » (à León), pour une lecture-spectacle (lecture de textes publiés dans la revue et intermèdes musicaux-guitare, saxophone, voix) au 3° étage de la B. U. Tanneurs, à Tours.
  • Jeudi 6 avril : soirée CNP au Studio « Les femmes dans luttes armées aujourd’hui », à 20 h (CNP, Osez le féminisme, Retirada 37). Documentaire « Femmes contre Daech »  de Pascale Bourgaux, débat avec Edouard Sill, historien.
  • Vendredi 31 mars :
  • Exposition de David Garcia « L’œuvre réformatrice de la seconde République espagnole, 1931-1936. Réalisations et héritages ». Salles Varennes et Walsort à Noizay, à partir de 14h.
  • Des collégiennes présentent leur film enquête sur les réfugiés espagnols de Noizay, à 19h au Collège Anatole France, Tours.
  • Autour des réfugiés espagnols de Noizay : présentation d’archives, enquête filmée « Sur les traces des réfugiés espagnols de Noizay », intervention de Retirada 37 et David Garcia, à 20 h salle Bernache à Noizay.
  • Samedi 10 juin : nuit du cinéma au Studio, de 18 h à l’aube.
  • Jeudi 22 juin : projection du film « Federica Montseny, l’indomptable » en présence du réalisateur Jean-Michel Rodrigo, à 20 h au Plessis, à La Riche.

CRISTINO GARCÍA

Article de la revue Regards n° 31 du 8 mars 1946.

 

La forte émotion nationale provoquée par l’exécution de dix guérilleros le 22 février 1946, parmi lesquels l’ancien résistant Cristino García, a levé ces ambiguïtés et semblé répondre aux attentes de l’exil. Le gouvernement tripartite dirigé par Félix Gouin décida de mettre en œuvre une politique interventionniste contre la dictature péninsulaire : non seulement il l’isola par une quarantaine unilatérale, fermant la frontière pyrénéenne fin février et coupant toutes les communications entre les deux pays, mais il fut à l’origine de l’adoption par l’Assemblée générale des Nations unies, à la fin de cette même année, d’une résolution qui mettait symboliquement au ban le régime franquiste en préconisant son exclusion des institutions et conférences internationales reliées à l’ONU, ainsi que le rappel des ambassadeurs ou ministres plénipotentiaires accrédités. De manière symétrique, un soutien résolu était apporté aux républicains espagnols, dans l’espoir de favoriser une relève démocratique au pouvoir du général Franco. Il faut en effet prendre en compte l’existence de deux Espagne jusqu’en 1977, Paris devenant début 1946 le siège des institutions républicaines en exil. Or, quelques mois suffirent pour mettre en lumière la vanité d’espérer une solution espagnole en raison des déchirements et de la sclérose de l’antifranquisme. Cette faillite privait de sens la politique interventionniste, alors même que la résolution de l’ONU, qui tenait plus de la condamnation morale que d’une pratique d’ostracisme multilatéral, l’avait implicitement désavouée.

Le déclenchement de la guerre froide se greffa sur l’échec patent de la quarantaine unilatérale, inefficace vis-à-vis de l’Espagne et préjudiciable aux intérêts français, pour amener l’exécutif à décider, début février 1948, de rétablir la circulation pyrénéenne. Cette décision, et l’assentiment unanime qu’elle rencontra hors de la mouvance communiste, reflétaient l’effacement des valeurs de la Résistance et de la référence antifasciste qui avaient prévalu dans l’immédiat après-guerre au profit de la priorité anticommuniste, tout en sanctionnant l’incapacité d’une puissance moyenne comme la France à suivre une ligne originale en période de bipolarisation internationale. Après une brève phase d’affrontement avec Madrid, l’heure était donc à l’apaisement, surtout quand la levée des sanctions onusiennes entraîna la normalisation des relations diplomatiques et la promotion du délégué Bernard Hardion au rang d’ambassadeur en janvier 1951 ; la France fut toutefois le dernier pays d’Europe occidentale à présenter une demande d’agrément. La guerre froide conférait en effet une nouvelle légitimité internationale au général Franco, lui permettant de se targuer d’avoir été le « premier adversaire du communisme » et de faire figure d’allié potentiel de la défense occidentale ; il lui fut associé par le biais des accords hispano-américains d’assistance économique et militaire signés en septembre 1953. L’Espagne effectua alors son retour sur la scène mondiale, refermant la séquence de marginalisation ouverte en 1936 ; après l’UNESCO fin 1952, l’admission à l’ONU en décembre 1955 couronna une normalisation qui transparut également dans le peu d’attention accordée à la candidature franquiste par les États membres, soucieux de préserver l’équilibre international en admettant ensemble des pays du bloc soviétique, d’autres du camp occidental et des neutres. Premier bénéficiaire de la guerre froide, le général Franco dut finalement son absolution officielle à la coexistence pacifique des deux Grands.

 

La frontière franco-espagnole fut fermée le 1 mars 1946 et ouverte à nouveau le 10 février 1948.

Source :

http://www.defense.gouv.fr/irsem/publications/lettre-de-l-irsem/les-lettres-de-l-irsem-2012-2013/2012-lettre-de-l-irsem/lettre-de-l-irsem-n-8-2012/enjeux/les-relations-bilaterales-france-espagne-un-survol-historique

 

 

BIOGRAPHIE

Né à Gozón- Sama de Langreo (Asturies) en 1913 – fusillé le 22 février 1946.

Cristino García Granda avait participé à la révolution d’octobre 1934 aux Asturies. En juillet 1936 il était marin et en escale à Séville. Après s’être emparé du navire avec l’équipage il regagnait les Asturies. Incorporé dans l’armée du nord, il était alors responsable d’un groupe de mineurs, dynamiteurs sur les arrières de l’ennemi. A la chute des Asturies, il parvenait à gagner la Catalogne et s’intègrait au XIV Corps d’armée dans le groupe de guerilleros de Domingo Ungria González où il avait le grade de lieutenant.

Passé en France à la fin de la guerre, il était interné en camp puis travaillait comme mineur de charbon dans le département du Gard. Pendant l’occupation il participait à la résistance contre les nazis. Il a été d’abord chef de la Brigade de Tarbes (Hautes Pyrénées), puis entre mars 1943 et janvier 1944 commandant de la 21è Brigade (Gard) de la 3° Division de Guerrilleros Espanoles. Il a été ensuite nommé lieutenant colonel de la 158° Division (Tarbes). Il a été décoré de la légion d’honneur pour son action dans la résistance : il avait en particulier participé à la libération de Foix et à la bataille de la Madeleine (Gard) où il avait fait près de 1300 prisonniers allemands. Il avait participé également le 4 février 1944 à la libération des prisonniers politiques de la prison de Nîmes.

A l’automne 1944 Cristino Garcia Granda prenait part à l’opération d’invasion du Vall d’Aran dans le cadre de Reconquista de España. Après l’échec de l’opération il avait été mis à la disposition du Parti communiste. Santiago Carrillo Solares le choisissait alors pour une délicate opération d’épuration du Parti à Madrid. En avril 1945, accompagné de trois guérilleros, il passait en Catalogne puis gagnait Madrid où il remplaçait José Vitini Flores qui venait d’être arrêté et prenait en charge l’appareil d’information et l’organisation des guerilleros. Il était alors responsable de la 5° Agrupación de Guerrilleros Centro-Extremadura (Tolède, Ciudad Real, Badajoz, Caceres, Jaen et Cordoba). Pendant tout le mois de septembre son groupe allait opérer plusieurs attaques contre des établissements bancaires. Antonio Nuñez Balsera, qui en avait reçu la consigne de la bouche même de Santiago Carrillo et de Dolores Ibárruri à Toulouse en juin 1945, lui transmettait alors l’ordre d’exécuter le vieux militant communiste Gabriel León Trilla, qualifié de provocateur. Cristino García, se considérant comme « un révolutionnaire et non un assassin », aurait refusé d’exécuter personnellement Trilla, mais désignera un de ces hommes, Francisco Esteban Carranque Sánchez qui dans la nuit du 6 septembre 1945 assassinait Trilla. Le 15 octobre son groupe exécutait Alberto Pérez Ayala Cesar, un vieil ami de Trilla. Peu après cette nouvelle exécution, Critino García Granda et son groupe étaient arrêtés. Traduit devant un conseil de guerre qui s’ouvrait le 22 janvier 1946 contre dix sept membres du groupe, Cristino García Granda était condamné à mort le 9 février avec Manuel Castro Rodríguez, Francisco Esteve, Luis Fernández Avila, Francisco Esteban Carranque Sánchez, Gonzalo González González, Eduardo González Silván, Antonio Medina Vega El Canario, Joaquin Almazán Alonso et Eduardo Fuente. Le 21 ou 22 février étaient fusillés Cristino García Granda, Diego Luque Molina, Manuel Castro Rodríguez, Candido Mañanas Servant, Alfredo Ilias Pereira, José Martínez Gutiérrez, Pedro Cordero Bazaga, Luis Fernandez de Avila Nuñez, Francisco Esteban Carranque Sanchez, José Antonio Cepas Silva et Alfonso Diaz Cabezas.

Après l’éxécution de Cristino García, c’est Pablo Sanz Prades Paco El Catalán qui prit le commandement des groupes urbains communistes appelés « cazadores de ciudad ».

Source :

https://losdelasierra.info/spip.php?article2900

 

 L’Espagne est admise à l’UNESCO en 1952. Albert Camus, pressenti pour une mission au sein de l’UNESCO,  démissionne. Sa lettre.

Monsieur le Directeur Général,

Par une lettre du 30 mai, l’Unesco a bien voulu me demander de collaborer à une enquête qu’elle entreprend concernant la culture et l’éducation. En vous priant de bien vouloir faire part de mes raisons aux organismes directeurs de l’institution, je voudrais vous dire brièvement pourquoi je ne puis consentir à cette collaboration aussi longtemps qu’il sera question de faire entrer l’Espagne franquiste à l’Unesco.

J’ai appris, en effet, avec nouvelle avec indignation. Je doute qu’il faille l’attribuer à l’intérêt que l’Unesco peut porter aux réalisations culturelles du gouvernement de Madrid ni à l’admiration que l’Unesco a pu concevoir pour des lois qui régissent l’enseignement secondaire et primaire en Espagne (particulièrement les lois du 20 septembre 1938 et du 17 juillet 1945, que vos services pourront utilement consulter). Je doute encore plus encore qu’elle s’explique par l’enthousiasme avec lequel ledit gouvernement reçoit les principes dont l’Unesco prétend s’inspirer. En fait, l’Espagne franquiste, qui censure toute expression libre, censure aussi vos publications.

Je mets, par exemple, au défi vos services d’organiser à Madrid l’Exposition des droits de l’homme qu’ils ont fait connaître dans beaucoup de pays. Si déjà l’adhésion de l’Espagne franquiste aux Nations unies soulève de graves questions, dont plusieurs intéressent la décence, son entrée à l’Unesco, comme d’ailleurs celle de tout gouvernement totalitaire, violera par surcroît la logique la plus élémentaire. J’ajoute qu’après les récentes et cyniques exécutions de militants syndicalistes en Espagne, et au moment où se préparent de nouveaux procès, cette décision serait particulièrement scandaleuse.

La recommandation de votre conseil exécutif ne peut donc s’expliquer que par des raisons qui n’ont rien à voir avec les buts avoués de l’Unesco et qui, dans tous les cas, ne sont pas ceux des écrivains et des intellectuels dont vous sollicitez la sympathie ou la collaboration. C’est pourquoi, et bien que cette décision soit en elle-même, je le sais, de mince importance, je me sens cependant obligé de refuser, en ce qui me concerne, tout contact avec votre organisme, jusqu’à la date où il reviendra sur sa décision, et de dénoncer jusque-là l’ambiguïté inacceptable de son action.

Je regrette aussi de devoir rendre publique cette lettre dès que vous l’aurez reçue. Je le ferai dans le seul espoir que des hommes plus importants que moi, et d’une manière générale les artistes et intellectuels libres, quels qu’ils soient, partageront mon opinion et vous signifieront directement qu’ils sont décidés eux aussi à boycotter une organisation qui vient de démentir publiquement toute son action passée.

Avec mes regrets personnels, je vous prie de croire, Monsieur le Directeur Général, à mes sentiments bien sincères.

Albert Camus.

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Revue Regards n°36 du 12 avril 1946, numéro spécial « Anniversaire de la République Espagnole ».

 

La presse française reste mobilisée contre Franco.

 

 

 

 

 

« LA PETITE ESPAGNE »- LA NAISSANCE D’UNE COMMUNAUTÉ

IMMIGRÉS ESPAGNOLS A La Plaine Saint-Denis AU DÉBUT DU XXème SIÈCLE

 

En 1911, déjà 260 Espagnols vivent à St Denis, majoritairement dans le quartier de la Plaine (1) : 145 habitent avenue de Paris (2), surtout dans les immeubles de rapport des numéros 96 et 100 ; d’autres se sont installés à proximité, rue de la Montjoie. La rue de la Justice (3), qui deviendra après 1918 le cœur du quartier espagnol, ne compte alors que quatre foyers espagnols, regroupant 21 personnes, auxquels il faut ajouter les 10 habitants du passage Dupont.

Contrairement à ce qui se passera à partir des années 20, il ne s’agit pas majoritairement d’une immigration familiale : on ne compte que 35 couples et 57 jeunes enfants. Quatorze d’entre eux sont nés à St Denis, la plus âgée en 1907 et les deux plus jeunes en 1911, ce qui permet d’établir la date d’arrivée récente de leurs parents. Malgré sa « jeunesse », cette immigration compte déjà six couples mixtes franco-espagnols.

 
Gamins du 5 rue du Landy
en 1947. 
© Fonds Pierre Douzenel

La part des hommes dans la communauté (enfants compris) est de 70 %. Cette surmasculinité s’explique par le fait que plusieurs foyers espagnols hébergent de nombreux « cousins », « parents », « amis » ou « pensionnaires », très jeunes pour la plupart et généralement employés par la verrerie Legras. Il s’agissait en fait d’un véritable trafic de jeunes gens de 11 à 19 ans, recrutés dans les campagnes les plus pauvres de Castille par des sortes de négriers, eux-mêmes originaires de la région, qui les faisaient embaucher ensuite par la verrerie Legras et empochaient la majorité de leur salaire au titre de dédommagement des frais de transport, d’hébergement et de nourriture — ces intermédiaires travaillaient aussi chez Legras. Les jeunes manœuvres ne touchaient un reliquat de leur salaire qu’à la fin de l’année pour éviter les fuites. Ils vivaient sous le même toit que leur « parrain » et son épouse, souvent dans des conditions de grande promiscuité. Plus de cinquante jeunes garçons, dont la moyenne d’âge est de 15 ans et demi, étaient dans ce cas à St Denis en 1911. La plupart des négriers et des jeunes recrues venaient d’un réseau de petits villages du nord de la province de Burgos. En 1911, plus de 40 % des Espagnols de St Denis venait de cette province.

On retrouve des pratiques similaires toujours à La Plaine mais côté Aubervilliers cette fois, où vivaient 137 Espagnols.

L’existence de telles pratiques m’a été confirmée par le témoignage direct d’une Espagnole installée à St Ouen en 1920, aujourd’hui centenaire, dont le père se livrait à un trafic du même genre dans le Nord, également pour une verrerie ; les jeunes apprentis vivaient sous le même toit que sa famille.

En 1913, un meeting avait été organisé par le Parti socialiste dyonisien, en présence du maire ?? Philippe, pour dénoncer « l’exploitation de la main-d’œuvre ».

Les Espagnols présents sont venus là pour travailler, sans doute dans le but de rentrer au pays après s’être constitué un petit pécule afin de pouvoir s’y marier et acheter pour qui des terres, pour qui un petit troupeau. Ils sont généralement non qualifiés : sur 147 dont on connaît l’emploi, 3 sont manœuvres et 107 journaliers, soit 110 (75 %) sans aucune qualification professionnelle, ce qui s’explique par leur origine de journaliers agricoles. L’employeur qui revient le plus souvent est la verrerie Legras suivi par les Tréfileries du Havre (Mouton) ; comme ses deux entreprises étaient installées à La Plaine, cela explication la localisation pour éviter des longs trajets après les harassantes journées de travail. Les ouvriers qualifiés (six tréfileurs, trois ajusteurs, un fondeur, un galvaniseur, un mouleur…) sont plus rares ont sans doute formés sur le tas. Le seul Espagnol ayant le statut de patron vivait déjà La Plaine en 1896 ; marié à une Lyonnaise, c’était un marchand de vins installé 172 avenue de Paris.

Quant aux femmes, seules 17 d’entre elles travaillent (12 femmes mariées et 5 jeunes filles), majoritairement aussi comme journalière dans de grandes usines. Une partie de la petite communauté de 1911 s’est enracinée à St Denis puisqu’en 1921 on retrouve 20 familles qui étaient déjà présentes à cette date, soit environ 80 personnes. Pour l’essentiel, il s’agit de couples ou de familles installées dès les années 1905-1911 ; en revanche, on ne retrouve pratiquement aucune trace des jeunes gens logés par les négriers de La Plaine. Certaines familles de ces premiers arrivants ont fait souche dans le quartier et on les retrouve,elles ou leurs enfants, au fil des recensements jusqu’en 1936.

Natacha Lillo

Maîtresse de conférence à l’université Paris VII.

 

 

1) Source : recensement de St Denis en 1911, disponible aux Archives municipales de St Denis et aux Archives départementales de Bobigny.
2) Devenue avenue du président Wilson après la Première Guerre mondiale.
3) Rebaptisée Cristino Garcia après la Seconde Guerre mondiale, en hommage à un résistant espagnol exécuté par le régime de Franco.

 

L’impasse Boise en 1947. © Fonds Pierre Douzenel

 

 

Les trois vagues de l’immigration espagnole en Seine-Saint-Denis
Réflexions autour des relations entre immigration « économique »
et « immigration politique »

  À Saint-Denis, Saint-Ouen et Aubervilliers, on retrouve les trois principales vagues de l’immigration espagnole au XXe siècle : – migrants dits « économiques » des années 1920-1930 ;- quelques migrants politiques après la répression du soulèvement des Asturies fin 1934 et surtout après la défaite du camp républicain (les arrivées s’échelonnent entre 1939 et 1950, après le passage par les camps de la frontière française, voire par les camps en Allemagne et parfois après une participation à des maquis de résistants en province) ; – migrants dits « économiques » des années 1955-1970.

Dès les années 1920, un véritable quartier espagnol s’est formé à la Plaine-Saint-Denis (espace industriel à cheval sur les trois communes) entre l’avenue du président Wilson et les rues du Landy et de la Justice. Dans ce quartier, on trouvait des impasses et des passages habités à plus de 90 % par des migrants espagnols, originaires principalement des provinces de Cáceres, de Zamora et de Burgos. Par ailleurs, le vaste bidonville des Francs-Moisins était également peuplé à plus de 70 % par des Espagnols dès son apparition dans les listes nominatives du recensement de 1926.

Selon le recensement de 1931 (date à laquelle la taille de la communauté espagnole est la plus élevée de l’avant-guerre), on compte plus de 8 500 Espagnols dans ces trois communes (pour une population totale de 189 600 habitants, soit 4,5 %), ce qui en fait la première communauté immigrée, loin devant les Italiens.

La particularité de cette communauté est que, des années 1920 aux années 1970, on retrouve les mêmes réseaux familiaux et villageois qui prévalent sur l’aspect « économique » ou « politique » des migrations. Des « économiques » venus au début des années 1920 et repartis dans les années 1930 à cause du chômage lié à la crise sont revenus à l’occasion de l’exode républicain parce qu’entre temps ils avaient participé à la guerre du côté républicain et étaient donc devenus des « politiques ». Ces mêmes « politiques » accueillirent leurs neveux ou leurs cousins « économiques » dans les années 1955-1970.

Contrairement à d’autres pôles de l’émigration espagnole en France, la Plaine-Saint-Denis n’a donc guère été marquée (en tout cas d’après la vingtaine de témoignages oraux recueillis et un important dépouillement d’archives diverses) par un clivage net entre migrants économiques et migrants politiques.

 

La vague des années 1920-1930 : une politisation à travers l’immigration

 Les migrants espagnols des années 1920-1930 étaient très majoritairement des « économiques purs » (cependant, certains ont pu être en contact avec les puissantes fédérations de la Confédération nationale du travail – CNT – en milieu agricole), journaliers agricoles surexploités d’Estrémadure ou de Vieille-Castille ayant fui la misère. Beaucoup envisageaient de repartir au pays après avoir accumulé un petit pécule leur permettant d’acheter du terrain ou quelques chèvres ou moutons – ce que firent d’ailleurs nombre d’entre eux à partir de 1931-1932.

Les naturalisations furent rares : entre 1928 et 1940, à Saint-Denis, pour une communauté de 3 500 personnes en 1931 et de 2 700 personnes en 1936, on compte 66 naturalisations de chefs de famille, concernant au total 170 personnes, soit moins de 3 % de la colonie.

Dans l’immigration, les migrants économiques se sont cependant politisés, et ce à deux niveaux :

– soit en participant aux fréquentes activités en espagnol (meetings, matinées théâtrales, concerts) proposées par la CNT espagnole de Paris à la salle des Fêtes de la Plaine Saint-Denis, 120 avenue Wilson, qui réunissaient une assistance de 400 à 500 personnes à chaque fois. Il est difficile bien sûr de faire la part entre ceux que le discours politique motivait réellement et ceux pour lesquels c’était avant tout le moyen de se retrouver entre compatriotes dans une ambiance festive ;

– soit au contact avec la société d’accueil, très marquée par le poids du PCF et de la CGTU, notamment pour ceux, très nombreux, employés comme manœuvres dans les grandes usines métallurgiques de Saint-Denis. Cependant cette sensibilisation ne se traduira guère par une syndicalisation au sein du groupe de langue espagnole de la CGTU.

Il semble, en fait, au vu des arrestations opérées par la Gestapo dans le quartier espagnol lors de la rafle du 18 septembre 1941, que ce sont surtout les jeunes gens, arrivés petits ou nés à la Plaine au début des années 1920, qui se sont engagés dans les Jeunesses communistes à partir de 1935 et surtout de 1936 dans la chaleur des luttes du Front populaire ; ainsi le leader de la grève dans l’administration de la raffinerie Antar d’Aubervilliers était un jeune Espagnol de 15 ans, né à Saint-Ouen en 1921.

Cette politisation s’est traduite par différents choix à partir de 1931 :

– en 1931, la concomitance de la crise économique en France (mise au chômage rapide et massive de nombreux Espagnols) et de l’avènement de la Seconde République en Espagne ont conduit de très nombreuses familles à opter pour le retour, espérant que l’Espagne républicaine leur serait plus douce que celle de la dictature de Primo de Rivera qu’ils avaient quittée. Les anarchistes, notamment, ont encouragé leurs sympathisants à rentrer en Espagne pour faire évoluer la République « bourgeoise » vers une révolution libertaire ;

– à l’été 1936, quelques pères de famille, migrants « économiques », ont rejoint leurs bataillons pour aller se battre contre la sédition « nationaliste » ; une quarantaine de jeunes gens de 20 à 30 ans, n’ayant pas encore fait leur service militaire en Espagne, partirent également.

Beaucoup de ceux qui sont restés ont participé activement à une intense solidarité avec les familles des hommes partis se battre et avec l’Espagne républicaine : meetings, collectes de matériel, quêtes sur la voie publique, projections de films, participation aux manifestations parisiennes, etc.

On retrouve dans cette solidarité avec l’Espagne républicaine une nette séparation entre les réseaux communistes et anarchistes.

– Par ailleurs, pendant la guerre civile, un troisième pôle politisé apparut, celui des Phalangistes, ayant pris le contrôle du Hogar español, société de secours mutuel dépendant de la paroisse espagnole de la Plaine, le Real Patronato Santa Teresa de Jesús. Ils furent néanmoins très minoritaires par rapport aux deux autres.

Le clivage entre pro et anti-républicains se manifesta notamment par une nette désaffection du Patronato entre 1936 et 1939 (baisse importante du nombre de mariages et surtout de baptêmes – 8 en 1937 contre 33 en 1936 et 62 en 1935). Jusque-là, il avait réussi à fédérer une partie non négligeable de la communauté mais sa prise de positions en faveur des nationalistes lui valut des désaffections et des inimitiés tenaces. Une des membres de la deuxième génération de l’entre-deux-guerres nous a ainsi confié : « Mon père avait juré de ne jamais remettre les pieds au Patronato. Même pendant l’Occupation, alors que nous manquions de tout, il refusait d’aller chercher les oranges distribuées par Franco. Nous n’y sommes jamais retournées depuis ».

 

L’arrivée des “ politiques ” : un accueil chaleureux.

 À partir de 1939 pour ceux qui vivaient à la Plaine avant de partir se battre dans le camp républicain et pour ceux que leur famille en banlieue nord avait réussi à faire sortir clandestinement des camps de concentration français, contournant l’interdiction de résidence dans le département de la Seine, et vers 1950, les vaincus de la guerre civile arrivent en Seine-Saint-Denis.

– Beaucoup de ceux qui y arrivent pour la première fois viennent y retrouver des membres de leur famille installés là depuis les années 1920 et 1930 : frères, sœurs, oncles, tantes, cousins, etc. Ils sont donc accueillis comme des « parents » avant de l’être comme des exilés politiques.

 
Entrée du bidonville du Cornillon, 1963.© Fonds Pierre Douzenel

– Beaucoup aussi sont d’anciens du quartier, des familles parties pendant la crise des années 1930 après l’avènement de la République espagnole et qui, par leur engagement militant, voire militaire, aux côtés de ladite République ont dû fuir l’Espagne, soit pendant l’exode de 1939, soit plus tard, après un passage par des prisons ou des camps en Espagne. Ils obtiennent généralement le statut de réfugié, mais tous n’effectuent pas les démarches pour le demander car leurs attaches à la Plaine leur permettent de trouver très rapidement du travail. Eux aussi sont accueillis soit par des membres de leur famille restés sur place, soit par d’anciens voisins et amis.

– Arrivent aussi des exilés républicains n’ayant eu aucun lien préalable avec la Plaine Saint-Denis mais qui, au hasard de leurs pérégrinations (camps en France puis en Allemagne, rapatriements en 1945), ont rencontré tel ou tel qui y avait des attaches à la Plaine et qui, faute de pouvoir retourner en Espagne, l’y ont accompagné. C’est ainsi que de nombreux Catalans et originaires du Levant, extrêmement peu représentés à la Plaine avant-guerre, vont s’y retrouver après 1945.

– D’autres arrivent enfin des quatre coins de France, uniquement parce qu’ils savent qu’en région parisienne les possibilités de travail sont importantes et ils s’installent à Aubervilliers, Saint-Denis ou Saint-Ouen, d’une part parce ce sont des municipalités communistes promptes à organiser la solidarité avec le peuple espagnol, de l’autre parce qu’ils ont entendu parler de l’importante communauté espagnole déjà présente.

Étant donné l’importante mobilisation du quartier lors de la guerre civile pour soutenir le camp républicain, l’accueil des « politiques », qu’ils soient ou non membres d’une famille déjà installée, est chaleureux : on se serre à deux ou trois familles dans les petites baraques, le temps que les nouveaux arrivants trouvent un logement ; on leur trouve du travail dans une entreprise ou sur un chantier où il y a déjà des Espagnols, afin de faciliter les contacts avec les entrepreneurs.

Entre 1945 et 1955, il y eut de nombreux mariages entre des jeunes filles d’origine espagnole issues de l’immigration « économique » nées en Espagne ou à la Plaine dans les années 1920-1930 et des exilés républicains, souvent originaires de Catalogne ou du Levant, auréolés de leur prestige de combattant et de héros – celui-ci étant encore décuplé en ce qui concerne les rescapés de Mauthausen. Les rencontres entre ces jeunes couples se firent soit dans les îlots espagnols soit au local de la Juventud Socialista Unificada (JSU) à Aubervilliers, soit lors des nombreuses activités de solidarité avec le peuple espagnol (meetings mais aussi fêtes et bals) organisées par le PCE, à Paris, rue de la Grange-aux-Belles, au local de la CGT-Métallurgie rue Jean-Pierre Timbaud ou à la Mutualité ; à la salle Suchet par les anarchistes.

Dans ces trois cités industrielles dirigées par des municipalités communistes depuis 1944, l’accueil des autorités locales et de la population ouvrière française fut chaleureux et le fait d’être un « rouge » espagnol était bien davantage un signe de gloire qu’une marque d’infamie, d’autant plus que, durant l’Occupation, de nombreux exilés républicains, mais également des enfants de migrants économiques des années 1920 et 1930, ont participé aux combats de la Résistance en région parisienne, notamment au sein des FTP-MOI, comme Benito Sacristan, jeune communiste de la Plaine ayant échappé à la rafle de septembre 1941, arrêté en juin 1942 et fusillé au Mont-Valérien en août suivant.

Entre juillet 1945 et octobre 1946, la une de la Voix Républicaine, hebdomadaire du Parti communiste dyonisien publia quatre hommages à des jeunes de la Plaine issus de l’immigration espagnole fusillés ou morts en déportation.

La reconnaissance du quartier de la « petite Espagne » et de la participation des Espagnols à la Résistance a été marquée dans le paysage urbain de Saint-Denis par la décision du conseil municipal de rebaptiser la rue de la Justice (cœur historique du quartier espagnol depuis 1920, où était installé le Real Patronato depuis 1923) rue Cristino García en mars 1946. Cela a donné lieu à deux cérémonies durant lesquelles les orateurs ont insisté sur la nécessité d’en finir avec le régime franquiste :

– le changement de nom de la rue, le 12 avril 1946, en présence de 4 000 personnes ;
– l’inauguration d’une plaque au nom de Cristino García, le 4 août 1946, en présence de la Pasionaria elle-même.

Par ailleurs, en mai 1950, à la Plaine, huit plaques commémoratives furent apposées sur les domiciles où avaient vécus les résistants espagnols martyrs, tel Benito Sacristan au 13 impasse du Chef-de-la-Ville. Jusqu’au début des années 1970, tous les ans, début août, une cérémonie de commémoration était organisée en son honneur par la municipalité devant la plaque, moment fort de recueillement pour une grande partie de la communauté. Par ailleurs, une des cellules du PCF de la Plaine prit son nom.

Le soutien sans faille des municipalités de Saint-Denis, Saint-Ouen et Aubervilliers aux réfugiés politiques espagnols ne se démentit pas pendant toute la période d’interdiction du PCE en France – qui dura officiellement de septembre 1950 à mai 1981, même si le ministère de l’Intérieur ferma les yeux sur ses activités à partir de la fin des années 1960 –, avec notamment l’embauche comme personnel communal de plusieurs réfugiés politiques communistes et l’aide aux dirigeants clandestins du PCE. C’est par exemple dans un château de la région de Gien appartenant à la municipalité d’Aubervilliers que se tint une réunion importante du Comité central du PCE clandestin en France, en juin 1964.

En novembre 1962, dès l’annonce de l’arrestation de Julián Grimau à Madrid, le maire de Saint-Denis envoya un télégramme de protestation en Espagne et des signatures de pétitions furent organisées dans plusieurs usines de la ville. Dès l’annonce de l’exécution de Grimau en avril 1963, le conseil municipal de Saint-Denis décida de donner son nom à une rue, se référant d’ailleurs explicitement au précédent de la rue Cristino García.

Le fait de militer au sein des organisations communistes françaises permit à certains enfants de réfugiés de connaître une ascension sociale à travers leur engagement politique. Le parcours le plus exemplaire à cet égard en banlieue nord est celui de François Asensi, député communiste de la Seine-Saint-Denis depuis 1981 et maire de Tremblay-en-France depuis 1991. Son père, Paco Asensi, fils de migrants « économiques » installés à la Plaine, côté Aubervilliers, au début des années 1930, s’engagea au sein des Brigades Internationales en 1937.

 

Typologie des migrants dits « économiques » des années 1955-1970.

  Ici, nous sommes à la croisée des deux phénomènes précédents, l’immigration « économique » et l’immigration « politique ». Quand on quitte l’Espagne de Franco entre 1955 et 1965, le fait-on uniquement pour des raisons économiques ? D’autres facteurs n’interviennent-ils pas : ras-le-bol de la sclérose de la vie sociale, du contrôle tatillon de l’Église et de la Phalange (surtout dans les petits villages) sur la vie quotidienne, etc. Certains, taxés rapidement de migrants strictement économiques, n’étaient-ils pas, en fait des « politiques » qui n’ont pas effectué de démarches pour obtenir le statut de réfugié car, en ces années de croissance économique importante, celui-ci n’était pas nécessaire à l’obtention d’un emploi et d’un titre de séjour ?

À travers la dizaine d’entretiens réalisés à ce jour avec des migrants des années 1955-1970, j’ai retrouvé différents types de motivation :

– Ceux qui sont partis parce qu’ils avaient des attaches familiales datant de l’avant-guerre en Seine-Saint-Denis, voire qui y étaient nés eux-mêmes avant un retour familial dans les années 1930 – d’après plusieurs témoignages, ce furent d’ailleurs les premiers à repartir dès que le gouvernement Franco permit l’émigration. Par des échanges de correspondance avec des parents restés à la Plaine depuis l’entre-deux-guerres, ils connaissaient les possibilités de travail et d’amélioration de leur condition sociale s’ils décidaient de partir pour la France. Les membres des réseaux migratoires traditionnels de la province de Cáceres reprirent alors la route de la Plaine. Ils ont été bien accueillis par les colonies installées de plus longue date en banlieue nord, même quand leurs motivations de départ étaient strictement d’ordre économique.

– Ceux qui ont quitté l’Espagne, non seulement parce que leur situation économique était difficile (exemple de réflexion qui revient en forme de leitmotiv à travers tous les entretiens : « On avait beau travailler très dur, on ne gagnait pas assez pour faire vivre notre famille décemment. ») mais aussi parce que l’appartenance de leur famille au camp des « rouges » pendant la guerre civile leur bloquait toute possibilité d’ascension sociale. En effet, pour trouver un emploi dans les secteurs industriel ou tertiaire, il fallait produire des « lettres de recommandation » émanant du maire de sa commune d’origine, du responsable local de la Phalange et/ou du curé. L’émigration était donc la seule voie de salut pour permettre une amélioration des conditions de vie des membres des familles ostracisées pour leur soutien à la République pendant le conflit. Certains hommes sont d’ailleurs partis clandestinement pour la banlieue nord dès la fin des années 1940, réussissant à faire venir leurs familles ensuite.

Comme les exilés politiques arrivés entre 1939 et 1950, ces migrants « économiques » ont tout de suite été bien intégrés par la communauté espagnole déjà présente. Par ailleurs, pour les raisons évoquées plus haut, l’accueil des municipalités et des services sociaux était plutôt positif ; contrairement à d’autres régions d’immigration espagnole, se prévaloir d’une famille républicaine était un « plus » pour bénéficier d’aides municipales.

D’après une note de la 9e section des Renseignements généraux datant de 1964, le PCE interdit mais reconstruit dans la clandestinité et les organisations apparentées auraient retrouvé un nouveau souffle à cette époque grâce aux nombreuses adhésions de ces nouveaux arrivants ; les RG évoquent le « ralliement de plusieurs éléments jeunes et dépolitisés ».

Dans les années 1970, on les retrouva d’ailleurs nombre de ces migrants « économiques » aux côtés des « politiques purs » lors des fêtes et des meetings auxquels participèrent la Pasionaria ou Santiago Carrillo en banlieue parisienne. Ils firent également les beaux jours de l’important stand de Mundo Obrero tenu par le PCE à la Fête de l’Humanité.

– Enfin, il y a eu bien sûr aussi des « économiques purs » qui, lors des entretiens, ne font jamais référence à la moindre question politique à leur départ et qui, souvent, se sont installés dans des quartiers distincts (bidonville de La Campa à la limite entre Saint-Denis et La Courneuve, par exemple) des îlots de l’« ancienne » colonie. Ils ont souvent eu très peu de contacts, voire aucun, avec l’immigration politique et n’ayant pas connu le rôle joué par le Patronato espagnol durant la guerre civile, ou n’ayant pas voulu en tenir compte, en furent d’ardents membres (participation à la messe et au catéchisme, baptêmes, mariages, activités sportives, colonies de vacances pour les enfants, cours de castillan, sorties récréatives, etc.).

Cependant, comme dans les années 1920-1930, on note que certains de ces migrants économiques des années 1955-1970 se sont politisés au contact de la vie syndicale et politique française, choisissant cette fois-ci plutôt la CFDT ou les organisations ouvrières chrétiennes telle l’Action catholique ouvrière (ACO). En effet, le pôle anarchisant n’avait plus guère de poids au sein des colonies espagnoles et le Parti communiste était trop radical à leurs yeux, surtout si on prend en compte les années de propagande franquiste à laquelle ils avaient été soumis en Espagne.

 

Premières conclusions

 Le fait que, de 1910 à 1970-1980 (fermeture des usines de la Plaine et nombreux départs vers des villes plus pavillonnaires, notamment des jeunes couples), les Espagnols de la Plaine aient vécu dans un lieu très clairement délimité dans l’espace et fortement homogène explique la fusion relativement harmonieuse qui s’est réalisée entre les trois principales vagues migratoires du XXe siècle. Ici, bien souvent, le réfugié politique arrivé en 1939 était le cousin, voire le frère, d’une famille castillane ou estrémègne présente depuis les années 1920. Il accueillit à son tour des cousins victimes de l’extrême dénuement des campagnes d’Estrémadure et de Vieille-Castille vers 1960.

La rencontre au quotidien des différents types de migrants était obligée vu qu’ils partageaient les mêmes lieux de travail (grandes usines métallurgiques et chimiques de la Plaine, chantiers du bâtiment après 1945) et surtout les mêmes espaces d’habitation – au demeurant les conditions de logement étaient tellement précaires et la promiscuité telle (baraques en auto-construction faites de bric et de broc au fil des arrivées autour de “ courras ” ) que la vie, comme en Espagne à cette époque, se passait en grande partie dans la rue : sur des chaises devant les baraques pour les femmes à discuter, à tricoter et à coudre ; au café pour les hommes, à jouer au tute et à la subasta, aux dominos, au rami ou à la belote ; dans les nombreux terrains vagues à courir et à jouer pour les enfants.

Des moments forts réunissaient le quartier : la soirée de Noël et le jour des Rois (fêtés y compris par les exilés républicains) et surtout la nuit du 31 décembre où l’on mangeait les raisins en écoutant le carillon de la Puerta del Sol à la radio ; les festivités du 14 juillet aussi.

Les plus militants se retrouvaient lors de soirées organisées salle Suchet avec Léo Ferré par les anarchistes ou à la Mutualité avec Yves Montand pour les communistes. La fête de l’Humanité, chaque début septembre, était un passage obligé, comme d’ailleurs pour une grande partie de la population ouvrière de la « banlieue rouge » d’alors. Alors que le PCE disposait de plusieurs cellules actives à Saint-Denis et à Aubervilliers, les membres de la CNT, eux (nettement minoritaires dans les années 1960 dans le quartier), se réunissaient à Paris. À partir de la fin des années 1960, l’espoir de rentrer en Espagne s’amenuisant et l’intégration augmentant, plusieurs membres du PCE intégrèrent des cellules d’entreprises ou de quartier du PCF.

Le caractère fortement « espagnol » du quartier semble avoir toujours primé sur les raisons initiales du départ, politiques ou économiques, et comme dans les années 1945-1950, des exilés républicains s’étaient mariés avec des filles d’« économiques » de l’entre-deux-guerres, dans les années 1960-1970, des jeunes issus de la nouvelle émigration « économique » ont épousé des enfants de réfugiés politiques républicains, la seule mais, ô combien importante différence, étant que les parents des uns pouvaient retourner en Espagne quand bon leur semblait et ceux des autres non.

   

L’absence d’eau courante dans les voies de la « Petite Espagne » a duré de la Première Guerre mondiale aux années 50. Point d’eau à l’angle de la rue Cristino Garcia et de l’impasse du Chef-de-la-ville.
© Fonds
Pierre Douzenel

  

La communauté espagnole en Seine-St-Denis (1900-1975).

 En vue de l’obtention d’un doctorat d’Etat d’histoire, dans le cadre du Centre d’histoire de l’Europe au XXe siècle (CHEVS – Fondation des Sciences politiques), je travaille depuis deux ans, sous la direction de M. Pierre Milza, sur la formation d’une importante communauté espagnole dans les communes d’Aubervilliers, de St Denis et de St Ouen. J’ai essentiellement travaillé à partir des recensements de populations de 1896 à 1936, des archives policières, religieuses et municipales, ainsi que d’une vingtaine d’interviews d’immigrés espagnols de la première (la plus âgée, arrivée en 1920 à St Ouen, est centenaire) et de la deuxième génération, dont certains, nés à la Plaine, sont repartis vivre en Espagne dans les années 30. J’ai également entamé un travail de recherche sur les causes du départ en Estrémadure, première région d’origine. Voici un résumé rapide de l’état de ma recherche.

Dès le milieu du XIXe siècle, l’industrialisation du Nord du département de la Seine entraîna d’importantes migrations intérieures. Les verreries et les grandes usines métallurgiques ou chimiques de la Plaine-St-Denis avaient besoin d’une main-d’œuvre peu qualifiée mais dure à la tâche. Entre 1901 et 1911, le recrutement dépassa les frontières, avec l’arrivée des premiers Espagnols, employés majoritairement par la verrerie Legras et les Tréfileries du Havre à La Plaine. Outre quelques rares familles, il s’agit souvent de très jeunes hommes, parfois âgés de moins de 13 ans, engagés puis logés par des « négriers » eux-mêmes d’origine espagnole. Les archives de la préfecture de police de la Seine m’ont appris que ces pratiques avaient été dénoncées en 1913 par la mairie socialiste de St Denis et une campagne du journal l’Emancipation.

Mais le véritable essor de la communauté débute avec la guerre de 1914-1918, quand de nombreuses usines de la zone adaptent leur production à la Défense et envoient des recruteurs sillonner les campagnes les plus pauvres d’Espagne à la recherche d’une main-d’œuvre essentiellement masculine. D’après plusieurs témoignages, à la fin du conflit, ces hommes sont pour la plupart rentrés au pays, qui pour se marier, qui pour faire son service militaire. Mais, confrontés à la grave crise agricole espagnole, beaucoup revinrent au fil des années 20, cette fois-ci avec femmes et enfants — ce qui distingue cette immigration de celle des Algériens de l’époque, uniquement masculine et logée dans des hôtels ou des foyers.

Les recensements de 1921, 1926, 1931 et 1936 montrent la naissance d’un véritable quartier espagnol — dit Barrio Chino en référence au quartier populaire de Barcelone — à La Plaine-St-Denis. Certains immeubles de l’avenue Wilson et surtout les baraques des nombreux passages situés entre la rue du Landy et la rue de la Justice étaient habités à plus de 90 % par des familles espagnoles ; c’est également en 1926, qu’apparaît le quartier d’autoconstruction des Francs-Moisins, là encore quasiment entièrement loti par des Espagnols. En 1931, Aubervilliers, St Denis, St Ouen comptent une communauté espagnole de 8 500 membres, originaires en majorité de Vieille Castille et d’Estrémadure, terres de latifundios et de journaliers. Passant du prolétariat agricole au prolétariat urbain, les hommes sont manœuvres dans les usines métallurgiques et chimiques de la Plaine.

Pour aider et encadrer la communauté transplantée dans ce bastion « rouge », l’ambassade d’Espagne fit édifier en 1923 une église espagnole rue de la Justice, administrée par des pères clarétains. Au fil du temps, s’y adjoignirent une société d’entraide espagnole, un patronage, un club de football, un dispensaire, etc. Ce cœur religieux de la communauté fonctionna jusqu’en 1975 et ses archives constituent des sources précieuses, que je n’ai pas encore achevé d’exploiter.

A l’image de ce qui se passait en Espagne à l’époque, avant-guerre la tendance idéologique dominante au sein de la communauté semble avoir été l’anarchisme. Les archives de la préfecture de police signalent l’organisation régulière par la Confédération nationale des travailleurs (CNT) espagnole de meetings et de matinées théâtrales dans la Salle des fêtes de la La Plaine, av. Wilson, réunissant entre 300 et 400 Espagnols.

La baisse du nombre des foyers espagnols dans les recensements de 1936, l’étude des cartes de chômeurs délivrés par la mairie de St-Denis et de nombreux témoignages illustrent à quel point la communauté espagnole a été frappée par la crise des années 30 et l’application de quotas de travailleurs étrangers dans l’industrie. Faute de carte de travail et donc de séjour, beaucoup furent expulsés ; d’autres décidèrent d’eux-mêmes de partir car la crise coïncida avec la proclamation de la République en Espagne en 1931.

 

   

L’impasse Boise
en 1999
© Photo
Natacha Lillo

 

L’année 36 fut aussi celle du déclenchement de la guerre d’Espagne : de nombreux Espagnols partirent rejoindre leurs unités militaires alors que beaucoup d’ouvriers français de la Plaine s’engageaient dans les Brigades internationales. D’après les rapports de police et des témoignages, le quartier espagnol s’est divisé alors en trois : sympathisants républicains soit communistes, soit anarchistes, chaque tendance ayant ses réseaux de solidarité ; défenseurs des putschistes, proches de l’Eglise espagnole de la rue de la Justice ; et… indifférents.

Après la victoire franquiste de 1939, nombre d’exilés républicains enfuis des camps du Roussillon réussirent à rejoindre la Plaine où parents et amis les accueillirent ; certains furent d’ailleurs l’objet de rafles de la Gestapo durant l’Occupation. D’autres arrivèrent dans l’immédiat après-guerre, parfois après un cruel détour par le camp de Mauthausen. A cette date, l’idéologie communiste, sans doute en lien avec le rôle du PCE pendant la guerre civile et la couleur politique des municipalités, semble avoir nettement mordu dans le quartier sur la sensibilité anarchiste.

Ensuite, la Plaine et ses industries furent le témoin d’une autre vague importante d’immigration espagnole, entre 1956 et 1965-1966, période des immenses bidonvilles des Francs-Moisins et de la Campa. Les témoignages oraux dont je dispose sur cette période me laissent d’ores et déjà penser que ces immigrés dits « économiques » sont issus des mêmes réseaux familiaux et régionaux que ceux des années 20.

  

La « Petite Espagne » de la Plaine dans l’entre-deux-guerres.

 Si l’immigration espagnole à la Plaine a débuté avant la première guerre mondiale (1), c’est durant celle-ci qu’elle prit son essor, dans le cadre de l’appel à la main-d’œuvre étrangère pour travailler dans les nombreuses industries de guerre de Saint-Denis. Des recruteurs furent envoyés dans les plus pauvres des campagnes de Castille et d’Estrémadure afin de pourvoir au manque de bras. Pendant le conflit, les migrants étaient le plus souvent des hommes jeunes venus seuls ; la grande majorité d’entre eux rentra en Espagne à la fin 1918. Mais, une fois de retour au pays, la misère rurale était telle que beaucoup reprirent rapidement le chemin de la Plaine, accompagnés cette fois-ci de leurs femmes et de leurs enfants. Ensuite, par un processus classique dans les phénomènes d’émigration, la communauté s’amplifia, alimentée par l’arrivée des frères, sœurs, cousins et amis des premiers migrants. C’est ainsi qu’en 1921 on recensait 1 430 Espagnols à Saint-Denis (dont 86,5 % vivant à la Plaine et dans le quartier Pleyel), 2 635 en 1926 (dont 83 % à la Plaine et à Pleyel) et 3 425 en 1931 (dont 81,5 % à la Plaine et à Pleyel), date de l’apogée de la communauté avant guerre.

Le regroupement communautaire, déjà amorcé en 1911, alla en s’accentuant : outre quelques numéros de l’avenue du président Wilson, les Espagnols s’installèrent majoritairement dans le quartier dit des passages, entre la rue de la Justice et la rue du Landy, au cœur de l’espace de plus industriel. Plusieurs centaines d’entre eux élurent domicile dans les petites baraques du passage Dupont, de l’impasse et du passage Boise, dans des conditions de promiscuité difficilement imaginables aujourd’hui. Dans ce quartier, les commerçants français ou italiens durent se mettre à l’heure espagnole, apprenant des rudiments de la langue pour pouvoir communiquer avec leurs clients et s’approvisionnant en produits typiques, pois chiches notamment.

Des baraques furent également édifiées le long du chemin du Tir, au Cornillon et dans le tout nouveau quartier Pleyel, à l’ouest de la Plaine. Puis, à partir de 1924-1925, apparut le quartier du Franc-Moisin, baptisé le « quartier chinois » en référence au très populaire Barrio Chino de Barcelone ; il s’agrandit au fil des ans, au fur et à mesure de l’arrivée de nouveaux migrants qui y construisaient leurs propres baraques (en 1931, le Franc-Moisin comptait 127 foyers espagnols, regroupant 567 personnes).

Conscient de l’importance de cette communauté, et sans doute afin d’éviter qu’elle ne tombe sous l’emprise du Parti communiste alors triomphant à Saint-Denis « la Rouge » (2), dès le début des années 20, le consulat d’Espagne encouragea la construction au cœur du quartier espagnol du Patronato Sainte-Thérèse de Jésus, 10 rue de la Justice, vaste ensemble composé d’une Eglise, d’une salle des fêtes, d’un presbytère, de salles de réunion et d’un terrain de jeux. Inauguré à l’automne 1923 et animé par des pères clarétains, le Patronato était une paroisse espagnole correspondant au nord du département de la Seine ; outre la messe dominicale, de nombreux baptêmes (181 en 1926 par exemple), mariages et communions y furent célébrés durant l’entre-deux-guerres. Le jeudi, outre le catéchisme et les cours d’espagnol, le Patronato proposait des activités classiques de patronage : couture pour les filles, football et pelote basque pour les garçons, etc. A partir de 1926, ses locaux abritèrent une société de secours mutuels, le Hogar espagnol, qui, contre une cotisation mensuelle de quelques francs, offrait à ses adhérents des subsides en cas de maladie et de décès.

Issus pour les trois quarts d’entre eux de la province de Cáceres en Estrémadure (35 % de la communauté en 1931), de Vieille Castille (22 % en 1931) et des provinces de Zamora et Salamanque dans le León (19 % en 1931), les émigrants espagnols étaient généralement d’anciens journaliers agricoles sans terre ou de très petits propriétaires qui ne parvenaient plus à assurer la subsistance de leurs familles dans des campagnes où les grands propriétaires terriens exerçaient un pouvoir sans partage. Non qualifiés, les hommes devinrent à 60 % manœuvres dans les « bagnes » métallurgiques et chimiques de la Plaine, notamment aux Tréfileries et Laminoirs du Havre (ancienne entreprise Mouton), chez Hotchkiss, Kulhmann, etc. Les femmes, quant à elles, étaient essentiellement ménagères, devant se consacrer à leurs familles souvent nombreuses ; certaines travaillaient cependant dans des boyauderies ou des entreprises de récupération de chiffons, telle Soulier.

Malgré les conditions de vie difficile, la pauvreté, la promiscuité, la génération des enfants arrivés très jeunes ou nés à Saint-Denis dans les années 20 et 30 conserve de bons souvenirs de cette époque, de l’intense solidarité qui régnait dans le quartier et de leur passage à l’école publique. Les plus nostalgiques sont ceux dont les parents décidèrent de rentrer en Espagne durant la crise économique des années 30, qui frappa en premier lieu les immigrés – début 1936, on ne comptait plus que 2 872 Espagnols à Saint-Denis. Revenus vivre dans des zones rurales très peu développées, envoyés travailler aux champs sans possibilité de poursuivre leurs études, bientôt déchirés par le drame de la Guerre civile espagnole, certains choisirent de repartir vivre à la Plaine dès la fin des années 40, souvent définitivement cette fois.

Natacha LILLO

 Maîtresse de conférence à l’université Paris VII.

 

1) Voir La Plaine Mémoire vivante n°4.
2) Cet objectif échoua en partie puisque dans les années 30 de nombreux membres de la communauté, surtout des jeunes, adhérèrent aux Jeunesses ou au Parti communistes, futur noyau de la solidarité avec l’Espagne républicaine puis de la Résistance à la Plaine. Par ailleurs, la présence anarchiste, traditionnelle dans le mouvement ouvrier espagnol, resta forte durant tout l’entre-deux-guerre dans la communauté.

 

 

Du « puente Sesenta » a « Piedrafrita »,
territoires espagnols en banlieue nord au XXe siècle.


Ma thèse sur l’immigration espagnole à Saint-Denis et dans sa région visait à rendre compte d’un processus migratoire sur le long terme en retraçant l’arrivée, l’installation et l’éventuelle sédentarisation des trois principales vagues migratoires du XXe siècle, ainsi que leurs inter-relations : migrants « économiques » du début du siècle et de l’entre-deux-guerres ; exilés politiques arrivés après la défaite républicaine de 1939 ; nouveaux migrants « économiques » des années 1955-1970.

J’ai choisi d’étudier cette partie de la banlieue (nord du département de la Seine jusqu’en 1964) car la présence espagnole y était très importante et visible du fait de leur regroupement dans un certain nombre d’îlots bien déterminés. Après une présentation générale, ce travail portera avant tout sur la « petite Espagne » de la Plaine Saint-Denis, berceau historique de l’implantation espagnole en banlieue nord et lieu de concentration le plus important. Outre la présence de petits commerces « ethniques », qui se retrouvait dans d’autres îlots, tels le « quartier nègre » de Drancy ou le « barrio chino » du Blanc-Mesnil, y existait depuis 1923, le Patronato Santa Teresa de Jesús, paroisse espagnole implantée rue de la Justice par l’église de la monarchie, lieu de réunion important pour tous les migrants de la banlieue nord à l’heure de se marier ou de faire baptiser leurs enfants.

 

Trois vagues migratoires successives

Dès 1905-1907, on trouve les premiers migrants espagnols à la Plaine Saint-Denis et à Aubervilliers, mais il s’agissait alors majoritairement de très jeunes hommes, y compris d’enfants de 8 à 12 ans, confiés par leurs parents à des padrones ou « négriers » qui les plaçaient dans les grandes verreries de Saint-Denis et de Pantin où ils travaillaient dans des conditions d’exploitation maximale. À cette date, la petite colonie espagnole ne comptait pratiquement que des hommes.

En réalité, la migration vers la banlieue nord connut son véritable essor à partir de 1915, les nombreuses industries métallurgiques de la zone (Hotchkiss, Delaunay-Belleville, Tréfilerie Mouton, etc.) nécessitant beaucoup de main-d’œuvre, notamment quand leur production était consacrée à l’effort de guerre. Ici encore, il s’agissait en majorité d’hommes seuls. La grande majorité d’entre eux rentrèrent au pays après la fin du conflit mais, face à la crise agricole qui touchait les campagnes espagnoles, beaucoup revinrent en banlieue nord dès le tout début des années 1920, cette fois-ci généralement accompagnés par leurs épouses et leurs enfants.

Lors du recensement de 1931, date où la présence espagnole fut la plus importante en banlieue nord dans l’entre-deux-guerres, on en comptait près de 12 500 : 4 340 à Aubervilliers ; 3 420 à Saint-Denis ; 1 760 à Drancy ; 1 200 à La Courneuve ; 930 au Blanc-Mesnil ; 760 à Saint-Ouen – la commune « perdit » une partie importante de ses résidents espagnols en 1930, lors de l’annexion des terrains de la « zone » à Paris. À cette date, les Espagnols constituaient la première colonie immigrée de Saint-Denis et d’Aubervilliers devant les Italiens, alors majoritaires à l’échelle du reste de la banlieue parisienne.
Ces migrants appartenaient pour la plupart à des réseaux villageois bien précis, marqués par la domination de la très grande propriété agricole et la pauvreté des journaliers agricoles ou des propriétaires de lopins minuscules. Plus de 30 % étaient originaires de l’est de la province de Cáceres en Estrémadure, entre 20 et 25 % arrivaient du nord de la Vieille Castille et environ 20 % du León. Sans qualifications, ils vinrent travailler comme manœuvres dans les grandes usines métallurgiques et chimiques du nord du département de la Seine.

La grande majorité d’entre eux arriva directement leur campagne d’origine à la Plaine, via Madrid et gare d’Austerlitz. Ils abandonnaient un pays de campagne ouverte avec des latifundios à perte de vue pour un paysage urbain très industriel, marqué par la fumée incessante des hauts-fourneaux, l’odeur des boyauderies, etc. Ne disait-on pas communément dans le nord de Paris certains jours : « Ça sent Aubervilliers », en référence aux nombreuses usines de traitement de déchets animaux de la commune, liées à la présence toute proche des abattoirs de la Villette.

Environ un tiers d’entre eux retourna vivre en Espagne au milieu des années 1930 : suite à la crise économique, ils furent parmi les premiers licenciés (à Saint-Denis, en 1936, 50 % des hommes espagnols étaient au chômage), or l’avènement de la Seconde République en avril 1931 et ses promesses quant à une réforme agraire et à une augmentation générale des salaires en décidèrent beaucoup à rentrer au pays.

À l’occasion de la guerre civile, un certain nombre d’hommes habitant les îlots espagnols de la banlieue nord partirent combattre dans le camp républicain et de nombreuses familles participèrent activement à des réseaux de solidarité. Ceci explique le très bon accueil réservé aux exilés républicains à partir de la retirada de 1939 et surtout dans l’immédiat après-guerre où nombre d’entre eux furent chaleureusement accueillis par leurs compatriotes, qui les aidèrent à trouver un emploi et un logement.

Ces mêmes îlots où « économiques » et « politiques » avaient fusionné dans les années 1945-1950 (notamment à travers des mariages de filles de la deuxième génération avec de jeunes exilés) furent également le lieu d’accueil de la très importante vague de migrants « économiques » des années 1955-1970. Ici encore, leurs prédécesseurs se firent un devoir de les aider à s’installer, conscients de la précarité de leur situation en cette période de grave crise du logement. D’ailleurs bon nombre d’entre eux appartenaient aux réseaux migratoires précédemment évoqués et venaient rejoindre des membres de leur famille installés en banlieue nord depuis l’entre-deux-guerres.

 

Des « villages espagnols » recréés dans les interstices du tissu industriel.

Par rapport à d’autres migrants bien représentés en région parisienne au début du XXe siècle (Belges et surtout Italiens), la principale caractéristique des Espagnols était leur net regroupement dans des îlots spécifiques où ils représentaient souvent plus de la moitié de la population, voire parfois plus des deux-tiers – on comptait très peu d’individus ou de familles isolés. Le premier et le plus important d’entre eux numériquement était la « petite Espagne » de la Plaine Saint-Denis, territoire situé à cheval sur les communes de Saint-Denis et d’Aubervilliers, dans un quadrilatère déterminé par l’avenue du Président-Wilson et le canal de Saint-Denis d’ouest en est, et les rues de la Justice et du Landy, du nord au sud.

Cet espace fut progressivement loti par les migrants eux-mêmes au pied des usines qui les employaient (tréfilerie Mouton, usine d’engrais Saint-Gobain, verrerie Legras, etc.), dans les interstices du tissu industriel, sur des terrains appartenant à des maraîchers, et ce sans le moindre permis de construire officiel. Le but des migrants était de vivre au plus près de leur lieu de travail pour économiser sur les moyens de transport.

Plusieurs voies qui n’existaient pas dans le recensement de 1911 sont apparues pendant la Première Guerre mondiale et dans les années suivantes. Souvent, elles se virent attribuer le nom du propriétaire du terrain comme l’impasse du Chef-de-la-Ville ou le passage Dupont. Au départ, la plupart des habitations étaient de petits collectifs de plain-pied construits de bric et de broc avec des matériaux de fortune généralement récupérés sur des chantiers : bois, carton, briques, parpaings de mâchefer, carreaux de plâtre, etc. Au fur et à mesure des arrivées de compatriotes, un et parfois même deux étages furent ajoutés, la plupart du temps de guingois, ce qui n’alla pas sans poser des problèmes de sécurité. Assez rapidement, la totalité des parcelles fut construite, tout le long des impasses qu’à l’arrière, généralement autour de petites cours intérieures rappelant les typiques patios espagnols, ici rebaptisés du nom de courra.

L’ensemble était très précaire. Par ailleurs, la promiscuité était grande car les familles, généralement nombreuses, s’entassaient à sept ou huit personnes dans des logements minuscules dont certaines pièces étaient parfois dépourvues de la moindre aération. Les propriétaires du sol n’ayant procédé à strictement aucun aménagement, les habitants des impasses et des passages ne disposaient pas d’eau et devaient s’approvisionner aux deux bornes-fontaines situées aux coins des rues de la Justice et du Landy. Inutile de dire que les passages ne disposaient pas non plus du gaz et de l’électricité… Quant à l’évacuation des eaux usées, les résidents durent se débrouiller eux-mêmes pour creuser des fosses qui, la plupart du temps, ne correspondaient pas aux normes établies par les mairies de Saint-Denis et d’Aubervilliers. Malgré diverses pétitions lancées à partir des années 1935-1936 , cette totale absence de viabilisation, important facteur d’insalubrité, dura jusqu’au milieu des années 1950… Ces conditions d’hygiène difficiles furent souvent l’occasion de véritables chocs pour les femmes venues rejoindre leurs époux au bout de quelques mois.

  1. Manuel Garcia, qui naquit à la Plaine en 1920 et retourna vivre en Espagne avec ses parents en 1931, a gardé un souvenir si vivace de son enfance qu’il y a consacré un poème, qui retrace bien l’état des habitations des passages dans l’entre-deux-guerres. En voici le début :

 

« “ Mon enfance ce sont des souvenirs… ”
d’une cour d’habitation
dans un faubourg maudit
d’une ville splendide.
Et dans l’une de ses ruelles,
appelée “ Impasse Boise ”,
au numéro quatre
“ ma ” cour commune.
Et dans la cour dix trous à rats
tels les cellules d’une prison
en position disjointe,
dont l’entassement aussi irréel
que solidaire défiait
la loi de la gravité.
Et dans l’un de ces trous à rats,
de vingt mètres carrés, pas plus,
le père, la mère et quatre enfants
une demi-douzaine tout juste. » (…)

 

 

Et voici comment deux journalistes français évoquèrent l’aspect du quartier quelques années plus tard, sans échapper à certains clichés péjoratifs :

« Parcourez le passage Boise, le passage Dupont ou l’impasse des Gauguières, qui les réunit par derrière. Ce ne sont que masures misérables, édifiées de guingois en carreaux de plâtre, en briques, en planches, et qui branlent, et qui pourrissent. »

Pierre Frédérix, Le Petit Parisien, 15 juillet 1937

« À la Plaine-Saint-Denis, je sais un bourg espagnol, un labyrinthe de ruelles et d’impasses où des haillons multicolores sèchent aux fenêtres des masures. De mois en mois les immigrés nouveaux et la descendance des matrones prolifiques annexent d’autres bicoques, les badigeonnent de couleurs vives, y plaquent aux flancs des murs lézardés quelques balcons de bois, des escaliers extérieurs, des baraquements où bientôt grouillent des poules, des lapins, des marmots. »

Raymond Millet, Le Temps, 10 mai 1938

 

À Saint-Denis, en 1921, 86 % des Espagnols recensés vivaient à la Plaine dans un réseau d’une dizaine d’impasses et de passages ; en 1936 encore, 76 % des membres de la colonie habitaient le même espace. Au cœur de cet îlot, dans les années 1930, l’impasse et le passage Boise comptaient plus de 90 % de résidents espagnols. Côté Aubervilliers, dans l’entre-deux-guerres, entre 75 et 80 % des Espagnols recensés vivaient dans le lacis des ruelles de la « petite Espagne ».

Assez vite, les migrants créèrent à la Plaine un microcosme appelant leurs villages de départ. Selon tous les témoins rencontrés, pour faire face à la nostalgie du pays et aux difficiles conditions de vie, une très forte solidarité existait entre compatriotes : entraide financière, visites à l’occasion des maladies ou des accouchements, collectes en cas de deuil pour aider la famille de la veuve ou du veuf, etc.

Certains ouvriers ayant réussi à mettre un peu d’argent de côté ouvrirent de petites épiceries vendant des produits typiques : huile d’olive, pois chiches à la base du cocido (pot-au-feu castillan traditionnel), melons, pastèques, morue séchée, chorizo fabriqué artisanalement, etc. Ces épiceries se doublaient souvent de bistrots où les hommes se retrouvaient pour boire, jouer aux cartes et aux dominos, chanter et jouer de la guitare.

La convivialité propre au pays d’origine et le caractère expansif des Espagnols ne tardèrent pas à s’affirmer. Aux beaux jours, comme dans leurs villages, les femmes s’installaient des deux côtés des impasses sur des chaises aux pieds coupés pour bavarder tout en crochetant ou en tricotant. Noël et le Nouvel an, suivant une tradition encore vivante de nos jours, donnaient lieu à de bruyantes explosions de joie collective dans les rues, tous les moyens de faire le plus de bruit possible étant utilisés, comme nous l’ont rapporté plusieurs témoins :

« Pour Noël, les gens faisaient la fête et se promenaient dans le quartier en tapant sur des casseroles. Personne n’était assez riche pour inviter des gens à dîner mais les voisins venaient boire le café en mangeant des figues et des noix. »

« Pendant les nuits de Noël et du Nouvel An, les agapes se terminaient de bon matin, avec dans tout le quartier, la ronde des plus fêtards munis de leurs tambourins et de leurs zambombas qui se faisaient une joie de d’animer le quartier. »

Par ailleurs, l’implantation en juin 1923 par les pères clarétains d’une paroisse espagnole au cœur du quartier renforça encore sa cohésion. Dans un vaste espace de 500 m2, outre une chapelle où se célébraient la messe et les diverses cérémonies religieuses, le Patronato comptait une magnifique salle de spectacle, un dispensaire ainsi que différents locaux dédiés aux cours de catéchisme et de langue espagnole. Les jeudis, alors que des cours de couture étaient proposés aux filles, les garçons pouvaient s’exercer au football, à la pelote basque ou au scoutisme, ce qui marque clairement la différenciation par genre due au machisme inhérent à la société espagnole de l’époque.

A contrario, les militants anarchistes présents au sein de la colonie espagnole de la Plaine ne disposaient pas d’un local, mais organisaient régulièrement des activités de propagande et des matinées culturelles en espagnol dans la salle des fêtes de l’avenue Wilson.

On peut se demander si l’existence de tels microcosmes n’a pas constitué un frein à l’intégration de la colonie espagnole au sein de la société française ? Si cela semble avoir été le cas pour un grand nombre des primo-migrants, dont certains sont décédés dans les années 1980 dans le quartier sans pratiquement parler un mot de français, cela n’a pas eu de conséquence pour les membres de la deuxième génération (arrivés jeunes ou ayant grandi en France) qui ont effectué des mariages mixtes à plus de 75 % et sont devenus français soit par simple déclaration pour ceux étant nés en France, soit par mariage ou naturalisation pour les autres. En outre, la plupart d’entre eux connurent une ascension sociale nette par rapport à leurs parents, passant du statut de manœuvre à celui d’ouvrier qualifié pour les fils, de femme au foyer à celui d’ouvrière et bien souvent d’employée du tertiaire pour les filles.

 

Les espaces des uns et des autres.

Ces différences d’intégration à la société française s’expliquent sans doute par le fait que parents et enfants n’avaient pas la même perception de l’espace géographique dans lequel ils évoluaient.

– Les pères ne sortaient de « la petite Espagne » au sens strict que pour se rendre sur leur lieu de travail, généralement une usine très proche de leur lieu habitation. Ainsi, en 1926, la tréfilerie Mouton, située avenue Wilson au niveau pont-de-Soissons occupait à elle seule 124 des 835 ouvriers espagnols de Saint-Denis recensés (manœuvres et journaliers) soit 15 %. Bien d’autres travaillaient dans des entreprises de la rue du Landy ou de la Justice…

– Quant aux mères, très majoritairement ménagères, elles ne quittaient guère leur impasse ou leur passage, voire leur « courra » d’habitation, ne se rendant pour la plupart que dans des commerces proches tenus par des compatriotes. Leur sociabilité se limitait bien souvent aux relations avec leurs voisines. Le poids du patriarcat et du machisme était tel que les maris craignaient tout contact avec la société française, refusant qu’elles entrent sur le marché du travail, même une fois leurs enfants élevés. Elles étaient donc étroitement confinées dans le quartier.

– En revanche, assez tôt, ce furent les enfants scolarisés qui assurèrent l’interface avec l’extérieur de la « petite Espagne », tant à travers leur scolarisation, les tâches ménagères et l’accès aux loisirs. On peut citer entre autres les allers-retours quotidiens à l’école (avenue du président-Wilson pour ceux vivant à Saint-Denis), rue Edgar-Quinet pour d’Auberviliers ; les courses chez les commerçants français pour les filles ; le portage de l’eau et le ramassage du charbon le long du canal et de la voie du chemin de fer industriel pour les garçons ; les expéditions en bande dans les cinémas de Saint-Denis et d’Aubervilliers et, plus tard, la participation aux nombreux bals populaires organisés dans ces deux communes ou plus loin.

Les membres de la deuxième génération rencontrés évoquent fréquemment la dichotomie qu’ils ressentaient dès leur plus jeune âge : d’une part la vie protégée au sein de la « petite Espagne », lieu de l’entre soi et de la tradition préservée, espace au sein duquel ils n’étaient pas confrontés à la xénophobie ; de l’autre, l’extérieur, représenté d’abord par l’école puis par le monde du travail, car c’était généralement à eux seuls qu’il revenait de trouver leur premier emploi.

Alors que les parents sortaient très peu des passages, allant rarement dans les centres-ville de Saint-Denis ou d’Aubervilliers, encore moins à Paris, ce sont très tôt les adolescents, forts de leur connaissance du français, qui se chargèrent des diverses démarches administratives familiales tant vis-à-vis des mairies que de la Préfecture de police de Paris, et ce souvent dès l’âge de 12 ou 13 ans.

Le fait que horizon des parents ne dépasse pas la Plaine peut, par exemple, être illustré par l’anecdote suivante : au milieu des années 30, après avoir obtenu son Certificat d’études, une jeune fille de 13 ans dut se mettre à chercher un emploi pour aider sa famille. Ses parents lui avaient interdit d’aller travailler de l’autre côté de la porte de la Chapelle, de peur qu’elle rencontre de « mauvaises fréquentations ». Or, en ces années de crise, après des semaines de vaines recherches, elle finit par trouver un travail dans une cartonnerie de Paris et mentit plusieurs mois à ses parents afin de ne pas les inquiéter…

 

La vision des Français sur les îlots espagnols.

Très tôt la « petite Espagne de la Plaine » fut victime d’ostracisme et d’une forte ségrégation urbaine. Hormis des immigrés italiens et quelques hôtels meublés hébergeant des Kabyles algériens rue du Landy, ses voies n’abritaient que de très rares Français, souvent déclassés socialement (familles nombreuses, chômeurs, alcooliques, etc.).

Il semble que les Français n’aimaient guère entrer dans le quartier. Ainsi, en 1922, deux jeunes sœurs enceintes venues rejoindre leurs maris arrivèrent à la gare d’Austerlitz où ces derniers ne les attendaient pas suite à un quiproquo. Un compatriote leur trouva alors un cocher qui accepta de les conduire jusqu’à la Plaine mais les déposa avec leurs matelas et leurs bagages au niveau du pont-de-Soissons car il refusa d’entrer dans les passages « trop mal famés » de la « petite Espagne ».

La Française qui semble le plus souvent s’être rendue dans le quartier était une sage-femme de l’avenue du président-Wilson qui, jusqu’au début des années 50 présida aux naissances à domicile des bébés de la colonie. En revanche, on nous a signalé comme réellement « exceptionnel », l’exemple d’une maîtresse d’école qui rendit visite à une famille pour tenter d’en savoir plus absentéisme d’une de ses élèves.

Au moment du lotissement des impasses de la « petite Espagne », la mairie de Saint-Denis reçut de nombreuses plaintes de riverains français, eux-mêmes propriétaire de petits pavillons en auto-construction dans les rues de la Justice et du Landy, se plaignant de la taille des familles, de l’absence d’hygiène, de la promiscuité, de la présence d’animaux de basse-cour et du risque de maladies contagieuses.

Alors que les différents rapports des Renseignements généraux (RG) de l’époque insistaient sur la tranquillité des Espagnols, ce dont atteste l’étude des mains courantes du commissariat de la Plaine dans les années 1930 , on trouve des opinions bien plus péjoratives dans les écrits des contemporains, tant essayistes que journalistes :

Ainsi, en 1929, Louis Chéronnet écrivait-il dans son étude sur les banlieues, Extra Muros :

« Aux balcons extérieurs pendent des torchons crasseux qu’aucun rayon de lumière ne viendra jamais transformer en drapeaux. Des gosses déguenillés grouillent et piaillent dans la boue. Des femmes brunes, desséchées ou trop grasses, parées de foulards multicolores mêlent Dieu et la Vierge à leurs vociférations. Des hommes n’ont l’air d’avoir de l’ardeur que pour se provoquer. Partout, un remugle de moisi graisseux se mêle à des relents d’oignon. Une Andalousie sans soleil, peut-on rêver rien de plus lamentable ? ».

Quant au journaliste Pierre Frédérix, déjà cité plus haut, il stigmatisait les habitants de la « petite Espagne » et insistait sur l’aspect fermé du quartier :

« À peine a-t-on avancé de quelques pas, les portes et les fenêtres s’ouvrent. Des têtes apparaissent : des cheveux noirs et luisants ; des faces bouffies et des faces creuses ; des figures de femmes au teint olivâtre, qui pourraient être belles, et qui sont malsaines. Là-dessous, des corsages aux couleurs criardes ou des loques noires. Des enfants courent. “Nino!” hurle une matrone. “Nino!” Suit un torrent de phrases en espagnol. Est-on en France ? Non, en Espagne. Mais dans un coin d’Espagne empuanti par des odeurs chimiques. Un coin d’Espagne où, si l’on entre, on est suspect. “Ce type, pourquoi vient-il nous déranger ? »

Quant à Raymond Millet du Temps, s’il soulignait également le caractère fermé du quartier, il portait un regard un peu plus chaleureux sur ses habitants :

« Le soir, on écoute les accordéons des bastringues et les mandolines des barbiers. Le jour, on n’entend que les cris des enfants et les mélopées des femmes. Soudain les sirènes annoncent le retour des hommes et, dans un élan d’allégresse gâtée de crainte, les épouses servantes allument les feux, assiègent les échoppes des rôtisseurs, courent, se chamaillent, tandis que l’air s’imprègne d’une odeur d’oignon et de friture. Il ne manque à la gueuserie exotique de ce petit monde fermé que l’absolution du soleil. »

Or la question que ne semble s’être posée ni les riverains ni les observateurs extérieurs est celle de la raison des mauvaises conditions d’habitat de la « petite Espagne ». Or celles-ci furent dès le début liées à véritable imbroglio juridique : les terrains lotis appartenant à des propriétaires privés et les murs à d’autres, il était bien difficile pour les locataires d’obtenir gain de cause en cas de problème (fuites d’eau, lézardes des murs, problème d’évacuation des eaux usées, etc.). Les sols n’appartenant pas aux communes, le quartier ne put bénéficier des dispositions de la loi Sarraut de 1928 sur l’aménagement des lotissements défectueux.

Par ailleurs, si du côté Saint-Denis le maire Doriot (élu du PCF en 1931, exclu du Parti en 1934 et fondateur du Parti populaire français en 1936) mit en place une réelle politique d’aide aux chômeurs de la commune, y compris étrangers, il ne consacra aucun fonds à l’aménagement du logement à la Plaine. Quant à Laval, maire d’Aubervilliers, non seulement il accordait chichement les subsides de chômage aux étrangers, mais plus occupé à sa carrière nationale qu’à la gestion de sa ville, il délaissa tout bonnement cette question.

 

La progressive évolution de l’après-guerre.

Dès la Libération de la banlieue nord, les municipalités communistes en place semblent avoir enfin pris conscience de l’existence des quartiers à majorité espagnole et ce, notamment suite à la participation de plusieurs Espagnols à la Résistance locale, ce qui entraîna déportations et exécutions. Cette reconnaissance fut par exemple marquée à Saint-Denis en 1946 par les deux cérémonies organisées à l’occasion du changement de nom de la rue de la Justice, rebaptisée Cristino Garcia, en hommage à un communiste espagnol, ancien dirigeant de la Résistance dans le Sud-ouest, fusillé sur les ordres de Franco.

Mais si le choix symbolique d’une rue située au cœur de la « petite Espagne » marqua à l’époque les esprit, notamment à travers la venue de Santiago Carrillo et de la Pasionaria, dans la pratique les habitants durent attendre les années 50 pour voir l’arrivée de l’eau courante et de l’électricité dans les passages, installations qu’ils durent d’ailleurs financer de leur poche…

Dans l’après-guerre, la « petite Espagne » accueillit de nombreux réfugiés politiques, qui souvent prirent la place des membres de la deuxième génération de l’entre-deux-guerres qui, grâce à l’amélioration de leur niveau de vie et/ou suite à des mariages mixtes, quittaient peu à peu à le quartier pour le centre de Saint-Denis ou d’autres communes de la banlieue nord offrant des conditions de confort un peu meilleures.

Puis, à partir des années 1955-70, ce fut la véritable « déferlante » des nouveaux migrants « économiques » qui quittèrent l’Espagne de Franco pour accéder à de meilleures conditions de salaire et de vie. Ici encore, le parc locatif de la « petite Espagne », bien que toujours aussi précaire, fut mis à contribution et le quartier resta fidèle à sa démarche d’entraide entre compatriotes, d’autant plus que beaucoup des nouveaux arrivants appartenaient aux anciens réseaux migratoires du début du siècle.

Mais, à partir du milieu des années 1970, l’important effort de construction de HLM à Saint-Denis et dans les communes avoisinantes ainsi que la construction par certains de leur propre pavillon individuel conduisirent au départ progressif d’un nombre de plus en plus d’Espagnols de la Plaine. Fin 1975, la chapelle Santa Teresa de Jesús cessa ses fonctions et les pères clarétains du Patronato quittèrent un quartier où « résidaient désormais plus de musulmans que de catholiques », selon un de ses derniers desservants. En effet, au fur et à mesure des départs des Espagnols, outre des Portugais, nombre d’Algériens puis d’originaires d’Afrique subsaharienne vinrent s’installer dans un quartier au parc immobilier toujours plus en déshérence.

En 1995, quand l’impasse du Chef de la ville a été rasée pour laisser la place à l’avenue du Stade de France, ses rares habitants espagnols refusèrent leur expropriation dans un premier temps, car ils étaient profondément attachés au quartier, mais furent obligés de partir. Aujourd’hui, la même question se pose en ce qui concerne le passage Léon dont l’ultime résident espagnol (né dans le quartier dans les années 20) a affirmé qu’il préférerait mourir plutôt que de partir…

 

Vestiges du temps passé.

Le quartier espagnol de la Plaine est devenu un objet de mémoire aujourd’hui, qui fait partie du « tour de ville » proposé par la municipalité de Saint-Denis aux nouveaux Dyonisiens. Si une partie du quartier a d’ores et déjà disparu, les édiles municipaux actuels se sont engagés à tenté de réhabiliter certaines des « courras » les plus viables afin de lui garder son caractère si particulier de petit village espagnol aux limites nord de Paris. Quant à ses anciens habitants, ils ont toujours l’occasion de se retrouver le week-end dans les locaux du Hogar des Espagnols de la Plaine (situé sur l’emplacement de l’ancien Patronato, propriété de l’Etat espagnol, rue Cristino Garcia), une association culturelle qui propose des cours de guitare, de flamenco ainsi que diverses activités festives et qui bientôt devrait abriter un Centre d’accueil de jour pour retraités espagnols de toute la région parisienne. Du côté Aubervilliers, c’est boulevard Félix-Faure, dans une maison appartenant à la région autonome d’Estrémadure, que les originaires de cette zone mais aussi d’autres régions espagnoles se retrouvent régulièrement pour faire revivre les coutumes du pays et organiser de chaleureuses animations.

 

En savoir plus :

https://www.autrement.com/ouvrage/la-petite-espagne-de-la-plaine-saint-denis-natacha-lillo

L’EXIL COMMUNISTE ESPAGNOL EN FRANCE ET EN U.R.S.S. (1939-1950)

 

Vignette humoristique au début de la Guerre Civile.

Anthony Eden, dubitatif ministre des affaires étrangères de Grande-Bretagne (de 1935 à 1938).

On reconnait à gauche Franco, Mussolini derrière lui, Hitler en dessous. A droite Azaña en tenue militaire, Staline derrière lui et Léon Blum faisant contrepoids.

 

 

Résumé, par chapitre, de la thèse d’ Enrique Líster, fils du célèbre général communiste :

L’EXIL COMMUNISTE ESPAGNOL EN FRANCE ET EN U.R.S.S. (1939-1950) Contribution à l’histoire d’une émigration par Enrique LÍSTER LÓPEZ

 

Thèse de doctorat en études slaves soutenue à l’université de Poitiers, le 14 décembre 2002. Membres du jury : Annie Allain (président), Hélène Menegaldo, Marie-Aline Barrachina, Jean Breuillard, Lutz Winckler. 2 vol. dactylogr., t. 1 : p. 1-490 ; t. 2 : p. 491-958-LXI, bibliogr., index, 111.

 

 

 

Père et fils.

 

 

 

La thèse se compose d’une introduction, de quatre parties et d’une conclusion.

 

La Ire partie (p. 15-212), qui comprend huit chapitres, propose une reconstruction de l’exode des républicains espagnols en France (1939) ;

La IIe partie (p. 214-490), composée de trois chapitres, étudie l’émigration espagnole en U.R.S.S. (1939-1941) ;

La IIIe partie (p. 492-645), comprenant trois chapitres et une annexe, examine la question des Espagnols dans la « Grande Guerre patriotique » ;

La IVe partie (p. 647-786) s’attache à l’histoire des communistes espagnols dans l’après-guerre et à la question du départ des communistes espagnols de l’U.R.S.S., ainsi que l’interdiction du P. C.E. en France en 1950 et l’expulsion des cadres et dirigeants vers les pays de l’Est.

Au corps de la thèse s’ajoute un apparat critique composé d’une bibliographie raisonnée de sources en plusieurs langues (près de 600 entrées), un index des noms propres (1 194 entrées) et une importante iconographie composée de documents photographiques dont certains, inédits, proviennent de la collection de l’auteur.

 

 

INTÉRÊT DU SUJET

 

Herbert Rutledge South worth (1) écrivait en 1970 que la guerre d’Espagne fut l’événement qui, limité à ses frontières géographiques nationales, a produit jusqu’à nos jours le plus de travaux écrits : livres, articles, études, thèses, etc.

1 . Herbert Rutledge Southworth, historien américain, spécialiste de la guerre civile espagnole, auteur du Mythe de la croisade de Franco, Paris, Ruedo Ibérico, 1964.

Cet intérêt exceptionnel est, comme le note E. Témime (2), lié directement à la dimension internationale de ce conflit.

  1. Emile Témime, « Le devenir de la migration de 1939 », in Plages d’exil : les camps de concentration de réfugiés espagnols en France, 1939, Nanterre – Dijon, 1989, p. 205-211 = Hispanistica, n° 6.

 

Pourtant, le caractère international de la guerre d’Espagne, avec ses enjeux diplomatiques, l’aide massive de l’Allemagne nazie et de l’Italie mussolinienne à Franco, l’histoire des Brigades internationales, etc., n’est pas la seule raison qui motive cet intérêt. La guerre d’Espagne fut aussi – sans doute avant tout – le prélude à la Seconde Guerre mondiale : son ultime « répétition », le dernier « exercice » militaire des grandes puissances, qui y éprouvèrent, six mois avant le second conflit mondial, leurs armes et leurs techniques. Ainsi, nombre de combattants qui participèrent à la guerre d’Espagne, d’un côté ou de l’autre, se retrouvèrent face à face sur le sol de France ou dans les champs de bataille de Russie, ou encore dans les terres africaines au sein des troupes de la France libre. Pour comprendre nombre d’aspects de la Seconde Guerre mondiale, il faut, obligatoirement, commencer par une étude de la guerre civile espagnole. On a là une clé de l’intérêt permanent des historiens pour le sujet.

Mais la guerre d’Espagne est exceptionnelle aussi par un autre aspect, qui est sans précédent dans l’histoire du XXe siècle : la défaite républicaine provoqua l’un des plus grands exodes de l’histoire, dont le volume se compta par centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. En cela aussi, la guerre d’Espagne fut un événement précurseur : tous les conflits modernes, aussi bien en Afrique, en Orient, en Asie, ou, plus près de nous, dans les Balkans s’accompagnent de vastes mouvements migratoires de civils fuyant les zones de combat. L’exode républicain de 1939 fut un immense drame militaire, politique, culturel et, avant tout, humain. De cet exode naquit l’émigration espagnole, dont les composants se dispersèrent de par le monde, la plupart sur le territoire français, d’autres en Amérique latine, certains en U.R.S.S., quelques-uns en Angleterre, en Belgique, en Suisse, beaucoup aussi en Afrique du Nord.

 

 

Le port de la casquette est peu réglementaire sur le côté… Un brin de coquetterie ?

En compagnie de Malraux (béret), front catalan, fin décembre 1938, début janvier 1939. Photo Capa.

 

Ière PARTIE

L’EXODE DES RÉPUBLICAINS ESPAGNOLS EN FRANCE (1939)

Or, curieusement et contrairement à la guerre civile espagnole elle-même, cette émigration ne suscita pas l’intérêt particulier des historiens. Certes, celle-ci se trouve presque occultée entre deux événements indiscutablement plus importants : la guerre civile espagnole elle-même et la Seconde Guerre mondiale. Il n’en demeure pas moins que le fait est là : le désintérêt pour ce sujet a été, jusqu’aux années quatre-vingts – quatre-vingts-dix, total en Espagne et en France, comme en Union Soviétique.

En France, il fallut en effet attendre la fin des années quatre-vingts pour que des spécialistes commencent à s’intéresser à l’exode républicain de 1939, à ce qu’il représenta pour des centaines de milliers d’Espagnols et à la question de savoir quelle place lui revenait dans l’histoire des deux pays voisins. Il faut, bien entendu, signaler les travaux de pionniers de plusieurs chercheurs français sur l’émigration espagnole de 1939 : ceux d’Emile Témime, de Geneviève Dreyfus Armand, de Bernard Vincent, de Marie-Claude Boj, d’Andrée Bachoud et d’autres, sans oublier les études remarquables de l’historien autodidacte Pierre Marques, auteur d’une somme sur l’histoire des enfants de la guerre accueillis sur le sol français. C’est à la reconstruction de cette émigration qu’est consacrée la première partie.

La France fut, en 1939, le lieu de passage obligatoire de tous les communistes espagnols qui arrivèrent en U.R.S.S. trois ou quatre mois après avoir franchi la frontière pyrénéenne. La quasi-totalité de ces réfugiés subit les rudes épreuves des camps de concentration du midi de la France. Et c’est en France qu’un nombre considérable de ces communistes qui avaient émigré en U.R.S.S. en 1939, se retrouvèrent en 1945, motivés par le désir de continuer le combat en Espagne, seul grand pays d’Europe où avait survécu un régime totalitaire, après la défaite du fascisme en mai 1945.

L’une des positions scientifiques et méthodologiques auxquelles nous nous sommes le plus attaché est le travail critique. Une grande part de notre effort a donc porté sur l’examen critique des travaux existants, parce que nous sommes persuadé que ce travail est en soi positif : non seulement utile, mais indispensable.

La perte de la Catalogne par l’Armée républicaine, à la fin de janvier 1939, déclencha un phénomène sans précédent. Un demi-million d’hommes, militaires et civils, de femmes et d’enfants sortirent d’Espagne par un passage extrêmement étroit – le Perthus -, et en un temps extrêmement court : pendant les journées qui vont du 27 janvier au 9 février. Un torrent continu de femmes et d’hommes, épuisés, hagards, démoralisés, se déversa en France. La réunion de ces trois facteurs (le nombre, l’étroitesse du passage, la rapidité) fait de cet exode un événement sans précédent dans l’Histoire.

Le gouvernement français ne fut pourtant pas surpris. Dès 1938, prévoyant l’arrivée massive des réfugiés espagnols, et donc sans illusion sur l’issue du conflit, il s’était doté d’un impressionnant arsenal de mesures réglementaires qui fixaient la conduite à tenir à l’égard de tous les futurs réfugiés et les modalités de leur accueil : décrets sur la situation juridique des étrangers résidant en France, décrets aussi prévoyant l’implantation de centres de résidence des indésirables. La presse de droite avait façonné efficacement une bonne partie de l’opinion publique en dénonçant à l’avance le « danger » représenté par les émigrés républicains espagnols.

Lorsque les réfugiés arrivèrent effectivement, cette même presse se déchaîna, poursuivant dans l’acharnement contre les vaincus la haine qu’elle avait manifestée envers les combattants républicains pendant les trois années précédentes. Il y a une continuité manifeste entre le discours de la presse de droite française pendant la guerre d’Espagne et la dureté avec laquelle furent reçus, dans les faits cette fois, les Espagnols, et en particulier les militaires.

Ceux-ci, immédiatement désarmés, traités de manière brutale et humiliante par les troupes françaises, furent rassemblés dans des lieux de haute surveillance : parqués sur le sable des plages dans des conditions d’hygiène indignes d’une démocratie.

La dénomination choisie par le gouvernement français était : « camps de concentration ». Nous avons constaté que celle-ci, curieusement, n’était que rarement reprise dans les quelques travaux historiques consacrés à l’accueil des militaires espagnols en France. La raison à chaque fois invoquée pour justifier  cette esquive fait référence aux accrétions sémantiques ultérieures que l’histoire (celle des camps d’extermination nazis) apporta à ce terme. Nous pensons qu’il n’est pas admissible d’esquiver le nom propre au nom de considérations qui sont en définitive dictées par le souci de se démarquer de la barbarie nazie. Nous avons voulu donner à cette discussion terminologique toute la place qu’elle mérite, non par un esprit vétilleux qui privilégierait la « lettre » sur ľ« esprit », mais par simple souci de garder les noms réellement utilisés dans l’Histoire, et donc, justement, chargés d’histoire. La dénomination « camp de concentration » pour réfugiés espagnols a son histoire, qu’il faut respecter. Une autre raison, plus immédiate, impose son maintien. La plupart de ces camps n’étaient pas destinés à la population civile, mais, principalement, aux militaires. Ce sont eux que le gouvernement français voulut « concentrer ». Et s’il voulut les concentrer, c’était pour les empêcher de revenir en Espagne, dans cette zone Centre-Sud (Madrid, Carthagène, Alicante, Valence) où les républicains continuaient de se battre vaillamment. Les militaires républicains cherchaient en effet à éviter la pire des issues possibles – la capitulation sans conditions – en négociant un armistice honorable. En « concentrant » les militaires espagnols, le gouvernement français manifestait au contraire clairement son intention de ne pas aider les républicains et d’en finir au plus vite avec le conflit. La prompte reconnaissance diplomatique (27 février 1939) du gouvernement de Franco par l’Angleterre et la France est la meilleure preuve de la volonté de ces deux pays d’en finir avec le conflit espagnol, même au prix du sacrifice que représenta l’abandon de la République.

Le chercheur qui s’attache à cette page d’histoire s’interroge inévitablement sur la mémoire collective, dont les témoignages multiples et pas toujours concordants lui posent à chaque fois des problèmes d’authentification. L’historien est confronté souvent aussi à la mémoire sélective. Il est remarquable, par exemple, que la plupart des historiens qui ont écrit sur le sujet posent le problème dans des termes évasifs, ce qui empêche d’apercevoir les véritables raisons de cet accueil désastreux. Une raison probable de ce relatif désintérêt est le conflit planétaire qui commence dès septembre 1939, et dont l’ampleur a relégué au second plan la fin de la guerre civile espagnole. L’horreur sans nom d’Auschwitz a occulté l’inhumanité du Vernet. Il a fallu attendre les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix pour que les historiens français commencent à s’intéresser à cette question. Toutefois, dans la plupart de ces travaux, les auteurs évitent de dégager le but réel poursuivi par les autorités françaises : empêcher le retour des combattants dans la zone Centre-Sud.

 

 

IIe PARTIE

L’ÉMIGRATION ESPAGNOLE EN U.R.S.S. (1939-1941)

L’émigration espagnole en U.R.S.S. fut l’une des plus modestes numériquement parlant, mais elle fut en revanche l’une des plus longues : il fallut attendre 1956 pour que les premiers réfugiés espagnols rentrent d’U.R.S.S. et regagnent leur pays natal, presque vingt ans après la défaite de la République et le début de l’exode. Si l’étude de l’histoire de l’exode et de l’émigration républicaine en France est un sujet étudié depuis une quinzaine d’années par des spécialistes français, l’étude, en revanche, de l’histoire de l’émigration espagnole en U.R.S.S. en est encore à son début. Seul le thème des enfants de la guerre a, pour le moment, attiré de façon sérieuse l’attention des historiens espagnols. Ici aussi, comme dans le cas des spécialistes français, nous nous devons de manifester notre reconnaissance envers des historiens espagnols tels qu’Alicia Alted Vigil, Encarna Nicolas Marin, Roger Gonzalez Martell, ainsi qu’aux pionniers dans le domaine, Enrique Zafra, Rosalia Crego, Carmen Heredia. Nous tenons à préciser que les désaccords que nous formulons dans notre travail, lorsque nous commentons certains passages de leurs travaux, ne visent qu’à contribuer à l’élucidation de ces problèmes.

Avant la fin de la guerre civile, à partir de 1937, de nombreux Espagnols avaient pris le chemin de l’Union Soviétique. Ces Espagnols n’étaient pas des adultes, mais des enfants. Nous avons, tout au long de notre travail, accordé une attention privilégiée au sujet général des enfants de la guerre d’Espagne. Ce sujet commence à peine à être exploré. Il est pourtant d’une importance considérable. Plusieurs raisons justifient cet intérêt. Une raison numérique, d’abord. De 1936 à 1938, pas moins de 30 000 enfants espagnols furent accueillis en France, ainsi que dans différents pays d’Europe (Belgique et Grande-Bretagne principalement). Contrastant avec la manière dont furent reçus plus tard les militaires espagnols, l’accueil que la France réserva aux petits Espagnols mérite tous les éloges.

La question des enfants de la guerre évacués en U.R.S.S. entre 1937 et 1939 a attiré notre attention pour plusieurs raisons. Il faut dire d’abord que les enfants de la guerre furent les premiers à peupler l’espace sociologique que l’on dénomme « émigration espagnole en U.R.S.S. ». Ils furent ensuite la catégorie sociale la plus nombreuse de cette émigration : trois mille enfants contre environ mille adultes. Dans les années de l’après-guerre, les anciens enfants de la guerre représentaient la partie la plus dynamique de l’émigration espagnole en Russie, la plus diversifiée du point de vue sociologique : ingénieurs, médecins, savants, artistes, techniciens, ouvriers (sans oublier quelques éléments déclassés, peu nombreux, et un nombre insignifiant de repris de justice).

Si nous accordons un espace privilégié au destin des enfants évacués durant la Seconde Guerre mondiale à Saratov (Moyenne Volga), cela est dû en outre à la chance qui nous a souri en nous permettant de découvrir dans les archives de cette ville des documents totalement inexplorés, concernant, précisément, les enfants de la guerre. Cette découverte, ce hasard aussi heureux qu’inattendu, nous ont imposé le devoir de communiquer ces données à la communauté scientifique. Nous avons pensé en effet qu’il était beaucoup plus utile de centrer notre attention sur ce point, plutôt que de gaspiller notre modeste savoir-faire en nous étalant sur des généralités ou encore en nous contentant de rassembler des faits déjà connus.

Nous reconstruisons l’histoire de l’évacuation des enfants vers l’U.R.S.S. à partir de 1937, principalement à partir du Pays Basque et des Asturies ; leur accueil dans des établissements spécialement affectés ; leur santé ; l’enseignement qui leur était dispensé. Nous nous sommes intéressé  aussi aux éducateurs, à l’effort pédagogique consenti pour traduire les manuels scolaires en espagnol. En 1940, une partie des enfants de l’exil fut séparée : les Maisons de jeunes [Casas de Jóvenes] accueillirent les adolescents (15-18 ans) ; les Maisons d’enfants [Casas de Niños] abritèrent les plus jeunes. Une question se pose : qui finançait tout cela ? Qui payait ces vacances choyées au camp de pionniers modèle de l’Artek ? d’Eupatoria ? dans les anciennes demeures de la noblesse russe reconverties en maisons de repos et lieux de résidence durant plus de deux ans ? Qui payait le personnel nombreux et qualifié, appelé à encadrer les 3 000 enfants répartis dans les seize maisons situées sur le territoire de la Fédération de Russie et en Ukraine ? La thèse selon laquelle les niños de la guerra étaient en fait entretenus par l’or de la République espagnole, déposé dans la Gosbank en 1936, ne peut, en l’état actuel de l’accès aux archives, être ni prouvée ni rejetée. Une chose est sûre : les conditions privilégiées dont jouissaient les petits Espagnols en U.R.S.S. cessèrent brusquement dès que fut consommée la défaite militaire des républicains.

Nous abordons ensuite le départ des communistes espagnols pour l’U.R.S.S., en avril et juin 1939. Une fois les républicains définitivement vaincus, le gouvernement français ouvrit les camps. Nous nous sommes intéressé à la constitution des listes de communistes espagnols admis à se réfugier en U.R.S.S. Nous démontons à ce sujet le mythe d’un prétendu « comité de sélection » dans lequel auraient opéré souverainement la Pasionaria, Enrique Lister, Jésus Hernández et autres dirigeants espagnols, ainsi que des dirigeants du Komintern, tels que P. Togliatti, M. Thorez et autres. Nous montrons que le NKVD se chargea prioritairement de ce travail, à partir des informations émanant des journalistes, diplomates et conseillers soviétiques qui avaient travaillé en Espagne pendant la guerre civile. Il s’avère que les Soviétiques retinrent pour l’essentiel des militaires, et en nombre restreint. Sur les 4 000 Espagnols environ qui prennent le chemin de l’U.R.S.S. en 1939, il faut en effet compter quelque 3 000 enfants. Parmi les adultes, il y avait un tiers environ de femmes. C’est donc un nombre de 700 anciens combattants communistes espagnols qui, en plusieurs expéditions, quitte Le Havre pour l’U.R.S.S. Nul ne sait au juste combien de bateaux ont appareillé. Nous avons mis en relief la dimension « initiatique » de cette traversée, au cours de laquelle aussi bien les dirigeants espagnols que les Soviétiques se sont employés à préparer psychologiquement les Espagnols (adultes et enfants) à affronter la réalité ingrate du « paradis socialiste », sans pour autant contredire le dogme marxiste-léniniste. En dépit des trésors de dialectique déployés à cette occasion, le choc fut rude.

Nous avons ensuite confronté les souvenirs laissés par différents témoins sur l’accueil reçu en U.R.S.S. et l’acclimatation aux « réalités » soviétiques. Ces témoignages, écrits des années après les événements et hors d’U.R.S.S., reflètent pour les uns une sympathie fidèle pour le pays d’accueil ; pour les autres, il faut parler de franche hostilité. Nous avons éclairé les conditions matérielles offertes par les centres d’accueil, les maisons de repos, les écoles politiques et autres structures. Un point essentiel concerne la méthodique « rééducation » politique et idéologique que durent suivre les Espagnols. Un bon nombre d’entre eux fut, dès l’automne 1939, orienté vers la vie professionnelle, ce qui entraîna un éclatement de la « colonie » espagnole entre ceux qui restèrent à Moscou et ceux qui furent dirigés sur Kiev et Kharkov.

N’ayant pas la prétention de retracer la totalité de l’histoire de cette émigration, nous nous sommes efforcé d’analyser certains aspects précis, en apportant à chaque fois de nouveaux éléments, en bousculant certaines idées reçues. Nous avons évité consciemment un certain nombre de questions qui représentent un intérêt majeur, mais dont le traitement aurait transformé notre thèse, déjà suffisamment volumineuse, en un ouvrage excessivement lourd. Cela explique que les questions liées au cadre de vie, aux études, aux conditions de travail, aux loisirs des Espagnols émigrés en U.R.S.S., ont été consciemment laissées de côté.

Nous ne nous attardons pas dans notre thèse sur les « luttes politiques » ou « luttes de tendance » au sein de l’émigration communiste espagnole en U.R.S.S. Et cela pour une raison très simple : contrairement aux affirmations des historiens franquistes, tels que Ruiz Ayucar, Comin Colomer ou d’autres, il n’y a jamais eu de quelconques luttes politiques au sein de l’émigration communiste espagnole en U.R.S.S. Les Soviétiques n’auraient évidemment jamais toléré sur leur sol pareilles « fantaisies ».

Un aspect intéressant du séjour des Espagnols concerne la tentative de discussion, en juin 1939, entre les dirigeants politiques et chefs militaires républicains d’une part et les représentants du Komintern d’autre part sur les causes de la rapide et désastreuse défaite républicaine. Nous attirons l’attention sur le fait que cette tentative tourna court. Les Soviétiques s’avisèrent rapidement qu’une analyse approfondie et détaillée de la politique de leur pays pendant le conflit mettrait inévitablement en évidence les graves lacunes de l’aide soviétique et l’écrasante responsabilité de l’U.R.S.S. dans l’issue du conflit.

Il a paru nécessaire d’éclairer le problème épineux des pilotes espagnols qui se trouvaient en formation en U.R.S.S. quand la guerre civile prit fin. Le refus des autorités soviétiques de les laisser sortir était une violation flagrante du droit des gens. Or les communistes espagnols exilés ne soutinrent pas, en cette occasion, leurs compatriotes, et approuvèrent docilement la décision des Soviétiques.

Une trentaine de militaires espagnols furent admis dans les académies militaires soviétiques. Nous avons accordé à ces « élèves » d’un type particulier une attention privilégiée. En fonction de leur formation théorique antérieure, les Espagnols furent inscrits dans deux académies militaires différentes. Ceux qui s’étaient formés « sur le tas », issus des milices, et dont l’art militaire avait été appris au feu des combats, entrèrent à l’académie Frounze. Notre père, le général Enrique Lister, ancien tailleur de pierres qui n’avait pas accompli son service militaire, est le type par excellence de ces stagiaires inscrits à la Frounze. Les Espagnols qui étaient au contraire des militaires de profession, furent inscrits à l’académie Vorošilov. En nous appuyant en partie sur les archives et les confidences de notre père, mais aussi sur bien d’autres témoignages écrits, nous avons reconstitué dans ses grandes lignes le quotidien de ces soldats valeureux mis dans l’obligation de retourner sur les bancs de l’école.

Enfin, il a paru intéressant d’analyser la scolarité elle-même des officiers espagnols dans les académies militaires. Nous avons relevé que ces combattants ont été extrêmement étonnés de découvrir, à leur arrivée, que le conflit espagnol avait été étudié en détail par les Soviétiques, qui avaient rédigé à cette occasion une vingtaine d’ouvrages conséquents dont la diffusion était strictement réservée au haut commandement. Ces combattants furent surpris de découvrir que toutes les batailles de la guerre d’Espagne, leurs actions et même la personne de certains d’entre eux étaient décrites de manière précise et explicite. En eux naquit le sentiment qu’ils avaient été objets d’observation.

 

 

IIIe PARTIE

LES ESPAGNOLS DANS LA « GRANDE GUERRE PATRIOTIQUE »

Quand la « Grande Guerre patriotique » (comme les Soviétiques appellent le conflit de 1941-1945) éclate, les Espagnols sont évacués (de Moscou, de Kiev, de Kharkov). Les premiers évacués furent les enfants, acheminés en Asie centrale, au Caucase, à Saratov. C’est dans cette dernière ville que nous avons trouvé, comme nous l’avons dit, les archives relatives à 1 500 enfants espagnols évacués dans le bassin de la Moyenne Volga. Nous livrons ici les premiers résultats de leur analyse.

Les adultes, quant à eux, voulurent immédiatement s’engager dans l’Armée rouge ; or on les refusa, sauf dans l’aviation, qui admit durant les quatre années de la guerre environ soixante-dix d’entre eux. Le discours officiel affirmait qu’ils étaient tenus en réserve pour la lutte ultérieure contre Franco. Cependant, une partie considérable fut incorporée dans le mouvement des Partisans, qui était entièrement dirigé par le NKVD. Les Espagnols combattirent donc comme maquisards dans les arrières des armées allemandes. Sous la direction du colonel Ilja Starinov, fut créée l’unité connue parmi les Espagnols sous le nom (officieux) de « Bataillon espagnol du NKVD » qui servit de base d’entraînement pour les maquisards espagnols engagés chez les Partisans.

Toutefois, l’utilisation des Espagnols dans ces missions de sabotage extrêmement coûteuses en vies humaines (200 Espagnols tués sur un total de 700 : le pourcentage est considérable et dépasse de loin celui de toutes les unités d’étrangers), forme l’une des pages les plus sombres de cette histoire. Nous dénonçons vigoureusement – rejoignant en cela l’avis de notre père, le général communiste espagnol Enrique Lister – l’utilisation criminelle de l’élite militaire espagnole, envoyée sciemment au massacre dans des opérations-suicides.

Nous abordons ensuite une question très importante, qui a déjà été posée, mais qui n’a jamais reçu de réponse cohérente: pourquoi Staline ne créa-t-il pas d’unité purement espagnole ? Il existait une unité française (l’escadrille Normandie-Niemen) ; il existait une armée polonaise ; une division tchécoslovaque; un bataillon yougoslave formé de Croates. Pourquoi n’y eut-il pas, dès lors, de division espagnole ? Nous avançons la conjecture suivante. L’escadrille Normandie-Niemen permettait à Staline de sauvegarder pour l’avenir de bonnes relations avec la France Libre et le général de Gaulle, dans ce qui serait l’Europe de l’après-guerre. L’armée polonaise était conçue comme le bras armé qui devait faciliter le basculement de la Pologne dans la sphère d’influence soviétique. Même chose pour la division tchécoslovaque. En ce qui concerne le bataillon yougoslave, on est fondé à supposer que Staline se ménageait ainsi un moyen de pression sur les partisans de Tito. Si notre hypothèse est juste, alors l’absence de division espagnole reçoit une explication simple : à cette étape de la guerre, l’Espagne n’entrait pas dans les projets géopolitiques de Staline. Celui-ci n’avait pas de visée stratégique sur l’Espagne dans l’Europe telle qu’il la voyait après la fin du conflit mondial.

Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, en revanche, Staline, soucieux d’empêcher la survie d’un régime franquiste en Espagne susceptible de devenir un allié des Anglo-américains, prit les mesures nécessaires pour développer, dès la fin de 1944, un puissant mouvement de lutte armée à l’intérieur de l’Espagne. Il chercha parallèlement à créer un organisme politique unitaire susceptible de regrouper les principales forces antifranquistes de l’exil républicain. C’est dans le but de promouvoir la lutte armée en Espagne que les généraux Cordon, Lister et Modesto furent dépêchés, en novembre 1944 en France, via la Yougoslavie.

 

 

IVe PARTIE

LES COMMUNISTES ESPAGNOLS DANS L’APRÈS-GUERRE ET LE DÉPART DES COMMUNISTES ESPAGNOLS DE L’U.R.S.S.

Nous attachons une attention particulière à un aspect très peu connu des relations entre le P.C.E. et les communistes yougoslaves. Pendant les deux années 1945 et 1946, la Yougoslavie servit de lieu d’entraînement et de passage aux anciens membres du bataillon espagnol du NKVD acheminés d’U.R.S.S. via l’Italie et la France, vers l’Espagne, pour grossir les rangs des guérilleros espagnols. De 1945 à 1948, en effet, la quasi-totalité des anciens stagiaires de la Frounze séjournèrent en Yougoslavie en qualité de conseillers militaires auprès de l’état-major de l’armée yougoslave. En février 1948, année où le mouvement des guérilleros en Espagne, faute de soutien logistique et technique, se voit confronté à des difficultés insurmontables, deux dirigeants du P.C.E., S. Carrillo et E. Lister entreprirent un voyage-éclair à Belgrade pour solliciter une aide militaire auprès des communistes yougoslaves. Cet épisode mal connu donna plus tard lieu à polémiques entre les deux hommes. En juillet de la même année, éclata au grand jour la rupture entre le Kominform et la Yougoslavie de Tito. Dès le mois d’août, le P.C.E., joignant sa voix au chœur unanime des détracteurs, se lança dans une virulente campagne de dénonciation de ceux qu’il devint d’usage d’appeler « Tito et sa clique ».

Après avoir rappelé quelle était la position de l’Espagne face aux autres puissances occidentales, nous abordons la situation du P.C.E. qui, après la guerre, s’engage dans une politique ambiguë consistant à la fois à participer au gouvernement républicain en exil et à développer la lutte armée. Cette ambiguïté se résout à sa manière quand, en 1947, les communistes espagnols quittent le gouvernement en exil. Les deux années 1947 et 1948 sont celles d’une véritable impasse politique du P.C.E. et nous montrons que celle-ci résulte directement d’une erreur d’appréciation de ses dirigeants. L’éclatement de la guerre de Corée, en 1950, précipite l’interdiction du P.C.E. en France, dont le gouvernement suit à cet égard docilement les demandes formulées par les États-Unis, soucieux d’assurer la sécurité des bases militaires qu’ils projettent d’implanter en Espagne.

 

Avec Hemingway (Photo Capa).

 

CONCLUSION

Comment caractériser l’aventure des émigrés communistes espagnols en U.R.S.S. ? On pourrait dire d’un mot que ceux-ci ont vu leur statut décroître inexorablement. Héros de la lutte contre le fascisme pendant la guerre civile, champions du courage et de l’intransigeance idéologique, les combattants espagnols sont, jusqu’en 1939, des symboles universellement admirés de tous les adversaires du fascisme. Réfugiés dans un pays qui les a certes aidés, mais dont ils comprennent vite qu’il a mesuré son aide, mis dans l’incapacité d’exprimer leurs reproches, ils eurent l’amertume de constater que pendant les années quarante, le renversement de Franco n’était pas l’objectif prioritaire de l’Union soviétique, soucieuse avant tout de consolider l’empire conquis sur une partie des ruines du IIIe Reich : le camp socialiste. Quant aux Occidentaux, guidés par le souci de préserver l’Europe du danger communiste, ils n’hésitèrent pas à opter pour une Espagne dictatoriale.

On peut affirmer que si les facteurs extérieurs (la diplomatie de la Grande-Bretagne et de la France) jouèrent un rôle de premier plan dans l’issue dramatique de la guerre civile, ce furent aussi des facteurs extérieurs (la guerre froide) qui déterminèrent le maintien du franquisme en Espagne, et avec lui l’existence durant quatre décennies d’une émigration communiste, dispersée de par le monde, répartie principalement en France, en U.R.S.S. et, à partir de 1950, dans les principaux pays de l’Est.

 

 

 

 

De gauche à droite : Vicente Rojo (chef d’Etat-Major de l’armée en 1937. Se réfugie en Argentine grâce au SERE *) ; Juan Guilloto (plus connu sous le nom de Juan Modesto. Général, fin stratège qui commande el Ejército del Ebro en avril 1938. Se réfugie en URSS) ; Juan Negrín ; Enrique Líster.

 

* SERE : (re)voir

http://retirada37.com/?p=589

 

 

Enrique Líster, Dolores Ibarruri, Santiago Carrillo. La cité Interdite, Pékin, 1956.

 

 

En savoir plus sur le père : Enrique Líster Forján (Teo – La Corogne 1907 – Madrid 1994).

Pur produit du stalinisme, valeureux militaire, il fut le bras armé de la destruction de la révolution sociale libertaire.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Enrique_L%C3%ADster

 

 

Source :

Lister Enrique. L’exil communiste espagnol en France et en U.R.S.S. (1939-1950). Contribution à l’histoire d’une émigration. In: Revue des études slaves, tome 75, fascicule 1, 2004. pp. 211-220; http://www.persee.fr/doc/slave_0080-2557_2004_num_75_1_6882

LES FEMMES DANS LES LUTTES ARMÉES AUJOURD’HUI – SOIRÉE CNP AU STUDIO 6 AVRIL 2017

Jeudi 06 avril à 20h :

Le CNP, Osez le féminisme 37 et Retirada 37 proposent :

LES FEMMES DANS LES LUTTES ARMEES AUJOURD’HUI

Film : Femmes contre Daech de Pascale Bourgaux ( 2016 – France – 53’) suivi d’un débat avec Edouard Sill doctorant.

 

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« Proti Větru« ,  « Marcher contre le vent » en langue tchèque.

 

Edouard sill

Edouard Sill, doctorant à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE), tourangeau d’origine, travaille depuis longtemps sur le volontariat féminin durant la Guerre d’Espagne, sujet qui a motivé l’écriture d’un livre bientôt terminé, et plus largement sur les engagements transnationaux combattants féminins contemporains. Il a réalisé un grand nombre de conférences sur ce sujet, la prochaine étant à Science Po Poitiers ce 8 mars prochain, sur la question des femmes dans les engagements armés transnationaux de l’Espagne au Kurdistan.
Son exposition numérique :

 

Son CV, ses champs de recherche :

https://ephe.academia.edu/Edouardsill

 

LES TAUPES

 

Torbado, Jesús, Leguineche, Manuel, Les Taupes, Paris, Balland, 1979, 310 p.

Traduit de l’espagnol [Los Topos, 1977].

 

Ce livre est un livre de témoignages. Une dizaine de témoignages, certains très détaillés, d’autre moins.

– Eulogio de Vega, ancien maire de Rueda (province de Ségovie) recherché par les phalangistes a alterné des cachettes pendant 28 ans, jusqu’en 1964 : dans un champ de maïs, trois ans dans une ferme, dans un puits (pendant plusieurs mois, jour et nuit, dans la galerie d’un puits)… il finit par revenir chez lui où il a passé de nombreuses années caché dans une chambre. Sa femme, devenue enceinte accouche loin de la maison familiale, chez sa sœur qui devient la mère adoptive. La mère biologique est appelée « ma tante ». Tombé malade, Eulogio a un besoin urgent de soins. Son épouse simule les symptômes au médecin afin d’obtenir des médicaments.

– Saturnino, de Ségovie a passé 34 ans dans le grenier de la maison familiale où il ne pouvait guerre s’asseoir ou se mettre debout. Il ne pouvait sortir, seulement un peu de ciel nocturne en dégageant quelques tuiles.

– un autre a passé près de 30 ans caché chez lui, mais lui peut sortir dans la cour et le jardin car la maison est entourée de murs.

– Manuel Serrano Ruiz, anarchiste, de Ciudad Real, s’est caché pendant 13 ans, la plupart du temps dans une chambre. Quand la garde civile se présente il se dissimule dans un trou creusé dans le sol que sa femme occulte avec une dalle.

– Miguelico « el perdiz », de Bailen (Jaén), grand braconnier, a passé la plus grande partie du temps dans la montagne à bivouaquer ou bien dans une grotte, parfois aussi hébergé dans des fermes amies.

……….

Point commun de ces reclus volontaires: la peur pour eux-mêmes et pour leurs proches. Durant toutes ces années, la garde civile fouille la maison à l’improviste, parfois plusieurs fois dans la même journée, on s’acharne sur leur famille pour leur faire avouer où la personne est cachée : passages à tabac, tortures, détention arbitraire jusqu’à plusieurs mois… Parfois  même des exécutions. La nécessité de discrétion est absolue, personne n’étant à l’abri d’une dénonciation… le prêtre, confesseur,  est souvent un indicateur de la police.

Autre point commun : hormis le braconnier, les autres sont entretenus par des tiers, la famille le plus souvent, parfois un ami. Ces personnes se chargent de les nourrir, de sortir les pots de chambre, de leur fournir lecture, occupation, petits travaux manuels si possible…
Malgré les différentes amnisties prononcées par Franco pendant toutes ces années, les gens se méfient car ceux qui se dévoilent sont emprisonnés, voire condamnés à mort. Celui qui a passé 12 ans caché avant d’être découvert a été condamné à 25 ans de prison, réduits à 7 ans pour bonne conduite… il a donc purgé 7 ans de prison après avoir été enterré vivant pendant 12 ans !

Ceux qui sont restés 30 ans sont sortis après la prescription générale pour les crimes commis pendant la guerre, prononcée en 1969. 1939 à 1969 : 30 ans. Et effectivement, après 1969, ils ont été bien traités : libérés, on leur a refait des papiers… une nouvelle vie ?

Des témoignages très émouvants.

 

 

Jesús Torbado est également l’auteur de « En el día de hoy », Premio Planeta 1976. Ce roman est un pastiche du communiqué de Franco déclarant la guerre terminée :

« En el día de hoy, cautivo y desarmado el ejército faccioso, han alcanzado las tropas republicanas sus últimos objetivos militares. La guerra ha terminado.

Madrid, 1 de abril de 1939. Manuel Azaña, Presidente de la República. »

Si seulement…

MÉMOIRES BLESSEES

 De la concurrence des victimes au partage des mémoires

 Source :

Journées de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité. Mémoires blessées. 

Théâtre Saint Gervais, 7-27 janvier 2009 – Rue du Temple 5 CH-1201 Genève

 

 

Tandis que s’estompent les grands récits nationaux proposant une histoire linéaire, téléologique de marche vers le progrès et de fabrication d’une identification à l’objet national, l’énonciation d’un discours unificateur devient difficile. La prolifération des petits récits de groupes sociaux, religieux ou politiques revendiquant l’inclusion de leur(s) mémoire(s) dans l’histoire nationale complique la définition d’une identité commune et d’une « vérité » historique. Cette multiplication des échelles rend plus complexes les polémiques à propos du passé.

Face à ces controverses, le discours des historiens apparaît comme une parole secondaire dans l’espace public. Il tend même à être instrumentalisé, le travail de l’historien pouvant à la fois servir d’outil de lutte ou de légitimation de groupes sociaux insatisfaits. La parole première est détenue par les médias et les témoins directs du passé, auxquels ces mêmes médias servent de tribune. Cette configuration met en tension la mémoire portée par les acteurs du passé et l’histoire en tant que récit interprétatif de ce même passé. Une des forces de l’histoire est pourtant de permettre une mise en dialogue pertinente des mémoires concurrentielles à propos du passé.

 

Travail d’histoire, travail de mémoire

 Qu’est-ce qui différencie l’histoire et la mémoire ? Pour l’historien Antoine Prost, quatre tensions sont identifiables entre les devoirs d’histoire et de mémoire : la mémoire porte a priori sur des faits précis et clairement désignés ; le devoir de mémoire semble proscrire l’oubli ; la demande de mémoire est largement affective ; elle correspond d’abord à la vision d’un groupe social particulier, dans une perspective identitaire. Il y a pourtant une interaction nécessaire entre l’histoire, qui tend à l’unité, et la mémoire, nécessairement plurielle et divisée. En outre, il ne s’agit pas de stigmatiser la mémoire pour valoriser la seule histoire : d’où l’idée de l’utilité d’un véritable travail de mémoire ; d’où aussi la pertinence de toujours tendre à remettre de l’histoire dans la mémoire pour nos perceptions du passé.

Gardons-nous cependant de confiner la mémoire dans des récits individuels. Il existe en effet des conditions de réception, des cadres sociaux de la mémoire qui concernent sa dimension collective. La mémoire collective, étudiée notamment par le sociologue Maurice Halbwachs, se situe au cœur de l’identité des sociétés.

Elle contribue à la consolidation du lien social en mettant en évidence dans l’espace public certains éléments particuliers du passé plutôt que d’autres. Son analyse mène à s’interroger sur certaines zones d’oubli, sur ce qui a justifié la mise en marge de pans entiers de l’histoire. Elle pose aussi la question du rapport entre la mémoire et le territoire, de la dimension universelle ou spécifique des contenus de cette mémoire collective.

Un autre aspect concerne la distance temporelle qui nous sépare des événements ramenés à notre mémoire. Il s’agit ainsi de distinguer la mémoire biographique que nous avons des événements les plus récents, ceux pour lesquels existent encore des témoins directs, voire leurs descendants immédiats, et la mémoire culturelle que nous avons des événements plus anciens, séparés de nous de plus d’un siècle, qui sont souvent des événements fondateurs ou des mythes d’origine. En ce qui concerne la mémoire biographique, c’est le rapport entre le témoin et le document qui est souvent interrogé, parfois dans des termes de complémentarité, parfois dans des termes de concurrence. Par ailleurs, la perspective de la disparition prochaine des témoins provoque une dramatisation de leur fonction, une intensification de leur présence dans l’espace public. C’est bien ce que nous vivons aujourd’hui par rapport à la Shoah. Là encore, le travail d’histoire permet de contextualiser les propos des témoins, de rappeler qu’ils n’ont pas tous été des victimes, que leurs actes ne sont pas tous à situer sur le même plan.

Qu’est-ce que l’histoire peut nous apprendre de notre présent ? À partir d’informations diverses sur ce qui s’est passé lors d’époques antérieures, la question se pose de savoir ce qui se répète d’une période à l’autre et ce qui doit être considéré comme différent. Ce travail de comparaison est au cœur même de la pensée historique. Il nous fait comprendre que les faits ne se répètent qu’en partie, mais qu’ils se déroulent dans des contextes qui les ont rendus possibles, ce que l’analyse historique peut nous aider à mettre en évidence.

Le plus important, si l’on se réfère à une histoire critique et honnête, c’est de bien reconstruire le présent du passé, c’est-à-dire de savoir rendre compte des incertitudes et des errements de ce passé. L’histoire s’intéresse en effet à des êtres et à des acteurs qui avaient leur propre expérience du passé, leur propre horizon d’attente tourné vers un avenir fait de craintes et d’espoirs, leur propre univers mental. Il s’agit donc de tenter de faire surgir ces rapports au passé et à l’avenir, de les reconstruire, pour contextualiser les choix et les gestes de ceux qui ont fait l’histoire, en tenant compte de la marge de manœuvre dont ils disposaient réellement, mais sans oublier que, contrairement à nous, ils ne connaissaient pas la suite des événements.

 

 

Travail de mémoire, travail d’histoire. Il s’agit d’abord de partir de la connaissance des faits, d’avoir la curiosité du passé et de prendre le temps de cette curiosité. Sans cela, des actes absurdes pourraient se reproduire sans conscience ; les mêmes questions pourraient se reposer à des êtres et à des acteurs enfermés dans leur présent. Au contraire, en étant inscrite dans une perspective historique, chaque situation de la vie sociale pourrait alors être abordée de manière plus ouverte, ou au moins plus lucide. Un temps de réflexion serait ainsi rendu possible en amont de l’action humaine.

Le travail de mémoire permet notamment la réminiscence de faits qui ont été oubliés, parfois occultés. Quant à l’histoire, elle sert à reconstruire, dans un récit synthétique, mais non moins centré sur des problèmes et des hypothèses, des aspects du passé qui donnent à voir sa complexité et ses grandes lignes de force.

Ce passé est si riche que l’éventail des questions que l’on peut lui poser est immense, sans cesse renouvelé. Ce qui permet d’aiguiser notre regard critique sur nos actions aujourd’hui.

Cette introduction reprend des textes de Nadine Fink & Charles Heimberg (2008), et de Nadine Fink (2008).

 

Quelques références bibliographiques

 Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien, Paris, Armand Colin, 1993 (1949).

 Jean-Michel Chaumont, La concurrence des victimes. Génocides, identité, reconnaissance, Paris, La Découverte, 1997.

 Nadine Fink, Histoire et mémoire dans l’enseignement secondaire genevois. Témoignage oral et pensée historique scolaire à propos de la Seconde Guerre mondiale en Suisse, thèse de doctorat, Genève, Université de Genève, 2008.

 Nadine Fink & Charles Heimberg, « Transmettre la critique de la mémoire », in Carola Hähnel-Mesnard & al.(dir.), Culture et mémoire. Représentations contemporaines de la mémoire dans les espaces mémoriels, les arts du visuel, la littérature et le théâtre, PalaiseauÉditions de l’École Polytechnique, 2008, pp. 63-71.

 Maurice Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Albin Michel, 1994 (1925).

 Maurice Halbwachs, La mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997 (1950).

 Charles Heimberg, Entendre des témoins et apprendre l’histoire de la Shoah, Cahier pédagogique du DVD Survivre et témoigner : rescapés de la Shoah en Suisse, Genève, Éditions IES/Haute École de Travail Social, 2007.

 Reinhart Koselleck, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’ÉHÉSS, 1990 (1979).

 Antoine Prost, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Seuil (points-Histoire), 1996.

 Antoine Prost, « Comment l’histoire fait-elle l’historien ? », Vingtième Siècle, n°65, Paris, Presses de Science Po, janvier-mars 2000, pp. 3-12.

 Enzo Traverso, Le passé, modes d’emploi. Histoire, mémoire, politique, Paris, La Fabrique, 2005.

 

Une autre ressource importante et utile : Monique Eckmann & Michèle Fleury (éd.), Racismes et citoyennetés. Un outil pour la réflexion et l’action, Genève, ies-éditions & Fondation pour l’éducation à la tolérance, 2005.

 

Faire vivre les mémoires et les valeurs des Républicains espagnols exilés

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