Cinq décennies après la mort du dictateur Franco, l’Espagne peine à faire face à son passé franquiste, entre impunité, fractures sociales et obstacles politiques, alors que la bataille pour exhumer les fosses communes et reconnaître les victimes continue.
Publié le 19 novembre 2025
Humanité
Belchite, Saragosse (Espagne), envoyé spécial.
Antoine Portoles
Il faut lever les yeux pour ne pas le rater. Un obus non explosé, planté dans la tour en briques de l’Église de San Agustin, au cœur des ruines de Belchite. À l’observer longuement, là où, jadis, des milliers de cadavres jonchaient les rues, on décèle derrière ce précieux vestige de la guerre d’Espagne le symbole d’une société qui est loin d’avoir refermé les blessures du franquisme.
Ce n’est pas un hasard si le cinéaste mexicain Guillermo del Toro a posé sa caméra dans cet Oradour-sur-Glane d’outre-Pyrénées, pour filmer le Labyrinthe de Pan, tant il fut le théâtre d’atrocités dont les impacts de balles et les fosses communes sont les derniers témoins. Une cité ravagée de toute part que le dictateur Francisco Franco a durant son interminable règne (1939-1975) érigé en triomphe du fascisme sur la République.
L’impunité d’un dictateur contestée en Espagne
Voilà cinquante ans jour pour jour que le Caudillo est mort. À 50 km au nord du village martyr, dans le centre de Saragosse, cet anniversaire est synonyme d’impunité. « La dictature n’a pas été défaite, il n’aura jamais été jugé. Il est mort dans son lit et puis c’est tout, peste Adolfo Barrena, assis à la terrasse d’un café. En Allemagne, en Argentine, en Italie, le travail mémoriel a été mené. Chez nous, les fascistes ont gagné. »
Porte-parole de la plateforme d’action pour la mémoire en Aragon (Pama), il se bat pour reconstruire la mémoire historique de son pays. Défaire une à une les falsifications qui perdurent. Et puisque les crimes franquistes ont été enterrés, Adolfo Barrena s’attelle à faire exhumer les fosses communes : en Aragon, il y en a 1 246, d’après un dernier recensement local. La plupart n’ont toujours pas été ouvertes.
La tâche est pharaonique. Maria Dolores Albiac s’est attelée dès les années 1990 à retrouver la trace de trois de ses grands-oncles. Aucune information sur le premier. L’un des autres, séminariste, a été fusillé puis enterré avec 16 autres opposants, à Huesca. « À l’époque, jamais de la vie on aurait osé raconter qu’un homme d’Église avait été tué par les franquistes ! » ironise-t-elle.
L’ancienne journaliste nous guide jusqu’au cimetière de Saragosse, où se trouve le Monumento a los Caidos (monument à ceux qui sont tombés), un bâtiment froid et mal entretenu, surplombé d’une immense croix en pierre, à l’image de celui, bien plus imposant, de Madrid, bâti par des prisonniers républicains au prix du sang. Sa version miniature au sud de la ville aragonaise fut créée après la guerre par les franquistes, comme tous ceux qui ont proliféré dans le pays pour rendre hommage aux « martyrs de la croisade ».
Droite et extrême droite sabrent les subventions mémorielles
Côté républicain, une structure rouge, située à quelques encablures, est entourée par plus de 3 543 poteaux en métal. Y sont inscrits les noms de tous ceux qui, professeurs, syndicalistes, militants communistes, anarchistes et socialistes, sont morts pour avoir défendu la liberté et la démocratie. Parmi eux, Antonio Alcolea Alcolea, exécuté sommairement à l’âge de 15 ans
« Dans la plupart des foyers, on ne parlait jamais de la guerre. Il a fallu attendre les années 2000 pour que la mémoire historique se développe », regrette Maria Dolores. Elle fait référence à la loi promulguée en 2007 par le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero. La première à rouvrir le dossier depuis l’inique loi d’amnistie de 1977, ce pacte de l’oubli comme on l’appelle dans la péninsule, pensé pour bloquer de fait tout processus mémoriel et renvoyer dos à dos franquistes et forces loyales à la République.
Reconnaissance officielle des victimes de la guerre de 1936-1939 et de la dictature, ainsi que du caractère illégitime des jugements prononcés par les tribunaux militaires et civils, identification des innombrables charniers, retrait des symboles franquistes…
Quarante ans plus tard, sur le papier, un premier pas était effectué. Mais, comme le constate amèrement Enrique Gomez, président de l’Association pour la récupération de la mémoire historique en Aragon (Armha), « cette loi n’a jamais été appliquée, aucun budget n’a été alloué par les gouvernements de droite qui ont succédé à Zapatero ».
Sous l’exécutif de Pedro Sanchez, le transfert de la dépouille de Franco de la crypte de Valle de los Caídos au cimetière du Pardo, à Madrid, en 2019, n’a pas suffi à contenter les partisans de la mémoire démocratique. Une nouvelle loi adoptée en 2022 était censée corriger les échecs de la précédente avec la création d’une banque d’ADN pour recenser les victimes, la protection des lieux mémoriels, la prise en charge des exhumations, l’interdiction de l’apologie de la dictature, etc.
Identifier les victimes, un combat contre l’oubli
Là encore, les résultats tardent à venir. À l’instar de Valence ou de la Castille-Leon, le gouvernement provincial aragonais, dirigé par le Parti populaire (droite) allié à Vox (extrême droite), tente d’abroger les textes mémorielsvotés antérieurement au niveau local et sabre les subventions aux organismes mémoriels. Raison pour laquelle la Pama et ses composantes manquent cruellement de moyens pour avancer.
L’entrée du local de l’Armha ne paye pas de mine. Un ancien poste de police, situé à l’angle d’une rue excentrée de la ville. Chaque semaine, 15 à 20 proches de victimes prennent contact avec ses membres, en quête de réponses. « Je ne connais pas d’expérience plus gratifiante que de déterrer le parent de quelqu’un en sa présence, cette personne qui a passé 40, 60, 70 ans emmurée dans le silence au point que son histoire devienne une légende familiale, et qui, tout à coup, fait face à la découverte du corps », s’émeut Enrique.
La plus importante opération d’excavation menée en Aragon a commencé dès 2018 au nord de Saragosse, à Ejea de los Caballeros et a connu une grande avancée en octobre dernier. Dans cette fosse de 100 mètres de long, les chercheurs estiment que plus de 160 squelettes y seraient enfouis. Un massacre perpétré entre août et décembre 1936, dont la majorité des victimes a été tuée d’une balle dans la tête. Sur certains cadavres, d’infimes traces de violences laissent suggérer qu’ils étaient déjà à terre et inconscients lorsqu’ils ont été abattus.
Il a d’abord fallu enquêter sur la répression dans la zone, recouper les archives municipales, religieuses et militaires, rechercher les proches et enfin obtenir les autorisations. Pour les corps retirés un à un de la fosse, toute la difficulté consiste ensuite à les identifier.
La fracture sociale autour de la mémoire franquiste
« Les os sont nettoyés, le sexe, la taille, les pathologies, la cause du décès, sont déterminés, précise Javier Sumelzo, secrétaire de l’association pour la mémoire historique Cinco Villas, focalisée sur Ejea de los Caballeros. Puis tout est envoyé à des laboratoires où des tests ADN seront effectués pour vérifier s’ils correspondent à ceux d’un membre de la famille et pour identifier la victime. »
Parce que la banque nationale d’ADN prévue par la loi de 2022 n’est pas encore opérationnelle et que ces travaux de recherche ne sont toujours pas pris en charge financièrement par l’État, l’exhumation des fosses communes n’en est qu’à ses prémices.
À Ejea de los Caballeros, elle suit son cours. Arturo Arrieta Baron, espagnol réfugié à l’âge de 3 ans et demi en France, a depuis longtemps connaissance du destin tragique de sa mère Cirila, assassinée là-bas avec sa sœur. Après avoir effectué une prise de sang à distance en octobre, il espère que son lien avec elle soit enfin établi et que ce crime soit officiellement reconnu. « En attendant les résultats, nous sommes anxieux et émus, confie sa fille Jocelyne, la voix tremblotante. Pour moi et mon père, ces fouilles sont un cadeau. »
D’autres n’ont malheureusement pas eu cette chance. Adolfo Barrena, qui est également représentant local d’Izquierda Unida, s’inquiète de la lenteur du processus, car « nous en sommes déjà à la quatrième génération depuis la guerre ; plus le temps passe, et plus les gens meurent ».
Le combat antifasciste pour la vérité historique
Selon les travaux menés par le sociologue et petit-fils de républicain Emilio Silva, sur les 6 000 fosses communes que compte la péninsule, plus de 114 000 personnes assassinées sont toujours portées disparues. Pour l’heure, seulement 9 000 d’entre elles ont été déterrées et… 70 identifiées et remis à leurs familles. Cette léthargie s’explique par le manque de volonté politique et du fait des profondes fractures qui subsistent dans la société espagnole.
On peut dire que la population est divisée en trois blocs quasiment égaux : ceux qui, à gauche notamment, militent en faveur de l’excavation des charniers, ceux qui y sont viscéralement opposés, et les indifférents. Un mélange de citoyens nés pendant la période de la transition mais éduqués par des parents traumatisés par trente-six ans de terreur et de silence, ainsi que de nombreux jeunes ignorant tout du passé.
Ces derniers sont de plus en plus nombreux à être aveuglés par les mythes du franquisme, à commencer par celui d’une guerre fratricide entre Espagnols, d’une « guerre civile » plutôt qu’un coup d’État militaire et fasciste contre une République démocratique.
Pour les militants rencontrés, la bataille doit également être menée sur le plan sémantique, dans les écoles, les lieux culturels, et même au sein des partis politiques. Ils estiment impensable qu’un État digne de ce nom ne restaure pas sa mémoire historique. Comme le rappelle Enrique Gomez de l’Armha, les phalangistes, eux, ont bénéficié d’une loi « mémorielle », et ce dès 1940. Celle-ci dispose que les exhumations des personnes assassinées par les « hordes rouges » soient prises en charge par l’État.
D’ailleurs, et contrairement à ce que prétendent la droite et l’extrême droite pour bloquer ce processus mémoriel, l’ouverture des charniers aux quatre coins de l’Espagne concernent tout le monde, les républicains bien sûr, mais aussi des victimes franquistes. Ils persistent à nier que « la dictature de Franco a été la pire chose qui soit arrivée au pays, insiste l’historienne Cristina Sanchez. Ce n’est que si l’on est antifasciste que l’on peut être démocrate. L’enjeu ne se résume pas seulement à “quelques os”, et la société a l’obligation mais aussi le droit de connaître son histoire ».